‹ La musique à l'égliseChapitre 39 sur 75 · LK PRINCE DE LA MOSKOWA · texte numérisé non relu

LK PRINCE DE LA MOSKOWA

compositions d'un style religieux, sévère, beau si l'on veut, mais ennuyeux.

Nul doute que ces dames ne se soient dit, comme Mme de Sévigné : «Voilà qui est fait; on s'accoutume à tout. » Hélas ! oui, l'on s'accoutume à tout; on s'accoutume à tout ce qui est faux; et, par malheur aussi, on se désaccoutume du vrai.

Si, pourtant, nous replaçons ces œuvres à leur point de vue, dans leur milieu naturel, dans leur optique rectifiée, c'est-à-dire si nous les considérons en ellesmêmes, en dehors des accessoires d'une exécution théâtrale, nous rendrons pleine justice au talent dont M. le prince de laMoskowa a fait preuve dans son Salve regina. C'est un morceau de demi-caractère danslequell'auteur a moins recherché l'éclat et l'élévation du style que la douceur et la grâce. Les parties vocales s'entrelacent avec une facile élégance; l'orchestration est sobre et discrète. Je voudrais entendre ce Salve regina chanté par quatre voix pures d'enfants de chœur dans l'église de Saint-Louis-d'Antin, où l'on sait que les élèves de l'école de musique classique et religieuse, dirigée par M. L. Niedermeyer, sont chargés du chant des offices. Quant au Sanctus de M. Ch. Gounod, c'est un morceau d'une grande et haute inspiration; et lorsque après le récit et la fugue le thème principal est repris par tout le chœur et tout l'orchestre, il y a là un crescendo merveilleux; c'est véritablement Vhosanna qui de tous les points de la terre s'élève vers le ciel. Ces voix, ces accents séraphiques, ces légères harmonies

Sont tes flots de fencens qui monte et s'évapore Jusqu'au trône du Dieu que la nature adore.

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Ceci se passait à la salle Sainte-Cécile; mais c'est au concert spirituel de l 'Opéra-Comique que l'Enfance du Christ de M. Berlioz a fait sa quatrième apparition à Paris. L'empressement du public à entendre celte partition qu'il a déjà appréciée , et qui est classée à son rang parmi les œuvres les plus originales de l'épo- . que , s'est traduit par une salle comble et par une recette qui a atteint le maximum. L'exécution eût été irréprochable si un léger accident arrivé dans les premières mesures du chœur final sans accompagnement n'eût malheureusement amené une faute beaucoup plus grave, laquelle a détruit entièrement l'effet de ce beau morceau. Aidé par les souvenirs de la salle Herz, le public a suivi avec le plus vif intérêt les diverses scènes de l'ouvrage. Je dis aidé par les souvenirs de la salle Herz, parce que la salle de l'Opéra-Comique est loin de se prêter à ce genre de musique ; aussi ne conseillerons-nous jamais à M. Berlioz ni à tout autre de choisir une salle d'opéra pour soumettre un ouvrage nouveau au jugement du public. Quiconque arrive dans une salle de spectacle y reste malgré lui sous l'empire des idées et des impressions du lieu. Quoi qu'il fasse, il n'écoutera qu'avec distraction un ouvrage qui n'est pas à sa vraie place. De plus, la salle de l'Opéra-Comique, comme toutes les autres salles de spectacle, excellente pour l'exécution d'un opéra, est mauvaise pour un concert. L'orchestre, échelonné sur la scène, va se perdre dans les frises, et, sauf les effets de masse, ne résonne que d'une manière sourde, sans relief et sans mordant dans les autres parties de la salle. On ne connaît à Paris que deux bonnes salles de concerts, la salle du Conservatoire et la salle Herz, l'une

l'AK M. HKCTOK BERLIOZ. 233

propre aux grands et aux moyens eftets, l'autre aux moyens seulement. Telles sont les conditions de sonorité de ces deux salles, qu'avec une exécution môme imparfaite , une composition nouvelle y sera accueillie avec la faveur qu'elle mérite, tandis que dans une salle de spectacle, et avec une exécution irréprochable, une symphonie dramatique ou une symphonie proprement dite, la plus belle du monde, sera tuée du premier coup. Les vétérans de la critique comme moi peuvent dire la pauvre figure que faisaient, il y a quelque vingt-cinq ans, les fragments des symphonies de Beethoven exécutés aux concerts spirituels de l'Opéra. C'était à ne pas les reconnaître. Tant il est vrai que ce qu'on appelle l'exécution musicale est la chose la plus trompeuse, la plus capricieuse, la plus variable. Et c'est pourtant sur cette base si peu solide que le public est contraint d'asseoir ses jugements !

Avant de quitter cette partition de l'Enfance du Christ, à laquelle je reviens souvent parce qu'elle m'a procuré une des plus vives jouissances que j'ai ressenties dans ma carrière déjà longue de critique, me sera-t-il permis de rappeler ce que je disais ici lors de la première exécution de la Fuite en Egypte, qui parut d'abord détachée des deux autres parties? Ayant à parler de l'imitation dans l'art, j'en distinguai deux sortes : l'une servile, purement déforme, de contours extérieurs; l'autre, plus libre d'inspiration et de sentiment. Je montrai que la Fuite en Egypte appartenait par le caractère, par la couleur, la naïveté et l'onction au style populaire et légendaire des fabliaux et des noëls, tout en remarquant que M. Berlioz était resté lui-même, qu'en nous reportant au temps passé il n'avait pas cessé d'être notre contempo-

234 (/imitation dans les arts.

rain; enfin que c'était ià la vraie, la bonne imitation, celle qui n'exclut pas l'originalité.

J'écrivais cela il y a quinze mois, à la date du 3 janvier 1854. Jugez maintenant du plaisir que j'ai ressenti en trouvant depuis lors dans un de nos iiiaitres les plus respectés le passage suivant sur l'imitation dans l'art :

« L'imitation est-elle un signe de faiblesse? Oui, quand ce sont des esprits médiocres qui imitent; oui, quand l'imitation est un simple calque. Les esprits médiocres ne savent pas imiter, ils ne savent que copier... Il y a môme, parmi les esprits médiocres, des esprits téméraires qui se précipitent dans l'imitation avec une sorte d'aveuglement, qui renoncent volontairement à l'originalité qu'ils tiennent de leur temps et de leur pays pour se faire anciens ou étrangers... L'imitation doit être pins libre et plus hardie ; imiter, c'est s'inspirer ; imiter, c'est se pénétrer d'une image du beau et tâcher de la leproduire, c'est concevoir le beau afin de l'enfanter... L'imitation est, selon le génie et le talent de l'imitateur, la chose la plus libre et la plus hardie, ou la chose la plus servile et la plus aveugle. »

Ainsi s'exprime M. Saint -Marc Girardin dans son discours d'ouverture du cours de poésie française pour l'année 1855, et l'on peut croire qu'en citant ce passage je sais parfaitement que je ne loue pas M. Saint-Marc Girardin, que c'est moi-même que je loue. Personne, certes, ne me contestera le droit de montrer ce que mon opinion sur un des caractères les plus saillants de l'œuvre de M. Berlioz emprunte de force et d'autorité à un pareil auxiliaire.

Mais, à propos de l'Enfance du Christ, allez voir dans la charmante église de Saint-Séverin le tableau de ia

SAMSON, PAR M. nUPREZ. 235

Fuite en Egypte^ de M. Signol , et dites-moi si" le musicien et le peintre ne se sont pas rencontrés dans cette sphère idéale et poétique commune k toutes les intelligences créatrices, quelle que soit la forme de l'art qu'elles cultivent et la différence des moyens qu'elles mettent en œuvre ; dites-moi si le musicien et le peintre ne vous semblent pas s'être donné la main et s'être inspirés l'un de l'autre.

Sortons présentement de l'atmosphère un peu lourde des salles de théâtre et de concert; dirigeons-nous vers les hauteurs de Montmartre, et pénétrons dans ce joli hôtel de la rue Turgot que l'on ne peut entrevoir à l'extrémité de l'avenue qui le précède sans croire entendre résonner à la fois les échos de l'école Choron et ceux des plus beaux chefs-d'œuvre de notre première scène lyrique. Nos grands compositeurs, Rossini et Meyerbeer, se mêlent à un auditoire d'élite , et se félicitent d'être du nombre des privilégiés à qui est réservée la faveur des premières auditions de l'oratorio inédit de Samson. L'ouvrage commence par un chœur de femmes à trois temps, dont la mélodie est charmante, II est suivi d'un chœur et d'un duo de Samson et de Méhala, qui renferment de belles parties. Ce premier acte se termine par un chœur de Philistins. Dans le second acte, on a beaucoup applaudi le chant grave de l'andante : Seigneur, vous qui donnez aux mères. Cet andante a été parfaitement dit par Mlle Charry. La marche vocale des Philistins, d'un caractère grand et solennel, a été très-chaleureusement exécutée, et M. Rauch a fort bien dit un air de Séphar, un peu trop calqué, selon nous, sur le pation des airs italiens.

236 SAMSON, l'AR M. DUPREZ.

L'air de Dalila : Cédez-moi ce pouvoir, a été admirablement chanté par Mlle Caroline Duprez. Mais le duo de la séduction entre Samson et Dalila est une des plus intéressantes scènes de l'ouvrage; ce duo est bien conçu; il produirait un grand effet à la scène. N'oublions pas de dire qu'il est heureusement coupé par un chœur de femmes, une des plus jolies choses de la partition. Le troisième acte s'ouvre par le duo des Gardiens, dans lequel le compositeur semble avoir imité heureusement la manière de Hsendel; il a été fort bien rendu par MM. Euzet et Stockhausen. Le chœur de la populace insultant Samson a produit de l'effet; il est original et d'une grande vérité. Toute cette scène a été énergiquement dite par Gueymard la première fois, et la seconde par Puget.

Il est superflu d'ajouter que la musique de cet oratorio de Samson, dont M. Alexandre Dumas a écrit les paroles, est de M. Duprez; M. Duprez ne se contenterait pas d'avoir été ou d'être peut-être encore le plus grand chanteur de notre époque ; il aspirerait à la couronne de compositeur. Nous nous souvenons en effet qu'à l'époque où M. Duprez entrait à l'école fondée par Choron, toute son ambition se tournait vers la carrière de compositeur dramatique; ce fut de ce côté qu'il dirigea dès lors ses longues et persévérantes études. Depuis cette époque, et sans y penser peut-être, il a rencontré sur sa route les triomphes de virtuose; il y aurait là de quoi satisfaire une ambition d'homme. Mais M. Duprez n'a pas perdu de vue ce qu'il a toujours considéré comme sa première vocation. Me permettra-l-il de lui rappeler que Pétrarque avait fondé sa gloire sur un poëme épique latin intitulé Africu, aujourd'hui tout à

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