II. — Le Cirque d'Été
La continuation des Concerts Lamoureux. — Les qualités de M. Chevillard. — Les nouveautés qu'il apporta dans le répertoire. — La part importante qu'il a faite aux musiciens contemporaines. — Ses exécutions de musique russe. — En quoi il y fut secondé par Mme de Gorlenko-Dolina.
Il y eut, au début de la saison, un moment d'inquiétude, on craignait de voir disparaître les concerts du Cirque d'Eté. M. Lamoureux s'était ému de certaines critiques ; d'autre part, il avait à l'étranger de nombreuses demandes d'engagement. Il rendit donc ses comptes aux musiciens de son orchestre et se condamna à uue retraite précipitée.
Par bonheur, les musiciens eurent la généreuse idée de se constituer en association.
A leur début, ils ne possédaient presque au-
cune mise de fonds. C'est de la recette seule des premiers concerts qu'ils pouvaient retirer le prix de leur ce cachet ». J'aime à croire que la subvention officielle leur a été continuée. Mais de combien est cette subvention, qui, pour des raisons de prime abord inexplicables, est inférieure à celle du Châtelet? Et comme nous sommes loin des conditions faites en Allemagne, par exemple, aux musiciens exécutants! Voici l'orchestre de l'Opéra de Berlin qui est payé, au moins en grande partie, sur la cassette impériale, et la Société Philarmonique est si riche de par les cotisations de ses membres honoraires, qu'elle peut donner jusqu'à dix mille marcs de traitement à tels de ses premiers pupitres. Ce fut donc de la ^art des musiciens du Cirque une décision méritoire.
Pour chef, ils firent choix de M. Camille Chevillard. On connaissait M. Chevillard pour un solide musicien, mais on ignorait quelles pouvaient être ses capacités en tant que conducteur d'orchestre. Après quelques séances on fut vite rassuré. Sans doute, dans le physique on pourrait regretter l'absence d'une certaine stature ou prestance qui agit davantage sur une cohorte. Et encore le mouvement, dans son simple contour physique, n'est-il pas un facteur indispen-
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sable. Le regard et d'une manière générale l'assurance qui se dégage d'un homme profondément convaincu est d'une bien plus grande efficace. On sait, par exemple, quel admirable conducteur fut Berlioz. Je tiens d'un témoin, M. G. Fischbacher, que sa sobriété de mouvements était réduite dans la plus grande mesure. Mais par la seule puissance de son regard il s'attachait en quelque sorte ses musiciens jusqu'à les fondre comme en un tout vivant. Et, chez M. Chevillard, si le geste manque parfois d'élégance, la précision en est toujours assurée; et s'il ne possède pas le coup d'œil de Berlioz, il sait cependant suivre dans leurs moindres détails d'exécution tous les groupes d'instruments. Son art de tenir en main son orchestre, c'est dans l'accompagnement du Concerto de Beethoven qu'on l'a pu bien constater. M. Thomson se permettait à chaque instant d'inexplicables détraquements de la mesure; d'un seul regard, M. Chevillard indiquait et faisait exécuter la modification nécessaire pour suivre le soliste. Et surtout la qualité qui le rehausse aux yeux des véritables amateurs c'est l'absolue pureté de son style. Peu de chefs d'orchestre respectent aussi, bien les intentions de Beethoven ; et je n'en connais guère, non plus, qui sachent rendre d'une
manière si vivante les œuvres de Schumann. On avait reproché à M. Lamoureux le peu de variété de ses programmes. De fait, en ce sens, il y avait un petit progrès à réaliser. M. Chevillard l'a essayé. On peut discuter la manière dont il a procédé : on ne peut contester sa tentative. L'innovation, on la trouve d'abord dans une plus grande part faite aux œuvres de virtuoses, et particulièrement aux œuvres de violon. Sans parler de M. Albert Geloso, que, par un juste sentiment de camaraderie, il a voulu mettre en vedette, M. Chevillard nous a fait entendre M. Hugo Heermann de Francfort et M. César Thomson de Liège. Par l'un ou l'autre de ces trois artistes furent exécutés quatre Concertos, dont deux, le Concerto h deux violons de Bach et celui de Beethoven, comptent parmi les tout premiers du genre. Parmi les autres pièces, trois d'entre elles peuvent être rangées parmi les classiques de l'instrument. Ce sont la fameuse Cliaconne de Bach, une Passacaille d'Hœndel et le Trille du Diable. Le Feuillet d'Album de Wagner n'atteint pas à la hauteur de style habituelle du maître; et je ne cite que pour mémoire un Adagio de MaxBruck etle Moto perpetuo de Raff. Des cinq pianistes qui jouèrent aux concerts du Cirque, deux seulement étaient étrangers.
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M. Lhévinne, qui se présenta clans le Concerto en mi bémol de Saint-Saëns, est déjà connu des habitués de nos séances parisiennes. Le pianiste anglais M. Borwick eut le grand défaut de jouer avec un manque absolu d'énergie le Concerto de Schumann. Un même caractère un peu féminin dépara l'exécution du Concerto en sol mineur de Saint-Saëns par M. César Geloso. Quant à M. Diémer et à Mme Henry Jossic, leur talent, bien qu'un peu différent, est au dessus de toute conteste.
Un autre point dans lequel M. Chevillard essaya d'innover, c'est dans les exécutions d'auteurs contemporains. Les classiques ne furent pas négligés, puisqu'on voit apparaître à diverses reprises le noms de Mozart, Beethoven, Méhul, Mendelssohn, Weber, Schumann, Paesiello. Berlioz fut peut-être un tant soit peu laissé de côté ; mais Wagner arrive en bonne place avec une vingtaine de pièces. Avec raison, à notre avis, M. Chevillard porta tous ses efforts sur les pièces symphoniques . Comme musique de chant il donna seulement les Chants de la forge, le Chant d'amour de Siegmund et le Finale du Crépuscule, dont l'interprétation orchestrale fut magnifique, tandis que le rôle de Brunnhilde était vaillamment rendu par Mlle Lina Pacary.
Quand nous arrivons au tout modernes, nous constatons avec plaisir que l'ensemble des noms est bien plus considérable qu'il ne le fut jamais. Quinze compositeurs ont figuré sur les programmes et dix d'entre eux sont nos contemporains. Que toutes les œuvres aient été les plus dignes d'être choisies parmi les compositions des musiciens vivants, je n'oserais l'affirmer. Il n'en reste pas moins que voilà un grand pas de fait dans une heureuse idée.
Félicitons tout d'abord M. Chevillard d'avoir continué l'œuvre de M. Lamoureux en faisant entendre au public des fragments de César Franck et YEspaha, ainsi que la Bourrée fantasque de Chabrier orchestrée par M. Félix Mottl. Bizet et Delibes avaient bien droit aussi à la petite place qu'il a jugé bon de leur faire. Comme compositeurs vivants, voici Saint-Saëns, qui arrive premier avec une large moisson d'œuvres. Après vient Vincent d'Indy avec sa belle Symphonie et son prélude de Fervaal en fa dièze . Puis nous trouvons les noms de MM. Bourgault-Ducoudray, Julien Tiersot, Bachelet (avec son réussi prélude de Fiona) Georges Hue, Lazzari , Marty, Le Borne et Crocé-Spinelli.
Enfin M. Chevillard s'est donné la tâche de
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nous familiariser avec l'école russe contemporaine. Cette tâche lui fut particulièrement facile cette année, grâce à la présence de Mme de Gorlenko-Dolina. Nous ne parlons pas ici des concerts donnés par la grande artiste russe : nous en avons parlé à leur date, mais à deux reprises elle prit part aux séances régulières du Cirque, et c'est elle qui fit entendre des pièces de chant de Glinka, de Borodine et de Solowieff. De son initiative, M. Chevillard s'évertua surtout à nous révéler les œuvres de Rimsky-Korsakow. Cet auteur passe chez nous pour l'un des premiers, sinon pour le premier des compositeurs russes de notre époque. De fait, en dépit de quelques petites réserves sur la conception esthétique de certains de ses poèmes, nous devons reconnaître tout le pittoresque de Sadko, à'Antar ou du Caprice espagnol. La Chanson du berger Lell est toute pleine également d'une spéciale saveur. Parmi les œuvres symphoniques que nous avons entendues au Cirque, il en est une seule sur laquelle je me permets de faire des réserves. Encore n'ai-je aucunement la prétention de donner mon avis comme une appréciation définitive. Je note seulement une impression qui ne s'est pas encore modifiée après plusieurs auditions. Je veux parler de Symphonie pathétique
de Tschaïkowsky. Et cependant cette œuvre a d'ores et déjà une réputation universelle. M. Winodgradsky nous la fit entendre, il y a deux ans, au Châtelet. Après l'avoir dirigée à Paris, M. Lamoureux l'a fait exécuter cet hiver à Londres. Elle figurait au programme de l'une des deux séances données, au printemps, par Hans Richter. Enfin, en Amérique, son succès paraît être général. Dans notre étude du 1er février nous avons cité ce qu'en dit M. H. T. Finck , le critique de XEvening Post de New- York, et nous savons que M. Théodore Thomas l'a donnée à plusieurs reprises à ses concerts de Chicago. Peut-être un peu plus tard reviendrons-nous sur notre impression des premières heures.
En résumé, M. Chevillard a su, d'une part, conserver les excellents principes d'exécution de l'orchestre Lamoureux, de l'autre il a enrichi le répertoire d'une manière assez notable, et de plus a présenté, dans une juste mesure, quelques nouveaux virtuoses. C'est là de quoi continuer le succès des concerts si parisiens du Cirque.
1er juillet.