P. ACHARD
Note A, sur Elzéar Genêt, dit Carpentras.
M. P. Achard répète dans cette note ce qu'il a déjà dit dans l'Introduction de M. Séguin, à savoir que le 2 janvier lb31, Carpentras avait traité avec le célèbre imprimeur Jean de Channay pour la publication de ses œuvres musicales. Et comme M. Achard se borne à la mention de cet arrangement entre le musicien et l'imprimeur, on peut considérer comme certain que les œuvres de Carpentras, publiées à cette époque, disparurent entièrement de la ville où elles virent le jour. Ainsi que l'observe fort bien M. A. Farrenc {Revue de musique ancienne et moderne, décembre J8o6), s'il en eût existé dans la bibliothèque d'Avignon , les savants qui ont fait tant de recherches pour la publication des Noëls de Saboly n'auraient pas manqué de nous les faire connaître.
M. Farrenc nous assure en outre que « la Bibliothèque impériale de Paris ne possède absolument rien des œuvres musicales publiées par Jean de Channay. »
Puisque la seconde note de M. Achard , relative à Carpentras, celle même que nous publions ci-dessus, date du 31 janvier de l'année courante, il est bien probable que notre compatriote ignore encore aujourd'hui l'existence des œuvres de ce musicien, pubUées à Avignon, dans un volume grand in-folio de la Bibliothèque impériale de Vienne, ainsi que nous l'apprend M. Antoine Schmid dans son Ottaviano de' Petnicci (p. 263-269). Ce livre de M. Schmid, nous le connaissons, nous l'avons eu entre les mains, et c'est d'après les renseignements qu'il contient que M. Farrenc a pu donner, dans la Revue citée plus haut, les titres et la description des divers ouvrages de Carpentras qui composent le précieux volume de la Bibliothèque impériale devienne.
Ne terminons pas cette note sans rappeler à nos lecteurs
l'article fort intéressant que notre ami, M. Bonaventure Laurens , à la fois compositeur, poëte , critique et paysagiste des plus distingués, a publié sur Carpentras musicien et sur la maîtrise de la ville de Carpentras, dans la Revue de musique religieuse de M. Danjou (février 1847).
Note B, relative au chanoine Intermet.
Dans V Introduction qu'il a mise en tête des J^oëls de Saboly, M. F. Séguin a emprunté au livre intitulé la Voye de laict, des détails relatifs au chanoine Intermet et à la musique exécutée sous les ordres de ce maître de chapelle à l'entrée de Louis XIII à Avignon en 1622. Il nous a raconté qu'au moment où le roi recevait les clefs de la ville, « un chœur de petites louanges, entre lesquelles le fils de M. Pierre Bayol, troisiesme consul, menoit la bande, chantèrent en rythme un aggreable Vive le Roy : » il n'a pas manqué de nous dire que lorsque Sa Majesté vint au collège des Pères de la compagnie de Jésus pour y entendre et voir une « belle et ingénieuse action théâtrale, les airs queM. Intermet avait composez ravirent tellement le roy et toute sa cour que toutes les parties furent tirées des mains des musiciens, et (que) Sa Majesté en voulut une coppie et ouyr encore le lendemain M. Intermet à la messe à Saint-Louys où il lui commanda de se trouver. » Enfin il nous a fait connaître que les consuls ne s'étaient donné de repos, ni iour, ni nuict pour excogiter les moyens d'illustrer la mémoire des hauts faits du prince et qu'ils étaient parvenus à rendre toute la représentation si vive qu'elle revivifloit les esprits.
Mais M. Séguin a passé sous silence la description de cette exécution vocale et instrumentale, un vrai feuilleton musical écrit d'un style animé et coloré, comme à coup sûr aucun de nous n'en écrirait aujourd'hui. Je sais gré à M. Séguin d'avoir oublié de citer ce passage de la Voye de laict et de m'avoir laissé la bonne fortune de le remettre en lumière. Sans doute, on y trouve le fatras de l'époque sur les transports et l'ivresse qui s'emparent des dieux de l'Olympe lorsque Apollon fait résonner sur les cordes de son luth les louanges de
Jupiter, etc.; mais on peut dégager le compte rendu de ces superfluités mythologiques. Il n'en est pas moins vrai que l'auteur est un homme d'imagination qui , bien que semant son discours de pointes et de concetti, sait ce dont il parle. Nonseulement il dépeint à merveille le jeu des parties harmoniques dans un contre-point rempli d'artifices, mais encore il donne des détails intéressants sur les instruments qui accompagnaient cette nmsique.
Nous allons laisser parler l'auteur de la Voye de hiict. Mais il faut dire auparavant qu'on avait élevé sur la place du Change un superbe théâtre triomphal, ayant cinquantedeux pieds d'élévation et soixante-deux pieds de largeur. Au milieu s'élevait une estrade de cinq pieds, sur laquelle était placé un orchestre de six vingts musiciens, dirigé par M. Intermet. La réputation que ce maître s'était acquise était connue du roi Louis XIII , « qui l'avoit nommément demandé à M. Thomas de Berton , premier Consul, qui estoit allé le iour précédent à Beaucairc voir Sa Majesté pour apprendre ses volontez touchant l'heure et la façon de son entrée. »
«Parmy toutes cesheautez, le plus beau spectacle que puissent auoir les sujets, c'est de voir leur Prince ; et la plus douce nmsique, c'est d'ouïr sa voix, comme dit Themisfius. Ce fut ce qui releua plus particulièrement la beauté de ce théâtre, de ce que Sa Majesté s'arrestant en ceste place pour le contempler donna loisir à la Noblesse qui tenoist les fenestres, et au peuple qui estoit en bas de voir ses délices à plaisir, et à six vingt Musiciens, qui occupoyent tout cet escbalfaut, soubs la conduille de Mr Intcrmet, Chanoine de Saint-Agricol, l'vn des Orphées de nostre temps, de faire ouuerture en son ame Royale et la charmer par les oreilles d'une si louable et rauissante volupté... Tous ces Ileros qui accompagnoient S. M. avoient quitté leur fierté Martiale, et leur ame ayant abandonné les autres sens s'csioit toute retirée sur le bord des oreilles; le Uoy mesme ayant colé sa veûe sur Mr Intermct qu'il desiroit surtout d'ouïr, esmeu de la réputation que son esprit qui se voit dans ses pièces de Musique, luy a acquis par toute la France... y demeura tellement
englué, qu'il tesmoigna de parole que si la nuict qui s'approchoit ne l'eût arraché de là, il s'y fust arresté beaucoup dauantage, tant cet air donnoit de l'air à son ame et sympathisoit à son humeur... Aussi estoit-ce vn beau spectacle de voir ce Musée (Intermet) en la présence de tant de grands Héros, au milieu de tant de chœurs diuers, et de plus de cent Musiciens ramener la Musique à vne rauissante mélodie avec vn baston d'argent qu'il manioit comme la verge de Mercure, auec laquelle il tiroit l'ame à tant d'hommes et d'enfants de chœur, qui ne chantoient que de cœur et rouloient leurs affections enflammées au service de S. M. sur leur voix qui estoitle char de leur ame; tantost il l'enfonçoit, tantost il la rappelloit du creux de leurs poictrines, ils montoient au mouuement de sa baguette, ils baissoient, ils fendoient, ils perçoient, ils se plomboient parfois comme vne fusée iusqu'à terre; puis remontoient par bricoUes, contours et vireuoltes en l'air, et frappoient d'une douce atteinte ces esprits espris d'vne si douce variété de sons, de tons, de muances, d'issues inespérées, de tremblemens hardis, de saillies heureuses, qui faisoient en vn si grand meslange vne si mélodieuse harmonie; ores ils respiroient, ores ils expiroient ensemble et sembloient rendre l'ame ; leurs poictrines s'estrecissoient et s'estendoient en cadence; ils obscurcissoient leur voix, ils l'ofFusquoient, et tout à coup la rendoient claire; ils alloient à mez-air, ils s'enuoloient au Ciel, ils se raualoient, ils se fuyoient, ils se suiuoient, ils se poursuiuoient et suruoloient eux mesmes , bruyants, esclattans, murmurants de leurs grommelements, tonnerres et bourdons, pirouettants et tourne-virants leurs voix en tant de façons, et la desguisant si dru et menu, qu'on s'estonnoit de voir qu'en si peu d'air que nous humons il y eut tant de merueilles encloses, ou que l'esprit d'vn homme le sçeut si bien decoupper, et luy donner tant de faces et d'airs si différents. Icy vn Maistre ioeûr de violon vous hachoit quatre chordes soubs ses doigts en mille yoix différentes et les faisoit discourir parfaitement; là^ vn autre faisoit haranguer grauement sa. viole; ceux-là cannonoient les oreilles avec leurs serpents suiuis d'une grosse armée de voix humaines, qui venoient liurer vn assaut gênerai du costé qu'ils auoient
fait la bresche; quelques autres faisoient parler leurs doigts sur leurs coi'nets et s'estonnoient que leur ame s'eni'uioit par tant de portes, qu'ils tâchoient habilement de fermer de tous costez; tout cela, en vn mot, sembloit vn effect de la Magie blanche ou de la noire, marqut5e en ces notes noires et blanches sur leur papier où ils apprenoient à enchanter ainsi les esprits et donner droit au centre et au vif de l'ame par l'oreille ; et ceste baguette argentée entre les mains du Maistre du chœur paroissoit comme vue verge de Circé qui faisoit tous ces miracles. Mais c'estoit l'amour de V. M., sire, qui auoit inuentt'' cette Magie licite, et enfloit les poulmons à tous ces Musiciens, lesquels faillirent seulement en ce qu'ils chantoient par mesure vos louanges qui n'ont autre mesure ny borne que l'éternité de vostre Gloire. Ce sonnet servit de lettre à leur Musique '.
« Grand Roy, l'Aigle des Roys empenné de courage, Qui trencbant les esclairs et les foudres de Mars, As esclos ta valeur au centre des bazars, Et cueilly dans les lys le laurier qui t'ombrage.
« Lovys à qui la terre et le ciel fait hommage. L'œil et l'ame et le cœur de tes braues soudars, Le miroir des Héros, la terreur des Csesars, Qui pourroit de ton loz dresser la viue image?
« Tu fais voir tout d'un coup et la mort et l'horreur. Mais si l'iniure cède au fort de la fureur, Pour avoir plus d'amour tu as moins de victoire.
(i Les chesnes sont tousiours conioinls à les lauriers; Tour iuger de ton cœur et tes actes guerriers. C'est assez que lu es le mignon de la Gloire. »
AprO;s avoir dit, d'après Platon et les philosophes anciens, que l'homme est tout harmonie et que l'âme sympathise naturellement avec tout concert, « comme l'on dit de deux chordes d'vn luth accordées en niesmc ton , que l'vne retentit alors qu'on touche l'autre, » riiistorien de la ville d'Avi-
' C'est pour celle raison que je le donne ici, c'est qu'il servit de lettre à la musique du chanoine Inlermet,
gnou ajoute : « L'expérience le fit voir icy, car outre que toute la Cour y demeura long temps attachée par le plaisir qu'elle y receuoit, quand il fut temps de partir, tout le peuple fit retentir si haut son Viue le Roy, qu'on ne sçauoit si c'estoit vn nouueau tourbillon de Musique, ou un renfort de voix qui vint concerter auec les premières pour la gloire et les louanges de S. M. »
La Voye de îaict ou le Chemin des Héros au Palais de la Gloire, ovvert à Ventrée triomphante de Louys XIII, roy de Fra7ice et de Nauarre, en la Cité d'Auignon le 16 nouembre 1622. En Auignon, de l'Imprimerie del. Bramereav, imprimeur de Sa Saincteté, de la Ville et Vniversité, MDCXXIII (p. 220-226).
Note C, sur quelques musiciens du département de Vaucluse.
A propos des délibérations du Conseil de Cucuron , relativement à messire Antoine Achard, M. Paul Achard nous indique, dans une note particulière, la ville de Cadenet, patrie de Félicien David (Félicien-César David, né le 10 mars dSlO), comme chef-lieu de canton de Cucuron, et Lauris, également du canton de Cadenet, comme patrie d'un soliste de l'opéra dont il ne dit pas le nom. Ce dernier est M. Viguier, premier alto à l'Académie impériale de musique et chargé de la partie d'alto dans le quatuor Chevillard-Maurin. M. Achard cite encore le fameux Julien, né à Pertuis, rival de Musard, qui a conduit longtemps l'orchestre du Jardin turc, qui a passé ensuite en Angleterre, pour revenir en France, où il est mort au printemps de 1860. Aux deux Lapierre, dont il est fait mention aux années 1630-1646 du travail, de M. Achard, il faut ajouter un Lapierre, organiste à Cavaillon, que M. Fétis donne comme ayant été maître de Henri-Sébastien Blaze, père de Castil-Blaze , l'un et l'autre de Cavaillon. J'ai connu ce Lapierre, qui a dû mourir dans les dix à douze premières années de ce siècle. Je ne sais s'il a été maître de M. Blaze père; je sais seulement que lorsqu'on lui disait que M. Blaze jouait bien de l'orgue, il répondait : Jogo ben, jogo ben, mai metto lou pouce. — Il joue bien, il joue bien, mais il met le pouce. Le bon Lapierre regardait
comme une licence impardonnable de se servir du pouce dans
le doigté. Ce Lapierre eut un fils que j'ai également beaucoup connu, qui quitta Cavaillon pour aller se fixer à Aix, où il fut longtemps organiste de l'église du Saint-Esprit. Ayant perdu une fille qu'il aimait tendrement, il composa unemesse de Requiem destinée à être chantée aux anniversaires de la mort de son enfant. J'ignore ce que ce Requiem est devenu et s'il obtint les honneurs de la gravure. Lapierre mourut à Saint-Remy, à la Maison des fous du docteur Mercurin, où je le vis pour la dernière fois vers 1824 ou 1823. Lauris a également produit les deux frères Garnier, tous les deux premiers hautbois à l'Opéra au commencement de ce siècle, et Silvestre , qui fut longtemps maître de chapelle de Saint- Sauveur, compositeur et violoniste. Silvestre est l'auteur d'une messe dont il a été rendu compte à la page 129 de ce volume. A ces noms, il convient d'ajouter ceux du baron de Saunes, grand-père du marquis Hippolyte de Saqui-Sannes; le baron est auteur de plusieurs compositions religieuses. L'abbé Bonaud, de Cavaillon, est auteur d'une messe en plain-chant musical fort célèbre dans le pays, qu'on désigne sous le nom de la Bounaoudo, comme on dit la Royale ( Dûment), la Baptiste (Lullij, la Delassonne, etc., etc. Ce nom de Bonaud désignait toute une famille de chantres; le dernier, M. l'abbé Bonaud (Gaspard), organiste de Cavaillon, est fort populaire dans le pays; cela tiendrait-il à ce que cet ecclésiastique s'est montré un peu trop partisan de la musiquette d'opérette dans l'église? Ne quittons pas Cavaillon, la patrie des deux Blaze, des trois Blazc, devrais-je dire (car M. Henri Blaze de Bury a bien le droit d'être nommé pour ses écrits de critique musicale après son père et son grand père), sans avoir mentionné deu\ professeurs de mérite, Pascal Derrive et Jean-Véran Roux, compositeur, violoniste, chanteur agréable, organiste médiocre, très-fort guitariste, et l'un des plus grands lecteurs de musique que j'aie connus, auxquels il faut joindre l'abbé Eyriès, le chanoine Alliez, M. l'abbé Peytié, supérieur du petit séminaire d'Avignon, M. Avy, avocat, auteur de quelques écrits sur le plain-chant, qui, un des premiers, avec M. l'abbé Pougnet et M. de Linas, a signalé l'existence des Antiphonaires d'Apt, et mon excellent ami
M. Valère-Marlin, musicien, poëte, archéologue, de plus membre de l'institut des provinces, etc. M. l'abbé Duclos est, je crois, de Carpentras, ainsi qu'un violoniste nommé Gilles, M. Planlevin et M. Bonaventure I aurens, qui, dans l'article déjà cité de la Revue de M. Danjou, nomme un chanoine du chapitre, Boudou, auteur d'un Beatus vir en 1742, et un autre chanoine, Papet , auteur d'un Hœc dies, vers la môme époque. L'Isle a vu naître Léopold Ainicn, les Champein, le charmant violoniste Frédéric Giraud (né le 3 juin 1827). M. Elzéar Jouve, M. Dessanne, inventeur d'un instrument nouveau, M. Crest, auteur d'un opéra-comique dont le titre m'est inconnu, sont nés à Apt. Mlle Séguin, que nous avons vue il y a peu d'années au Théâtre-Italien, est d'Avignon, où la famille Fialon, l'organiste Astruc, M. F. Séguin, excellent musicien et organiste, M. Brun, directeur de l'Orphéon, et iMM. Dumont et Imbert ont vu le jour. Je ne sais où est né M. Carpentras, un guitariste-compositeur, ni M. Petibon, un habile flûtiste. Du reste, cinq ou six de nos meilleurs violonistes sont du département de Vaucluse, qui, outre MM. Viguier, Dumont et F. Giraud, nous a donné notre admirable Maurin, MM. Briard et Pontet ; ce dernier, si je ne me trompe, élève d'un excellent amateur de Pernes, M. de Camaret.
Il me semble aussi que nous devons comprendre au nombre des musiciens du département le célèbre campaniste Fanot, célébré par Castil-Blaze et chanté par Roumanille dans son délicieux poëme de la Campano mountado. Roumanille luimême a droit à une mention personnelle pour ses noëls, publiés à Avignon, chez Aubanel, en 18o"^, dans le recueil : Li Noué de Saboly, Peyrol et J. Roumaniîle, emê dé vers de J. Rcboul é quatre dougeno de noué touti flamé )ioù. Dans ce recueil, Roumanille figure à la suite de nos vieux maîtres Saboly et Peyrol. L'heureux et hardi restaurateur de notre vieille langue provençale est au premier rang des troubadours d'aujourd'hui avec Mistral, le chantre de Mircio.
Dans la note particulière dont j'ai parlé ci-dessus, M. Achard s'écrie : « Toute la rive droite de la Durance est donc essentiellement musicale ! » Sans doute; mais, comme il n'y a pas d'effet sans cause, à quelle cause faut-il faire remonter ce fait si curieux, si ce n'est à cette ancienne école musicale
avignonaise que les papes avaient créée? Resserrée dans les limites du Rhône, de la Durance, du mont Ventoux et du Luberon, la cour romaine y concentra son influence. Aujourd'hui encore, cette influence se fait sentir sur toute la contrée'.
Voir, à la page 2S8, la mention d'une dissertation sur l'origine du Te Deum.
Alors qu'il était supérieur du grand séminaire d'Angoulème, Mgr Cousseau, aujourd'hui évéque de cette ville, publia dans le tome II des Mémoires de la Société des antiquaires de V Ouest, 1837, pag. 2oI et suivantes, une dissertation sur l'origine du Te Beum. Dans cette dissertation, le savant écrivain passe en revue les diverses traditions relatives à l'origine du Te Beum et conclut en attribuant à saint Hilaire, évêque de Poitiers, l'honneur de cette grande inspiration.
Dom Guéranger ayant signalé celte dissertation dans son beau livre des Institutions liturgiques, et M. T. Nisard en ayant parlé longuement dans la nouvelle édition de D. Jumilhac (pp. 228 et 229), nous croyons devoir donner une analyse du travail du docte prélat.
Les seules opinions qui aient quelque crédit parmi les savants sont celles qui attribuent le Te Beum ou à saint Hilaire, ou à saint Àmbroise seul, ou bien encore à saint Ambroise et à saint Augustin. Mgr Cousseau s'efforce de montrer que cette hymne n'a pu être composée par ces deux saints docteurs ensemble.
C'est la première question qu'il examine.
L'unique témoignage sur lequel repose cette opinion est une ancienne chronique que l'on fait remonter jusqu'à saint
1 Aux noms cités plus haut, ajoutez celui de Blancliard, écuyer, chevalier désordres du Roi et maître de musique de la chapelle de S. M. Comme Fléchier, il s'appelait Esprit et était natif de Pernes. Ajoutez aussi celui de M. Cartier, professeur de violon.
Dace, évoque de Milan, mort en Soi (Bollandistes, 14 janvier), suivant laquelle, aussitôt après le baptême de saint Augustin, saint Anibroise et lui, par une inspiration soudaine de l'Esprit-Saint, auraient entonné ce cantique et l'auraient chanté au grand étonnement de tout le peuple'.
Sans trop s'attacher à faire ressortir ce qu'il y a d'invraisemblable à ce qu'une hymne toute d'enthousiasme, d'un élan si spontané , et dont le mouvement est évidemment d'un seul jet, soit le produit de deux conceptions différentes, l'auteur de la dissertation a recours à deux arguments pour ébranler l'autorité de la chronique de saint Dace.
En premier lieu, il oppose le silence que gardent, sur un fait aussi extraordinaire, et le prêtre Paulin, historien si bien instruit de toutes les circonstances de la vie de saint Ambroise, et Poscidius, disciple de saint Augustin, qui a écrit sa vie avec tant de soin et d'exactitude, et saint Augustin lui-même qui, dans ses Confessions, raconte avec tant de simplicité et de candeur les moindres détails de sa conversion et de son baptême. Il est difficile de concevoir, en effet, qu'un pareil événement , qui eût été universellement connu s'il eût été vrai, n'ait jamais été l'objet même de la plus simple allusion de la part des nombreux écrivains du cinquième siècle qui se sont si complaisamment étendus sur le compte des deux célèbres docteurs, et qu'il en ait été fait pour la première fois mention dans une chronique du sixième siècle. C'est là, sans doute, dit Mgr Cousseau, un terrible préjugé contre la vérité du récit de saint Dace.
En second lieu, il s'élève contre l'existence de la même chronique, et affirme, d'après l'autorité de Muratori, des PP. Menard et Mabillon, de Gavantus et de Merati, qu'elle est postérieure cà saint Dace de plus de quatre cents ans, qu'elle contient enfin sur la conversion de saint Augustin
• Muratori a inséré cette clironique dans le tome IV de ses Script, rer. ital. On y lit ce qui suit : « in quiljus fontihus, prout Spiritus sanctus dabat eloqui iilis, Te Deum laudamus décantantes, cunctis qui aderant audientibus et videntibus simulque niiranlibus, id posteris ediderunt, quod ab universa Ecclesia catholica usque iiodie tenelur et religiose decantatur. »
des détails contredits par saint Augustin lui-même, et entièrement indignes d'un homme grave et habile, tel qu'était saint Dace'. Aussi tous les hommes instruits ont-ils fini par abandonner l'opinion que cette chronique avait accréditée parmi les savants sur l'origine du TeDeum.
Deuxième question. — Saint Ambroise ne serait-il pas l'auteur de ce cantique? Le nom cVHymnus ambrosianus donné au Te Deum par un grand nombre de manuscrits ne suffiraitil pas pour montrer qu'il est l'ouvrage de ce saint docteur?
Observons ici que saint Benoît, dans sa règle, appelle également ambrosiennes toutes les hymnes qu'il prescrit pour chaque heure de l'office divin. Mais les plus habiles interprètes de la règle s'accordent tous à dire qu'on appelait communément de ce nom toutes les hymnes, soit parce qu'elles avaient été composées à l'imitation de celles de saint Ambroise, soit parce qu'il avait contribué plus qu'un autre à en étendre l'usage dans l'éghse, soit enfin parce qu'elles faisaient partie du rit ambrosien-; de même qu'aujourd'hui nous comprenons sous la dénomination de mélodies grégoriennes tout ce qui entre dans le corps du plain-chant.
Mais si saint Ambroise avait réellement composé le Te Deum, concevrait-on que saint Augustin, qui cite souvent les hymnes de ce docteur avec éloges', n'en eût jamais dit un mot, lui qui révérait saint Ambroise comme son maître et son père dans la foi? il y a plus encore, et si l'on ne saurait produire aucun témoignage en faveur de l'opinion qui attribue le Te Deum à saint Ambroise, les écrits du même
' Dans la préface que Muralori a mise en lète de celle chroni(]ue, au lome IV de ses Script, ver. ital., il reslilue son vcrital)le titre : Landulphi Srnioris historia.
2 Oui Commentaria scripserunt in eadeni régula, vocem ,7mbrosianum ila inleri'relanlur, ul eos liymnos, vel (|uos confeclt Ambrosius, vel aliosad imilationem Amhrosianoruni composilos désignât (Avertiss. des PI', néncdictins en tète des hymnes de saint Ambroise, au tome lii de ses œuvres. —Voir aussi D. Martenne. Comment, hi rcy. S. Bcncd., ad c. ix".
' Confess., !. IX, c. xii. — De mu.sic, \. VI, c. i\. — De nal. et grat., c. lxui.
saint Augustin et de quelques autres auteurs fournissent un argument bien plus fort. En nous faisant connaîlre diverses hymnes, qui sont certainement de saint Ambroise, ils nous offrent des objets de comparaison d'un grand intérêt pour la solution de la question présente.
Si l'on fait attention aux éléments qui ont présidé à la formation du chant ambrosien, on remarquera que le principal but de saint Ambroise fut d'assujettir le chant au rhythme poétique, et d'asservir la mélodie à des lois métriques. Or, ajoute Mgr Cousseau, les douze hymnes citées par saint Augustin et les autres autorités' sont toutes en vers métriques, d'une coupe et d'une forme régulières.
Rien n'y ressemble à la marche libre, à l'allure indépendante du Te Deum^. Aussi le savant D. Ceillier, dans son Histoire des auteurs ecclésiastiques (t. VU, p. 567), affîrme-t-il que ceux qui sont tant soit peu versés dans la critique ne songent plus à attribuer à saint Ambroise ce majestueux cantique.
Troisième cjuestion. — Saint Hilaire^ évèquo de Poitiers, est-il l'auteur du Te Deum?
D'abord il est constant que saint Hilaire est auteur d'une liturgie et qu'il a composé des hymnes. Mais ce que l'on cherche vainement en faveur de saint Ambroise, de saint Augustin et de tout autre, à savoir une assertion positive d'un auteur ancien, instruit et grave, on le trouve pour saint Hilaire. Ce témoignage est celui d'Abbon, abbé de Fleury, l'un des hommes qui brillèrent avec le plus d'éclat au milieu des ténèbres du dixième siècle. 11 nomme saint Hilaire, évoque de Poitiers, comme l'auteur bien connu du Te Deum; il en parle comme d'une chose constante, et qui n'admettait alors aucune discussion. Ayant occasion d'expliquer quelques règles de grammaire, il apporte en exemple un verset de ce cantique, et
1 Un synode de Rome, en 450, ap. Baluz, t. I. Conc, p. 379. — Cassiodore, Bède, Hincmar, etc., etc..
- «Vers sans mètre, sans nombre et sans cadence; tout exprime un enthousiasme nourri au feu de la Divinité. » Ainsi s'exprime Feller dans sa belle analyse du Te Deum [Diction hist, art. S. /Unbroise).
dit : R In Dei palmodia qnam composuit Hilarîus, Pktavîensis episcopiis, non juxta quorumdam imperilorum errorem suscepisti , sed potius suscepturus legendum ; Tu ad liberandum suscepturus hominem, elc... '. »
Maintenant, si nous comparons le Te Beum avec d'autres morceaux dont saint Hilaire est l'auteur avéré, nous serons frappés de la ressemblance et de l'analogie qui existent entre eux. Ainsi que nous venons de le dire, les formes du Te Deum ne sont pas les formes régulières de la poésie latine. Ce sont les formes plus hardies, plus dithyrambiques de la poésie hébraïque, de celle de David et d'Isaïe. Or, le chant d'église qui ressemble le plus au Te Deum, par le ton, par le mouvement, par les idées, c'est le Gloria in cxcelsis. Eh bien ! le Gloria est universellement attribué à saint Hilaire, et Alcuin, si versé dans l'étude des anciens rites, Rémi d'Auxcrre, Hugues de Sainte Victor et plusieurs autres le citent d'un commun accord comme l'auteur ou plutôt comme l'heureux continuateur du chant commencé par les Anges à la naissance du Sauveur.
Mais un rapport plus frappant encore se fait remarquer entre le Te Deum et un passage du livre de la Trinité de saint Hilaire (lib. III, n°7), dans lequel on trouve les idées et pour ainsi dire le plan de l'hymne. Voici ce passage : An honorcm a nobis expostulahat... quem archangeU, et principatus, et potestates... œternis et indefessis in cœlo vocibus laudant : et laudant quia ipse invisibilis Dei imago omncs in se creavcrit, sœcula fecerit, cœlum firmaverit, astra distinxerit, terram fundaverit, abyssos demerserit, ipse deinceps homo natus sit, mortem vicerit, portas inferi fugerit, cohœredem sibi ptebem acquisiverit, carnem in œternitate, gloriam ex corruptione transtu- 1er it?
De pareilles idées, s'écrie Mgr Cousseau , si fortement empreintes dans l'esprit du saint Docteur, ont dû passer comme d'elles-mêmes dans une œuvre d'enthousiasme où l'âme ne fait, pour ainsi dire, que répandre ce dont elle est remplie. Il faut faire remarquer encore la force avec laquelle l'auteur
' Lellre d'Abi)on de Fleury. Maliillon l'a insérée dans le lome IV de ses Ami. Bencd., p. 68".
du Te Leum insiste sur la divinité de Jésus-Christ : Voieraiidum tuum verum ctimicum Filiuni... Tu Patris sempiternus es Filius. On ne peut s'empêclier de reconnaître là saint Ililaire, dont tous les travaux et tous les écrits n'ont eu pour but que la défense de cette vérité fondamentale contre l'hérésie des Ariens. Ge n'est pas tout : on trouve encore, dans ce magnifique cantique, lieu à de nouveaux et curieux rapprochements. Le poëte, s'adressant au Fils de Dieu, s'écrie : « 0 Christ, vous êtes le Roi de gloire, vous êtes le Fils éternel du Père; c'est vous qui, voulant entreprendre la délivrance de l'homme, n'avez pas eu horreur du sein d'une Vierge. »
Tu Rex glorite, Chrisle, Tu Palris sempilernus es Filius.
Tu ad liberandum suscepturus honiinein. Non liorruisli Vircinis uterum.
L'auteur de la dissertation confronte ces versets avec un second passage du livre de la Trinité (2« liv. n° 24), et y trouve le môme fonds d'idées, les mêmes expressions, et le cachet du même génie, avec cette seule différence que dans le livre de la Trinité, où le docteur discute, la pensée et le sentiment sont développés avec plus d'étendue, tandis que dans le Cantique ils sont pour ainsi dire jetés en traits rapides ù travers une foule d'autres sentiments et d'autres pensées. « Celui qui est l'image du Dieu invisible, lit-on dans le livre de la Trinité, ne s'est point refusé à la honte d'une naissance humaine; il n'a point hésité à passer par la conception, l'enfantement, les cris de l'enfance, le berceau, en un mot, par toutes les ignominies de notre nature... Le Fils unique de Dieu , Dieu lui-même, dont la génération dans le sein de son P(h'e est ineffable, a bien voulu se renfermer dans le sein d'une Vierge et y prendre la forme et les accroissements du corps humain. Que si quelques-uns viennent à penser que tout cela est indigne de Dieu, qu'ils se reconnaissent donc d'autant plus redevables à sa bonté, qu'il a mieux oublié pour eux ce qui convenait à sa majesté. »
11 est essentiel aussi de signaler dans le T? Beum, des 1er-
mes qui apparticuneul tout à fait à la langue de saint Hilaire, par exemple les mots majestas, venerari, répétés chacun deux fois, et le mot irroclamant K
De tout ce qui précède, le docte auteur de la dissertation conclut que c'en est assez, pour assurer à saint Hilaire la gloire d'avoir composé le Te Deum *. Quant à la circonstance dans laquelle ce cantique aurait été chanté la première fois, ou improvisé, Mgr. Cousseau, lout en avouant qu'il l'ignore absolument, fait une supposition bien faite pour flatter l'amour propre des habitants de Poitiers.
Quoi qu'il en soit, et quelques réserves que l'on puisse faire, il restera toujours de cette discussion, fort habilement soutenue d'ailleurs, qu'elle répand une nouvelle lumière sur un fait controversé jusqu'ici, et qu'elle prouve au moins que le Te Beum, ce qui nous suffit entièrement, est d'origine gauloise*. C'est là pour nous un assez beau titre, pour que nous prenions la peine de le revendiquer.
Mai 1836.
' Voir l'emploi et le sens de ce mol, liv. II de Trinit., n° 27, où il se trouve deux fois; liv. III, n°M i, 2:2; in Constant., n°' 7, 17; in Ps. iô, Q" 5, etc. — Quant à l'expression gloria munerari qui termine le verset .^tcrna /oc, l'auteur de la dissertation observe iiu'elle est particulière à l'église de Poitiers; effectivement toutes les autres versions que j'ai consultées, romaines et parisiennes, portent in gloria numerari. Cependant Meibomlus, qui, dans sa prcfacc des Anliquœ musicv auclores seplem, a noté le Te Deum suivant les notations grecque et latine, a écrit gloria munerari. .le désire que Mgr Cousseau trouve là une confirmation de son opinion, bien que Meibomlus appelle le Te DcianVœnyre de saint .\mbroise et de saint Augustin.
2 « Un savant ecclésiastique, qui est assis aujourd'hui sur l'un de nos sièges é|>iscopaux, a revendiqué pour saint Hilaire la propriété de ce morceau, et, si ses arijuments ne i;ont pas décisifs, ils sullisenl incontestablemenl pour donner au grand évêque de Poitiers un tilre au moins égal à ceux de ses nombreux concurrents [du Chant ambrosien, par M. Sté|)ben Morelot). »
* La dissertation montre en eûel qu'il paraît pour la première fois dans la Gaule.
APPENDlCr. 469
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