AUTRES CANTIQUES
des écoles chrétiennes, des jeunes filles des congrégations. Tel est l'Inviolata à deux voix de femme de M. Ch. Gounod, morceau charmant, d'un accent ingénu, d'une veine simple et coulante , morceau plein d'art néanmoins, mais où l'art réserve ses secrets aux seuls initiés. Voilà la musique véritablement religieuse, populaire, qui procède des anciens noêls, des anciennes litanies, de ces vieilles jérémies et complaintes que nos pères chantaient autrefois dans les églises, aux processions comme dans leurs foyers, et qui parle au cœur, et qui, dans sa simplicité, n'emprunte rien à ces formules prétentieuses , à ces modulations banales , à ces terminaisons insipides, à ces harmonies laborieusement étudiées, à ces rhythmes sautillants ou grossiers, à tous ces rebuts enfin de l'art des théâtres que la plupart de nos compositeurs sacrés sont tout heureux et tout fiers de transporter dans le sanctuaire, comme s'ils avaient lieu de s'enorgueillir de quelque grande découverte. Quelques chantres et quelques enfants groupés autour d'un lutrin et d'un harmonium pour redire des fredons d'opérettes ou de vaudevilles, voilà un beau sujet de triomphe ! Cela est pourtant ainsi, et il ne faut pas s'en étonner. I.c compositeur vulgaire qui écrit pour le temple ne songe qu'à lui; il écrit en vue de l'effet qu'il produira sur une assistance venue là par simple curiosité, par un pur besoin de distraction. Il y a plus. Quelle impression de dévotion peut faire naître un Inviolnta composé par un protestant, et quel sentiment de foi peut inspirer un Ave verum corpus composé par un juif? Cela se voit pourtant tous les jours. Mais laissons les exceptions. Le musicien sacré n'a d'ordinaire dans le cœur et dans l'esprit que des idées mondaines,
AUTKES CANTIQUES. 339
• parmi lesquelles celle de sa gloriole personnelle ne tient pas une petite place. L'église est pour lui une scène sur laquelle il est impatient de se produire, en attendant qu'il se produise sur une autre scène. L'église peut bien être quelquefois un échelon du théâtre; ou bien encore l'église peut donnera tel compositeur la renommée qu'il lui est interdit de demander au théâtre, à cause du caractère dont ce compositeur est revêtu. Ceci me rappelle un mot d'un de nos plus féconds fabricateurs de ponts-neufs religieux que les lauriers de Donizetti , de Bellini , ceux de Rossini peut-être, empêchaient de dormir : (( Quelle réputation n'aurais-je pas aujourd'hui, s'écriait-il, si j'avais écrit pour le théâtre toutes les compositions que j'ai faites pour l'église ! » Mot profond, oîi se révèle tout le mystère de la pauvre vanité humaine ! A Dieu ne plaise que nous accusions ce compositeur et ses émules d'une intention perverse. Mon Dieu ! pai^donnez-leur, car ils ne savent ce qu^ils font. Et ceci est encore plus vrai qu'ils ne le pensent.
Décembre 1859.
Nous voilà, dans dix jours , aux fêtes de Noël, ces fêtes qui passent, hélas ! inaperçues à Paris, mais qui font battre le cœur de tout Franc-Comtois, de tout Bourguignon, de tout Languedocien et de tout Provençal. Dans dix jours, il n'y aura pas un cœur chrétien qui ne s'écrie : Parvuhis natus est nobis! Et il n'y aura pas une famille qui ne se réjouisse comme si, en effet, il lui était venu un nouveau-né, un petit enfant, un sauveur! Heureuses et charmantes fêtes où éclate une allégresse si naïve, où les chants des noëls, essayés d'abord autour du foyer, sont continués ensuite à l'église; où l'histoire de la Crèche, représentée à l'église dans une chapelle ad /ioc, est reproduite dans chaque foyer! C'est la fête des enfants '.parvulus natus est noOis; c'est la fête des adolescents, des pères, des mères, des vieillards. Vous figurezvous cet aïeul aux cheveux blancs, prêt à dire peutêtre son Nunc dimittis , qui, la veille et le jour de Noël, élargit sa table pour y réunir tous ses enfants, tous ses parents dispersés, dans la pensée de resserrer, entre les membres épars d'une même famille, les liens de la parenté et de l'amitié fraternelle toujours un peu relâchés par la séparation et l'absence ; il juge des contestations
avec une indulgente équité ; il obtient des réparations, des réconciliations de ceux qui avaient contristé sa vieillesse par leurs dissensions, leurs jalousies et leurs rancunes.
Nous ne voulons pas, certes, dénigrer les noëls des autres contrées; nous savons reconnaître leur caractère, leur genre de naïveté ; mais laissez-nous vous dire que les noëls de la Provence, particulièrement ceux de Saboly, sont inimitables sous le double rapport des paroles et de la musique. Le noël provençal est d'une allure franche et vive ; tantôt touchant et tantôt joyeux, il mêle souvent l'un et l'autre , témoin ce beau noël des Boiimian, de Puech, contemporain de Saboly, oîi le pathétique le dispute à la gaieté, et que l'on ne peut chanter sans rire et sans pleurer. Grave et sentencieux avec l'aïeule; doux, tendre, sensible avec la mère; candide et naïf avec Tenfant; espiègle et malin avec la jeunesse alerte et pétulante, le noël provençal se met au diapason de tous les âges, se prête à toutes les nuances de caractères. C'est la légende vivante du foyer. Bethléem ! il n'est pas besoin de courir en Terre Sainte. Bethléem! il est là à deux pas : au tournant de la rue , à l'angle du chemin ; c'est tout simplement l'étable de maître Jacques ou de maître Nicolas. Seulement il a fallu faire de maître Nicolas ou de maître Jacques un bourru exemplaire, et le plus inhospitalier des humains, pour qu'il ait eu la dureté de reléguer dans une méchante élable, ouverte à tous les vents, et où pénètrent la neige et le givre, la pauvre sainte famille implorant par pitié un asile pour la nuit.
Vous lougearai per cari la Dins un pichol inarril eslable
Tant pis, ma foi! pour le maître Jacques ou pour le maître Nicolas de l'endroit, si le portrait est ressemblant. Le noël provençal se met peu en peine de l'exactitude historique. Il n'a nul souci non plus de la couleur locale et de l'anachronisme. A ses yeux, la naissance du Sauveur des hommes est un fait contemporain qui se renouvelle chaque année. Il inaugure dans nos campagnes la vie du coin du feu pendant les longues soirées d'hiver. Il est toujours reçu avec les mêmes chants de joie, les mêmes élans de foi. Les enfants grandissent, deviennent hommes, puis vieillards, puis disparaissent; le mystère seul ne vieillit pas. Quant à la couleur locale, vous l'avez, pour peu que vous y teniez, dans le Rocher ou les Cantons d'Avignon, la plaine du Comtat, ou ce coteau du Luberon couvert de neige. Le drame se passe dans l 'intérieur de chaque famille ; tous prennent un rôle, le grand-père, lagrand'mère, les époux, l'enfant, la jeune fille, et jusqu'aux animaux domestiques qui ornent ou gardent le logis. Que tout à coup, au milieu de cette famille assemblée, retentisse la bonne nouvelle, que la cloche de la paroisse ou de l'hermitage sonne le grand jour de Noël, cette cloche n'est plus une cloche, c'est la voix de l'ange qui crie Hosanna dans les cieux ! Un ange a fa la crido! et aussitôt la fiction commence, et tous, grands et petits, se prêtent à cette fiction , et la foi en fait une réalité, une réalité douce et riante. Allons! il fîiut aller à la Crèche. Toi, prends ton bâton ferré; toi, mets tes gros sabots; loi, gros Gervais, endosse ta camisole. Et les voilà partis, distribuant les lazzi à ceux qui restent en arrière, qui se laissent choir sur la glace, ou qui souftlcnt dans leurs doigts.
Chemin faisant, on rencontre une bande de bohé-
miens, diseurs de bonne aventure, qui vont donner la bonne fortune à l'enfant Jésus, et , regardant les lignes de la main, lui prédisent le Calvaire. On voit aussi le Diable qui porte les cornes basses , qui a les a ailes d'un hanneton, » allant cacher sa honte dans les « Pays- Bas. »
Cependant chacun apporte des présents, du miel, des œufs, de la farine, du nougat, des gâteaux pour la Jacen ; on trouve à la Crèche trois bons chasseurs au filet, qu'on a déjà aperçus descendant delà côte; ils viennent faire hommage à l'Enfant des oiseaux qu'ils ont pris^, et voilà ces oiseaux jasant, babillant et disant en leur patois, selon les mœurs de leur espèce, tout ce que leur inspire la vue de leur Créateur, qui, pouvant naître dans un palais , a voulu voir le jour sur la paille entre un bœuf et un âne. Je vous le dis en vérité, le noël provençal est le tableau des mœurs patriarcales de nos habitants du Midi.
Il est, comime dit notre ami l'abbé Arnaud, dans le bel et savant article A'oê7, dont il a enrichi notre Dictionnaire de plain-chant et de musique d'Eglise , il est devenu d'autant plus cher à nos populations, « qu'elles voyaient s'y réfléchir leur propre image sous les divers aspects de la vie commime. » C'est là ce noël provençal qui, à certains égards, est le noël des autres contrées, mais qui sent plus son terroir que tout autre, qui a ses franches coudées dans son allure méridionale et semi-italienne, qui a son cachet particulier de sensibilité, de pathétique, de grâce, d'enjouement, de finesse, de cette finesse qui est dans le ton, dans l'accent, dans un je ne sais quoi de local qui se dérobe à l'analyse; c'est là ce noël qui, alors môme qu'il s'émancipe jusqu'à la raillerie, montre lou-
jours la foi vivace, inébranlable et dominante sur le tout. « On a remarqué dès longtemps, dit d'une manière charmante M. de Sainte-Beuve, cette gaieté particulière aux pays catholiques; ce sont des enfants qui, sur le giron de leur mère, lui font toutes sortes de niches et prennent leurs aises. »
Mais, gardez-vous-en bien , ne traduisez pas le noël provençal : de la chose la plus vive, la plus légère et la plus exquise , vous feriez la chose la plus lourde et la plus plate. Il n'est pas plus possible de le traduire qu'il n'est possible de traduire les Fables de La Fontaine.
J'ai dit que la physionomie du noël provençal est semi-italienne ; il y a de l'italien aussi dans la musique. Oui, considéré sous le rapport musical, le noël provençal est italien, parce que l'école musicale avignonaise nous vient d'Italie. M. F. Séguin , d'Avignon, à qui l'on doit le Recueil complet des Noëls de Saboly, avec les airs notés pour la première fois, et recueillis d'après d'anciens manuscrits ', a mis en pleine lumière ce fait important d'bistoire musicale dans la belle et curieuse introduction de l'ouvrage dont je parle et que je m'empresse de recommander aux organistes, aux maîtres de chapelle, comme aux érudits et aux archéologues. Mais M. F. Séguin serait le premier à m'accuser d'injustice, si je ne citais à côté de son nom le nom de M. Paul Achard, le savant archiviste du département de Vaucluse, qui s'est livré, sur cet intéressant sujet;, aux rechercbes les plus minutieuses, si bien que M. Séguin lui-même n'a pu mieux faire que de reproduire dans
Voir ia noie de la page 206.
son Introduction le mémoire de M. Achard. La conséquence la plus nette à tirer de tout cela , c'est que, tandis que, « sous le règne de Louis XIII, c'est M. Fétis qui le dit, l'art d'écrire était déjà presque entièrement perdu dans la musique d'église, » et que, « quant à la musique dramatique, elle n'existait pas au temps de Louis XIII, ni même sous la minorité de Louis XIY ', » l'école avignonaise, fidèle aux traditions de la Chapelle Papale, brillait d'un vif éclat. Encore un coup, lisez et méditez l'Introduction des Noëls de Saboly de M. Séguin, et ce fait vous apparaîtra dans toute son évidence.
Tout léger, gai et badin que soit parfois le noël provençal, il a eu l'Église pour berceau.
L'Eglise a ses temps de réjouissance, el, en bonne mère, elle aime à voir ses enfants partager son allégresse. En laissant les petits venir à elle {Sinite pa7'vulos venire ad me), elle ne leur interdisait pas les jeux et les ris innocents. C'est ce qu'autrefois on comprenait à merveille. En 1699, vingt-quatre ans après la mort de Saboly, l'imprimeur Michel Chastel publia une nouvelle édition des Noëls de celui qu'il nommait (de bon faiseur en cette matière, n Or, voici comment il s'exprime dans l'Avertissement de cette édition : « J'ay creu que ie deuois m'accomoder à l'intention de l'autheur de ces petits ouvrages, et donner indistinctement au public tout ce qu'il auoit fait pour le resiou'ù^ â l'occasion de la naissance du Sauueu7\ »> A Dieu ne plaise que nous voyions disparaître de l'Église ce vieil usage de se resiouïr en jouant et chantant des noëls pendant la quarantaine
> Résumé phi tosoph. de VElsloïre de la Musique, p. ccxxxvn.
de la Nativité. «Vous avez bien raison de dire, nous écrivait M. Séguin, à la date du 1^'' décembre, qu'il est important de ne pas négliger ces anciennes traditions populaires; c'est le culte du souvenir, c'est l'esprit catholique. Dans les arts, comme en politique, comme en religion, renier le passé, c'est marcher à la décadence et à la.barbarie. » Voilà comme s'exprime le vrai catholique, et voici comme s'exprime aussi un écrivain célèbre qui n'est pas catholique, malheureusement, mais qui est poëte, et qui doit à son âme poétique d'avoir aspiré quelquefois de bonnes bouffées de catholicisme : (( Il y avait alors dans l'Eglise, dit M. Michelet, un merveilleux génie dramatique, plein de hardiesse et de bonhomie, souventempreint d'une puérilité touchante.... Elle (l'Église), quelquefois aussi, se faisait petite; la grande, la docte, l'élernelle , elle bégayait avec son enfant ; elle lui traduisait l'ineffable en puériles légendes. »
Admirable et vrai dans le fond , et tout à la fois délicieux dans la forme !
15 lieccnibre 1859.
A MONSIEUR F. CALLÀ
— Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété.
(Athalie.)
— Qu'il écoute sans aigreur la vérité qui lui est dite, non pas seulement sans aigreur, mais avec amour. (Le -comte Joseph de Majstrb.)
Nos lecteurs n'ont pas oublié le travail curieux qu'un de nos archéologues musiciens les plus érudits , M. Adrien de La Fage, a publié dans la Maîtrise sous le titre de : La Musique moderne attaquée par un Evêque et défendue par un Roi\ travail curieux, en effet, où l'on voit le chef de la dynastie de Bragance , Jean IV, roi de Portugal, prendre la défense de la musique religieuse du seizième siècle, celle de Palestrina et de son époque (car c'est en ce sens qu'il faut entendre ces mots : musique moderne), contre l'évoque Cirillo Franco, qui s'était permis d'attaquer cette môme musique.
On vient de nous raconter un fait qui nous a rappelé cette histoire; un fait oii il n'est question ni d'un roi,
* Voir la Maîtrise de mai et (Je juillet 1859.
ni d'un évêque, mais d'un simple laïque se faisant le champion du plain-chant contre un prêtre qui l'attaque.
Nous nous sommes hâté d'écrire cette anecdote pour ne pas en laisser refroidir l'impression dans notre esprit, et nous la livrons à nos lecteurs telle qu'elle nous a été rapportée.
Le dimanche, 28 août de l'année 1859, il y avait de vingt-cinq à trente personnes à la table d'hôte du château de V.-M.-les-Bains. On sait quel est le personnel obligé et quelque peu bigarré de ces sortes d'établissements, où se rencontrent et se coudoient des gens de tout âge, de tout sexe, de tout rang, de toute profession. Il y avait là des magistrats , des fonctionnaires , des artistes , bon nombre de ces désœuvrés qui s'en vont partout promenant le fardeau de leur ennui, dans l'espérance toujours déçue de trouver un lieu oîi ils pourront s'en débarrasser ; des femmes à prétentions, que l'on eût dit occupées à mourir et à ressusciter chaque jour, tant on les voyait, le matin, pâles, languissantes, se soutenant à peine, errer comme des ombres, et, le soir, ranimées, radieuses, intrépides au plaisir, infatigables à la danse; enfin, comme contraste, de jeunes mères de famille, bonnes, simples, prosaïquement attentives à leurs devoirs, ce qui ne les empêchait nullement d'être charmantes.
C'était dans ce pêle-mêle que figurait un de nos amis, que vous connaissez tous, chers lecteurs, amateur passionné des chefs-d'œuvre dramatiques et symphoniques des grands musiciens de toutes les écoles, mais, à l'église, partisan déclaré du plain-chant. Celui dont nous parlons s'était beaucoup occupé de musique religieuse. C'était là toutefois une mince recommandation
auprès de la majorité des hôtes du château, qui, dans leur estime, plaçaient notre ami immédiatement audessous du chanteur de romances et de ca-vatines, comme celui-ci était naturellement placé immédiatement au-dessous du virtuose, joueur de raazurkes et de polkas.
Au dîner dont il est question, notre voyageur se trouvait à l'une des extrémités de la table, auprès de deux amis qu'à sa grande satisfaction il avait rencontrés là par hasard, l'un à sa gauche, l'autre en face, tandis qu'à sa droite était un ecclésiastique arrivé depuis peu d'instants. Les conversations , quoique établies sur toute la ligne, n'avaient pas encore atteint ce degré d'animation qui signale le milieu et surtout la fin de tout repas , lorsque l'abbé, ayant saisi la première occasion de témoigner à son voisin quelqu'une de ces attentions banales qu'on recherche d'ordinaire entre convives pour mettre fin à un silence gênant, lui dit :
— Je m'estime fort heureux de me rencontrer avec monsieur (ici le nom de notre ami), et je suis bien sûr que si M. le curé de L***, M. l'abbé X., dont je suis le vicaire, avait su qu'une aussi bonne fortune m'attendît , il n'aurait pas manqué de me charger de tous ses compliments pour son compatriote et son ancien ami ; car, ajouta-t-il en supprimant tout à coup la manière de parler à la troisième personne, je crois, monsieur^, si je ne me trompe, que vous avez été lié avec M. l'abbé X., et que vous avez fait autrefois de la musique ensemble —
Au nom de l'abbé X., un des propagateurs les plus ardents de la musique mondaine et théâtrale dans les églises du Midi, et dont cet excellent Castil-Blaze avait
complètement bouleversé le cerveau par les lazzi intarissables de sa verve méridionale , ses allures d'imprésario bouffe et son goût pour les fioritures boursoutlées du vieux style italien, notre ami, sans répondre à ce que l'interpellation de M. i'abbé avait de poli, ne put s'empêcher de lui dire avec une certaine vivacité :
— Ma foi, monsieur l'abbé, si vous êtes vicaire àL***, j'en suis fâché pour vos oreilles, que je suppose être accoutumées dès longtemps à goûter les beautés du plain-cbant et des mélodies véritablement religieuses, et que je vois condamnées maintenant à entendre une musique bien profane et bien étrange.
— Comment, monsieur, s'écria M. l'abbé d'un ton plus animé encore, vous appelez étranges et profanes des morceaux composés par un génie tel que monsieur Rossini , des morceaux tirés de ses plus beaux opéras , et que M. Castil-Blaze, que vous avez bien dû connaître, cet homme d'un goût si pur et d'un si vaste savoir, a arrangés sur les textes de la liturgie de la messe? Mais c'est admirable, monsieur, celte musique-là ! c'est magnifique, délicieux, sublime! et M. Castil-Blaze nous a rendu un très -grand service en dotant les églises de pareils chefs-d'œuvre. —
Dès les premiers mots de celte tirade de M. l'abbé, il s'était fait un grand silence dans la salle; les conversations avaient cessé tout h coup , et tous les regards s'étaient tournés vers les deux interlocuteurs; si bien que sur la physionomie des assistants on pouvait lire l'expression d'une vive curiosité que l'on eût pu traduire par ces mots : Un prêtre et un homme du monde aux prises l'un avec l'autre ! Bon, ça va être amusant!
— Je vous demande bien pardon , monsieur l'abbé.
dit notre ami, avec un sang froid qui n'était qu'apparent; mais je confesse ma surprise... Il me semble que nous ne sommes ni l'un ni l'autre dans notre rôle.
— Mes paroles, pourtant, reprit l'abbé, n'ont rien d'extraordinaire
— Vous le croyez ainsi, monsieur l'abbé. Mais voyez le silence d'étonnement qui s'est fait dans la salle, et qui, je l'avoue, me cause, à moi-même, un certain embarras! Si l'un de ces messieurs, par exemple, si un homme du monde me tenait un pareil langage, je pourrais en être choqué, sans doute, comme on est choqué de toute contrevérité, de toute proposition malsonnante et qui porte à faux; mais de votre part, monsieur l'abbé, soutirez que je vous le dise, c'est bien une autre affaire. C'est donc vous, prêtre, qui venez nous dire que la musique de théâtre est convenablement placée dans une église?
— Et pourquoi pas, monsieur, si elle est belle, si elle est excellente?
— Vous êtes donc, à ce qu'il me paraît, monsieur l'abbé, décidé à porter la discussion sur ce sujet. Eh bien, j'y consens ; mais je dois vous prévenir d'une chose, c'est que vous n'aurez probablement pas que moi seul contre vous; vous aurez encore la plupart des personnes qui vous entourent et qui ne s'attendaient pas, je pense, à vous voir soutenir la thèse que vous défendez, et moi la thèse contraire.
— Je ne reculerai pas devant la discussion, reprit l'abbé.
Le silence devint plus solennel encore. Notre ami parla ainsi :
— Vous pensez donc, monsieur l'abbé, que la beauté et l'excellence d'une œuvre d'art justifient seules son nd-
mission dans le temple? mais alors vous me direz que la Vénus de Milo, les Trois Grâces de Raphaël peuvent être exposées dans une église, par cela même que ces œuvres sont excellentes. On peut faire du chemin avec une pareille théorie; elle atteste chez vous une candeur que doivent vous envier ces beaux enfants qui égayent notre table, et qui nous considèrent avec de grands yeux étonnés. La première théorie en fait d'art, et surtout en fait d'art religieux, c'est celle des convenances. « Les bienséances, — ceci est un mot de La Bruyère, — les bienséances mettent la perfection, et la raison met les bienséances ' ; » la raison , c'est-à-dire l'appréciation des vrais rapports des choses. Ainsi , monsieur l'abbé, c'est vous qui venez nous dire que la même musique qui a déjà exprimé les passions humaines dans ce qu'elles ont de plus excitant et de plus sensuel, est parfaitement appropriée aux sublimes mystères de la foi, aux louanges du Dieu de toute sainteté, aux paroles du texte sacré !
— Vous ne me supposez pas, j'espère, des intentions..., dit M. l'abbé.
— Je suis si loin d'attaquer vos intentions que j'ai tout mis jusqu'ici sur le compte de cette naïveté que nous admirons tous, qui fait votre éloge , et qui me viendra probablement en aide, durant le cours de cet entretien,
' il faut transcrire le texte entier de La Bruyère et le recommander aux lecteurs. Après la phrase citée, on lit: « Ainsi l'on n'entend point une i!,igue à la chapelle, ni dans un sermon des tons de théâtre; l'on ne voit point d'images profanes dans les temples, un Christ, par exemple, et le jugeme'nt de Paris dans le même sanctuaire. » (De quelques usages.) Le grand moraliste a dit aillears : « Toute musique n'est pas propre à louer Dieu et à être entendue dans le sanctuaire. » {Des esprits forts.)
ET DÉFENDU l'AK UN LAÏQUE. 353
pour prendre votre défense contre vous-môrae. Vous parlez de Rossini, ce grand génie musical, dites-vous, et sur ce point nous sommes parfaitement d'accord. Sachez pourtant une chose que je suis bien aise de vous dire en passant : c'est que Rossini se moque le plus agréablement du monde de cette burlesque compilation fabriquée par Castil-Blaze dans un moment d'aberration, et que ce dernier a intitulée si naïvement : Messe solennelle de Rossini; car c'était aussi un homme très-naïf que Castil-Rlaze. Seulement, cette naïveté tenait chez lui à une ignorance absolue des choses saintes, tandis que, chez vous, elle tient à l'ignorance des choses mondaines. C'est un avantage que vous avez sur lui.
— Messieurs, moi qui vous parle, dit une voix qui partit du milieu de la table, j'ai beaucoup connu M. Gastil- Blaze. C'était un fort brave homme, un esprit plein de verve et, de plus, un homme très-complaisant; à telles enseignes qu'il me donnait des billets pour la Pie voleuse, le Barbier de Séville , la Foret de Sénart, Robin des bois, les Folies amoureuses , et autres ouvrages qu'il faisait représenter sur le théâtre de l'Odéon. —
Nous profiterons de l'explosion d'hilarité qui accueillit ces paroles, pour dire que celui qui venait de s'exprimer de la sorte, M. ***, était le beau parleur de la société, l'orateur attitré de la table d'hôte, car il y en a toujours un, — jamais deux, — dans ces sortes de réunions; jamais deux, disons-nous , parce qu'on n'a jamais vu se rencontrer dans le même lieu, et au môme instant, deux bavards de force égale. Le plus faible est toujours confisqué par le plus fort. Le personnage inévitable dont il est ici question est d'ordinaire entre deux âges, corpulent, heureux, communicatif , confiant en lui-même,
doué d'un organe sonore et d'un aplomb imperturbable. Il décide de tout, a réplique à tout, sait tout, connaît tout, a tout vu , a été partout , et domine tout de sa loquacité retentissante.
Il va sans dire que nous ferons grâce aux lecteurs de la plupart des interruptions de M. ***, qui, d'ailleurs, en cette occasion, se montra fort enchanté d'avoir prêté main-forte à notre ami. Celui-ci répondit :
— Je remercie M. '*'** de son observation, puisque, par ce seul trait de biographie, il fait apprécier l'homme qui s'ingérait de régénérer ainsi la musique d'Église.
Vous vantez , poursuivit-il, la science et la pureté de goût de M. Castil-Blaze, monsieur l'abbé; et moi je prétends que le goût de M. Castil-Blaze était trh-impur en fait de musique religieuse , et je vais à l'instant même vous en donner une preuve. Pardonnez-moi de parler de choses dont il est rarement question dans une réunion comme celle-ci. N'est-ce pas le mystère de la sainteTrinité que l'Église célèbre dans le dernier verset du Gloria : Tu soins altissimus, Jestc Christe, cum sancto spiritu, in Gloria Dei Paûris? Eh bien, monsieur l'abbé, savez-vous le morceau que M. Castil-Blaze a choisi pour exprimer ce mystère devant lequel nous courbons tous nos fronts, et qui nous écrase par ses profondeurs incommensurables^ ?... Il est allé chercher la strelte du quin tette de la Cenerentola, le morceau le plus évaporé, le plus folâtre, le plus bouffe de cet opéra boufie. Oui, monsieur l'abbé, les imprécations d'un vieillard ridicule, don Magnifico, père de trois jeunes filles, à la fois berné par celles-ci et par leurs prétendants, c'est là ce qui a semblé, aux yeux de cet homme
' Voir ci-dessus, |). 329, 530.
d'un goût si pur, digne de glorifier le mystère de la sainte Trinité. Voilà pour la fin du Gloria; voyons le commencement du Credo. Cette profession de foi de l'Église en un seul Dieu créateur, qui s'est fait homme, qui est mort pour nous, etc., l'arrangeur a jugé qu'elle pouvait être chantée sans façon sur une cavatine du Barbier de Séville , la sérénade que le comte Almaviva chante sous les fenêtres de Rosine, la pupille fort insoumise du docteur Bartholo ; Rosine, que ce même comte Almaviva va enlever tout à l'heure à Taide des manœuvres et des gentillesses de l'honnête barbier Figaro. Mon Dieu! monsieur l'abbé, je sais fort bien que vous ignorez absolument ce que c'est que la Cenerentola, ce que c'est que Rosine, Almaviva, Figaro, Bartholo; — Bartholo, à qui, pour le dire sans vous offenser, certains ecclésiastiques de ma connaissance feraient bien de ressembler, en ce qui touche du moins la prédilection de ce personnage pour le plain-chant, qu'il met fort au-dessus des fredons modernes : la non amo, dit-il, i moderni girigogoli, mi piace il canto fermo; — je sais bien que vous n'avez jamais mis le pied dans un théâtre, et que le peu de musique que vous pouvez connaître, c'est à l'église que vous l'avez entendu, ou bien dans quelque honorable famille oii vous avez rencontré quelque jeune séminariste enragé de musique profané, comme j'en connais plusieurs, ou quelque naïve pensionnaire à qui sa maîtresse aura fait tapoter quelques polkas , ou bégayer innocemment de fades romances , des duos d'amour, auxquels la pauvre enfant n'entend goutte, et qui n'ont fait que développer en elle un goût faux et antimusical, en attendant que les mômes choses développent en son âme une foule de faux sentiments. Voilà pour-
quoi, monsieur l'abbé, en dépit de tout ce que vousavez dit, vous êtes blanc à mes yeux comme l'agneau qui vient de naître. Mais aussi , voilà pourquoi un homme du monde comme moi, comme chacun de ces messieurs, qui n'a pas le mérite de cette candeur dont je parlais tout à l'heure, est meilleur juge que vous de l'art religieux. Veuillez suivre mon idée.
Un indifférent, un incroyant , entre rarement dans une église; mais si, poussé par un motif de simple curiosité, il franchit le seuil du temple un jour de solennité musicale , je dis qu'il appréciera mieux que vous la convenance de la musique qu'on y exécute , parce qu'il a jugé de l'art mondain sur son véritable terrain, parce que l'habitude des théâtres, des concerts, un certain tact des bienséances, lui ont révélé la vraie nature des sentiments dont cet art s'est inspiré ; parce que, en entrant dans le temple, il fait momentanément daiisson esprit, dans son cœur peut-être, adhésion à un ordre d'idées tout différent; parce qu'il se dit en luimême : Ah! ici ce n'est plus le Dieu du plaisir, des vanités, des joies terrestres qu'on adore ; c'est le Dieu du renoncement, du sacrifice, le Dieu du Calvaire.
En voyant l'Église livrée à ces musiques échevelées et dévergondées qui viennent afficher, dans son sein, l'impudence des mœurs théâtrales, avec leurs roulades effrontées, leurs palpitations langoureuses, leurs suffocations indécentes ; en voyant l'Église ouverte à ces histrions qui se rengorgent, qui font des roulements d'yeux et qui roucoulent la bouche en cœur, ce sceptique , cet incroyant se scandalise, et peu s'en faut qu'il ne s'écrie : — Arrière ! chassez-moi ces vendeurs du temple! ils ont fait irruption dans l'héritage du Seigneur, et ils ont
souillé son sanctuaire ' ! Cet incroyant a trouvé là, en effet, dans ces chants, dans cet appareil théâtral, l'expression habituelle de ces folies coupables , de ces délires honteux, de toutes ces choses dont l'Apôtre défend de prononcer le nom entre chrétiens, et contre lesquelles vous n'avez pas assez de foudres dans la chaire et dans le confessionnal. Et il ne s'y trompe pas, lui, le mon- 'dain; il sait bien dans quel foyer sordide ces accents et ces mélodies ont pris naissance. Le voilà lui-même redevenu chrétien malgré lui. Ne vous en vantez pas , monsieur l'abbé, car c'est aussi malgré vous, contre vous, qu'il est redevenu momentanément chrétien; c'est votre paganisme qui a refoulé^ pour ainsi dire, tous ses sentiments dans la foi ; c'est qu'il conserve, si incroyant que vous vous le représentiez et qu'il pense l'être luimême, c'est qu'il conserve , à travers les rêves de son orgueil, la notion juste et intacte des vrais rapports qui existent entre la créature et le Créateur, et du culte dû à Celui qui veut être adoré en esprit et en vérité. Et ne croyez pas que ce soit là une de ces suppositions en l'air qui ne se réalisent jamais. J'ai vu , monsieur l'abbé, j'ai vu des libres penseurs, des protestants ;, et jusqu'à des juifs que je pourrais nommer, assister à certaines solennités catholiques; je les ai vus déserter le temple, blessés qu'ils étaient, à l'audition des chants profanes, dans ce sentiment indestructible de révérence que tout homme éprouve à l'aspect de ce lieu consacré oii ses semblables viennent prier. Qu'à la place de ces chants profanes, les enfants de chœur
1 Deus, venerunt gentes in hereditatem tuam ; polluerunt sanctum tuum. Ps. 78.
chantent dévotieusement un simple verset de plainchant, une simple antienne ; que les sons religieux de l'orgue résonnent majestueusement dans la voûte , ces mêmes auditeurs, retenus par un charme secret, par un attrait indéfinissable^ par une émotion irrésistible....
— C'est cela, c'est cela même! interrompirent à la
fois les deux amis de l'interlocuteur, M. d'A et
M.- G.... qui, dès le début de la discussion, s'étaient hautement prononcés pour lui.
— Eh! messieurs, reprit notre ami, vous trouvez que je dis vrai ; pourquoi en est-il ainsi? Par une raison bien simple que donne l'Évangile : « On ne cueille point des figues sur des épines, et on ne coupe point des grappes de raisin sur un buisson. » Par la même raison, un compositeur qui ne se sera nourri que d'imaginations vagabondes et dissipées, d'idées basses et grossières, ne donnera pas à ses chants une expression chaste et pieuse. Tenez, monsieur l'abbé, vous connaissez aussi bien que moi les Elévations sur les mystères, de Bossuet. Il y en a une que les compositeurs de musique religieuse devraient méditer. Quant à moi, je l'ai apprise par cœur. Laissezmoi vous en rappeler quelques phrases : « Empêchons, dit Bossuet, nos pensées de ramper toujours dans les nécessités corporelles, comme font les reptiles sur la terre... Ceux-là, ajoute-t-il, s'y laissent dominer, qui sont plongés dans la chair et le sang, et se remuent sur la terre à la manière des reptiles... Sortons de ces mouvements charnels où nous nageons, pour ainsi parler, par le plaisir que nous y prenons. Nous exerçons une espèce de basse liberté en nous promenant d'une passion à une autre, et ne sortant jamais de celte basse sphère, ni de cet élément grossier... Dominons en nous
tout ce qu'il y a d'animal , de volage , de rampant. S'il se faut servir de notre imagination, que ce soit en l'épurant de toutes pensées corporelles et terrestres. » Puis, le grand évoque fait une comparaison magnifique : «La roue agitée par le cours d'une rivière va toujours, mais elle n'emporte que les eaux qu'elle trouve en son chemin : si elles sont pures, elle ne portera rien que de pur; mais si elles sont impures, tout le contraire arrivera. Ainsi, si notre mémoire se remplit dépures idées, la circonvolution, pour ainsi dire, de notre imagination agitée ne puisera dans ce fonds et ne nous ramènera que des pensées saintes. La meule d'un moulin va toujours, mais elle ne moudra que le grain qu'on aura mis dessous... Mettons donc, conclut-il, dans notre mémoire tout ce qu'il y a de saintes et de pures images, et, quelle que soit l'agitation de notre imagination , il ne nous reviendra... dans l'esprit que la fine et pure substance des objets dont nous serons remplis... Votre mémoire et votre imagination, consacrées comme un temple saint par ces pieuses images, ne vous reporteront rien qui ne soit digne de Dieu'. »
Le compositeur qui veut chanter dans le temple doit donc commencer par édifier un temple au dedans de lui.
— C'est fort intéressant, messieurs, s'empressa de dire ici M. ***, et je n'ai pas assisté depuis longtemps à une discussion aussi curieuse et aussi imprévue. J'ai entendu bien souvent raisonner sur la musique italienne, la musique allemande, la musique française; j'ai ouï parler de la vieille guerre des Gluckistes et des
1 Élévations sur les mystères. Paris. Mariette. d727. Tome I, pages 192 et suivantes.
Piccinistes ; j'ai vu balancer les mérites de Beethoven et de Rossini; mais le plain-chant! j'avoue que le sujet n'est point banal, et puis, ce qui est fort original, c'est que ce soit monsieur, un homme du monde, qui prenne fait et cause pour cette sorte de musique, tandis que monsieur l'abbé s'en est constitué l'adversaire.
Le régisseur des bains, M. N , prit la parole à son
tour :
— Messieurs, dil-il, la discussion m'intéresse tout aussi vivement que M. ***. Il pourrait se faire cependant que cette discussion ne fût pas du goût de toutes les personnes ici présentes. Nous sommes dans un établissement où l'on se permet le soir, en famille , quelques distractions innocentes ; il ne faut pas que des questions musicales, liturgiques, théologiques, comme on voudra les appeler, soient un obstacle à nos petites soirées dansantes, et privent nos jeunes dames de leurs valseurs. Comme maître de maison, je dois, n'en déplaise à M. l'avocat du pliiin-chant, concilier les intérêts du sacré et du profane. Voilà que le dîner tire à sa fin. J'engage les personnes qui auraient quelque occupation de haute importance, par exemple, une dernière transformation à faire subir à leur toilette, à se rendre dans leurs appartements pour que l'ouverture du salon ait lieu à l'heure accoutumée. Quant à nous, nous continuerons à deviser avec tout le calme et toute la modération imaginables, poursuivit-il , en jetant à la dérobée un coup d'œil significatif sur l'adversaire de la musique profane.
Un instant après que ces paroles eurent été prononcées, la salle se trouva dégarnie d'un bon tiers des convives; les femmes, les enfants, quelques jeunes gens avaient disparu. Ceux qui restaient vinrent former un
groupe au bout de la table où étaient les deux interlocuteurs.
Sur l'invitation du régisseur, l'abbé s'exprima ainsi :
— Je n'ai nullement prétendu , quant à moi , que je fusse bon juge du choix qu'on doit faire de certains morceaux de musique théâtrale lorsqu'il est question de les transporter dans le sanctuaire, et je suis bieu d'avis que ce choix doit être fait avec la plus grande circonspection et le soin le plus scrupuleux.
— Pardon! mais il n'y a aucun choix à faire , dit le laïque ; il faut laisser au théâtre la musique théâtrale. Si les choses saintes sont pour les saints, les choses profanes doivent rester parmi les profanes. Il n'y a rien de plus clair....
— Cependant , s'il y a des fragments d'opéra qui seraient déplacés dans l'église, ce que j'accorde volontiers, reprit l'abbé, vous ne pouvez disconvenir qu'il en est aussi de très-beaux, de très-religieux, et qui font singulièrement pâlir cette triste et insupportable psalmodie du plain-chant, qui, véritablement, n'est plus au niveau des idées de notre époque, et qui devrait disparaître de l'office divin, tant elle est monotone et surannée
— Vraiment, monsieur l'abbé, je ne sais si je dors ou si je veille; je vous vois, je vous écoute, et je crois rêver; je reste confondu, et je me demande ce que c'est que l'intelligence et la raison humaines. Est-ce donc à moi, monsieur l'abbé, à vous citer les innombrables canons et décrets des conciles, des papes, des évoques, qui recommandent l'étude du plain-chant, qui en font une obligation en même temps qu'ils proscrivent la musique mondaine? Ces décrets, vous devez les connaître tiaieux que moi, et j'attends que vous m'appre-
niez qu'ils sonl tombés en désuétude, qu'ils n'ont plus force de loi. Eh bien, soit, j'y consens. Ces canons, ces décrets, n'y croyez pas; tenez-les pour non avenus. Mais croyez-en alors les philosophes protestants ', les saintsimoniens^ les Israélites', les renégats*, qui s'inclinent devant la majesté, la sainteté des mélodies grégoriennes. Je m'engage, quand vous le voudrez, à mettre leurs textes sous vos yeux.
1 « Il faut n'avoir, je ne dis pas aucune piété, mais je dis aucun goût, pour préférer, dans les églises, la musique au plain-chant. » Dict. de Mus., de J.-J. Rousseau, au mot Motet.
2 Suivant l'auteur de la brochure intitulée : Du passé et de l'avenir des heaux-arts (Doctrine de Saint-Simon; Paris. A. Mesnier, 1850), léchant grégorien est « ce chant simple, grave, expressif, si bien assorti à la majesté sévère des paroles sacrées, qu'il en semble, MÊME aujourd'hui, la déclamation nécessaire ou l'inséparable accompagnement; » p. 3o-56. A la page 71, le même écrivain dit : « La musique sacrée de plusieurs compositeurs a souvent le caractère thcdtral, et sa proJane élégance