INTRODUCTION
Lorsque parut, eu 1618, le Cabinet satyrique ou Recueil parfait des vers piquants et paillards de ce tems, le succès en fut considérable. Et Tallemant des Réaux rapporte que la Reine clle-ruême et Mme de Chevreusc prenaient à sa lecture un très vif plaisir, n'estimant pas que leur pudeur dût être choquée par les petits vers <i\x Cabinet.
Tant il est vrai que la veine gauloise et paillarde est un des filons traditionnels du génie de notre race, et qu'à toutes les époques, chez de très nombreux écrivains, on peut la suivre en ses traits essentiels.
Sans vouloir aucunement penser à la dépravation, ou à l'immoralité, nos ancêtres, et l'on peut remonter ainsi très loin dans notre littérature, ont goûté le Parnasse satyrique.
L'on a pensé cp'il ne serait peut-être pas inopportun de présenter au lectetir moderne, dont la faveur momentanée va certainement aux Recueils et aux « Anas », un tableau complet et exact de celte poésie.
A la vérité, si parmi les pièces qu'on va lire, certaines sont encore célèbres, beaucoup d'autres et non des plus naauvaiscs, r,3 sont connues que par mi petit nombre d'érudits et de chercheurs.
Beaucoup sont restées enfouies dans des recueils anciens, rarement réédités depuis leur parution, ou dont les éditions ^modernes, coûteuses et restreintes, faisaient l'orgueil des Gay et des Poailet-Malassis.
D'autre part, les recueils qui les contiennent sont fort nombreux et dififérents, ou bien les éditions complètes des écrivains cités ici sont devenues rares et difficiles à consulter.
Le moment paraît donc choisi à ce double point de vue de présenter au lecteur, au Français moyen, à celui qu'où appelait au Vii® siècle « l'Honnête Homme », un recueil assez complet et assez précis, lui pennettant de posséder ainsi, en un seul volume, la fleur de cette Poésie que ses ancêtres out si gaillardement aimée et pratiquée.
L'on trouvera ici des poésies satyriques de Villon, Baude, Marot, Rabelais, Jodelle, Mathuxin Régnier, Malherbe, Maynard, d'Esternod, Sigognes, Motin, Berthelot. Voltaire, Piron, Grécourt, Vasselier, Glatigny, Baudelaire, Gautier, pour finir par quelques pièces épigrammatiques échappées a quelques-uns « de nos plus notoires contemporains ».
Si l'assemblage de ces noms, le« uns obscurs, les autres célèbres, peut présenter d'abord quelque disparate, le public studieux qui parcourra ce livre s'apercevra bientôt que l'inspiration de ces pièces est une.
Et tout d'abord que le lecteur ce paisible et bucolique » au sens où l'entendait Baudelaire, ne se choque pas de
la verdeur de l'expression et de l'absence complète de retenue dans la forme, qui sont, je crois, le premier caractère de cette littérature.
Nos ancêtres s'en moquaient et il a fallu arriver à nos temps hypocrites pour voir reprocher à Rabelais la verve salée qui anime ses ouvrages.
L'on verra que de grands poètes de Cour, comme Ronsard, n'ont pas craint de célébrer la muse satyrique en employant tout à trac, pour désigner les actes qu'ils chantaient, des termes vulgaires et gaillards, mais consacrés à jamais par la langue populaire.
On ne trouvera pas ici de périphrases; cette poésie est directe et drue. Comme le faisait Boileau, elle appelle un chat un chat et souvent mieux. J'ajoute que jadis personne n'aurait songé à s'en formaliser.
J'estime toutefois que notre époque délicate, qui a perdu l'habitude de ces pièces, à l'odeur véhémente et au fumet pénétrant, avait besoin, à la présentation du livre, de cette précaution liminaire.
Passe outre, lecteur! Suis le conseil du maître Rabelais et songe à la ce substantifique mouëlle » que tu trouveras aux pièces satyriques.
Cette poésie est joyeuse.
Elle prend naturellement sa place dans les préoccupations d'un lettré, lorsque après un bon repas, où l'on a célébré les bons vins de France et les mets que sait préparer une cuisinière française, l'esprit se complaît à célébrer l'amour sous ses diverses figures, et les souvenirs plaisants ou mélaneoliques qu'il laisse à ses ser-
vants: les propos se croisent, les bons mots suivent les «dves reparties et ma toi, tout nat!tireJtement, Ton est amené à songer aux productions satyriques de nos anciens, aux épigrammes salées qu'ils composèrent.
Qu'on ne croie pas au demeurant que cette poésie ue présente d'intérêt au point de vue littéraire ou formel: l'on s'apercevra bien vite, à la lecture, que beaucoup de ces pièces ont été fort travaillées et que souvent elles valent, par leur façon, des compositions réputées plus honnêtes ou de meilleur ton.
C'est ici tout un côté peu connu de la poésie française qui se présente: l'amour y est chanté dans des termes que, j'en conviens, le lecteur moderne n'est plus guère habitué à voir imprimés. On se souviendra qu'il a paru naturel à un haut magistrat, comme le président Maynard, d'écrire les « Priapées », dont le lecteiir admirera plus loin la précision et la verdeur.
Si bien que l'on est souvent, fondé à se demander si les poètes satyriques n'ont pas voulu, par la splendeur de la forme, donner mie noblesse nouvelle à la manière humble dont ils voulaient user.
Précisons, maintenant les points généraux abordés, quelques-unes des différences à observer dans la suite de ces productions, du xv° siècle à nos jours.
Le lecteur connaît les pièces de Villon qui inaugurent ce voluiue. Il connaît moins les pièces suivantes, oia l'iimour est chanté de façon précise, grivoise et souvent comique.
La langue française a commencé ce grand travail de bouillonnement qui doit, par l'explosion de la Renaissance, amener au bel édifice classique du grand siècle.
L'on serait tenté de diviser cet examen en deux parties.
La première comprendrait la période qui s'étend de Villon aux poètes satyriques du début du xvii" siècle.
Et ce n'est pas un vain désir de classification qui nous fait ainsi penser.
L'on suit, en effet, dans toutes ces productions, la même veine.
L'inspiration est vive; la forme est drue. On sent le besoin cCun grand peuple, jeime et ardent, d'exprimer fortement une partie de son génie. Ici, nul souci de pruderie, d'afféterie, de pudibonderie. Il est tout naturel de chanter cette matière puisqu'elle existe fortement et que tous ces poètes en ressentent fortement l'appel.
Le XVI® siècle se présente à nous, ayant pour coryphées ses plus grands poètes. Ronsard écrit son Livret de Folastries. Et, dit-il, dans sa Préface aux Odes de 1587,... « toute sorte de poésie a l'argument propre et convenable à son sujet... la comique, la licence effrénée de la jeimesse, les mses des courtisanes, avarice des vieillards, moqueries des valets... »
N'est-ce pas là la meilleure défense et illustration de la Poésie gaillarde et la meilleure indication de ses thèmes généraux?
De mêuie Régnier, fidèle amant de la Muse satyrique, ne craignit pas de chanter en carmes nombreux les ixmheur et les peines parfois cuisantes — que mi
dispensait l'Amour.
A sa suite, Malherbe donne quelques vers énergiques. Le président Maynard écrit les « Priapées ». Sigognes, Motin, d'Esternod triomphent dans les ruelles les plus diverses.
Le grand poète Saint-Amant, du fond d'un cabarei ou d'un lupanar, chante dans ses beaux sonnets l'élan de la chair ou la joie du désir.
Nous touchons à l'apogée de la Poésie satyrique...
Puis, sous l'influence de causes diverses, la verve fai^ blit : l'accent devient plus précieux, et souvent la poésie satyrique ne sera plus qu'un moyen de bafouer la pudi* bouderie qui va s'étaler largement dans notre France.
Le xviii^ siècle est né, entraînant avec lui le goût des salons. Le conte en vers va triompher dans la société polie, que choqueront parfois les gaillardises de Voltaire ou r« Ode à Priape » de Piron, ou « le Vrai Bonheur » de Robbé de Beauveset; la polissonnerie savante et mondaine va remplacer de plus en plus la verve naturelle et spontanée de l'époque disparue.
Le conte en vers est, du reste, un genre littéraire bien conventiormel, aussi éloigné de la poésie lyrique que de la satyrique. M. Van Bever disait de lui « qu'il n'est pas un art, au sens littéral du mot, mais un témoignage de mœurs ». De sujet souvent fort commun — tous les auteurs de contes en vers ont largement puisé au vieux fonds des conteurs gaulois et se sont bien souvent inspirés les uns des autres, — il ne présente jamais, ou rarement, les caractères que nous signalons plus haut, de verdeur, de verve, de spontanéité et de force. Ce genre est devenu mièvre. Aussi ne trouve rat-on pas surprenant qu'il soit peu représenté dans ce
recueil. Chacun sait combien sont froids les contes de La Fontaine
Au xviu" siècle, ses uieiileuis lieiitiers, Voltaire, Piton et Grécourt, méritent notre attention à un autre titie.
Au XIX® siècle, la littérature satyrique est plutôt représentée par des chansons gaillardes, et aussi par des contes en vers que par des épigrammes ooi des pièces satyriques à proprement parler. Si les vers que nous rapportons sont d'une verve salace, l'on a bien souvent l'impression que la verdeur des expressions est ici plutôt un piment ou un ragoût que l'expression spontanée de l'état d'âme du poète.
L'on n'a pas négligé de citer à la fin de ce recueil quelques vers ou quelques épigrammes contemporains. Ainsi se trouvera continue et solidaire la chaîne des temps et se verra démontrée, une fois de plus, la vérité qui a inspiré ce recueil, à savoir que tant qu'il y aura en France des poètes, la verve satyrique de la race sera toujours une de leurs Muses.
Le Sire de Vergy.