‹ La muse noireChapitre 2 sur 26 · X.4 xArmand Silvestre · texte numérisé non relu

X.4 xArmand Silvestre

Lorsqu'aux doigts d'un mortel vibrait la grande Lyre, O Muse, où sont les temps où pleuraient les lions. Où dansaient les rochers, en proie au saint délire, Sous le regard ému des constellations?

Eurydice rendue à la vie ! — O trophée D'un poète vainqueur de l'Érébe attendri!... Pluton n'écoute plus les chants plaintifs d'Orphée : La clémence infernale est un ruisseau tari.

Le chêne, inattentif aux Lyriques sublimes, Ne penche plus le front pour entendre leurs voix, Et le tigre royal, en quête de victimes, Poursuit, indifférent, sa chasse, au fond des bois.

La foule, que ravit le jeu des saltimbanques. Lorsque chante Erato, se met à rire, ou dort. Ou court mêler ses cris à la rumeur des banques : Là n'a jamais pleuré le luth aux cordes d'or!

Pour les divins concerts l'homme n'a plus d'oreilles ! Pour les splendeurs du Beau le peuple n'a plus d'yeux ! De l'Art miraculeux dédaignant les merveilles. L'humanité stupide a renié ses dieux...

Si tout être animé s'effaçait de la terre, La brise, balançant l'âme des églantiers, Embaumerait encor la plaine solitaire, Les bois silencieux et leurs vides sentiers

J. A J.) I S G K A C B D K I. A L Y 1< li

Et, sans se demander qui boira dans son urne, La source laisserait jaillir son filet bleu; Les astres flamboieraient au firmament nocturne, Ignorant quels déserts doit éclairer leur feu.

Ainsi, chantons encor, Muse, l'épithalame! Poètes, pour lui-même il faut cliérir le Beau, Et, sans daigner savoir sur qui brille la flamme, Sur le front de l'aveugle allumer le flambeau !

Juin 1883.

'Découragement

^ DXaiirice 'Barrés.

PuisauE, dans mon esprit, il n'est pas de sillon Où fleurisse à l'écart une plante nouvelle; Puisque, dans aucun pli de ma pauvre cervelle, Une pensée à moi ne fait explosion;

Puisque c'est un accent banal — dérision! — Que. celui de mon cœur vibrant sous la mamelle; Des pleurs banals, que ceux dont brille ma prunelle; Je veux borner l'essor de mon ambition :

Je veux, pareil aux clowns de nos cirques, — fantasque, Grimaçant, ricaneur, ■ — mais rageant sous le masque, Aller, semant le rire, ainsi qu'un homme soûl!...

Pauvre Arlequin, tais-toi ! — car, avant ta naissance. Que d'autres ont ainsi déguisé l'impuissance ! Va! c'est déjà trop vieux, de s'habiller en fou!

Mai 1882.

"AL i h m

LA stupeur opaque des nuits, Vides d'astres et de lumière, Toutes pleines de noirs ennuis,

Sur mon front et sur ma paupière S'appesantit lugubrement, Froide et lourde comme la pierre.

l6 LA MUSE NOIRE

Tout est morne. — Le firmament

Verse des larmes en silence

Sur le monde ignoble, où tout ment.

Le sein percé d'un coup de lance, Je rêve, à ma table accoudé, Et mon cœur bondit et s'élance

Vers mon rêve, d'attraits fardé.

Tentant comme une belle femme.

Décevant comme un coup de dé.

Mon rêve saint — mon rêve infâme,

C'est de détruire l'Univers,

Vieux corps maudit qui n'a plus d'âme!

Il mourra... mais, Monde pervers, Je voudrais t'offrir en pâture Au Néant, et non pas aux vers !

Tu tomberas en pourriture...

Mais tes fumiers refleuriront :

Les choses meurent; — la Nature

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