‹ La muse noireChapitre 15 sur 26 · LE PROGRÈS · texte numérisé non relu

LE PROGRÈS

(c Tu pourras tuer Mars, briser les trônes; mais Dans l'oubli triomphant engloutir ta torture ? Abolir le cancer dont l'homme est la pâture? Mais fixer le bonheur sur ta tête? — Jamais!

« Ton luxe peut s'accroître et ton sort, d'âge en âge, Peut devenir meilleur; — mais toujours ton désir Volant vers des objets qu'il ne pourra saisir, — Des pleurs ruisselleront sans fin sur ton visage! »

Pas de Progrés ? Q.ue faire ? Où gît la Vérité ? Voici : — Possible ou non, Tentreprise est auguste : Marchons, sans vil calcul, vers le Beau, vers le Juste; A défaut du Bonheur, ayons l'Honnêteté !

Le Mal est le plus fort ? — C'est possible ! Sans trêve Nous brandirons l'épée, et nous le combattrons; Et, s'il nous faut mourir au service d'un Rêve, Grands utopistes, fous subUmes, — nous mourrons !

Septembre 1882.

Tour toi!

DANS la noire fabrique où la crasse poudroie, Sans que même un rayon la fasse miroiter, De pâles ouvriers filent, filent la soie. Cependant qu'à leur femme un riche en fait porter.

Des mineurs, nuit et jour, creusent la terre dure Où courent les filons, où fleurit le saphir. Exilés loin des bois où chante la verdure Sous les baisers fous du zéph3T.

Loin du clocher natal, le marin, qui s'expose Au caprice onduleux des flots verts et subtils, Nous rapporte les ambres d'or, les bois de rose... Ouvriers, matelots, pour qui travaillent-ils ?

Pour toi, qui, souriante et superbe, te vautres Dans le faste fangeux des baisers lucratifs, Et qui, sans préférence, à ceux-ci, — puis à d'autres, Livres tes flancs improductifs !

Mai i88î.

:mPriJ\c^-Z^rr^

La Titié des bêtes

DÉCExMBRE sur moD COU soufflait sa froide haleine. L'obscurité profonde au firmament planait. La rue était déserte, et la nuit était pleine D'un brouillard, où le gaz impuissant frissonnait.

Je marchais seul, distrait, vaguant à l'aventure. Quand soudain j'aperçus, sur le trottoir jeté. Un gros paquet grisâtre et pesant. — Ma nature Me plie à ton caprice, ô Curiosité !

Je voulus voir; j'ouvris le sac : — Toison de neige Où des coups de hachette avaient mis du carmin, C'était un chat superbe. — « Il est crevé, » pensé-je, Et, le poussant du pied, je repris mon chemin.

Comme je m'éloignais, je vis la silhouette D'un grand chien maraudeur errer sur le trottoir. Rôder autour du chat d'une allure inquiète. Et, sous le vent d'hiver, sur l'asphalte s'asseoir.

Puis — ô compassion qui confond et qui touche ! — Il tendit le museau, flaira très longuement Le beau cadavre blanc à la mine farouche. Et se mit à hurler, pris d'attendrissement.

— O chien des carrefours, ô maigre noctambule, De la souche féline éternel ennemi, Un sang de noble race en tes veines circule, Car l'instinct de rancune en toi s'est endormi :

En face de la Mort, ta haine héréditaire

S'est métamorphosée en fraternel émoi !

Au ressentiment vil ton cœur fut réfractaire.

Et l'homme est, bien souvent, moins généreux que toi !

Février 1882.

La Trophétie du Squelette

,A Leconte de Lisle.

QUAND, sur rescarpement du Golgotha sinistre, Prodigue de son sang comme de son amour, La Victime eut poussé son dernier cri, — le jour Pâlit comme un mourant. Le ciel se fit de bistre.

Des entrailles du sol, un amas d'ossements Fut vomi par la bouche entr'ouverte des tombes. Tandis que, remuant Thorreur des catacombes, La terre s'ébranlait de moments en moments.

Sans que l'Ange eût soufflé dans la noire trompette Du dernier jour, — les os parurent se mouvoir Pour s'agréger Tun l'autre, et soudain, l'on put voir Prés de chaque tombeau se dresser un squelette.

Les Enfants de la Mort traînèrent en tous lieux Leur chaste nudité terrible, par la ville Où le Pharisien, dressant son front servile. Clamait : — « J'ai confondu la fourbe des faux dieux. »

Le soir, sous la pâleur des nuits orientales, Le temple, dont le voile en deux s'était fendu, Blêmissait vaguement. Un pas fut entendu Qui du parvis sacré fit résonner les dalles.

Un immense squelette était là, qui marchait; Et brusquement sa voix retentit, ironique. Stridente — comme, en un concert cacophonique, Grince une chanterelle au crin dur de l'archet : —

Page 1