AVERTISSEMENT
Aux deux années contenues dans ce volume nous projetions de réunir le compte rendu de la saison 1900-1901. Cette dernière année n'ayant pu être définitivement complétée assez tôt (pour éviter aussi de grossir démesurémentle volume), nous commençons par donner les deux premiers tomes (V® et VP de la série) qui seront suivis de près par le troisième.
La plupart de ces études ont été assez considérablement modifiées pour qu'on puisse les présenter comme des études nouvelles et par conséquent inédites. Nous continuons, cependant, à les diviser par quinzaines et à les porter aux dates où elles ont été partiellement publiées dans la Reçue Illustrée.
La
Musique à Paris
Un fait invraisemblable : Wagner sifflé au Cirque d'Été. — Les œuvres d'intérêt historique et les œuvres d'intérêt artistique. — - Remarquable interprétation de la Symphonie en ut mineur par M. Chevillard. — La question des mouvements. — Un « jubilé » mouvementé au Châtelet.
Vous me croirez ou vous ne me croirez pas : on a sifflé Wagner, en plein Cirque d'Été, au concert d'ouverture !
Pour surprenante que soit la chose, elle n'en est pas moins vraie. Mais il convient d'ajouter que c'est l'ouverture des Fées qui a provoqué cette manifestation extra-coutumière. Nous sommes encore loin (de combien d'années? je n'oserais prédire) du jour où l'on chutera la Gœtterdœ miner ung
Cet incident montre bien, du moins je m'ima-
■S La Musique à Paris.
gine, la forte dose de « panurgisme » rpii se mêle aux appréciations du public. On venait de chanter (médiocrement du reste) la Procession de Franck. L'enthousiasme avait été très grand. Seule, la volonté de M. Chevillard avait empêché que l'on ne se rendît aux bis de l'auditoire. Puis voilà qu'on joue les Fées. A peine le dernier accord fini, des cliut se font entendre de presque tous les points de l'auditoire. Les sifflets furent, en partie, couverts par les applaudissements. Ils avaient suffi, cependant, à témoigner de l'état d'esprit de nombre d'habitués.
Or, cet état d'esprit, quel était-il? Faut-il prétendre que ces admirateurs décidés de Wagner en voulurent à M. Chevillard d'avoir fait Adolence à leur pudeur de délicats en présentant une œuvre où des faiblesses se laissent voir? Je ne crois pas. Les véritables admirateurs, les admirateurs éclairés ne se fâchent point lorsqu'on les renseigne sur les divers stades que put parcourir leur héros. Les fervents de Beethoven ne se rebutent pas pour savoir que cinq ou six ébauches d'un thème furent nécessaires pour arriver à la pureté linéaire de la forme définitive. Non! les chuteurs voulurent simplement faire preuve d'expérience musicale. Ils
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savent que la valeur de Franck est universellement reconnue. Ils applaudirent donc la Procession comme ils l'auraient applaudie même fort mal exécutée, ou comme ils auraient applaudi une autre pièce du maître. Habitués aux dernières œuvres de Richard Wagner, ils reconnurent (la chose n'était pas difficile) que l'ouverture des Fées en différait fort grandement. Ce fut simplement pour affirmer extérieurement leur impression qu'ils se permirent cette petite initiative. Mais aucunement songèrent-ils à remarquer le passage du programme où l'on rappelle que cette pièce d'orchestre fut écrite par Wagner à l'âge de vingt ans. Aucunement pensèrent-ils que, de temps à autre, les chefs d'orchestre ont raison de révéler des œuvres dont l'intérêt est historique encore plus qu'artistique.
' Sans doute il faut, h chaque programme, un fond de belles et solides œuvres. Ce fond était fort bien constitué dans ce programme d'ouverture par la Symphonie en ut mineur, le duo du premier acte du Crépuscule des Dieux et par l'ouverture du Freiscliiïtz^ sans parler de la pièce de Franck déjà citée. Si nous ajoutons que l'ouverture des Fées et la Penthésilée de M. Bruneau étaient là pour représenter les excursions
dans le nouveau que doit entreprendi'e le chef •d'orchestre afin de nous « renseigner », soit sur certaines œuvres qui ont eu leur importance dans l'histoire, soit sur les œuvres récentes, soit encore sur celles créées à l'étranger et que nous ne connaissons pas encore, nous devrons reconnaître que cette séance répondait bien à ce qu'elle devait être.
C'est M. Charles Lamoureux qui reprend cette année la direction des concerts du Cirque. Victime d'un petit accident de voiture ces jours derniers, il a dû céder le bâton, pour ce premier concert, à M. Camille Chevillard. Le jeune chef d'orchestre a été chaudement acclamé. On a, sans doute, voulu lui montrer, par là même, l'estime que lui a conquis sa saison de l'an passé. A plusieurs reprises, nous avons parlé ici même de sa probité artistique, comme aussi des excellents résultats auxquels il était arrivé. Nous sommes heureux de voir que notre opinion se trouve confirmée aujourd'hui de toute l'autorité de M. Louis de Fourcaud qui reconnaît au jeune chef de « sérieuses qualités, un grand zèle de précision, beaucoup de droiture musicale ». De fait, c'est avec une réelle maîtrise qu'il a dirigé ce concert du 23 octobre.
On a beaucoup goûté son interprétation de
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la Symphonie en ut mineur. C'était justice. Il n'a pas craint de mouvementer - l'allégro du début tout en conservant, avec beaucoup de tact, le sentiment général du tempo. Dans VAndante, le phrasé des cordes a été merveilleusement soigné , et surtout l'orchestre a su atteindre très heureusement à cette noble simplicité qui convient à la mélodie dans ses diverses formes. L'allure variée du troisième morceau a été assouplie dans l'exacte mesure. En résumé, c'était là une de ces exécutions qui font honneur à l'orchestre du Cirque. Et, si je ne me trompe, l'ovation qui fut faite au capellmeister était surtout causée par ce fait qu'on trouvait son interprétation réellement personnelle et viv^ante, et non point « figée dans la tradition d'Habeneck », ainsi que l'a fait remarquer l'Ouvreuse. Il y a cependant un point curieux à constater. Ses allures, fort bien proportionnées dans leur ensemble respectif, étaient presque toutes plus lentes que ne le portent les indications métronomiques consacrées par la tradition. Il est donc difficile d'accuser (ainsi qu'on l'a fait) lés modernes de trop presser les mouvements; puisque nous n'arrivons même pas aux allures demandées par les. Moschelès et autres musiciens de ce début du siècle. Au reste, il faut
avouer qu'on peut très bien s'accommoder des mouvements pris par M. Chevillard. Pour VAndaiite con moto (et non l'Adagio, comme dit Berlioz) je crois toutefois qu'on aurait avantage h adopter le chiffre de 92 à la croche. Joué lentement, ce temps prend facilement une apparence d'impassibilité par trop « classique ». Nous nous représentons, disait Pascal, Aristote et tous les philosophes vêtus de grandes robes..., en réalité, ils étaient des hommes comme nous... Non seulement comme nous, mais plus que nous, Beethoven fut un homme de sentiment et de passion. Gardons-nous donc de toute tendance qui, en vertu de son auréole de maître classique, nous mènerait à solenniser par trop ou à « figer » ses œuvres. En particulier, au sujet de cet Andante, remarquons ce qu'il résulte de l'adoption d'un mouvement franchement « modéré ». D'une fraîcheur pleine de souplesse et d'enjouement, il fait une diversion opportune aux luttes orageuses du précédent allegro. De plus, la mélodie prise dans son juste tempo se suffit à elle-même et les chefs d'orchestre ne sont plus tentés de l'enjoliver de préciosités que, seuls, les capellmeister de haute envergure ont le courage de repousser. (Voir M. Kufferath, VArt de dii^igei'
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VOrchestrey p. 50.) L'exécution de M. Chevillard se rapprochait extrêmement de ce que nous croyons être la vérité; nous avons tenu, seulement, à faire ces remarques pour dire qu'il ne faut pas craindre de prendre un mouvement « allant » dans certains andantes de Beethoven, et même de le prendre un peu plus allant que ne l'a fait le jeune chef d'orchestre.
Dans l'exécution de l'Ouverture du FretschiUz, on aurait pu trouver aussi des signes de la droiture artistique de M. Chevillard. Elle ne visait pas à l'effet et y arrivait cependant grâce à l'observance de nuances appropriées, celles précisément que demande Wagner dans son opuscule sur VAj^t de diriger. Nous noterons particulièrement la juste expression donnée au thème 2/4 en mi bémol et aussi la manière ample — et pas du tout équestre — dont a été rendu tout le fortissimo final en ul. Il n'est que juste de signaler combien le chef d'orchestre a été secondé par ses musiciens dans cette exécution.
Nous adressons à M. Chevillard de non moins sincères éloges pour sa chaleureuse direction du duo entre Siegfried et Brunehilde au 1" acte de la Gœïterdœmmernng. Mlle Lina Pacary se tira avec honneur de sa partie. Elle
ne porta pas moins de mérite clans son exécution de la Penthésilée de M. Alfred Bruneau. Mais de cette pièce nous ne voulons rien dire. Les impressions qui nous avaient été suggérées par l'audition, nous n'avons pu, en effet, les vérifier par la lecture : cette partition nous étant demeurée introuvable.
Au Chatelet, a signaler seulement une chose invraisemblable. M. Colonne a échoué dans ses préparatifs de mise en scène pour son premier concert! Il avait fait de grandes affiches parlant de (( Jubilé )). Il s'était assuré le concours de quatre solistes et, malgré cela, accueil frigide. On le siffle par deux fois dans la Symphonie fantastique, et quand il se fait porter sur la scène une immense lyre dorée, la manifestation espérée échoue presque complètement.
Serait-ce donc, disait un auditeur humoriste, qu'en matière d'art : « Bonne renommée vaut mieux que lyre dorée »? Je l'ignore, n'étant pas très bon juge en la question de mots d'esprit.
1*'' novembre.
La faveur mondaine de M, Massenet. — Ses causes. — Comparaison avec un romancier mondain : Paul Bourget. — La « facile » émotion. — Opinions de quelques critiques. — Le talent de M. Massenet et les pièces exécutées à ce concert. — Sur la composition du programme.
M. Colonne ayant décidé que cette vingt-cinquième année de sa direction des concerts serait célébrée à la manière d'un jubilé, a décrété les règles de cette célébration.
Les musiciens qui, durant ces vingt-cinq ans, auront été joués plus de cent fois auront les honneurs d'une séance à eux spécialement consacrée. Pour la France, les trois heureux mortels désignés sont Berlioz, Saint-Saëns et Massenet. C'est le festival de ce dernier qui a eu lieu à la séance du 6 novembre dernier.
Une fois de plus, cette séance m'a remis à l'esprit la question des motifs du succès de M. Massenet. Il serait peut-être intéressant d'en rechercher l'explication.
Il semblerait qu'il y ait analogie entre la des^ tinée de M. Jules Massenet et celle de -certains des plus goûtés de nos romanciers. Comme M. Massenet, Paul Bourget a connu de bonne heure les jouissances du succès. Comme lui, il est goûté dans les milieux mondains. Enfin, il ne manque pas plus à l'un qu'à l'autre les attaques de ceux qui se présentent comme les représentants des nouvelles idées. Faut-il conclure de la que les mêmes causes les ont conduits h la popularité?
Les mêmes causes, c'est possible; mais, à un examen un peu sérieux, on remarque entre eux deux de très profondes différences.
Les gens du monde sont venus à Bourget pour difFérents motifs. L'action de ses romans se passe dans leur milieu. Certaines de ses appréciations (en particulier dans Le Disciple) sur des idées du jour l'ont fait prendre pour ce qu'on est convenu d'appeler un homme bien pensant. Enfin le caractère exempt de brutalité des passions qu'il exprime, comme aussi les peintures, il faut le dire, parfois sensuelles de bien des passages de son œuvre, étaient faites pour plaire à des gens d'une certaine éducation. — Qu'il soit vilipendé par ceux qui se prétendent les nouveaux : y a-t-il rien d'étonnant à
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cela? De tout temps une fortune rapide a soulevé les holà! des écrivains contemporains. Aujourd'hui, il est cependant un motif de plus. Avant tout on veut être original; j'ajoute qu'on sait l'être à bon marché. Comme on le remarquait finement, il suffit pour cela de prendre le contre-pied de l'opinion commune. Assurément si Villiers ou Hello eussent eu de leur vivant la notoriété de Paul Bourget, leurs fervents seraient moins nombreux qu'ils ne le sont (disent-ils) aujourd'hui.
Si ce sont là les causes de la fortune de Paul Bourget dans le milieu mondain, est-ce à dire qu'elles constituent la valeur de son talent? Laissons de côté l'interprétation qu'on s'est cru autorisé à faire de certaines de ses idées. Il a voulu faire du roman d'analyse, du roman psychologique. Le milieu mondain (je ne dis pas tel milieu mondain) y convenait plus spécialement en ce que les questions de besoins matériels peuvent y être entièrement omises. Que les passions de ses personnages ne soient pas d'ordre strictement brutal cela n'a rien que de naturel, puisqu'il veut peindre des « passions )> et non des appétits. Mais ce qu'il y a chez lui, ce que certains ne savent et d'autres ne veulent voir, c'est l'idée morale qui persiste toujours
d'un bout à l'autre cle chaque ouvrage. On peut critiquer certaines afféteries, certaines- complaisances à décrire les troubles les moins purs de la passion, mais on sent toujours, dans ses ouvrages, la présence constante de l'homme qui pense et pense avec sérieux. Ses ouvrages ont un fond.
En un mot la popularité mondaine de M. Paul Bourget repose moins sur ses véritables mérites que sur des mérites apparents. Le cas est-il le même pour M, Massenet? En ne considérant que quelques passages isolés de Bourget, les purs mondains (ceux qui ne sont que mondains) se donnaient l'illusion de se trouver en présence de l'un de ces auteurs qui nous font éprouver la « facile émotion ». Cette émotion facile forme la base des œuvres de M. Massenet. Ce n'est pas par un simple hasard qu'on la trouve chez lui. Lorsque le sujet ne donnait pas cours à son genre d'inspiration, il insistait auprès des libnettistes pour que champ libre fut donné. Rien n'est plus instructif, sur ce sujet, que de lire l'étude cependant impartiale que lui a consacrée M. Georges Servières i. Lorsqu'il étudie E<^e : « M. Gallet avait tout fait pour rendre la première femme aussi séduisante,