‹ La musique à Paris, 1894-1895 -[1898-1900] (volume 2)Chapitre 10 sur 19 · III. — Le Chatelet et le Nouveau-Théâtre · texte numérisé non relu

III. — Le Chatelet et le Nouveau-Théâtre

Les concerts du Nouveau-Théâtre. — Conime quoi ils ont été très adroitement organisés. — L'incroyable proportion des œuvres de virtuoses tant au Nouveau- Théâtre qu'au Chatelet. — Ce que nous pensons, en général, des mérites d'interprétation.

Au début de l'année M. Colonne faillit se trouver seul à diriger des séances d'orchestre. M. Lamoureux venait de se retirer et l'on ne savait encore ce qu'il adviendrait de la fondation. On ignorait également si M. Eugène d'Harcourt reprendrait sa série.

Continuer le Chatelet, cela allait de soi, mais la chose n'était pas suffisante. Il fallait trouver de quoi donner satisfaction à cette masse d'amateurs qui se trouvait jetée, d'un coup, sur le pavé. M. Colonne tenta donc la fondation de ses concerts du jeudi au Nouveau-Théâtre. On va voir qu'il sut le faire avec une rare sagacité.

Tout d'abord il comprit que ces concerts devaient être différents des concerts du dimanche. De l'insuccès de certains de ses prédécesseurs, il conclut à cette sage maxime de conduite.

Aux jeudis et aux samedis de l'Odéon les conférences étaient des plus goûtées. 11 chargea l'un de nos plus distingués confrères, M. Charles Malherbe, de rédiger sur chaque pièce une petite notice. Et j'avoue que, jusqu'au dernier jour, je n'ai cessé d'admirer avec quelle adresse il se sut acquitter de cette délicate besogne.

Dans la composition des programmes, jusqu'où fallait-il remonter chronologiquement? La fortune des chanteurs de Charles Bordes disait assez qu'il fallait exécuter quelques pièces a capella des vieux maîtres religieux. Mais Bach est fort à la mode ces temps- ci? Qu'à cela ne tienne! Bach viendra en bon rang avec une bonne douzaine d'œuvres.

Mais, se dit M. Colonne, voyez-vous quel succès remporte M. Diémer lorsqu'il joue des clavecinistes? Je le veux prier de venir m'en exécuter des œuvres à diverses reprises. Et comme je sais qu'à la Société des instruments anciens il y a toujours un public choisi, nous allons exhumer Lully, Rameau, Marcello, Per-

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golèse, Méhul, sans oublier les violonistes Tartini et Corelli.

Mais au milieu de tout cela que vont devenir nos pauvres modernes? — Oh! des modernes il en faut à tout prix. Quel moyen, je vous demande, de faire honnête figure sans paraître un peu innovateur? — Dans l'ensemble il y eut assurément bien des choses discutables. Mais Franck arrivait avec Rèbecca, Chabrier avec sa Suite pastorale ; et bien que joués à contre-cœur (comme nous l'avons noté dans notre étude du 15 avril) on vit apparaître avec plaisir les noms de quelques-uns de nos plus récents compositeurs.

Ah! mais voilà une grande difficulté. Une partie du public tient pour les anciens auteurs, une autre applaudit surtout les plus modernes : comment faire pour contenter tout le monde? M. Colonne ne s'embarrasse pas pour si peu : une moitié sera consacrée aux uns, et aux autres la seconde. Grâce à cette division chacun s'arrangera pour venir soit à la première, soit à la seconde heure. Il vous semble que c'est là une plaisanterie : n'en croyez rien. J'ai vu, tout cet hiver, un homme d'un certain âge s'en aller régulièrement après la partie ancienne. Ce brave homme ne croyait pas, avec La Fontaine, qu'il

ce nous faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde ». Il affectait un profond dédain pour tout ce qui est moderne. Le jour où l'on entendit le quatuor Wïhan, le conférencier déclara que je ne sais quel compositeur pouvait être appelé un « moderne Schubert )). J'aurais voulu que vous vissiez l'indignation de mon brave voisin ! Quelques jours plus tard j'appris (à mes dépens) jusqu'où pouvait aller son intransigeante conviction. L'éditeur Delagrave avait bien voulu faire encarter dans les programmes un prospectus sur mon recueil annuel. Les prospectus commerciaux, le bonhomme les laissa tout simplement tomber. Mais arrivé au uiien, il le froissa avec rage et le foula aux pieds. Le plus beau c'est qu'il se mit à me regarder d'un air impérieux en paraissant m'engager à suivre son exemple. J'avoue que je n'eus pas la courtoisie de lui donner cette petite satisfaction.

Nous voilà, jusqu'ici, fixé sur le choix des auteurs. Mais dans les œuvres de ces auteurs, lesquels choisir de préférence? Suivant une tactique qui lui avait déjà réussi l'an passé, M. Colonne porta toute son attention sur les œuvres qui nécessitaient la présence de solistes. On vit donc apparaître, en quantité, des solistes de chant, de piano, de violon. Il y eut même des

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séances, comme celles d'après Pâques où M. Colonne jouait simplement le rôle d'un imprésario assez adroit pour faire entendre à une même séance deux ou quatre de nos virtuoses les plus appréciés. En plus des solistes il appela des associations d'instrumentistes : c'est ainsi que le quatuor si apprécié Armand Parent, Lammers, Denayer et Baretti vint rehausser l'intérêt de plusieurs séances.

Parmi ces solistes il y en eut de très bons. Dans la partie vocale, cependant, il s'en trouva de déplorables. L'explication de cette apparente anomalie est trop connue pour que je sois tenu de ne la pas dire. Au Nouveau-Théâtre comme au Châtelet, à part certaines artistes appréciées du public (je cite au hasard Mlle Passama et Mme Héglon), l'on ne laisse paraître que des élèves de la maison. Par suite de ce parti pris, si à certains jours on entend de bonnes chanteuses comme Mlle Mareella Pregi, à d'autres, en revanche, on nous présente d'anciens coryphées des théâtres d'opérette... en province! Et pour qu'on ne soit pas tenté de croire que j'exagère, j'ajoute que je connais certaines artistes à qui l'on n'a fait entrevoir la possibilité de se produire qu'à la seule condition de se mettre a l'école de céans.

La proportion de ces œuvres pour solistes par rapport à l'ensemble est à coup sûr beaucoup plus forte qu'on ne se le représente tout d'abord. Le total des œuvres exécutées n'est pas tout à fait de deux cents. Sur ce nombre cent quinze environ sont des pièces de chant, des Concertos pour piano ou des œuvres pour violon. Si nous leur adjoignons quelques œuvres où la présence d'un virtuose est d'un attrait prépondérant pour le public {Chansons transcrites pour violoncelle, Menuet de Lully, Prélude du Déluge) nous arrivons presque au chiffre de 125, soit une proportion de 5 sur 8.

Cette proportion on la retrouve sensiblement la même dans les séances du Châtelet. Nous trouvons Bach représenté par son Concerto italien et une Fugue pour violon seul. Sur trois œuvres de Weber, l'une est son Concertstâck. Pour Gluck il va sans dire que ce sont des fragments chantés. Beethoven est mieux partagé, et il a cet avantage de commun avec Schumann et Wagner. Mais enfin si l'on a entendu ses neuf Symphonies, encore ont-elles été accompagnées de deux Concertos de piano. Schubert et Mendelssohn figurent chacun pour deux numéros de programme : de l'un nous trouvons une Fantaisie pour piano, de l'autre

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son Concerto de violon. A Schuman n nous n'avons à noter que les Variations sur le nom Abegg, et à Berlioz que deux airs sur cinq compositions parmi lesquelles se trouve, faut-il dire, la Damnation entière. Mais Saint-Saens! En dehors de l'Oratorio du Déluge, toutes les autres œuvres sont des œuvres pour solistes. Pour Franck se sont seulement ses Variations sympJwniques , pour Gounod les Stances de Sapho, pour Massenet les Emjnnies (avec le solo de violoncelle). Si le nom de Vincent d'Indy revint cinq fois au programme, ce fut une fois avec la mélodie de Clair de lune et une autre avec la Fantaisie pour hautbois. De même, Pierre sur six pièces a deux Mélodies et un Concerto. Grieg n'a que son Concerto en la, Théodore Dubois que son Concerto de violon, et Charles Lefebvre sa Messe du Fantôme chantée par M. Auguez. Certes nous n'avons aucunement la pensée de rabaisser les œuvres qui réclament la présence d'un virtuose, mais nous trouvons peu artistique ce parti pris de les choisir en plus grand nombre par cette seule raison qu'elles sont généralement plus goûtées du gros public. En résumé nous constatons ceci : au Chatelet un ensemble d'œuvres plutôt quelque peu maigre. Les modernes, en particulier, sont

beaucoup moins copieusement représentés qu'aux concerts (de nombre cependant plus restreint) du Cirque d'Eté. Au Nouveau-Théâtre, dans le nombre il se trouve pas mal de pièces intéressantes. Mais deux choses déparent considérablement ces deux séries d'auditions. L'une c'est cette recherche volontaire des œuvres de virtuoses; l'autre un genre d'interprétation trop souvent discutable en ce qu'il vise à l'effet. Pour mémoire je rappelle que nous l'avons constaté soit à l'occasion de certaines symphonies de Beethoven au Chàtelet, soit au sujet de X Ave verum de Mozart au Nouveau-Théâtre.

P. -S. Nous lisons dans le Figaro que Mme de Gorienko-Dolina vient d'être honorée par le Président de la République de la décoration d'officier d'académie. Cette distinction des plus légitimes sera vue avec la plus grande faveur par tous les Parisiens. — Profitons de cette occasion pour rappeler que n'ayant pas rendu compte des deux concerts populaires du jeudi au Cirque, nous n'avons pu mentionner l'énorme succès qu'y remporta la grande artiste.

15 juillet.

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