‹ La musique à l'égliseChapitre 43 sur 75 · A L'OCCASION DU MOIS DE MARIE · texte numérisé non relu

A L'OCCASION DU MOIS DE MARIE

Ab ecclesiis vero musicas cas ubi sive organo, sive cantu , lascivuni aut inipurum aliquid misce-

tiir arceant , ut domus Dei verè domus ora-

tiouis esge videatur et dici possit.

(Coac. Trid , ses?. 22.)

Nous voici bientôt au mois de mai, qui ramène dans les églises les exercices du mois de Marie.

Il ne se passe guère d'année que nous ne fassions entendre nos protestations sur le genre de musique adopté dans ces solennités journalières, et sur leur tendance toujours plus marquée à présenter, au moins sous le rapport musical, un caractère de pompe mondaine et théâtrale. Mais jusqu'ici nos plaintes arrivaient toujours trop tard; nous signalions le mal lorsqu'il n'était plus temps d'appliquer le remède. Aujourd'hui nous prenons les devants ; ce n'est pas toutefois sans avoir hésité que nous nous y décidons. Nous connaissons à Paris beaucoup d'ecclésiastiques la plupart attachés au service des paroisses ; plusieurs gémissent de ce qui se passe autour d'eux, et comme ils ne sauraient l'empêcher, ils gémissent en silence. En cent occasions ces ecclésiastiques nous ont ouvert leur âme et nous ont prié

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de nous faire l'écho de plaintes ou de réclamations inutiles dans leur bouche. Il y avait là quelque chose de délicat que nous avons compris, et sans nous taire absolument, nous n'avons pas abordé la question par le vif. Il nous répugnait de rendre les cérémonies du culte justiciables en quelque sorte de la critique, au môme titre que les productions de l'art profane. Nous avons craint de plus de fournir des armes aux esprits peu favorablement disposés envers la religion et ses ministres. Cependant, dit le sage, il y a temps pour se taire et il y a temps pour parler. Ce dernier temps est arrivé. Il y a péril pour l'art religieuXj pour plus encore que l'art religieux. D'ailleurs, qu'avons-nous à redouter? Dans cette question , nous ne croyons être suspect aux yeux de personne. L'autorité ecclésiastique est là, nous allons parler devant elle; elle n'a qu'à prononcer, et nous nous inclinerons. Si elle juge que nous allons trop loin, nous reculerons jusqu'au point qu'il lui plaira de fixer. Quelle que soit sa décision, nous nous y soumettons d'avance, heureux, dans tous les cas, de l'avoir provoquée.

Il faut montrer d'abord que ce que nous avons à dire n'est pas nouveau et a été dit cent fois par les organes de la presse. C'est contre la continuation et le développement du même fait que nous nous élevons, et ce fait, c'est l'invasion de la musique de théâtre dans les temples, avec toutes ses conséquences; c'est le fait permanent, établi, enraciné maintenant parmi nous, de l'introduction dans les églises de la pire musique, d'un dilettantisme impie, d'une musique indigne du théâtre, indigne du nom de musique.

J'ouvre la Revue de lu Musique religieuse, de M. F. Dan-

joii, du mois d'avril 1846 (il y a dix ans aujourd'hui), et j'y lis ce qui suit :

« Voyez ce qui se passe pendant le mois consacré spécialement à honorer la sainte Vierge. Les dames et demoiselles chrétiennes s'exercent avec une louable assiduité au cliant des cantiques, les ecclésiastiques s'entourent de recueils en vogue, chaque soir nos églises retentissent de brillants concerts. Des mélodies tour à tour langoureuses et animées, des rhylhmes sautillants qui semblent provoquer le corps à des mouvements de danse ou de marche, des airs qui rappellent la musette des montagnes, des cantatrices qui imilenl les virtuoses de l'Opéra, voilà ce qu'on entend en ce moment dans les principales paroisses. C'est un spectacle touchant, enivrant, plein de charmes et d'attraits; mais que ce soit là de l'art religieux et catholique, je le nie complètement... II y a, dans le langage simple et sublime de l'Eglise, deux mots qui doivent être la règle de l'inspiration dans l'art religieux : sursam corda, élevons nos

cœurs Il est impossible que l'homme, en présence

de Dieu, s'exprime, agisse, gesticule, pleure, rie, chanle comme le ferait un acteur sur les planches du théâtre. »

On ne dira pas que nous allons exhumer d'un recueil obscur des critiques acerbes et violentes; le ton dont ces observations sont faites est plein de mesure et de convenance. Est-ce la faute de l'auteur si, sous ces expressions si modérées, on sent percer une ironie pleine de tristesse? Mais s'il y a ici quelque chose d'épigrammatique, ce n'est pas le langage de l'écrivain, ce sont les fails allégués par lui. Il est constant que plusieurs cures de Paris, dans une pensée sincère d'édification,

mais bien mal entendue, et pour attirer du monde , s'évertuent à transformer les exercices du mois de Marie en (( brillants concerts, » en « spectacles touchants, enivrants, etc., où des cantatrices imitent les virtuoses de l'Opéra. » Il n'est que trop vrai que les exercices du mois de Marie, placés dans le mois de mai, qui, en « ramenant les fleurs, » ramène le goût de la promenade et des distractions extérieures; que ces exercices, qui ont lieu le soir, à l'heure des théâtres, à l'heure où, entre les travaux de la journée et le repos delà nuit, les délassements et les plaisirs trouvent leur place, il n'est que trop vrai qu'ils semblent faire concurrence aux lieux profanes où la foule se porte. Mais, au lieu de rivaliser avec les divertissements mondains, on se demande si, même sous le rapport de l'art, il n'eût pas mieux valu attirer le monde par le contraste de cérémonies vraiment religieuses, par de beaux plains-chants gravement et dévotieusement exécutés, par d'imposants faux-bourdons, par de simples et populaires cantiques, par des hymnes tels que le Magnificat, le Pange, lingua entonnés à l'unisson par la foule et alternant, verset par verset, avec les majestueuses harmonies de l'orgue. On aurait moins de monde, dit-on. 11 est triste qu'on se méfie à ce point de la puissance de l'art religieux et de la religion ellemême. On nous dit à chaque instant que l'Église a été la mère et la nourrice du génie humain, qu'elle a inspiré les plus grands orateurs, les plus grands poêles, les plus grands peintres, les plus grands musiciens, les plus grands artistes de tout genre, que les arts qui charment l'humanité sont nés à l'ombre du sanctuaire, et on nous cache les merveilles de cet art chrétien dans la crainte de mettre en fuite les populations, et l'on force cet art à ab-

diquer dans le lieu même qui fut son berceau ! On aurait moins de monde : eh bien, soit ! Est-il donc si nécessaire d'avoir tant de monde, de remplir une église d'indifférents et de désœuvrés? et pense-t-on tirer un grand argument en faveur des progrès de la foi dans les esprits de ce qu'une multitude de curieux ne donne la préférence à l'église que parce qu'il est plus économique d'y payer une chaise que de prendre un billet à la porte d'un théâtre? Vous voulez avoir du monde? ayez d'abord les fidèles, les vrais croyants, les seuls qui accourent aux cérémonies purement religieuses, où le plainchant domine; ayez les fidèles, dont un grand nombre abandonnent le sanctuaire durant les exercices du mois de Marie, parce qu'ils n'y sauraient prier ni s'y recueillir. Sachez dire aux autres :

Et vous, qui vous plaisez aux folles passions Qu'allument dans vos cœurs les vaines Actions,, Profanes amateurs de spectacles frivoles, Dont l'oreille s'ennuie aux sons de mes paroles, Fuyez de mes plaisirs la sainte austérité : Tout respire ici Dieu, la paix, la vérité ^

Dès que l'Église a la parole, elle enseigne ; alors môme qu'elle ne fait que prier, elle enseigne. Elle enseigne en chantant; elle enseigne toujours, parce qu'elle est maîtresse et souveraine des âmes. Elle cesse de l'èlre dès rinstant qu'elle va puiser ses enseignements dans les officines de l'art mondain. Comment! l'Église irait emprunter les accents des passions terrestres pour exprimer les choses du ciel ! Ne voyez-vous pas qu'en

1 Racine ; la Piclc, prologue d'EslIier.

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fait de pompes mondaines et théâtrales, elle aura toujours le dessous ! La raison en est que MM. les curés, MM. les ecclésiastiques, je leur en demande bien pardon, sont loin d'être bons juges de. l'art séculier. N'allant pas au théâtre, n'assistant pas aux réunions où l'on exécute de la musique, sur quoi voulez-vous qu'ils établissent leurs points de comparaison ? Ils se font de fausses idées et du chant, et des chanteurs, et de la musique, et des compositeurs. Je ne dis rien de la peinture, de l'architecture, de la sculpture, qui sont évidemment plus à la portée du clergé que la musique. Dans tous les cas, je n'ai pas mission d'en parler ici. Mais quant à la musique, elle lui est complètement étrangère. C'est ce qui explique comment , parmi les ecclésiastiques et jusque dans les rangs de l'épiscopat, il se rencontre des hommes qui, tout distingués qu'ils sont sous une foule de rapports, n'ont pas, en fait de musique, des idées plus relevées que le plus vulgaire amateur laïque. Et comme, par la nature de leurs fondions et de leurs rapports avec le public, ces hommes respectables ont contracté l'habitude de raffirmalion dogmatique, ils décident, ils tranchent sans appel, prenant sans doute la réserve silencieuse à laquelle on est réduit en écoutant leurs paroles pour l'impossibilité de trouver des raisons. Chose extraordinaire ! ceux qui font retentir la chaire des développements de celle vérité frap})ante exprimée depuis longtemps par Bacon, à savoir qu'une connaissance superficielle nous éloigne de la religion et qu'une connaissance approfondie nous y ramène, ceux-là prétendent, par une singulière contradiction, avoir une opinion arrêtée sur ce dont ils n'ont pas même une connaissance superficielle, sur la musique sacrée et la mu-

sique profane, la distinction de l'une de l'autre, et sur le mérite de style de tel ou tel compositeur. On dirait que sur ce point ils ont la science infuse, tant ils semblent persuadés qu'ils ont été dispensés d'en haut de toute étude, de tout effort d'esprit, et que sur des matières qui, aux yeux des Boèce, des Augustin, des Bède, des Bona, des Gerson, ont paru assez importantes pour exiger de longues veilles, de longues années de méditations et de recherchée, il leur suffit à eux de s'en rapporter à de simples impressions et aux premières lueurs d'un instinct non exercé. Etonnez-vous après cela que la plupart des cérémonies musicales dans lesquelles le clergé a la haute main soient fort inférieures, je ne dis pas à l'exécution des théâtres, mais à celle des concerts en plein vent, car là encore, quelque dégradé que soit l'art, il est du moins exercé par des gens qui ont une certaine idée des traditions et une certaine pratique des conditions de l'ensemble. Étonnezvous que les a programmes » de ces « brillants concerts» du mois de Marie se composent de motets, de morceaux de tout genre qui fourmillent d'incorrections grossières, de modulations plates et saugrenues , de successions d'harmonies barbares, et où non-seulement les règles du style, mais encore les plus simples lois de l'accentuation latine et française sont brutalement foulées aux pieds. Joignez à tout cela une merveilleuse aptitude de la part de MM. les ecclésiastiques à se rendre dupes du premier venu qui se donnera pour organiste ou maître de chapelle, ou bien pour organisateur de fêtes mondaines; à se prendre d'enthousiasme pour un ténor éconduit d'un théâtre, ou encore pour une cantatrice surnuméraire qui, avant de débuter dans un concert, peutêtre sur des tréteaux de boulevard, sera bien aise de

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s'essayer dans une église, où, derrière un paravent, elle filera un solo, accompagnée des accents larmoyants du violoncelle ou des amoureuses ritournelles du cor anglais.

Je me laisse aller, et je perds de vue ma première idée qui était de montrer que je ne dis rien qui n'ait été dit.

Faisons connaître l'opinion qu'un autre critique, trois aifs après M. Danjou, exprimait sur le même sujet :

(( Ab ! si le clergé le savait ! car nous ne sachions pas que notre amour sincère pour la religion puisse nous faire admettre et accepter sur parole des chants, des cantiques, des motets qu'il plaît à MM. les organistes et maîtres de chapelle de nous donner au nom du clergé, du culte et de la religion. Ah! si le clergé le savait ! S'il savait que, sous prétexte que le mois de Marie est une fêle consacrée plus particulièrement aux jeunes filles; sous prétexte que cette fête vient avec le printemps , avec le mois des fleurs, MM. les organistes et maîtres de chapelle en ont fait la chose du monde la plus mondaine, la plus profane ; s'il savait que, à l'exception de ces chrétiens éprouvés qui se rendent aux offices dans une intention d'édification et de recueillement, les temples se remplissent chaque soir d'une foule de désœuvrés qui trouvent fort commode, moyennant une légère contribution, d'aller entendre des romances, des nocturnes, de petits airs guillerets... ; s'il savait que des dames de la société qui aspirent à obtenir des succès dans les salons, de jeunes personnes qui se destinent au théâtre, vont faire là leurs premiers essais! là, c'est-à-dire dans le temple du Seigneur! et que de toutes parts on se dit : Avez-vous entendu la cantatrice de cette paroisse? Elle a un bien beau soprano! Si le clergé savait tout cela I... »

Et à l'instant môme le critique justifiait ses assertions en citant les paroles d'un journal de Nantes racontant la mort récente d'une jeune actrice : «MlleN...., disait ce journal, a éprouvé les premiers symptômes de l'épidémie qui Ta tuée quelques minutes après avoir chanté , dans une église, pour les exercices du mois de mai , une hymne à Mûrie oii l'on avait remarqué sa voix fraîche et pure. C'est ce qui a inspiré à M. M , professeur de chant, une strophe récitée sur sa tombe et dont voici les derniers vers :

Oui, quand ces jours passés, dans une hymne à Marie, Tu chantais à l'église, implorant son amour, La Vierge l'aura dit : Viens à moi, sois bénie! Tes chants me seront doux au bienheureux séjour.

Qu'eu disent nos prêtres vénérables, et si^ dans tout ceci, il y a quelque chose qui frise la profanation, à qui la faute ?

C'était le 29 mai 1849 qu'un journal , l'Ere nouvelle, publiait ce dernier article, et dès l'année suivante, au mois d'octobre, Mgr Sibour rendait une ordonnance par laquelle il réglait les exercices du mois de Marie. Des cinq articles dont se compose cette ordonnance, quatre se rapportent à notre sujet. L'article 1" dispose que la durée des exercices du mois de Marie ne dépassera pas une heure et demie, et qu'iVs devront être terminés à neuf heures du soir. « Art. 2. La prière du soir précédera l'exercice ; elle sera suivie du chant du Magnificat et d'un cantique, d'une lecture ou instruction, de l'expositon du saint-ciboire, du chant d'une antienne ou motet au saint Sacrement, du chant des litanies de la sainte Vierge et de la bénédiction ; après la bénédiction

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on chantera le psaume Laudate Dominum, omncs gentes, ou des cantiques. — Art. 3. On n'admettra à chanter dans les chœurs que les personnes appartenant soit au chœur de l'église, soit à la confrérie de la sainte Vierge. » Erifin, suivant l'art. 5, toutes annonces dans les journaux et affiches qui auraient trait soit aux messes, soit aux autres offices qui sont célébrés en musique, sont prohibées.

Cette sage ordonnance indique chez le prélat qui la rendait une connaissance exacte du caractère que présentaient les exercices du mois de Marie dans un grand nombre de paroisses de Paris, et montre qu'il s'efforçait de remédier aux abus autant qu'il était en son pouvoir. En effet, en arrêtant : 1° que les exercices ne pourraient se prolonger au delà de neuf heures du soir; 2'^ que la lecture ou l'instruction serait précédée d'un seul chant, celui du Magnificat, ou d'un cantique, comme elle serait suivie de deux chants, celui d'une antienne ou motet, celui des litanies, cl qu'après la bénédiction il ne serait chanté que le Laudate ou des cantiques; 3" que les personnes étrangères au chœur ou à la confrérie de la Vierge ne seraient pas admises à chanter; 4'^ enfin que toutes les annonces et affiches concernant les messes cl offices en musique seraient défendues, Mgr l'archevêque prenait toutes les précautions que la prudence suggère pour mettre ces cérémonies à l'abri de toute comparaison avec les concerts elles spectacles publics; il témoignait aussi de sa prédilection pour le plain-chant en prescrivant le oh^inidxx Magnificat , le chant d'une antienne et du Laudate; et quant aux motets et aux cantiques^ ne pouvant ni ne voulant, d'une part, les supprimer, puisqu'ils ont de tout temps été tolérés dans l'église; ne pouvant non plus, d'autre part, s'expliquer

sur le caractère grave et religieux qu'ils doivent avoir, puisqu'une pareille recommandation est toujours inutile et vague : inutile, parce qu'elle est sous-entendue; vague, parce qu'elle peut être interprétée par MM. les curés de façons fort diverses, suivant leur sens et leur goût particulier; quant aux motets et aux cantiques, disons-nous, il était évident, par cette ordonnance, que M. l'archevêque les restreignait autant que la chose était possible, et que, môme pour un exercice en dehors de l'office paroissial , il subordonnait le chant musical au chant liturgique.

Comment cette ordonnance a-t-elle été mise h exécution? Depuis qu'elle a paru, s'en est-on tenu rigoureusement à ce motet en musique ou à ce cantique qui doit précéder ou suivre le sermon? Les virtuoses des deux sexes appartiennent-ils bien au chœur ou à la confrérie de la paroisse? Ce violoncelle qui vient nasiller sentimentalement; ce cor anglais qui vient tendrement roucouler côte à côte de la cantatrice , amant alterna camenœ, et lutter avec elle de trilles, de fioritures et de ports de voix; ces chanteurs qui tour à tour font la voix flûtée, la grosse voix, et se rengorgent à la manière des histrions; ces litanies échevelées, ces extravagants llegina cœli, tout cela est-il bien suivant la règle? Nous croyons pouvoir dire qu'on n'a pas tenu plus de compte des circulaii'es de l'épiscopat que des réclamations des journalistes. Loin de décroître, le mal n'a fait que s'étendre; car le mal qu'on n'extirpe pas dans son germe ne fait que se développer. Sous prétexte que les exercices du mois de Marie sont en dehors de l'office paroissial, «c'est, dit-on, une alTairc de recette.» On Tavoue tout haut. Des curés nous l'ont dit en pro-

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près termes. Il nous semble pourtant que ce pourrait bien être aussi une affaire de dévotion, puisque ces exercices ont lieu dans une église, et (j'ai hésité à le dire jusqu'à présent) le saint Sacrement étant exposé. Entre l'afiaire de recette et l'affaire de dévotion, à laquelle des deux donnerons-nous le pas sur l'autre? Pour être en dehors de l'office paroissial, le mois de Marie en fait-il moins partie du service divin ? On veut amener du monde ; mais, encore un coup, ne craint-on pas d'amener des profanateurs, de ces gens qui, à la pensée de vos chants (( impurs et lascifs h (ce sont les mots du Concile de Trente), de votre mise en scène, de vos girandoles, de vos lampions colorés se jouant parmi les fleurs, sont attirés par je ne sais quel arrière-goût de fruit défendu? Faut-il que ce soit aux laïques à dire ces choses?

Mais voilà qu'au moment où j'écris il m'arrive inopinément un puissant auxiliaire. Aujourd'hui dimanche, 6 avril 1836, j'ouvre la Gazette musicale de Paris lYj vois un article du savant M. Fétis, intitulé : L'orgue mondaine et la musique erotique [sic) dans les églises. Il est vrai que le directeur du Conservatoire de Bruxelles s'occupe principalement de « l'orgue mondaine. » Mais « l'orgue mondaine » règne en souveraine au mois de Marie; elle y brille, elle y étale toutes ses séductions. Du reste, l'auteur parle aussi de la musique d'église en général. Je n'examine pas si à une autre époque M. Fétis a tenu un langage différent; je cite ses paroles d'aujourd'hui, (t Chrétiens, s'écrie-t-il sur le ton de Courdaloue, vous le voyez, il ne s'agit plus d'un style qui ait de l'austérité religieuse et de la gravité classique. Ce qu'il faut dans l'église, ce qu'on y admet sans vergogne, on ne le dissimule plus : c'est une satisfaction donnée aux instincts et

aux besoins sensualistes ! Divinités païennes de Paphos et de Lampsaque, ce que n'ont pu faire pour vous les efforts de Julien, surnommé I'o/jos/'û^, des chrétiens, des catholiques se chargent de le réaliser. Désormais, votre culte refleurira dans le temple du Seigneur! Les instincts, les besoins sensualistes ! qu'est-il besoin d'explications? C'est à les satisfaire que sera destinée la musique d'église; et lorsqu'elle sera digne de sa mission, lorsque l'organiste aura remué suffisamment les instincts sensuels, les applaudissements chaleureux, les bravos prolongés de son public seront sa récompense ; car ce ne sera plus Dieu qui sera glorifié dans l'Église, ce sera l'homme, ce sera l'artiste. Les assistants du service divin ne seront plus une assemblée de fidèles; ils formeront un public, le public de l'organiste, son public; et sans doute on aura soin de le faire soigner par des claqueurs ! On ne s'arrête pas oii l'on veut : les détails de mise en scène ne se borneront pas à compléter l'illusion de l'orage, car la musique sensuelle a plus d'une recette. Il y aura la mise en scène de la consécration, la mise en scène de la communion, et la sainteté de la messe aura tout l'attrait d'un ballet. »

On ne s'arrête pas ou Von veut! il n'est que trop vrai. C'est la loi fatale de tous les bouleversements, de toutes les révolutions. Dans un autre sens, on peut dire aussi qu'on ne s'arrête pas oh l'on veut, et qu'à la vue de ce paganisme qui s'introduit dans les choses de la religion, il est presque impossible de retenir une parole, non pas exagérée, mais trop empreinte de vivacité, et cela en raison du degré de respect que l'on porte à des personnes et à un culte qui ont tous nos hommages et notre vénération. L'indiiïérence et le scepticisme ne peuvent

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avoir le cœur navré; aussi s'exprimeraient-ils bien au- " trement. Nous faisons cette observation et pour M. Fétis, et pour M. Danjou, et pour nous-mûme, s'il y a lieu. Notre foi est notre excuse. A la vue des faits qui viennent d'être racontés et d'autres que nous passons sous silence, le sens moral s'est révolté, la conscience s'est alarmée; la conscience de quiconque a une croyance en Dieu , une croyance en l'art, la conscience du catholique, du protestant, du juif. Du juif! ai-je dit. Nous avons l'honneur de compter parmi nos amis un artiste , un virtuose que nous estimons comme homme , que nous aimons comme artiste , que nous admirons comme compositeur. Cet artiste, les chrétiens ont le regret de le voir séparé d'eux : il est israélite de religion. Lui aussi a été choqué de ce qu'il a entendu dans nos temples. Grand musicien, il comprend la dignité de l'art;' respectueux envers son culte, il conçoit le respect pour un culte qui n'est pas le sien. Il est venu nous trouver, et il nous a dit : « Il se passe dans vos temples des choses que vous ne devez plus supporter; parlez, ne craignez pas, car ceux qui vous connaissent savent quelles sont vos intentions. Ce n'est pas de bonne ou de mauvaise musique qu'il s'agit, de ce qui blesse les oreilles, mais bien de convenance, de dignité, de pudeur publique, de ce qui blesse toute âme élevée. » Telles ont été ses paroles. Nous l'avouerons : ce que nous n'avions pas osé faire à la voix des ecclésiastiques qui nous avaient adressé le môme appel, nous l'avons fait il la voix de l'israélitc ' : nous avons pris la plume.

* M. Charles Valenlin Alkan, l'éminent coinpcsileur-|.ianisle qui lient, en France, le sceptre de son art. Je le nomme aujourdliui.

Et maintenant nous ne la déposerons pas de sitôt. Nous poursuivrons successivement le scandale sous toutes ses formes; et à moins qu'une parole tombée de haut ne nous arrête, après le chapitre du mois de Marie viendront les chapitres des organistes, — des cantiques, des catéchismes et des premières communions, — des messes et des motets en musique, — du plain-chant, du plain-chant défiguré dans la lettre, dénaturé dans son esprit, corrompu dans son accompagnement.

Faut-il dire maintenant la cause et l'origine du mal, prima mali lahes? Nous avons parlé franchement jusqu'ici, trop franchement peut-être ; mais il n'est plus temps de reculer. La cause du mal, elle est dans ces ecclésiastiques très-verlucux, très-dignes, très-exemplaires, mais qui, par une déplorable aberration, et de peur sans doute qu'on ne leur reproche de se rendre inaccessibles dans le fond du sanctuaire, se laissent envahir par le flot séculier, au point qu'ils ont perdu toutes traditions ecclésiastiques et classiques, tout sens des choses liturgiques. Ce sont eux qui disent qu'il faut après tout marcher avec le siècle, qui conspirent contre le plain-chant; ce sont eux qui disent qu'il est temps d'en finir avec cette forme gothique et surannée de la liturgie chrétienne; qu'il faut lui substituer quelque chose de vivant, d'expressif, de sensible, c'est-à-dire la musique dramatique ; et pour spécifier autant que possible, je dirai que laNorma, les Puritains, la Favori te y la Lucie, le Domino noir, le Pré aux Clercs répondent assez généralement à l'idée du genre de canlilènes qui, suivant ces messieurs, doit prendre la place des antiennes et des hymnes de l'Église. Tout cela nous a été dit à nous-mème , et de très-bonne foi, par des

ecclésiastiques recommandables. Nous les avons félicités de leur sincérité. — Nous ne doutions pas, leur avonsnous répondu, que beaucoup d'entre vous ne pensassent de la sorte; mais il y a certainement du courage à oser le dire tout haut. — Ces ecclésiastiques transfuges du lutrin, ces ardents propagateurs du dilettantisme, sont plus nombreux qu'on ne pense; il y en a au moins un par paroisse ; ils forment la partie remuante du clergé de second ordre. Disons le fin mot : ces messieurs composent ; et comme le plain-chant est pour eux lettre close, comme d'ailleurs il est l'objet de leur dédain superbe, ils composent de la musique, ou du moins ils se l'imaginent. Ce n'est pas qu'ils en possèdent beaucoup mieux les principes et les règles, mais enfin la musique est instinctivement dans leurs oreilles, tandis qu'ils n'entendent rien au plain-chant, au jeu et à la constitution de ses modes qui ne disent rien à leur âme. Voyez les hommes qui, de nos jours, ont ranimé parmi nous le goût des belles études du chant grégorien. Parmi les ecclésiastiques on compte, avec le P. Larabillotte, M. l'abbé Jouve, M. l'abbé Tesson, M. l'abbé David, M. l'abbé Jansscn, M. l'abbé Cloët, M. l'abbé Delatour. Nous devons citer leurs noms avec honneur, et nous leur rendons grâce d'avoir ainsi donné l'exemple à leurs confrères. Mais n'est-il pas juste de dire que le mérite d'avoir pris en main la défense du plain-chant, de s'être signalé par les pins importants travaux, appartient à des laïques, à Bottée de Toulmon, à MM. Félis, Th. Nisard, Danjou, Stéphen Morelot, A. de La Fage , de Cousscmaker, L. Vitet, Vincent (de ITnslilut), Éd. Duval, le respectable M. Lecomte, M. Alexandre Lcclercq, M. Hcrlan, M. le prince de la Moskowa, M. Félix Clément, et enfin à l'in-

fatigo.ble directeur de l'École de musique religieuse , M. Niedcrmeyer, qui, bien que protestant, joint à la plus profonde connaissance de l'art du contre -point au seizième siècle la pratique la plus savante du chant grégorien?

Revenons à nos ecclésiastiques compositeurs. N'ayant fait aucune étude ni d'harmonie, ni de composition, ni peut-être de solfège, incapables môme de routine, n'ayant eu d'ailleurs que de très-rares occasions d'assister à des exécutions musicales incomplètes, peu satisfaisantes et par conséquent peu propres à leur faire acquérir, à défaut d'éducation première, cette habitude qui est comme une seconde éducation, c'est par des lambeaux déchiquetés des opéras en vogue, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus vulgaire, grossier et sensuel dans ces opéras, que leur génie religieux s'est développé. Ce sont ces lambeaux dont ils nous olfrent des pastiches dans les exercices du mois de Marie, des catéchismes et des congrégations, et au moyen desquels ils se figurent régénérer la musique d'église. Chaque nouveau chefd'œuvre éclos de leur cerveau fait tourner la tôle aux dames amateurs et aux jeunes congréganistes. Émerveillés de cet immense succès et du peu d'efforts qu'il leur a coîité pour l'obtenir, ils se persuadent naturellement qu'ils ont le feu sacré, et que leur vocation musicale ne les a pas trompés. Feu le R. P. Lambiilolte, que j'ai connu, dont j'ai aimé la douceur et la piété, et qui, du moins, a expié par des travaux sérieux sur le plainchant une foule innombrable de compositions profanes dans lesquelles il y avait, sans contredit, quelques traces d'un talent mélodique ; le 11. P. Lambillotte, le seul que je veuille nommer, et d'autres encore, grâce à la pré-

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pondérance que leur a donnée, soil le corps religieux auquel ils appartenaient, soit cette notoriété qui s'attache naturellement aux choses qui émanent du clergé, ont infecté les séminaires, les congrégations, les maisons d'éducation d'une foule d'oeuvres soi-disant musicales, corruptrices et attentatoires au bon sens et au bon goût. Le P. Lambillolte, ainsi que les autres, quelle que fût leur humilité de chrétien, n'ont jamais douté d'eux-mêmes. Jamais on ne vit chez les artistes qui ont acquis la renommée à force d'épreuves et de luttes une confiance en soi plus entière et plus robuste. Et c'est tout simple; les œuvres de nos compositeurs ecclésiastiques, parmi l'heureux et docile troupeau appelé à en savourer les prémices, sont réputées sublimes avant d'être entendues, sont prônées même avant d'être écloses ; et, sans rencontrer la moindre critique, elles trouvent partout des admirations aveugles.

S'il fallait maintenant déterminer le caractère dominant de la plupart de ces œuvres, nous serions quelque peu embarrassé ; ce n'est ni par la gravité, ni par l'onction, ni par la grandeur, ni par la profondeur de sentiment, ni, à défaut de tout cela, par l'élégance des formes qu'elles se distinguent. Toutefois, s'il fallait absolument dire le genre d'expression vers lequel nos compositeurs ecclésiastiques semblent incliner le plus volontiers, nous dirions que c'est la gaieté, la gaieté dans le tour vif de la phrase, dans un rhythme fulàtre et bondissant. Parfois cette gaieté affecte un air martial, parfois une allure bachique. En un mot, on sent que ces musiciens, à l'exemple de David, se seraient permis de danser devant l'arche. « Et quant k David , s'il dansa et sauta un peu plus que l'ordinaire bienséance ne requeroil devant

l'arche de l'alliance, ce n'estoit pas qu'il vouhist faire le fol, mais tout simplement et sans artifice il faisoit ces mouvemcns extérieurs, conformément à V extraordinaire et démesurée allegtrsse qu'il sentoit en son cœur. Il est vrai que quand INIichol sa femme luy en fist reproche, comme d'une folie, il ne fut pas marry de se voir avily : ains persévérant en la nayfve et véritable représentation de sa joye, il témoigna d'estre bien aise de recevoir un peu d'opprobre pour son Dieu. » C'est à MM. les compositeurs ecclésiastiques à juger s'ils ne pourraient être à bon droit comparés à David; en ce cas, Michol reprochant à son mari de « danser et sauter un peu plus que ne recquiert l'ordinaire bienséance» pourrait bien représenter la critique. Il est vrai que jusqu'à présent ces messieurs n'ont pas tenu grand compte de ses averlissemens. Il ne nous reste donc qu'à faire des vœux pour qu'ils prennent du moins nos très-humbles remontrances dans cet esprit d'humilité que l'auteur de V Introduction à la vie dévote exalte si justement chez le roi-prophèle.

Avril 18b6.

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