La muse noire
Poète absolument parfait, Ce livre est dédié en témoignage de ma profonde admiration.
S. DE G
Cecy eft un livre de bonne foy.
Montaigne.
K^OMME l'écho bavard des sonores clairières, Dans les sombres taillis profonds, sur les lisières. Redit toutes les voix dont la forêt s' emplit, Depuis le gazouillis des oiseaux dans les chênes Jusqu atix grondements sourds des tempêtes prochaines Et du torrent captif bondissant dans son lit;
Selon qu'un spectre laid a passé sur ma face. Ou que le noir souci de mon cerveau s'efface Au sein d'jtne fambée étincelante d'or, Je chante la Tristesse ou je chante la Joie, Et mon cœur, que ce livre a tous les yeux déploie, Se crispe dans l'angoisse — ou dans la paix s' endort.
Je veux ndivement, suivant la mode ancienne, Ouvrir ma porte a l'air, au soleil ma persiemu ; Ne rien cacher — suave ou sinistre frisson. — Mais je t' en avertis : souvent la girouette Tourne; car hier soir je hélais la chouette. Et ce matin, Lecteur, j'appelle le pinson.
S. DE G
LA
K^4 Joseph Gayda.
JE vis une négresse aux formes opulentes Dont les yeux, pleins d'amour, d'attirance et d'ennui. Reflétaient vaguement les étoiles tremblantes, Mouches d'or au manteau bleu foncé de la nuit. Je vis une négresse aux formes opulentes.
Ange de la Douleur qu'on ne peut consoler, Elle avait dans le Ciel deux ailes étendues, Qu'elle agitait parfois, comme pour s'envoler, En songeant au trésor des voluptés perdues, — Ange de la Douleur qu'on ne peut consoler.
De son corps ruisselait l'effluve des luxures Et des rares désirs inassouvis toujours. Sa gorge palpitait, où saignaient des morsures Ouvertes sous la dent féroce des amours. De son corps ruisselait l'effluve des luxures.
Pleins d'étoiles, des pleurs roulèrent de ses yeux Où flamboyait l'orgie en sa splendeur païenne. — c( Femme, dis-je, pourquoi ces pleurs silencieux? Femme, quel est ton nom ? Quelle peine est la tienne ? » Pleins d'étoiles, des pleurs roulèrent de ses yeux.
— « Je suis la Muse noire, orgueilleuse et jalouse. Les poètes, parfois, dans le rire banal Qui tord les amoureux naïfs, — sur la pelouse, — Fuient mon baiser sinistre, enivrant, infernal : Je suis la Muse Noire, orgueilleuse et jalouse.
« Mais, lassés tôt ou tard de l'idylle au soleil, Entre mes bras bistrés et chauds, les grands poètes Reviennent savourer le plaisir sans pareil Où se vident leurs os, où fermentent leurs têtes; Car ils en ont assez, de l'idylle au soleil !
(c Car ils en ont assez, des caresses sans larmes Et des transports bénins de l'Amour qui rougit. . . A mon baiser savant ils retrouvent des charmes, Quand ma chair est de feu, quand ma bouche rugit! Car ils en ont assez, des caresses sans larmes !
« O vous que de son doigt Béatrix a touchés, Sucez le désespoir à mes deux seins de cuivre, Le désespoir si doux!... Entre mes bras couchés, Vous saurez sangloter, jouir, chanter et vivre, O vous que de son doigt Béatrix a touchés ! »
La superbe négresse amoureuse et farouche Pour un lascif baiser tendit son corps vermeil. Je m'éveillai, sentant un frisson sur ma bouche... Dans le tourbillon fou des choses du sommeil S'envolait la négresse amoureuse et farouche.
■ Mars 1885.
La Disgrâce de la Lyre