‹ La musique à ParisChapitre 9 sur 13 · II. — Lu Cirque d’Eté · texte numérisé non relu

II. — Lu Cirque d’Eté

M . Lamoureux a commencé par faire les plus belles promesses. Il est regrettable qu'il n’ait pu être fidèle à toutes.Z ,æ Passion selon Saint-Mathieu , de Bach, et les Scènes de Faust , de Schumann, eussent certainement été, sous sa direction, de grandioses solennités. Il n’est pas cependant sans avoir innové. Et son cycle de cette année avec le I)éji de Phœbus et le Messie pour les anciens, avec la Symphonie de Saint-Saëns et quelques oeuvres de jeunes pour les modernes, ne peut aucunement être taxé de pauvreté.

Ce n’était pas la première fois qu’il faisait entendre à Paris le Défi de Phœbus et de Pan du vieux Bach. Cette œuvre avait figuré à ses concerts de l’Eden-Théâtre. On m’a dit qu’à cette époque, lui-même et ses interprètes

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(dont était M. Van Dyck, si je fus bien informé) s’étaient quelque peu mépris sur le style de ces « chansonnettes », pour employer l’expression que Bach appliquait parfois à la musique de cour. On m’a dit que, trompé, sans doute, par sa vénération pour le grand maître religieux, il avait joué ces pages alertes un peu à la manière de quelque oratorio.

J’ignore si la critique était fondée. En tout cas, elle ne serait plus de mise pour les. exécutionsdecette année. Quelques mouvements auraient pu être légèrement accélérés; mais l’orchestre a su faire preuve de toute la spirituelle légèreté qu’on pouvait demander.

Et si ce n’était des chanteurs qui étaient tout à fait dépaysés dans cette musique d’un autre temps, les exécutions auraient été vraiment satisfaisantes. Ce n’est pas sans humeur, toutefois, que nous avons vu dans une oeuvre assez brève couper une magnifique page comme celle de l’air de Momus. La raison

de cette coupure? Je ne saurais la deviner.

Mais étant données l’originalité de cette œuvre, et les difficultés qu’il y a à l’entendre et même à la lire (elle n’existe, si je ne me trompe, que dans la grande collection Breitkopf, en allemand et non réduite), on peut bien donner excuse à M. Lamoureux de cette licence après tout vénielle.

A mon avis, l’ensemble a été meilleur dans les reprises du Messie d'Hamdel. Je dis : à mon avis, car les opinions furent partagées sur la question. Il me souvient d’avoir lu, dans le Gil Blas , une série de critiques adressées aux solistes. Je n’aurai garde de mettre en doute la clairvoyance artistique de M. Gaston Salvayre ; il me semble toutefois que le critique du Gil Blas fit preuve, dans ce cas, d’une bien grande sévérité. Il tançait vertement Mlle Passama. Sans doute elle chanta la Pastorale non sans quelque mièvrerie (mièvrerie simple, du reste), mais une

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Pastorale demande-t-elle à être rendue comme une pièce du Psautier huguenot? Enfin, M. Lafarge seul trouvait grâce devant lui.

Quelques exécutions passagères sont choses bien fugitives pour servir de thème à une discussion. Je me contente donc de mentionner cette appréciation. Et, à défaut de vérification possible, je persiste à la regarder comme quelque peu exagérée.

Mais si l’exécution nous a parue bonne, une chose du moins nous a contrarié. Nous avons écouté en toute liberté d’esprit cette partition qu’on dit être le chef-d’œuvre d’Hændel. Et, malgré toute notre bonne volonté, nous avons eu le regret de ne pas être enthousiasmé comme le disent être certains admirateurs du maître. C’est pour cela que, dans notre étude du i er avril, nous avons essayé de raisonner cette sincère impression. On assure qu’il se forme en certains endroits un courant en faveur

d’Hændel. On l’oppose et même on le met au-dessus de Sébastien Bach. C’est ce nouveau courant que je ne parviens à m’expliquer. Je ne nie pas les mérites d’Hamdel. Je reconnais toute sa fermeté d’écriture, toute la sobriété de son style, son habileté surprenante à se servir des instruments d’orchestre. Mais ce que je ne sens pas derrière ses œuvres, c’est cette saveur d’inspiration personnelle qui donne à tant d’œuvres de Bach un admirable charme de poésie. C’est sur ce point seulement — sur ce grand point — que je m’appuie pour trouver entre eux d’immenses différences. L’un et l’autre ont créé en se servant des cadres qui existaient à leur époque. Ils ont respecté la coupe de la Cantate et du Concerto ; ils ont écrit des Fugues avec Préludes. Mais si Bach n’a pas tenté de dépasser les limites des genres, comme Beethoven dans sa dernière manière, du moins chez lui l’inspiration est si puissante

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qu’elle va jusqu’à poétiser le genre le plus aride de la musique : le Prélude et la Fugue. Sans parler de ses admirables recueils pour orgue, feuilletons au hasard le Clavecin bien tempéré. Ne parlons pas du premier Prélude, dont la sérénité toute religieuse a été rendue populaire par Gounod. A côté de cela, voyez quel chef-d’œuvre de grâce et de fraîcheur que ce n° 5 en ré majeur, que la Patti, dit-on, vocalise chaque jour. Le n° 8, en mi bémol mineur, est d’une majesté telle que je ne crains pas de l’égaler aux plus beaux récitatifs de Glück. Enfin, est-il dans la musique d’aucune époque une page aussi déchirante de mélancolie que ce beau Prélude 22 , en si bémol mineur? Eh bien, en toute franchise, je ne crois pas que, dans les œuvres d’Hændel, on trouve cette variété d’expression qui fait du Clavecin et de tant d’autres œuvres de Bach des recueils presque égaux, en poésie, à tel volume de Schumann. Je ne

veux aucunement élever un de ces vieux maîtres au-dessus de son contemporain. Mais en ce moment, où on les oppose, j’ai jugé bon de dire en quoi l’un me semble se distinguer de l’autre.

Sans parler du Messie , M. Lamoureux a fait la part assez large à Hændel en faisant exécuter, par M. Guilmant, son Concerto pour orgue en sol mineur. Et où il a été encore mieux inspiré, c’est en donnant à Mademoiselle Passama l’occasion de déployer son rare talent dans l’air de Rinaldo. C’est certainement dans ce fragment qu’elle a donné la plus juste mesure de tout ce dont elle est capable. Cet air et celui d ’Obéron, dit par Madame Marcy, représentent dans cette saison la part faite aux vrais classiques du chant.

Au premier abord, il semblerait que la musique symphonique a été un peu sacrifiée dans les programmes de cet hiver. Il serait

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cependant exagéré de le croire. Et fût-il le seul, cet avantage de mettre les choses à leur véritable point, qu’il suffirait du moins à rendre légitime cet examen de fin d’année.

De Beethoven, quatre symphonies : {'Héroïque, celle en ut mineur, celle en fa et la Pastorale. Deux de Schumann et en plus quelques intéressantes ouvertures : celle de Coriolan, celle de la Flûte enchantée , celle d 'Iphigénie en Aulide et enfin celle de Manfred.

En revanche, le répertoire wagnérien ne s’est guère enrichi. Seuls, les Chants de la Forge de Siegfried constituaient une innovation. Mais on ne cesse pas d’entendre avec plaisir les fragments d’orchestre toujours bien exécutés, non plus que les Finales de Tristan et du Crépuscule.

C’était sur Berlioz que l’attention de M.

Lamoureux s’était plus spécialement portée.

En dehors de quelques fragments, il a donné

consécutivement et avec le plus grand succès, cinq auditions de la Damnation de Faust.

Avec des œuvres de Bach et d’Hændel, avec la Symphonie en ut mineur de Saint-Saëns, voilà assurément les quatre grandes tentatives de cet hiver au Cirque d’Eté. Nous ne reviendrons pas sur cette Symphonie sur laquelle nous nous sommes beaucoup étendu au cours de nos études.

A vrai dire, à considérer cette œuvre et quelques autres de nos compositeurs français que AI. Lamoureux avait montées, on se trouve rassuré contre l’indigence symphonique que quelques-uns se plaisent à nous attribuer. Sans doute Thamar de Balakirew, sans doute Sapho de Goldmarck ne sont pas sans intérêt : mais les Variations Symphoniques de Franck que joua Madame Jossic, mais Espand et Givendoline de Chabrier, soutiennent la comparaison sans défaveur pour nous.

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Enfin, M. Lamoureux a joué des pièces de nouveaux musiciens; je regrette de ne pas trouver le nom de Vincent d’Indy parmi ces cinq privilégiés. Je dois dire aussi que peutêtre le choix de certaines œuvres eût pu être plus heureux. Cependant nous avons plaisir à constater que le Prélude d 'Armor et Ked de Sylvio Lazzari a remporté un vrai succès et à juste titre. On sait que le drame de ce titre est accepté à la Monnaie pour passer de suite après Fervaal de d’Indy. La Stella de Lutz s’est fait entendre également avec un réel plaisir. Et nous signalerons aussi les Chansons de Miarka de M. Alexandre Georges.

En résumé, deux choses ressortent de cet examen d’ensemble. M. Lamoureux a joué des pièces de cinq jeunes compositeurs :

souhaitons qu’il persévère dans cette voie.

Et il a augmenté son répertoire de quatre

grandes œuvres sinon inédites du moins peu connues (sauf la Damnation ) du grand public.

i er juin.

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