La musique au Japon
ien que, depuis les temps les plus reculés, l’extrême Orient ait exercé sur les voyageurs et sur les hommes de science une grande attraction, il est un point sur lequel les nombreuses relations qu’ils nous ont laissées ne nous donnent que des renseignements très-vagues et très-incomplets. Nous ne savons rien ou presque rien touchant l’art musical chez ces peuples et notamment au Japon; c’est à peine si nous possédons quelques données sur leur système de notation et sur les instruments dont ils font usage.
Cette ignorance est d’autant plus regrettable que la musique, au Japon aussi bien qu’en Chine, est l’un des facteurs les plus considérables de la civilisation; elle joue le premier- rôle dans les manifestations publiques de la vie religieuse et sociale; elle est le plus bel ornement de toutes les fêtes de la vie privée. « L’harmonie, dit l’annaliste chinois, a le pouvoir de faire « descendre le ciel sur la terre; elle inspire aux hommes
« l’amour du bien, la pratique du devoir. Veut-on savoir si « un royaume est bien gouverné, si les mœurs y sont bonnes « ou mauvaises? Qu’on examine quel genre de musique y « a cours. »
A l’autre extrémité du monde la meme pensée inspirait au grand Shakespeare ces vers sublimes :
The man that hath no music in himself,
Nor is not mooved with concord of sweet sounds,
Is fit for treasons, stratagems and spoils;
The motions of his spirit are dull as night,
And his affections dark as Erebus:
Let no such man be trusted.
( Merchant of Venice).
Si l’on veut parvenir à une complète intelligence de cette grande et mystérieuse civilisation, il est donc hors de doute qu’il faut résoudre le problème que nous offre son art musical. A mon sens du reste, soit dit en passant, l’ignorance où nous en sommes réduits sur ce point s’explique facilement par le manque presque absolu des notions de la théorie musicale aussi bien chez les voyageurs Européens que chez les musiciens Japonais; les premiers, incapables de toute critique, ont condamné sans appel des combinaisons harmoniques fort différentes de celles avec lesquelles l’habitude les avait familiarisés; les seconds, pour la plupart, exécutent sans autre guide que l’oreille et ils ne se doutent même pas qu’il existe un moyen de représenter graphiquement ce qu’ils jouent. Entre de pareils éléments, il était difficile de s’entendre.
Pour mieux préciser où nous en sommes, il sera bon de citer ici quelques uns des principaux auteurs qui ont donné leur attention à cette matière. Le lecteur sera par là mis à même d’apprécier l’état actuel de la question et son importance.
Le D.r Giulio Ferrario écrit dans son livre « 11 Costume antico e moderno o Storia del Go ver no, délia Milizia, délia Eeligione, delle Arti, scienze e usanze di tutti i popoli antichi e moderni , Milano 1817: »
On cultive beaucoup la Musique vocale et instrumentale aussi bien que la Poésie au Japon et plusieurs auteurs affirment qu’elles y ont atteint un style grand et sublime. Mais les Européens n’ont jamais su ni goûter ni apprécier les beautés de la Musique japonaise.
Kaempfer « Histoire naturelle , civile et ecclésiastique de V Empire du Japon , La Haye 1729, 2 vol. fol. » déclare que les habitants du Japon ignorent complètement la Musique, considérée comme science fondée sur les règles fixes de l’harmonie.
Aimé Humbert dans son Japon illustré, publié 1870 par L. Hachette à Paris, constate que le système musical des Japonais nous est totalement inconnu et que, s’il faut en juger par les instruments que nous connaissons, il se trouve en parfait désaccord avec le système européen; les mélodies japonaises, ajoute-t-il, ont quelque chose d’étrange et d’insaisissable pour les oreilles des européens et le système sur lequel elles reposent n’est pas encore connu ; on sait seulement qu’il est très-riche en demi-tons et même en quarts de tons, avec un mélange de tonalités différentes qui déroutent l’oreille.
Larousse, dans le grand Dictionnaire universel du 19me siècle , Paris 1873, conclut en résumé que l’art musical japonais paraît être, comme l’idiome indigène, le résultat d’un , système particulier, ne se rattachant à aucun des systèmes de l’extrême Orient.
Fétis, dans son « Histoire générale de la Musique depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours, Paris, Hidot, »
dit au contraire: « Quoique les instruments japonais importés en Europe fassent supposer une certaine analogie avec le système musical chinois, les mélodies japonaises recueillies par Siebold, « Iapanische Weisen gesammelt von Ph. Fr. von Siebold für das Piano eingerichtet v. I. Küffner, Leyden 1886, » par le manque des lacunes caractéristiques de la gamme peritatonique chinoise et par le mélange des différentes tonalités qu’elles présentent, feraient supposer que la Musique japonaise est basée sur une gamme chromatique. » Après avoir cité quelques unes de ces mélodies, il ajoute qu’il n’est pas certain que le voyageur qui nous a fait connaître ces spécimens de la Musique japonaise, ait rendu avec exactitude les intonations des différents sons, car il n’a fourni ancun renseignement sur la tonalité de cette Musique. Il faut donc pour le moment s’abstenir de conjectures à cet égard et attendre les documents plus complets que les relations chaque jour plus fréquentes entre l’Europe et le Japon ne peuvent manquer de nous fournir. Telle est la conclusion de ce savant critique et elle peut être considérée comme le dernier mot de la science européenne à ce sujet.
J’ai l’honneur de compter parmi mes amis M. le chevalier Pietro Savio d’Alexandrie qui a fait deux voyages au Japon et qui y a longtemps séjourné. J’ai dû à cette heureuse chance de pouvoir me procurer une collection d’ instruments japonais des plus complètes; je lui ai dû en outre des renseignements précieux et tout-à-fait nouveaux sur la musique de ce peuple intéressant dont un voyageur moderne a dit avec justice: « Sa vie se résume en un mot: l’ignorance du besoin et partant de la misère et de l’envie. »
Cela m’a inspiré la pensée de cet essai; je me propose d’y exposer les données nouvelles que ces renseignements
spéciaux m’ont permis de recueillir sur le système musical japonais, sur les Œuvres qu’il a produites, aussi bien que sur la position de ceux qui se consacrent à l’art de l’Harmonie; enfin sur les différents instruments dont ils font usage. Mon ambition sera pleinement satisfaite si j’ai fait quelque chose d’utile au musicien de profession et d’intéressant pour le dilettante et l’orientaliste.
MM. les professeurs Anselmo Severini et Carlo Puini ont bien voulu m’aider dans mon œuvre et tourner à mon profit leur connaissance parfaite des anciens livres chinois et japonais.
M. Joseph Homengé, mon professeur et mon ami, voulant me donner une nouvelle preuve de sa bienveillance, a revu la traduction française de cet essai et, malgré ses grandes occupations, il a eu la bonté d’en surveiller l’impression.
Je suis heureux de leur en exprimer ici publiquement à tous les trois ma vive reconnaissance.