C. — THEATRE
Dans notre voyage en Allemagne, nous avons vu qu'à Hanovre la ville paraissait avoir été construite pour encadrer le théâtre. A Stockholm, les maisons semblent s'être reculées d'une centaine de mètres pour laisser à l'Opéra le plus bel emplacement au bord du fleuve-lac.
Après avoir fondé en 1771 l'Académie Royale de Musique, le roi Gustave III, dilettante ardent, voulut compléter son œuvre artistique en dotant sa capitale d'un théâtre spécial d'opéra. Ce théâtre beaucoup moins grand que l'immeuble actuel, mais situé sur le même emplacement, fut inauguré en 1782, et dura cent ans.
Pour le diriger, Gustave III avait fait venir successivement deux musiciens allemands de grande réputation, d'abord Johann Xaumann, compositeur et chef d'orchestre attitré de l'Opéra de Dresde, puis l'abbé Vogler, qui fut plus tard, à Darmstadt, le maître de Weber et de Meyerbeer. Xaumann composa, pour l'inauguration^ un opéra intitulé Cor a et Alonzo.
Gustave III fut assassiné en 1792 dans cet édifice que lui devaient ses sujets, pendant un bal masqué. Quarante ans plus tard Auber écrivit sur ce drame un opéra qui ne compte pas d'ailleurs parmi ses meilleurs ouvrages.
II est curieux de constater que les rois de Suède, depuis Gustave Wasa, ont en général beaucoup aimé et favorisé la musique et souvent même ont été très
musiciens. Adolphe- Frédéric était bon violoncelliste ; Oscar P'" composa un opéra intitulé Ryna ; Oscar II avait une belle voix de baryton -Martin.
L'Opéra de Stockholm était devenu trop peu important pour l'époque et les exigences actuelles, en même temps que dangereux en cas d'incendie.
Oscar II décida donc de le reconstruire entièrement et en chargea Tarcliitecte A. Anderberç:.
Le travail dura sept ans. Pendant toute cette période on joua au Swenska Théâtre i Théâtre Suédois i dont on avait remanié la scène et où l'on avait transporté tout le matériel.
Le nouveau Théâtre Royal de l'Opéra fut inauguré le 19 septembre 189>=. On donna ce soir-là ime cantate de circonstance de Ivar Hallstroem sur un texte de C. R. Xyblom. le premier acte d'Est relia de Soria de F. Berwald et Frondererna iLa Fronde • de A. F. Lindblad.
Le nouvel Opéra est une énorme et superbe construction formant quadrilatère entre les places Gustave-Adolphe et Charles XII d'une part, la belle rue Arsenalsgatan et le quai Stromgatan d'autre part.
Il a coûté plus de cina millions de couronnes iprès de 7 millions de francs). Cette sonnne a été fournie en grande partie par un consortium qui émit en 1889 une série d'obligations de 20 couronnes remboursables en cinquante-sept ans, puis en 1892 une série d'obligations de 10 couronnes remboursables en soixante-quinze ans. La première série produisit une somme nette de 3.250.(KXl couronnes et la seconde une .somme nette de ôOu.WO couronnes.
Le consortimn avait à sa tête le baron de Tamm,
gouverneur de la ville de Stockholm, le banquier Wallenberg et M. Buren, chambellan du Roi et intendant de Tancien Opéra.
La ville de Stockholm donna 600.000 couronnes et on constitua un fonds de réserve de 500.000 couronnes dont l'Opéra touche les revenus.
Indépendamment des obligations précitées, il existe des actions d'exploitation du théâtre, émises par une société spéciale.
Actuellement on fait une loterie pour porter le fonds de réserve à 2 millions de couronnes et pour augmenter la caisse de retraite des artistes et fonctionnaires des deux théâtres royaux, car depuis 1908, Stockholm possède également un Théâtre Royal dramatique.
L'Opéra loue plusieurs locaux qui forment de très belles boutiques sur l'Arsenalsgatan. La façade sur la place Charles XII, sorte de grand square, est occupée par un fort élégant café-restaurant. L'ensemble de ces locations produit 130.000 couronnes qui viennent s'ajouter à la sul^vention. Cette subvention se compose de 60.000 couronnes que le Roi donne sur sa cassette personnelle et d'une somme égale allouée par l'Etat.
Le directeur du nouvel Opéra fut d'abord M. le Kannnerherr A. Buren nommé par le roi, puis ce fut M. A. Thiel. Ces directeurs avaient en même temps le titre d'intendant, on dit ici « chef ».
Si au point de vue artistique la situation du théâtre a toujours été brillante, il n'en est pas de même au point de vue financier, et le bilan se solde chaque année par une perte importante.
Aussi vient- on de faire appel à M. Ranft qui a une grande expérience, car il dirige déjà et à la fois six théâtres, grands et petits, à Stockholm.
M. Emil Petterson, jusqu'à présent chancelier de l'Intendance de l'Opéra, devient l'inspecteur et l'administrateur de la Société il).
L'Opéra de Stockhohii est aussi somptueux à l'intérieur qu'à l'extérieur. L'ornementation de la salle est riche, trop riche même, et l'ensemble paraît un peu écrasé.
Il n'y a que L200 places. Un large emplacement est perdu au fond de la salle pour le passage des cheminées et de la tuyauterie des calorifères. On peut se rendre compte de cette disposition sur la vue que nous donnons de l'intérieur de la salle. Cela forme comme une sorte de grosse boîte désagréable à l'œil.
Chaque rangée de fauteuils d'orchestre a un gradin spécial et dans la contre-marche, ainsi formée, se trouve une grille de ventilation et de chauffage.
Ce système des fauteuils en gradins a l'inconvénient de donner une assez forte pente aux corridors qui correspondent aux fauteuils d'orchestre.
Les dimensions de la scène sont les suivantes : Largeur du cadre 11 m. 50
Hauteur du cadre : 9 m. 50 ila partie supérieure du manteau d'Arlequin est fixée à 8 m. 50 1.
(l) Il paraît que M. Ranft, ayant, dès le début, perdu une somme importante dans sa nouvelle direction, l'a abandonnée à la Société des actionnaires de l'Opéra, et que le Roi a nommé le comte de Stedingh directeur de cette Société et Intendant de l'Opéra.
Longueur de la scène (y compris les 2 mètres de proscenium), 21 m. 50 plus une arrière-scène donnant encore un recul de 6 m. 50 sur une largeur de 14 mètres.
Largeur de la scène : 27 mètres de mur à mur donnant pour la décoration une largeur disponible de 22 mètres.
Hauteur de la scène du plancher au gril. 23 m. Profondeur des dessous en 4 étages. . 10 m.
La pente de la scène est de 4 "/o.
Il y a au Théâtre Royal l^j machinistes à poste fixe et les soirs de jeu on en emploie jusqu'à 40.
C'est le chef machiniste Lindstrôm, mort il y a quelque temps, qui a construit toute la machinerie du théâtre. Celle-ci se rapproche du système allemand, mais les rideaux sont suspendus, comme dans les théâtres français, par cinq fils qui peuvent se régler chacun indépendamment des autres. La suspension se fait ordinairement par un double tirage d'un système très ingénieux à contre- poids fixe de 85 kilos. On règle du côté cour et on manœuvre du côté jardin, le tout au rez-de-chaussée.
Le « Gittertràger » que l'on voit dans la coupe transversale de la scène est manœuvré en général par un seul homme qui déroule le rideau pendant qu'un autre l'appuie ( c'est-à-dire le fait monter).
Tous les ponts volants sont en fer.
Il y a, dans l'énorme magasin attenant à la scène du côté cour, les décors complets de 50 opéras. Un ascenseur spécial monte les décors à l'atelier de menuiserie qui est dans les combles. L'autre magasin est
situé au Champ -de-Mars et peut contenir les décors complets de cent opéras.
Le décorateur attitré est M. Thorolf Janson.
Le chauffage du tliéàtre de Stockhohn est à la vapeur ; il est très perfectionné ainsi que la ventilation .
L'ingénieur ([ui en est chargé a dars son bureau des appareils très sensibles qui lui indiquent à tous moments les variations de température dans la salle, dans les corridors et sur la scène et il règle les appareils de façon à ce qu'il fasse toujours environ un degré plus chaud dans la salle et sur la scène que dans les corridors qui les desservent. Il paraît que par ce moyen joint à un certain procédé de compression on évite absolument les courants d'air.
Le prix des places au bureau les soirs de représentation varie de 75 ores à 5 couronnes. Les suppléments de location, la veille des représentations, vont de 50 ores à une couronne; les jours précédents ces suppléments sont doublés.
Le mercredi est spécialement jour d'abonnement élégant.
Il y a deux chefs d'orchestre à l'Opéra : M. \urdqvist qui est Suédois et M. Jàrnefelt qui est Finlandais. Nous avons parlé de M. Jàrnefelt dans notre précédent ou virage à propos d'un concert à Budapest où nous avions entendu un charmant prélude de sa composition.
M. Nordqvist est chef d'orchestre de l'Opéra depuis trente ans, après y avoir été violoniste, puis chef des chœurs; il a cumulé j^endant quatre années, de 1888 à 1892, les fonctions de directeur et celles
(le clref d'orchestre; de 1888 à 189U, il fut directeur à ses risques et périls et de 1890 à 1892, il le fut aux risques et périls d'une Association des artistes.
M. Nordqvist représente, par sa carrière, la tradition de l'Opéra de Stockholm. C'est lui qui dirigea à Paris, à l'Exposition de 1900, le concert suédois. Il est l'auteur d'une Marche Funèbre devenue presque classique en Suède. Cette marche que l'on joue aux grands enterrements fut composée pour les funérailles du Roi Charles XV.
M. Nordqvist a un culte tout particulier pour son compatriote Franz Berwald, mort en 1868, professeur de composition au Conservatoire de Stockholm. Franz Berwald, qui était cousin du violoniste et chef d'orchestre Johann Berwald, dut sa renommée à un opéra qui reparaît encore de temps à autre : Estrella de Soria. Cette œuvre, considérée généralement comme l'un des spécimens les plus parfaits de l'art musical en Suède, a été éditée par. la Musakilaska Konst-Fôrening , société artistique qui, à la suite de concours annuels, publie les ouvrages suédois les meilleurs, tant en fait de musique qu'en fait de littérature. Franz Berwald composa aussi 8 symphonies.
A propos d'œuvres ayant tenu longtemps l'affiche à Stockholm, M. Nordqvist me dit, par contre, son peu d'estime pour Bergtagna irEnsorcelé de la montagne i et pour les autres productions d'Ivar Hallstroem, mort en 1901.
, L'orchestre de l'Opéra comprend 68 exécutants; les chœurs comprennent 25 hommes et 30 femmes.
Les artistes principaux sont : M™*^^ Lizell, Lykseth- Schjerven et Oscar di soprani, CJaussen contralto, MM. Odmann et Menzinsky ténors, le baryton Forsell, la basse chantante Wallgren et la basse profonde Svedelius.
Le baryton Forsell, qui est un ancien officier d'infanterie, est ici la grande vedette actuelle; il touche un cachet de 250 couronnes par soirée. Le ténor Ôdmann touche les mêmes appointements.
Le maître de ballet est M. Zobisch et la danseuseétoile M"^ Strandin.
L'organisation des pensions de retraite est très étendue ; il y en a de nombreuses catégories et classes : pour les artistes du chant et pour l'orchestre deux classes, pour le ballet et pour les fonctionnaires trois classes.
Aucune pension ne peut être accordée à moins de quinze ans de service et 41 ans d'âge pour les danseurs et danseuses, 47 ans pour les choristes-dames, 50 ans pour les chanteurs, les musiciens de l'orchestre et les choristes-hommes, 60 ans pour les fonctionnaires.
Les opéras qui ont eu le plus de succès ici sont : Lohengrîn, Tannhàuser, Faust, Cainnen, Mignon; puis Mepstofele de Boito, Si j'étais Roi d'Adam, Eugen Onegin et Jolontha de Tschaikowsky; parmi les opéras suédois Tirfnig et Gillet pa Solhang de V. Stcnhanunar, Ha/'rt/d Wiking et Waldemarskatttn,
(1) C'est M""* Oscar qui a créé ici la Salome de K. Strauss, quelque temps après mon passage. Elle y fut, parait -il, excellente.