VILLON
Vivre à son aise
Sur mol duvet assis, un gros clianoine,
Près <l'mi brasier, en chambre bien nattée,
A son côté gisant clame Sidoine,
Blanche, tendre, polie et attaintée :
Boire hypocras, à jour et à nuitée,
Rire, jouer, mignoter et baiser,
Et un à un, pour mieux des corps user.
Les vis tous deux, par un trou de mortaise
Lors je connus que, pour deuil apaiser.
Il n'est trésor que de vivre à son aise.
Les regrets de la belle Heaulmière ja parvenue à vieillesse
Avis m'est que j'ouïs regretter
T^ belle qui fut Heaulmière,
Soi jeune fille souhaiter
Et parler en cette manière :
« Ha, vieillesse félonne et fière.
Pourquoi m'as sitôt abattue?
Qui me tient que je ne me fière (frappe)
Et qu'à ce coup je ne me tue ?
« Tollii (ôté) m'as la haute franchise,
Que beauté m'avait ordonné,
Sur clercs, marchands et gens -d'Eglise,
Car alors n'était ho>mme né
Qui tout le sien ne m'eut donné.
Quoi qu'il en fut des repentailles,
Mais que lui eusse abandonné
Ce que refusent truandailles.
« A maint homme l'ai refusé
(Qui n'était à moi grand sagesse)
Pour l'amour d'un garçon rusé,
A qui j'en faisais largesse.
A qui que je fisse finesse
Par mon âme, je l'aimais bien!
Or ne me faisait que rudesse.
Et ne m'aimait que pour le mien.
« Si ne me sut tant détraîner.
Fouler aux pieds, que ne l'aimasse.
Et m'eût-il fait les reins traîner S'il m'eût dit que je le baisasse, Et que tous nos maux oubliasse.
Le glouton, de mal entaché.
M'embrassait... J'en suis bien plus grasse ! Que m'en reste-il? Honte et péché.
« Or il est mort, passé vingt ans,
Et je remains (me souviens) vieille chenue,
Quand je pense, las ! au bon temps,
Quelle fus, quelle devenue.
Quand me regarde toiïte nue,
Et je me vois si très changée
Pauvre, sèche, maigre, menue.
Je suis presque toute enragée !
La Mus£ Gauloise 21
« Qu'est devenu ce front poli.
Ces cheveux blonds, sourcils voultis (arqués)
Grand entr'œil et regard joli.
Dont prenais les plus subtils,
Ce beau nez droit, grand ni petit,
Ces petites jointes oreilles.
Menton fourchu, clair visage traictis (joli)
Et ces belles lèvres vermeilles ?
« Ces gentes épaules menues.
Ces bras longs et ces mains traictisses (jolies)
Petits tétons, hanches charnues.
Elevées, propres, faictisses (bien faites)
A tenir amouieuses lices (cO'Ui'ses)
Ces larges reins, ce sadinet (sexe de la femme)
Assis sur grosses fermes cuisses
Dedans son joli jardinet!
« Le front ridé, les cheveux gris.
Les ëovircils chus, les yeux éteints,
Qui faisaient regards et ris,
Dont maints marchands furent atteints.
Nez courbé, de beauté lointain,
Oreilles pendantes, moussues,
Le vis pâli, mort et déteint,
Menton foncé, lè\T:es peaussues (de peau) :
« C'est d'humaine beauté, l'issue !
Les bras <;omts et les mains contraintes, Les épaules toutes bossues, Mamraelles, quoi, toutes retraites, Telles les hanches que les tettes (seins). Du sadinet, fi ! Quand des cuisses.
Cuisses ne sont, mais cuissettes, Grivelées comme saucisses.
« Ainsi le bon temps regrettons
Entre nous, pauvres vieilles sottes,
Assises bas, à croupetons
Tout en un tas, comme pelottes,
A petit feu de chènevottes
Tôt allumées, tôt éteintes !
Et jadis fûmes si mignottes !...
Ainsi emprend (arrive-t-il) à maints et maintes!
Ballade de la belle Heauimière aux filles de joie
Or y pensez, belle Gantière,
Qui m'écolière soûliez être (aviez l'habitude d'être)
Et vous. Blanche, la savetière,
Or est-il temps de vous connaître.
Prenez à dextre et à senestre (gauche)
N'épargnez homme, je vous prie :
Car vieilles n"ont ni cours, ni être
Ni que monnaie qu'on décrie !
Et vous la gente Saucissière,
Qui de danser êtes adextre (adioitte),
Guillemet te la Tapissière,
Ne méprenez vers votre maître.
Tôt vous faudra clore fenêtre
Quand deviendrez vieille flétrie,
Plus ne servirez qu'un vieux prêtre,
Ni que monnaie qu'on décrie !
La Muse GyvuLOisE 23
Jeanneton la Chaperonnière,
Gardez qu'ami ne vous empêtre,
Catherine l'Eperonnière,
N'envoyez plus les hommes pailre :
Car qui belle n'est, ni perpètre
Leur bonne grâce, mais leur rie.
Laide vieillesse amour n'impêtre (demande)
Ni que monnaie qu'on décrie !
Envoi
Filles, veuillez vous entremettre D'écouler pourquoi pleure et crie Pour ce que je ne le puis mettre.
Ni que monnaie qu'on décrie !
Ballade des femmes de Paris
Quoi qu'on tient belles langagères Florentines, Vénitiennes, Assez pour être messagères.
Et mêmement les anciennes ; Mais soient Lombardes, Romaines, Genevoises, à mes périls, Piémontaises, Savoisiennes, Il n'est bon bec que de Paris.
De beau parler tienueut chayères (chaires) Ce dit-on, les Napolitaines, Et que sont bonnes caqiietières Allemandes et Prussiennes ; Soient Grecques, Egyptiennes, D'Hongrie, ou d'autre pays.
Espagnoles ou Castillanes, Il n'est bon bec que de Paris.
Brettes (Bretoiuies), Suisses, n'y savent guère,
Ni Gasconnes, ni Toulousaines ;
Du Petit-Pont, deux harangères
Les concluront, et les Lorraines,
Anglaises ou Calaisiennes,
(Ai- je beaucoup de lieux compris ?)
Picardes, de Valenciennes,
Il n'est bon bec que de Paris.
Envoi
Prince, aux dames Parisiennes, De bien parler, donnez le prix.
Quoi qu'on die d'Italiennes, Il n'est bon bec que de Paris.
Ballade de bonne doctrine à ceux de mauvaise vie
Car ores sois porteur de bulles,
Pipeiu- ou hasardeur de dés,
Tailleur de faux coins, tu te Ijrûles,
Comme ceux qui sont écliaudés,
Traîtres perveis, de foi vidés.
Sois larron, et ravis ou pille:
Où en va l'acquêt (le profil) que cuidez (peubez) ?
Tout aux tavernes et aux filles.
Rime, raille, cymbale, luttes
Comme fous, faintifs (farceurs) ébontés;
Farce, braille (joue des mascarades), joue des flûttes;
Fais es villes et es cités,
Feintes, jeux et moralités.
Gagne au brelan, au glic, aux quilles :
Où s'en va l<3'Ut ? Or écoutez,
Tout aux tavernes cl aux filles.
De tels ordures le recule ?
Laboure, faucbc c!iam[> et pré ;
Sers et panse cbevaux et mules
S 'aucunement tu es lettré,
Assez amas, si prends en gré.
Mais si clian^T^'e broie ou tilles (teilles)
Où tendront labours qu'as ouvrés ?
Tout aux tavernes et aux filles.
Envoi
Chausses, pourpoints aiguilietés
Robes et toutes vos drapilles,
Ains (bien que) que soient usés, vous portez
Tout aux tavernes et aux filles.
Ballade de Villon ia Grosse Margot
Si j'aime et sers la belle, de bon haict (gré)
M'en devez-vous tenir ni vil ni sot ?
Elle a en soy des biens à fin souhaict.
Pour son aniour, ceings bouclier et passot (dague),
Quand viennent gens, je cours et happe un pot :
Au vin m'en vais, «ans démener grand bruit.
Je leur tends eau, fromage, pain et fruit.
S'ils payent bien, je leur dis : « Bene stat !
Retouniez cy, quand vous serez en rut.
En ce bourdeau, où tenons notre état! »
Mais, tôt après, il y a grand desbait (1)
Quand sans argent, s'en vient coucher Margot :
Voir ne la puis, mon cœur à mort la hait.
Sa robe prends, demy-ceinct et surcot :
Si lui promets qu'ils tiendront pour l'écot.
(1) Mauvaise humeur.
Par les côtés se prend, c'est Antéchrist ; Crie et jure, par la mort Jésuchrist, Que non sera. Lors j'empoigue un éclat, Dessus le nez, lui en tait un écrit, En ce bourdeau, où tenons notre état.
Puis, paix se fait, et me lâche un gros pet
Plus enflambé qu'un venimeux scarbot;
Riant, m'assied son poing sur mon sommet,
Gogo me dit, et me iiert le jambot.
Tous deux ivres, dormons conune un sabot,
Et au réveil, quand le ventre lui bruit,
Monte sur moi, que ne gâte son fruit!
Sous elle geins, plus qu'un ais me fais plat,
De paillarder tout elle me détruit
En ce bourdeau, où tenons notre état.
Envoi
Vente, grêle, gèle, j'ai mon pain cuit. Je suis paillard, la paillarde me duit (plait) Lequel vaut mieux? C!i:«fini bien s'cnlresuit, L'un l'autre vaut ; c est à maii (1) chat mau rat Ordure, aimons, ordure nous atïuit.
Nous deffuyons honneur, il nous deffuyt. En ce bourdeau, où tenons notre état.
(1) Mauvais.