‹ La musique au JaponChapitre 2 sur 12 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

fei par impossible parmi mes lecteurs il s’eu trouve un à qui il ait été donné d’entendre un orchestre japonais, il y a beaucoup à parier qu’il accueillera d’un sourire l’idée que cette musique puisse avoir quelque importance. Il n’est que trop bien établi en effet qu’elle n’a aucun attrait pour les oreilles européennes ; mais par contre, et cela doit nous rendre modestes, il n’est pas moins avéré que nos chefs-d’œuvre les plus admirés produisent sur les Japonais un effet absolument identique. M. le Dr Muller, dans un Rapport présenté à la Société pour les Recherches historiques dans l’extrême Orient, raconte à ce sujet l’anecdote suivante. Il discutait un jour musique avec un noble Japonais. « Yos productions, lui « dit son interlocuteur, ne peuvent plaire qu’aux enfants, aux « Cooli et aux femmes ; mais il n’est pas un Japonais bien « élevé et instruit qui les puisse souffrir. » Et, soit dit par parenthèse, par le temps qui court, si la Musique que l’on fait chez nous plaît aux enfants, aux soi-disant bas-bleus de l’harmonie et aux braves gens qui en vivent, il y a bien quelques bons esprits qui professent sur son compte l’opinion de notre bon Japonais.

Quoiqu’il en soit, en présence de cette impossibilité, réciproque de s’entendre, M. Savio nous paraît avoir complètement raison lorsqu’il établit que nous n’avons nullement le droit de traiter d’horrible la Musique japonaise, mais tout au plus de constater qu’elle n’est point agréable à nos oreilles, qui après tout peuvent bien ne pas être en état de la comprendre et de l’apprécier. La Musique est un art qui ressort du sentiment plutôt que de l’intelligence; elle subit chez tous les peuples l’influence du climat, des traditions, des lois, de la religion et des coutumes; mais elle se reconnaît j partout à ses effets qui sont partout les mêmes. Quand nous voyons un Japonais, insensible du reste aux chefs-d’œuvre de Bellini et de Rossini, s’attendrir jusqu’aux larmes en entendant les mélodies de son pays, il nous faut bien y reconnaître l’influence vraie et légitime de l’harmonie, tout incapables que nous soyons de nous y associer.

M. P. Savio, dans son très intéressant ouvrage 11 Giappone al giorno d’oggi (Milano, Treves 1876, 2a édition), nous apprend que pour les Japonais, la Musique est l’objet d’un culte, au point que leur Mythologie lui assigne une origine divine. Yoici cette curieuse légende telle que la raconte Satow dans le recueil des « Transactions o f the Asiatic Socieüj of Jajpan. »

La déesse du soleil Amaterasu no Oliongami , (la puissante Déesse qui resplendit dans les cieux) venait de naître, sortie de l’œil droit d’Izanagi, la première divinité mâle créatrice du Japon, au moment où celle-ci se purifiait dans les flots de l’Océan, après avoir partagé la couche d’Izanami, la première divinité féminine. Offensée par les Dieux, la brillante Déesse, pleine d’une juste colère, se retira dans une caverne, dont elle ferma sur elle l’entrée avec un énorme rocher.

Les Dieux désespérés que cette beauté splendide ne réjouît plus leurs yeux, se réunirent en conseil dans le lit desséché du fleuve Amenoyasu et ils résolurent de tout essayer pour amener une réconciliation. Bien des efforts échouèrent; mais enfin le Dieu Iskïkoridome , avec l’aide de Amatsumore , le Yulcain Japonais, ayant réussi à construire un miroir parfait d’une grandeur extraordinaire, une tentative suprême fut décidée. Le miroir miraculeux, emblème de la pureté, fut suspendu en face de la caverne fatale aux branches d’un Sakahi , (Eurya Japonica), pendant que le Dieu Tajihara (Bras fort) se cachait derrière le rocher, prêt à mettre à profit la première occasion favorable. La cérémonie commença par une ouverture à grand orchestre exécutée par plusieurs centaines de coqs que les Dieux avaient réunis à cet effet; c’est depuis lors sans doute que « Sire Chantecler » est devenu le héraut de l’astre du jour. La déesse Ame no Udsume , avait été choisie pour maîtresse de cérémonie. Les cheveux ornés de mousse et les manches artistement rattachées avec les lianes d’une plante rampante, elle se mit à jouer sur une espèce de fifre en bambou; une autre divinité l’accompagnait en pinçant avec des morceaux de joncs les cordes de six archets de guerre réunis, tandis que les autres dieux battaient en cadence des baguettes de bois.

Ensuite, après qu’on eût allumé des feux de joie à l’entrée de la caverne, la déesse TJdsume monta sur une espèce de caisse ronde en bois nommée « TJke » et se mit à danser en chantant une chanson, dont les paroles ont été conservées et ont servi dans la suite pour désigner les noms des nombres.

Un, deux, trois, quatre,

Cinq, six, sept,

Huit, neuf, dix, *

Cent, mille, myriade.

Ces paroles sont en Japonais:

Hito, futa, miyo,

Itsu, muyu, nano,

Ya, kokono, tari,

Morno, chi, yorodsù.

En voici la traduction littérale:

Dieux, regardez la porte,

Yoici la majesté de la Déesse;

La joie ne remplira-t-elle pas nos cœurs?

Mes charmes ne sont-ils pas puissants?

Le dernier Vers était à l’adresse des divinités réunies que la chanteuse invitait naïvemeut à admirer sa beauté.

Mais à ces mots les dieux se mirent a rire d’une telle façon, que les cieux en tremblèrent.

La déesse Amaterasu no Oliongami était restée jusqu’alors insensible à toutes les prières. Mais en entendant ces louanges exprimées* avec tant d’emphase, elle ne sut pas résister au désir tout féminin de s’assurer par elle-même si la beauté, objet de tant d’éloges, en était véritablement digne. Elle entrouvrit la porte de sa prison volontaire et son dépit s’exhala en ces termes: «J’aurais cru que mon éclipse plongerait dans « les ténèbres et la consternation non seulement Ama no « Hara (le Ciel), mais aussi YAshiwara no Nakatsukuni « (le Japon). D’où vient donc que Ame No Udsume se livre « à la danse et que les Dieux rient à gorge déployée? D’où. « vient la lueur que j’entrevois? » La chanteuse lui répondit: « Je danse et ils se réjouissent parce que nous sommes en « présence d’une Déesse plus belle et plus puissante que « toi. » En même temps Ame no Futadama no Mikoto approcha le miroir de l’entrée de la caverne; la Déesse enchantée de sa propre image réfléchie dans le miroir, s’avança

comme fascinée et sortit de son asyle dont l’entrée fut aussitôt barrée avec une corde en paille de riz. Alors Ame no Futadama , prenant Ohongami par la main, la supplia au nom de tous les Dieux de ne point les priver de son aimable présence et de rester au milieu d’eux pour goûter le plaisir enchanteur de la musique. La Déesse pacifiée y consentit de bonne grâce.

C’est ainsi que les Japonais racontent l’origine de la musique à laquelle ils attribuent pour premier bienfait le retour du soleil; peut-être un juge impartial pensera-t-il qu’en cette circonstance, l’amour-propre offensé et la curiosité féminine contribuèrent, au moins autant que l’harmonie, à la réapparition de l’astre radieux.

La musique, issue d’une si noble origine, n’a pas failli aux hautes destinées que lui promettaient les Dieux, ses inventeurs et ses parrains. Elle est l’accompagnement obligé de toutes les cérémonies ; je dirais plus bas, en parlant du théâtre le rôle considérable qu’elle joue dans la vie publique du Japon; elle n’a pas une part moins importante dans les détails de la vie privée. Il n’y a pas de maison particulière qui ne possède quelque instrument ; la musique est considérée comme la compagne obligée de l’homme à tous les moments saillants de son existence; elle est surtout l’amie fidèle de la femme et la dot de la plus humble fiancée comprend le Koto à 13 cordes et le Samhin.

À chaque coin de rue, dans chaque carrefour, le promeneur rencontre des improvisateurs, sorte de ménestrels nommés Torioi qui s’accompagnent sur la guitare. Dans le Yoshiwara, quartier des délices, à Tokio, Mitford a compté 394 maisons à Thé, où les habitants ont coutume de donner dans les grandes occasions des diners et des festins. Chacune de ces fêtes a pour

complément obligé des Taïkomoki ou acteurs, dont la profession est tellement courue que l’on comptait parmi eux en 1870, trente-neuf célébrité. À leurs côtés brillent un nombre considérable de musiciennes et de danseuses, rigoureusement surveillées, de peur qu’elles ne fassent infidélité à leur art pour le culte de Yénus. Il n’est pas enfin d’humble auberge où à son arrivée et pendant le repas, le voyageur Européen ne puisse en écoutant les charmantes Gueschias (musiciennes) exécuter leurs mélodies sur le Schamiseng, la guitare du pays, se convaincre, même aux dépens de ses oreilles, de l’immense popularité dont la musique jouit au Japon.

Page 1