DEVIENT UN SCANDALE
* «Comment les prêtres catholiques, qui ont dans le chant grégorien la plus belle mélodie religieuse (jui existe sur la terre, admettent-ils dans leurs églises les pauvretés de notre musique moderne?)! Voir l'article des Fossoyeurs dans la Maîtrise du IS novembre 1859, col. 105.
* «Si quelque chose peut faire comprendre ce qu'est le pouvoir propre de rex|)ression, indépendamment de tous les moyens accessoires d'ell'el , le pouvoir de la pure mélodie dans ses rapports avec le sentiment intime et les lois spirituelles de l'homme, c'est l'incomparable beauté de quelques-uns des chants de l'Église, de certaines parties, par exemple, de la messe des morts, selon le rit romain. Ces mélodies sans rhythme et sans mesure rigoureusement déterminés, semblables au cri pathétique, profond, qui s'échappe des entrailles, saisissent, remuent, pénètrent, avec la puissance irrésistible de la nature même.» Esquisse d'une philosophie, par F. Lamennais, t. 3, p. 533. — M. l'abbé F. de La Mennuis n'aurait certes pas mieux dit.
Je VOUS le demande, monsieur l'abbé, pourquoi fautil que moi fidèle, moi chrétien, qui crois tout ce que vous enseignez, fidèle très-chétif, chrétien bien faible, c'est vrai :
Ami de la vertu plutôt que vertueux,
mais catholique très-ferme, je vous prie de le croire, pourquoi faut-il que j'aie à disputer contre vous? Dieu me préserve de proférer une parole qui ne soit pas respectueuse ! Demain, après-demain, un jour ou l'autre, j'irai me prosterner aux pieds d'un prêtre, aux vôtres peut-être, au saint tribunal. Mais ici laissez-moi vous dire que les rôles sont terriblement intervertis. Il ne s'agit pas, en ce moment, de plain-chant, de musique, de telle ou telle forme d'art ou de liturgie. Quelque chose de plus grave est en jeu. Oui, je tremble quand je vois un ministre du Seigneur me dire tranquillement que le chant grégorien a fait son temps, qu'il faut marcher avec son siècle, que la belle musique de théâtre ou de concert attire plus de monde dans l'église, que cette musique cesse d'être profane, est sanctifiée, — on l'a dit, — dès lors qu'elle est appliquée bien ou mal sur les textes sacrés; quand j'entends de pareilles choses dans une bouche comme la vôtre, je me tais et j'admire ce prodige de candeur et d'innocence de la part de ce prêtre qui, dans son ignorance des choses du monde et des procédés de l'art mondain, ne voit pas à quel genre d'impressions et de sensations se rapporte cette musique qu'il veut substituer au chant grégorien traditionnel. Le chant grégorien I Avez-vous bien pensé, monsieur l'abbé, non à ce qu'est le chant grégorien en lui-même, — je ne veux pas aborder l'analyse de sa constitution, — mais
3fi4 LE PLAIN-CHANT ATTAQUE PAK IN PRKTRE
simplement à ce nom de chant Grégorien, formé du nom d'un grand saint et d'un grand pape, auteur de ce Sacramentaire et de cet Antiphonaire qui ont fait l'admiration des siècles catholiques? Eh hien ! moi, lorsque j'entends de semblables paroles proférées par un prêtre, le dirai-je? il me semble qu'il y a là, à son insu, sans qu'il s'en rende compte (pardonnez-moi, le mot m'échappe), il me semble qu'il y a là une abdication. Je crois, moi , humble et pauvre laïque, je crois que l'Église ne doit pas descendre de ces hauteurs lumineuses d'oîi elle plane si fort au-dessus des misères et des vanités humaines, pour aller emprunter à l'opéra, plus bas encore, aux tréteaux de la foire, leurs illuminations, leur musique et leur mise en scène. Je crois que l'Église ne doit pas s'abaisser jusqu'à nos arts, mais que son rôle, que sa mission est d'élever nos arts jusqu'à Elle. Elle n'emprunte pas, elle donne. Elle ne vit pas de la vie du monde, elle est la nourricière universelle. Il y a un texte de rÉvangile qui exprime celte idée : Quand je serai élevé au-dessus de la terre, je tirerai tout à moi ' . Je ne suis qu'un laïque, mais je crois que l'Église est le centre de tous les arts comme elle en a été le berceau ; je crois qu'elle est, à elle seule , pour le chrétien , le plus beau spectacle, la plus belle représentation, le plus beau concert, concentus, et le plus bel ensemble. Ce n'est pas seulement dans l'ordre du dogme et de la foi que l'Eglise est mère et souveraine; elle est mère et souveraine dans tout ce qui découle de l'ordre de l'intelligence et de la conception. Elle est le vrai et unique sanctuaire où
' Et ego si exaltatus (ueroà lerrà, omnia trahnm cul meipsum. (Joaii., xw, 54.)
tous les arts s'épanouissent sous leurs types les plus purs, sous leurs formes les plus idéales. Elle a la plus magnifique architecture dans le temple qui représente l'univers^ elle a la plus belle sculpture dans les bas-reliefs historiques ou emblématiques et dans les statues des saints ; elle a la plus belle peinture dans les fresques et les toiles de Michel-Ange et de Raphaël ; elle a la plus belle poésie dans les textes des prophètes, David, Job, Isaïe, Jérémie, dont elle compose sa liturgie, comme la plus belle parole humaine dans l'éloquence de ses orateurs, des Bossuet, des Massillon, des Bourdaloue ; elle a la plus belle ordonnance dans l'auguste majesté de ses cérémonies, dans les évolutions lentes et ondulées de ses processions, dans les rhylhmes cadencés de ses thuriféraires ; elle a la mélodie la plus grave, la plus touchante, la plus pénéirante dans son plain-chant ; elle a l'harmonie vocale la plus ravissante dans les chants célestes de Palestriua, et, dans l'orgue, le plus imposant et le plus merveilleux des orchestres.
Oui, le plain-chant est une mélodie sublime, d'un charme indéfinissable; et son caractère est incommunicable , comme le caractère de tout ce que la Religion a consacré. Comme il n'a aucune des formules arrêtées et en quelque sorte palpables de l'art séculier, il semble ne pas toucher la terre. Tandis que la plus belle musique n'est souvent comprise que par l'esprit, le plainchant est compris par le cœur. C'est la prière modulée suivant le simple élan de l'âme. Il n'y a rien en lui qui se prête à l'expression individuelle; dans son expression, il est impersonnel. De toutes les musiques que vous introduisez dans le temple, les plus belles, les plus religieuses- même, car il y en a, ce n'est pas moi qui le
nierai, n'expriment jamais que l'individu : c'est Marcello, c'est Hœndel , c'est Bach, c'est Haydn, c'est Mozart, c'est Beethoven , c'est Cherubini , un homme, un artiste habile, mais isolé, qui, plus ou moins, se complaît dans son œuvre, qui se regarde, qui s'écoute.
Je vais dire une chose qui vous paraîtra paradoxale; elle ne l'est pas cependant. Oui, je dirai que plus le musicien se montre, plus le chrétien disparait. Dans le plain-chant, l'idée de l'art humain est absente; ce n'est pas un homme, tel ou tel, c'est l'Homme, c'est l'Humanité en face de Dieu. Le plain-chant a quelque chose qui s'impose, parce qu'il obéit au seul souflle du génie chrétien ; c'est le produit de l'esprit social du catholicisme. Ce n'est pas le génie de saint Ambroise, de saint Grégoire, de saint Oddon, de Bobert le Pieux : c'est le génie de l'Église ; c'est l'hymne permanente de l'Église qui se. continue sans tin ; c'est la prière collective de tout un peuple , de toute une croyance , personnifiée en une mélodie qui est la mélodie de tous, la vôtre, comme la mienne, et que je reconnais mienne alors môme que je me tais. Et celte mélodie, cette Note Romaine qui frappe toutes les oreilles, a un écho dans tous les cœurs ; elle parle aux petits comme aux grands,, aux pauvres et aux riches : pmillis cum majoribus. Elle est pour tous intelligible, parce qu'elle est k tous accessible et familière. Elle est simple et en môme temps inépuisable dans les variétés d'expression de ses Modes. Ces modes, si pleins de mystères pour les érudits, n'en ont pas pour les oreilles des simples. Méfiez-vous des concerts d'amateur, dit-on dans le domaine de l'art mondain. Ici, point du tout; la voix des ignorants, comme celle des savants, la voix des femmes, des enfants.
des vieillards, chacune de ces voix devient un élément de ce vaste unisson, pourvu que chacun chante avec docihté, foi et recueillement. El ce chant, qui ne rappelle en rien les chants du siècle, qui ne réveille en rien les passions terrestres, dégoûte, au contraire, des uns et détache des autres, tant son expression est idéale, son caractère extatique, et tant ses ondulations montent, montent, comme les flots de l'encens dont il semble avoir le parfum. Et ce chant est celui qui, depuis douze siècles, retentit en tous les lieux où le Catholicisme s'est étendu, empire, cité ou hameau; il retentit aux mômes jours, aux mêmes heures, sur tous les points du globe à la fois. « D'un pôle à l'autre, vous dirai-je avec un grand apologiste, le catholique qui entre dans une église de
son rit, est chez lui En arrivant, il entend ce qu'il
entendit toute sa vie; il jieut mêler sa voix à celle de
ses frères '. ;> Le chant grégorien est le chant qu'ont
chanté nos pères, que chanteront nos neveux, perpétuel, universel comme le culte dont il est le complément. Il est à l'abri , non sans doute de toute évolution , mais de toute révolution, de tout bouleversement; et ce qu'on appelle les périodes, les transformation.s, les progrès de l'art, il les ignore.
— Je donnerais, sans mentir, quelque chose de bon pour que mon curé fût ici, s'écria M.'*'**, c'est un excellent homme; mais, lui aussi
— Encore^une fois. Monsieur***, dit le régisseur, vous n'avez pas la parole. M. l'abbé veut faire une observation.
— Je conviendrai sans peine, Monsieur, dit l'ecclésiastique en s'adressant à notre ami, que je n'ai pas
• Du Pape, par le conile de Maislre, 2* édit., t. I, p. 202.
étudié cette matière comme vous. Mais, j'en fais l'aveu sincère, rien de ce que j'ai entendu jusqu'à ce jour, rien de ce que l'on nous a donné au séminaire et dans nos paroisses sous le nom de plain-chant ne me paraît répondre au tableau que vous venez de tracer. A part deux ou trois morceaux consacrés, le plain-chant, pris dans son ensemble, m'a toujours paru la plus lourde et la plus monotone psalmodie.
— Vous prévenez ma pensée, monsieur l'abbé, car j'allais immédiatement ajouter que si vous avez jugé du chant grégorien par ce que l'on entend tous les jours dans nos paroisses, dans les campagnes surtout et même dans la plupart des paroisses des grandes villes, vous avez parfaitement raison. Seulement, ce n'est pas là le plain-chant.
Rien de plus assommant, de plus barbare, de plus inhumain que leplain-chantmartelé, grommelé, vociféré, tel qu'il l'est aujourd'hui presque en tous lieux. Si, en effet, vous n'avez jamais entendu chanter le plain-chant d'une manière posée, mélodieuse, accentuée, rhythmée et cadencée comme il doit l'être, non-seulement je vous excuse, mais encore je partage votre réprobation. Cette universelle décadence du plain-chant tient à une foule de causes qu'il serait trop long d'énumérer, mais avant tout à l'enseignement musical des séminaires, qui, devenant de plus en plus mondain, a amené à sa suite cet esprit de vcrtigti et cette passion théâtrale dont presque tous les jeunes ecclésiastiques sont atteints, et comme conséquence nécessaire le mépris du plain-chant. De là vient que , dans la plupart des messes paroissiales, le rôle du plain-chant se réduit de plus en plus, que l'on en supprime tout ce qui rigou-
ET DÉFENDU PAU VTi LAÏQUE. 369
reusement peut en être supprimé, et, que les pièces qu'il est impossible de passer sous silence, telles que les introïts, les graduels, les communions, etc., sont dépêchées au plus vite, pour faire à la musique la place la plus large possible.
Qu'est devenu le temps, monsieur l'abbé, oîi l'enseignement du plain-chant était obligatoire dans toutes les maisons ecclésiastiques, les couvents, les divers ordres religieux, les ordres de femmes même? où tous les prélats, tous les pontifes en recommandaient l'étude; où il eût été honteux d'ignorer les modes, les formules de la psalmodie, ainsi que les règles de l'accent et du rhythme?
Qu'est devenu le temps où les chantres et les enfants de chœur étaient tenus de prévoir, c'était un mot consacré, c'est-à-dire de répéter d'avance l'office de chaque solennité, et où les chanoines devaient se mettre en mesure de réciter l'office par cœur, sans le secours de livres, sous peine d'amende et de pénitence? On a laissé le flot musical envahir la cellule du jeune séminariste; il a envahi jusqu'au sanctuaire. Il n'y a plus de lutrin, il y a un chef d'orchestre , un accompagnateur entouré de ses choristes et de ses instrumentistes, et, parmi les uns et les autres, figurent des virtuoses et des acteurs de l'Opéra. Le matin, ces derniers endossent le surplis, le soir ils s'affublent des déguisements de la folie. Comment voulez-vous qu'à leurs yeux l'église ne soit pas un théâtre? Elle échange avec les théâtres ses fonctionnaires, qui deviennent des espèces de maîti^e Jacques, moitié sacrés, moitié bouffons! Cette idée me révolte.
C'est pourtant là ce qui a lieu dans un grand nombre de paroisses de Paris, dit M. ***.
Oh! oui, monsieur l'abbé, poursuivit notre ami,
je souffre cruellement quand je vois le plain-chant ainsi mutilé, déchiré, massacré par des voix de chantres inintelligentes et brutales. Dans les paroisses des campagnes, il est affreux d'entendre le plain-chant beuglé et braillé par des voix discordantes ; principalement par ces voix d'enfants qui n'ont plus rien d'enfantin et qui hurlent comme si on leur faisait subir le supplice de la strangulation. Mais cette souffrance n'est pas comparable à celle que j'éprouve quand je vois l'Église introniser chez elle les produits infimes des théâtres et des divertissements mondains. Là, il n'y a qu'ignorance,'inhabileté; ici, il y a scandale. Aussi, quand l'Église, dans la malheureuse pensée d'attirer du monde chez elle, s'oublie jusqu'à venir dire à l'art des théâtres : Prêtez-moi votre musique, vos airs, vos roulades, vos fioritures , vos girigogoli, vos ophicléides , vos cornets à pistons, vos fanfares ; quand je la vois, Elle qui fait la loi et ne la reçoit pas, Elle qui n'a rien à envier à personne, tendre une main suppliante à cet art des tbéâtres et des concerts en plein vent, oh ! alors, dans ma foi de chrétien, dans mon orgueil d'enfant de l'Église, je me sens humilié.
Savez-vous que celte fatale pensée d'attirer du monde dans l'église par des spectacles et des chants profanes pourrait mener loin ! Et d'abord, vous comptez ceux que vous attirez ainsi, mais comptez-vous ceux que vous envoyez dans des lieux dangereux? N'est-il pas à craindre, de plus, que la première idée qui vienne à l'esprit de ceux qu'on attire de cette manière ne soit celle-ci : l'Église se défie d'elle-même ; elle a perdu sa force sur les esprits, et, ne sachant comment la ressaisir, elle fait appel au luxe extérieur ?
Faut-il vous raconter ce que disait un jour un vieux curé de Paris à un autre curé de Paris qui avait inauguré dans sa paroisse un 3Iois de Maine excessivement brillant? « J'ai assisté, dit le premier, à un de vos Mois de Marie; les illuminations, les chants, la musique, tout est à souhait; c'était une soirée ravissante. — N'est-ce pas? dit l'autre d'un air satisfait. — Pourtant, reprit le premier, il y manquait une chose, — Et quoi donc ? — Et, pardieu, vous avez oublié de faire passer des glaces. »
Vous riez. Messieurs; il n'y a pas de quoi rire, hélas! Il n'en est pas moins vrai que cette pensée d'attirer du monde dans les églises par des chants profanes est une pensée fatale ; je ne m'en dédis pas. Je ne veux certes rien exagérer; mais pensez-vous que la tolérance de semblables abus dans le temple n'ait pas, je ne dirai pas provoqué, mais favorisé au dehors d'autres scandales sur lesquels tous les cœurs chrétiens ont gémi?
Si la simple représentation des choses saintes sur le théâtre, alors même que cette représentation a lieu sans intention arrêtée de les livrer au ridicule, si cette simple représentation est déjà une profanation, combien de profanations n'avons-nous pas eu à déplorer depuis trente ans ! Nous avons eu Robert le Diable avec ses moines, sa cathédrale et son orgue; puis la Juive avec ses cardinaux ; puis les Huguenots avec leurs moines bénissant les poignards de la Saint-Barthélemy ; puis le Prophète avec sa cathédrale encore et ses chorals d'anabaptistes, et une foule d'autres ouvrages du môme genre. Que vous dirai-je, monsieur l'abbé? n'est-il pas à craindre que deux ou trois paroisses de Paris, qui avaient acquis alors une bien grande célébrité, qui avaient fait beaucoup parler d'elles, à cause de l'appareil théâtral
déployé dans leurs exécutions musicales, ne se soient un peu trop écartées de cette gravité et de cette austérité qui doivent envelopper d'un voile auguste les cérémonies du sanctuaire, et que, en sortant ainsi de leurs limites, elles n'aient en quelque sorte poussé les théâtres à sortir des leurs? N'est-il pas à craindre que ceux-ci ne se soient dit : Eh bien ! puisqu'on fait du théâtre dans l'Église, pourquoi ne ferions-nous pas de l'Église sur le théâtre ?
Et qu'est-il advenu? Il est advenu que la musique religieuse, ainsi transportée sur la scène par des mains habiles, s'est montrée véritablement religieuse, parce que la couleur religieuse devenait alors une des conditions de la vérité dramatique; tandis que la musique extérieure adoptée par certaines églises, s'est montrée d'autant plus profane que ces mêmes églises s'étaient plus préoccupées de cette malheureuse idée de gagner des âmes à Dieu par l'attrait des séductions mondaines.
Vous direz sans doute, monsieur l'abbé, que ce n'est pas à moi à dire ces choses, et vous aurez encore raison. Mais je vous demanderai qui les dira, puisque ceux qui doivent les dire ne les disent pas, ou plutôt disent le contraire? puisque, à les en croire, il n'y aurait plus qu'à embaumer pieusement le plain- chant et lui faire un bel enterrement avec tambours et trompettes, cuvi tympano et ckoro et cymbalis bene sonantibus'i
Je ne dis pas cela pour vous, monsieur l'abbé. A la manière dont vous m'écoutez depuis quelques instants, je crois entrevoir que vous n'êtes plus l'ennemi aussi déclaré du chant grégorien.
— Tout à l'heure je m'expliquerai, dit l'ecclésiastique. Veuillez poursuivre.
— Deux mots encore, repartit notre ami. Pour résumer toute cette discussion, j'ai à vous présenter un contraste qui me semble propre à faire quelque impression sur votre esprit. Je ne vous demande qu'un court moment d'attention.
II y a des saints qui ont passé leur vie dans leur cellule, aux pieds du Crucifix; qui ont donné, pendant le séjour qu'ils ont l'ait sur la terre, les plus admirables exemples de patience, de piété, de chasteté, de sacrifices en tout genre, de détachement absolu des choses du monde, de mépris pour les vanités et les plaisirs profanes; et qui, dans la contemplation de l'infinie grandeur de Dieu, de son infinie miséricorde, de son amour infini pour les hommes, ont composé des mélodies qui ont ravi d'admiration les souverains pontifes, les princes de l'Église, les Pères, les docteurs de la foi, les rois, les populations entières; mélodies tellement sublimes, touchantes, inspirées, que l'Église les a recueillies en un corps, les a adoptées, consacrées, et en a fait le recueil des chants qu'elle fait entendre sur toute l'étendue de la terre, durant la célébration des saints mystères, et dans toutes ses solennités de réjouissance ou de deuil.
Il y a des hommes mondains, monsieur l'abbé, des indifférents, qui ne se sont jamais soucié ni de foi religieuse, ni de pratique religieuse; qui n'ont jamais mis le pied dans une église pour y prier; qui ont passé toute leur vie dans les enivrements de la vanité, dans la recherche constante de jouissances sans cesse croissantes, qui ont accordé à leurs sens toutes les satisfactions que le monde, la richesse, le luxe, l'art de multiplier ces jouissances, de les diversifier, de les rendre plus vives, pouvaient leur procurer. Et ces derniers , musiciens de
génie sans doute, car Dieu les avait comblés de ses plus beaux dons, ont écrit les chants les plus cbarraants, les plus suaves, les plus enchanteurs qu'on puisse entendre, et, en les écrivant, ils ont eu en vue de faire passer dans l'imagination et les sens de leurs auditeurs toutes les images de volupté dont ils étaient eux-mêmes saturés. Et le monde, dans ses triomphes les plus étourdissants, ne juge rien de mieux, pour célébrer ses joies, que de faire exécuter ces chants avec toute la pompe et les brillants accessoires qu'ils peuvent comporter.
Et il s'est trouvé, monsieur l'abbé (encore une fois, je vous proteste que je ne veux nullement faire allusion à vos paroles), il s'est trouvé des prêtres du Christ qui ont proclamé ces derniers chants les seuls dignes du sanctuaire, dignes d'exalter les louanges du Dieu trois fois saint, les vertus sans tache de la vierge Marie, et qui ont osé dire que les autres chants, les chants des saints, avaient fait leur temps, et qu'ils devraient être bannis définitivement du temple, comme on balaye des vieilleries! Je voudrais, monsieur l'abbé, que tous ces ecclésiastiques, d'ailleurs si sincères, si respectables, mais bien mal inspirés, fussent ici présents ; je leur dirais : Voyons , Messieurs , répondez-moi : pensez-vous que l'Eglise doive expulser les chants composés parles saints sous l'inspiration du Saint-Esprit, et adopter les chants des comj)Ositeurs mondains, les chants que ceux-ci ont écrits sous l'inspiration du
— Du diable? firent en chorus l'ecclésiastique et les assistants.
— Quoi ! vous aussi, monsieur l'abbé?
— Eh bien, oui, moi aussi, répondit le prêtre. J'étais un peu ébranlé, j'en conviens, par certains enthousiasmes
de mon cher curé, quoique je ne partageasse entièrement ni son engouement pour les fredons italiens, ni ses préventions contre le plain-chant. Lorsque j'ai appris que vous étiez ici, je me suis promis de profiter de l'occasion qui s'offrait d'elle-même de connaître à fond votre pensée sur tous ces points. Notre aimable régisseur, à qui j'avais communiqué mon dessein, m'a parfaitement secondé en me plaçant auprès de vous. Alors qu'ai-je fait? je me suis emparé des arguments de notre excellent curé, qui ne sont pas bien forts, comme vous voyez, et je vous les ai décochés un peu au hasard peutêtre, sachant bien que je m'exposais à être rudement secoué, ce qui n'a pas manqué.
— C'est-à-dire, fit le régisseur, que M. le curé de L. a reçu les étrivières sur le dos de monsieur l'abbé.
— M. l'abbé peut dire comme le- psalmiste : Suprà dorsum meum fabricaverunt peccatores, s'écria M. *** avec emphase.
Peccatores, en effet, dit notre ami en saisissant affectueusement la main de l'ecclésiastique. C'est un pauvre pécheur qui réclame de vous indulgence et absolution pour quelques expressions et quelques mouvements un peu vifs qu'il n'a pu retenir
— Non pas , non pas , reprit l'abbé. C'est moi qui ai provoqué cette vivacité. Elle s'explique d'ailleurs naturellement par la chaleur de vos convictions, auxquelles le premier je rends hommage. Je vous félicite, au contraire, d'avoir défendu avec cette ardeur et celte sincérité la cause du plain-chant;, qui est, après tout, le véritable chant de l'Église, puisque l'Église est le lieu de la prière, domiis orationis, et non un lieu oia les oreilles des