‹ La muse noireChapitre 17 sur 26 · LA PROPHÉTIE DU SQUELETTE · texte numérisé non relu

LA PROPHÉTIE DU SQUELETTE

« Astronomes, scrutez l'immensité des cieux! Vos instruments n'ont pas une immense portée ; De la poussière d'or à l'abîme jetée A peine quelques grains éblouiront vos yeux!

« Naturalistes vains, jamais le microscope Ne saura dévoiler à vos yeux le tableau Des univers roulant dans une goutte d'eau : D'un mystère profond l'Infini s'enveloppe.

« Et quand bien même encor bondirait au grand jour La Science, étranglant sa victime domptée. Le Doute; — quand bien même un nouveau Prométhée Déroberait le feu, sans crainte du vautour;

« Déjà condamné par la Science — ta fille — O vieux globe qui vas, sans cesse vieillissant, Tu dois te refroidir! — Homme mortel, ton sang Se doit figer, sous ta misérable guenille...

« Alors que feras-tu du savoir amassé ? A quoi te servira de connaître les causes. Et d'avoir pénétré la nature des choses? Ton secret s'éteindra dans ton cerveau glacé ! »

Avec un cliquetis d'os, le squelette pâle Disparut dans l'horreur d'un nuage sanglant, Et, prolongeant son souffle âpre, sinistre et lent, Le vent dans les palmiers fit entendre un long râle.

Janvier :i

La Morphine

ROXDEL LIBERTIN

^ 'B.-^. 'Baron.

FINALEMENT l'homme s'endort Pour cuver l'extatique ivresse Qui l'enveloppe de paresse Et l'éblouit de songes d'or.

Sevré du chagrin, du remord, Sous le charme de ma caresse, Finalement l'homme s'endort Pour cuver l'extatique ivresse.

L'homme ravi murmure : encor!

Et moi, complaisante maîtresse, En mes tendres bras je le presse; Je l'étreins de plus en plus fort...

Et finalement... l'homme est mort!

Juillet 1883.

Un T ar ia

A ^Alphonse de Journel.

LES granits monstrueux des âpres Pyrénées Recèlent, dans leurs flancs stériles, des trous noirs, Cavernes seulement de mousse couronnées :

La truelle de l'homme élève des manoirs Sur la cime des pics; le ciseau des années Dans les rocs escarpés creuse des entonnoirs.

Vers le sommet du Mont-Perdu s'ouvrait un antre Qui paraissait vomir les ténèbres. — Souvent On avait entendu s'échapper de son ventre

Comme un sanglot sorti du gosier d'un vivant, — Parmi les vagues bruits que la voûte concentre, Et qu'emporte, au sortir, le tourbillon du vent.

Or, c'était un mortel qui hantait, solitaire. Cette grotte effrayante où le Noir était roi. Vous protégiez cet homme, entrailles de la terre ;

Et vous, craquements sourds qui répandez l'effroi. Terrestres grondements, vous étiez l'hymne austère Dont s'abreuvait son cœur, — dont tremblait la paroi.

Pourquoi — comme un haillon qui dégoûte et qui gêne —

Rejetait-il, avec mépris, Thumanité,

Ce misanthrope fier, ce nouveau Diogène

Qui, dans un trou béant, cherchait la liberté ? Était-ce un monomane ? ou — nocturne phalène — Était-ce un criminel dans son antre abrité ?

Était-ce un criminel ? — C'était une victime : C'était un de ceux-là qui sentent un enfer S'allumer dans leur âme, — et qu'un démon intime

Perce et reperce encor de sa fourche de fer ; Et cet homme faisait — révolte légitime ! — Rayonner sur .son front l'astre de Lucifer.

Pourquoi, pourquoi, Mére-Nature, As-tu donc fait sourdre — ô torture !

Des amours en des corps hideux ?

Il est des êtres tout de flamme Qui ne sont nés que pour la Femme.

Et la Femme ne veut point d'eux !

En créant un monstre sensible, O Nature incompréhensible, Nature, quel est ton dessein ?

Ne vois-tu pas la lèvre avide Se coller à la coupe vide, Et le cœur fondre sous le sein? —

La grotte était le mausolée Où s'abritait, inconsolée.

L'amour d'un de ces malheureux :

Bossu, boiteux, hagard et louche, C'était lui qui hurlait, farouche.

Par la gueule du mont pierreux.

Un jour, il dit : — « Que tout le monde, A l'aspect de ma forme immonde, Se soit détourné de dégoût ! Que de tous lieux on me rejette !

Que seul, à l'écart, je végète, Comme une fleur dans un égout !

c Qu'importe ! — O Femme que j'adore, Pourvu que ton image dore Les rêves de mon cœur aimant.

UN l' A U I A

Grand contempteur de la matière, Je puis bercer mon âme altiére Dans le mensonge, incessamment!

« Venu des bords où l'astre immense, Q.uand la clarté du jour commence, Sort d'un océan de carmin.

Un homme aux allures sauvages A débarqué sur nos rivages, Un sombre flacon dans la main :

« J'en veux boire, du philtre étrange Qui divinise l'homme — et change Ce ver-de-terre en créateur; Et, docile à ma voix, la troupe Des houris viendra faire groupe Pour danser et chanter en choeur !

« Je braverai tes anathémes,

O Monde! — et sur mes lèvres blêmes

Des lèvres roses frémiront.

Et ce sera pour moi l'aurore,

Quand je vais ordonner d'éclore

Au monde en germe sous mon front! »

96 LAMUSENOIRE

Il dit; puis alluma des flambeaux en grand nombre, Pointillant de clartés l'immense grotte sombre

Dont s'étalèrent les splendeurs :

Les diamants semblaient, pour former la muraille, S'être mêlés à l'or, aux rubis, à l'écaillé, —

Et, jusque dans les profondeurs,

Tout brillait : c'était comme un palais fantastique Noyé dans une mer de lueur extatique.

Debout, au sein de la clarté.

Le paria, portant une fiole noirâtre A ses lèvres, reprit : — « O Nature marâtre.

Je puis braver ta cruauté !

« Dans mes membres fiévreux, dans mon âme en détresse Le Haschich versera sa langoureuse ivresse : Le jour de mon bonheur est né!

Loin de moi le Réel et la Matière ïnfàme ! Pour festoyer mon cœur, j'aurai mieux qu'une femme J'aurai l'Idéal incarné ! »

Bientôt, devant ses yeux — larges métamorphoses - C'est un jardin brodé d'asphodèles, de roses;

Là tourbillonnent les houris :

L'une semble adorable et l'autre encor plus belle ; Aucune à ses désirs enflammés n'est rebelle

Sur les vastes gazons fleuris.

Dès qu'il prête l'oreille au vent, il croit entendre Une molle harmonie, indiciblement tendre ;

De tout émane la Beauté ; Un invincible orgueil en son esprit pénétre, Puis l'engourdissement s'empare de son être;

Il râle c'est de volupté!

Mais l'orgie a pompé les forces de sa vie : Dans le sommeil divin que sa chair assouvie

S'épanouit languissamment !

duelle étrange pâleur empreinte sur sa face ! On dirait voir Phébé qu'envahit et qu'eflace

L'aube naissant au firmament.

Déjà tous les flambeaux s'éteignent, — et cet homme Ne s'est pas éveillé de son terrible somme :

Est-il pour toujours endormi?

Ainsi que la Douleur, parfois la Joie écrase. — Réponds : As-tu donc bu la Mort avec l'Extase,

Pauvre satyre au front blêmi ?

Que m'importe, après tout ! — Dors sous ta roche aride, Dors paisible, toi qui sentis la cantharide

Mordre ton cœur abandonné !

La somptuosité de ses ivresses douces, Ses visions et ses paresseuses secousses.

Le Haschisch vert t'a tout donné!

Et si tu meurs, tant mieux!... Ta forme repoussante S'évanouira — telle une ombre pâlissante —

Dans cette grotte, — ton caveau! Paria, de ton corps la matière éternelle Que le vent, en vapeurs, portera sur son aile,

Va choisir un mode nouveau !

Va ! tu seras bientôt pareil aux autres hommes; Car, dans le tombeau froid, nous tous, tant que nous somm Hélas! nous nous ressemblerons!

La Beauté, la Laideur n'y laissent point de trace : Toute chair qui pourrit, d'où qu'elle vienne, est grasse ! Tout crâne a des orbites ronds !

O vous que l'on rejette, ô vous que l'on méprise, Pauvres Quasimodos que la passion brise,

Si vous êtes las de souffrir, L'Idéal ébloui vous tend sa coupe pleine : Comme ce paria, videz-la d'une haleine !

Buvez, dussiez-vous en mourir!

Août 1882.

r .iiéf^if\, vers ;tas B^&LIOTHECA

Le Toète

IL a connu l'oubli des tortures anciennes : La cicatrice est sèche où sa chair a saigné. Au tout-puissant appel de deux magiciennes, La Jeunesse et la Foi, — la vie a regagné Le lambeau de son cœur par le mal épargné.

Pourquoi faut-il, hélas ! qu'à toutes les souffrances, Comme un aigle intrépide au clair soleil levant. S'envole son désir crédule aux espérances ? Il chante ses projets, — et l'écho décevant Répercute ses chants emportés par le vent.

Vous suppliant sans trêve, Illusions chéries, De verser à sa soif l'or de votre liqueur, Dans les bois de l'Amour éphémère et moqueur Il cherche des buissons pleins d'épines fleuries, Afin d'y déchirer le reste de son cœur !

Juillet 1885.

I ^ A Pensée est un feu follet, livide ou rose ; Une invisible main promené ce flambeau : Sur les buissons en fleurs, par moments, il se pose. Et, par moments, il court briller sur un tombeau.

S. DE G

^ Mes Chers tAtnis

Maurice BARRÉS & Léon SORG,

Je dédie ces quelques rayons,

S. DE G

Trcmiers Soleil s

^ Catulle D^Cendès.

SUR Paris, gigantesque amas de pierres grises, Dix semaines durant, l'hiver a fait le deuil. — Gai Rayon d'or pâli, tu parais, et tu grises Le citadin frileux qui te boit d'un coup d'œil.

Pauvre petit filet que la source céleste Laissa filtrer vers nous comme un espoir furtif. Farfadet bienfaisant qui danses, vif et leste, — Au couple d'amoureux grelottant et plaintif,

Tu chantes : — « Voici l'heure où brises attiédies Et flèches de clarté vont exiler des cieux — D'où dégringoleront de folles mélodies — Les nuages, berceaux des rêves soucieux;

« L'heure où, sous le soleil à la blonde frimousse Qui leur fait les yeux doux — pâle convalescent — Daphnis et sa Chloé, dans un bon nid de mousse, Iront se becqueter, sans pudeur da passant.

« La Misère elle-même, aux brises enfiévrantes Dépouillant son manteau de jalouse rancœur, Ne voudrait pas troquer contre un titre de rentes La flamme de jeunesse éclose dans son cœur.

« Hurrah! Mars fuit! Valsez, amoureux, amoureuses, La valse de Vénus, au soleil du printemps ! Enfants, 'allez cuver, dans les forêts ombreuses, L'ivresse de vos chairs nubiles de vingt ans!

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