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III. — Les Concerts de l’Opéra

Il est ennuyeux d’être directeurs d’une administration qui s’intitule pompeusement « Académie nationale de musique », et de s’entendre constamment reprocher de ne pas faire la part belle aux musiciens nationaux.

Fondé ou non, le reproche sonnait mal aux oreilles de MM. Gailhard et Bertrand.

Ils convinrent de tenter quelque grande entreprise, dont leur réputation sortirait ornée d’un nouveau lustre. Donner durant l’hiver des concerts dominicaux, c’était déjà s’attirer à part soi un peu de cette popularité musicale qui tournait au profit de tel ou tel chef d orchestre. Exécuter dans ces séances

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beaucoup d’œuvres de musiciens français, c’était s’assurer les suffrages d’une immense majorité.

Le projet fut adopté. Restait une seule chose : c’était d’assurer le succès de ces séances. Et, vous pouvez le croire, la tâche n’était pas mince.

La salle de l’Opéra n’est pas une bonbonnière. Ori pouvait prévoir, à chaque fois, la présence d’un certain nombre d’amateurs éclairés. Mais enfin, la majorité des assistants viendrait là par simple curiosité. Il est encore dans Paris certains milieux, où le mot seul de Grand-Opéra exerce un magique mirage.

Pour ces auditeurs, on inventa les restitutions des jolies danses de nos pères; et on décida de bien varier les programmes en y introduisant nombre de morceaux chantés.

Dans cette catégorie d’auditeurs, l’ancien répertoire a conservé une bonne part de sa vogue. Pour peu que quelques éditeurs inté-

ressés en vinssent réclamer des reprises au nom de « l’esprit français », force était bien de donner aux uns et aux autres une juste satisfaction. C’est ainsi que l’en décida d’exhumer la Muette de Portici et Vtfercu- Icinum de Félicien David.

Encore ces derniers étaient défunts depuis beau temps. Mais les auteurs, dont les noms figurent à chaque instant sur les affiches, pouvait-on les passer sous silence sous prétexte de leurs succès de rampe? Evidemment non. La question n’était pas des plus simples. On dut chercher longtemps le moyen de leur donner satisfaction et, il faut bien le reconnaître, on s’en tira non sans adresse. Il n’était que juste de rendre hommage à la mémoire de Gounod : on exécuta Mors et Vita. Laisser de côté M. Camille Saint- Saéns eût été inconvenant. On choisit une de ses œuvres non faites pour la scène et c’est ainsi que nous entendîmes sa première Sym-

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phonie. L’œuvre est loin, assurément, d’être parmi, les meilleures du maître, mais elle était, pour beaucoup, inconnue et elle ne laisse pas de faire grand honneur à un musicien de dix-sept ans. M. Ambroise Thomas était directeur du Conservatoire : on lui ménagea une petite ovation avec le Prélude de Françoise de Rimini. Par esprit de justice, on fît même une petite place au père Franck avec le Prélude de Rédemption.

Voilà, direz-vous, bien des gens de satisfaits. Sans doute, mais ce n’était pas tout. La critique réclamait des tragédies de Glück, on ne pouvait mieux faire que de céder à ses objurgations. A plusieurs reprises, on donna le beau final du premier acte d'Alceste. On entra résolument dans la voie des exécutions historiques en faisant entendre des pièces de Lulli et de Spontini. Et pour ne fâcher personne, même parmi les mânes de nos aïeux,

on mit en regard de Glück, Sacchini et Piccini.

Tout était donc réglé, hormis la principale question : celle de faire un choix parmi les musiciens vivants. J’imagine que ce dernier point ne fut pas le moins ardu de tous. Que d'éléments à considérer avant de prendre une détermination ! L’estime artistique dont jouissaient les uns ; les titres de certains autres et l’appui de leurs maîtres... Enfin, plus ou moins librement, plus ou moins judicieusement, les choix furent arrêtés et les séances commencèrent.

Mais là surgirent encore de nouvelles difficultés. Les instrumentistes de la maison étaient en grande partie engagés dans d’autres orchestres. Il fallut enrôler un personnel tout nouveau et donner de l'homogénéité à cet ensemble improvisé. C’était déjà un travail pour un homme du métier. On compliqua encore la chose par l’idée de faire diriger

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les œuvres par les auteurs eux-mêmes. Au fond l’intention était bonne, on voulait mettre davantage en évidence nos jeunes compositeurs en les faisant paraître sur la scène.

Dans l’application c’est autre chose. Bien des musiciens peuvent manquer et de l’habitude et du physique nécessaires pour bien remplir ce rôle. On sait que les plus grands d’entre les maîtres furent de médiocres chefs d’orchestre. Et de plus, à quelles appréhensions ne devaient pas être en proie des jeunes gens qui — quelques-uns, du moins — affrontaient le public pour la première fois ?

Ce petit historique des mille et une circonstances qui vinrent compliquer l’organisation de ces concerts, doit nous rendre indulgents. Nous comprenons maintenant pourquoi certains programmes n’étaient pas exempts de quelque bariolage. Nous serons moins disposés à critiquer certains détails d’exécution. Et nous accorderons qu’il peut

être plus difficile qu’il ne paraît à un directeur d’Opéra de faire acte de préférence pour tel ou tel musicien.

Naturellement, par préférence, nous n’entendons pas parler des préférences purement personnelles de M. Gailhard. Je n’ai pas l’honneur de connaître ses goûts. Une seule fois j’ai surpris, involontairement, un de ses propos lors d’une répétition. Son interlocuteur vantait l’œuvre d’un jeune auteur que l’on jouait à ce moment, mais avouait la trouver un peu longue. « Que voulez-vous, s’écria M. Gailhard, j’ai beau dire à tous ces jeunes gens : coupez! coupez ! ils ne veulent pas entendre raison ! » Faut-il conclure de ces quelques paroles que c’est un peu à contrecœur que M. Gailhard a inséré sur ses affiches tant de noms nouveaux ? il serait téméraire de l’affirmer. Au reste, dans l’espèce, M.

Gailhard n’avait peut-être pas tort. Même, à mon avis, il eût encore mieux fait en conseil-

lant une amputation plus radicale : je veux dire en supprimant la pièce du programme.

Quoi qu’il en soit, certains choix ont été fort heureux et beaucoup d’autres peu louables. On ne saurait trop féliciter la direction d’avoir fait entendre la fin du deuxième acte du Fermai de d’Indy. L’ampleur du salut à Fervaal, le style vraiment religieux de la scène du sacrifice, le caractère sauvage du choeur des guerriers, tout, en un mot, jusqu’à la conclusion inattendue de l’acte sur les mesures mélancoliques du chant d’Arfagardi donne à ces pages un puissant caractère d’originalité. J’ignorequel accueil les Bruxellois (à défaut des Parisiens) feront à la partition. Mais qu’il soit enthousiaste ou peu favorable, les connaisseurs ne cesseront pas pour cela de tenir en haute estime cette œuvre qui paraît avoir été composée avec les plus nobles préoccupations artistiques.

Une autre exécution importante a été celle

du Requiem d’Alfred Bruneau. Je ne voudrais guère me prononcer sur cette œuvre. Il s’y rencontre de fort belles pages, en particulier celles du début, mais je trouve dans l’ensemble une certaine diversité de style qui ne laisse pas de me troubler. Cependant, elle s’est fait entendre avec un réel intérêt.

Parmi les noms des autres auteurs joués, nous relèverons tout spécialement ceux de Widor, Bourgault-Ducoudray, Camille Erlanger, Bachelet,Georges Hüe,Pierné, Paul Vidal, etc., ce qui, assurément, constitue une liste fort peu banale. Mais parmi les autres, que d’œuvres d’un petit intérêt ont eu les honneurs de l’orchestre! Et surtout ce qui nous a frappé dans ces œuvres de contemporains, c’est l’absence (sauf la pièce de Widor) de compositions purement symphonirues. A quelle cause attribuer cet abandon du genre le plus vraiment musical?...

En résumé, cette première saison d’Opéra

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n’a pas etc dans l’ensemble aussi remarquable qu’on aurait pu l’espérer. Mais, en dépit de bien des difficultés, un grand point a été réalisé : celui de réagir contre l’esprit de routine. Et le contre-coup de cette innovation n’aura pas été le résultat le moindre de cette saison en poussant les autres chefs d’orchestre à renouveler leur ordinaire répertoire.

P. S. — Nous ne mentionnons que pour mémoire les Concerts de M. Eugène d’Harcourt, les séances s’étant trouvées interrompues de très bonne heure par la grève des musiciens de l’orchestre.

i5 juin.

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