‹ La musique aux Pays-Bas avant le 19e siècle. Documents inédits et annotés. Compositeurs, virtuoses, théoriciens, luthiers; opéras, motets, airs nationaux, académies, mâitrises, livres, portraits, etc.; avec planches de musique et table alphabétique (volume 2)Chapitre 38 sur 45 · CLAVECIN TE · texte numérisé non relu

CLAVECIN TE

» pourrait exprimer des accords plus suaves que ceux qu'é- » mellenl les cordes de noire inslrumenl (i). »

Les louches du clavier de Zarlino sonl ingénieusement disposées pour la réalisation des trois genres en question. Elles forment deux octaves, dont la seconde se termine au la de notre diapason normal. Nous joignons à la planche une traduction en notation moderne du clavier de Zarlino. Inutile d'ajouter que les cordes du clavecin ont été arbitrairement échelonnées par le graveur.

Suivant Burney, Tinstrument existait encore à Londres en 1770. Il avait été en possession d'une certaine dame, appelée Moncini, et veuve du compositeur Piscetli (2). Rien ne s'oppose à croire qu'il est conservé soigneusement dans l'un ou l'autre musée archéologique de la capitale d'Angle-

Ci) « Potrà adunque ciascuno per lo avenire fabricare uno istrumento «alla simiglianza di quelle ch' io hô mosirato. Il quale sara commodo et »atto a servira aile modulationi et harmonie di ciascuno delli nominati tre » generi. El queslo non sarà ad alcuno diflicile, percioclie uno de lali istru- » menti feci fare io Tanno di noslra salule 1548 in Vinegia, per vedere in » quai maniera polessero riuscire le harmonie chromaliche et le enharmo- » niche; et fu un clavocembalo, et è anco appresso di me; il quale fabricô «maestro Dominico Pesarese, raro et eccellenle fabricalore di simili islru- » menti. Nel quale non solamenle li semiluoni maggiori sono divisi in due » parti, ma anche li minori di maniera che ogni luono viene ad essere diviso B in quatlro parti. Et encora che se ne polessero far de gli allri con diverse » divisionin; ondimeno da loro si haverebbe poca utilila, percioche in loro » scnza alcuna nécessita sarebbono molliplicate le chorde; le quaii follra le » mosirate) non sarebbono atle ad esprimere allri concenti più dileitevoli, di » quelli che fanno udire quelle che sono coUocale nel mostrato istrumento. » Islitulioni harmoniche.Wenez'ia, in-f», pp. 163 et 164.

(2) « In a lelter to Blason the poet, dated Florence, sept. 1770, Burney » says : — This instrument was invenled by Zarlino, in order to give the • tempérament and modulation of the lliree gênera^ the diatonic, chroraalic, » and enharmonie. Il was made under Zarlino's direction, in the year 1548, » by Dominico Pesarese : it is now in the possession of signora Moncini, » widow of the late composer, Piscetti. — In the subséquent letter, he » says : — Zarlino's spinet or small harpsichord is now in London. — « RrMBAULT, The Pianoforte, ils origin, progress, and construction. London , 1860, in-4o, p. 68.

terre, ii est étonnant qu'un monument si vénérable de la lutherie ancienne, ne soit pas l'objet d'une haute faveur dans le monde de l'érudition musicale (i).

On vient de voir combien les instruments à clavier étaient répandus en France, à des époques qui, bien qu'indéterminées, sont toujours antérieures, pour le clavicorde et ses variétés, au XVÏ^ siècle. Les épinelles doivent avoir élé en grande faveur du temps de Marot, puisque le poète de la Renaissance en parle en divers endroits de ses poésies (2). Il dit, entre autres:

Souventes fois, par-devant la maison De monseigneur, viennent à grand' foison, Donner aubade à coups de hacquebutes, D'un autre accord qu'épinettes ou flûtes.

Il résulte de là que l'épinelle était alors l'instrument de congratulation par excellence, et servait aux sérénades et aubades données aux gens de distinction. Ce rôle a dû être d'autant plus fréquent, plus prodigué, que l'instrument, petit de format et d'un transport facile, puisqu'il n'avait point encore de supports, faisait l'office d'un groupe de musiciens, formait un concert véritable, tout en ne réclamant que le concours d'un seul virtuose.

En 1557, parut à Alcala un traité de musique, conle-

(1) Selon M. de Pomécoulam, le Musée-Clapisson, installé maintenant au Conservatoire impérial à Paris, renferme une épinetle construite en 1523. Celle date est-elle bien authentique? La question mérite d'être examinée soigneusement, et celle de la provenance de l'instrument éveille non moins d'intérêt. « Nous avons eu le bonheur d'être admis dans le sanctuaire, dit » M. de Pontécoulant, et. nous avons tout d'abord admiré, au milieu de tant de » richesses, un chef-d'œuvre. Ccst une petite épinetle renfermant cinquanle- » deux cordes, d'un travail parfait et d'une conservation étonnante. Cet in- » strument porte pour étiquette : Framcesco de Pobtalesqdi,Veronei»., mdxxiii. » Organogruphie, t. f, p. 273. Nous savons que le musée de Cluny possède, sous le n" 2824, une épinetle italienne de 1372. Mais, que ne doivent pas contenir les collections de l'Angleterre?

(2) Marot naquit en 1493 et mourut en 1544.

liant, entre autres, une tablature de Pépinelte, tecla. L'auteur, don Enrique Valderravano, originaire du royaume de Léon, avait publié, dès 1547, un traité de viole. Or, nous l'avons dit plus liaut : quand la tbéorie s'empare d'un instrument, il faut croire que la vogue de celui-ci a dû être grande. L'Espagne était donc au même point d'avancement, pour les polycordes à clavier, que les autres nations européennes.

M. Richault, après avoir constaté que Caxlon, dans sa traduction du roman : The Knyght of the Toure, imprimé en 1484, parle de l'emploi du clavicorde par les anciens ménestrels français, donne divers extraits aullientiques, d'où il résulte que le monocorde et le clavicorde étaient très-populaires, en Ecosse et en Irlande, aux XV^ et XVI^ siècles. Il cite aussi, pour l'Angleterre, plusieurs passages qui démontrent, entre autres, que le daricymbalum fut joué, en 1502, au Westminster Hall, à Londres, par douze demoiselles, à l'occasion d'un divertissement donné à Catherine d'Espagne (i).

L'objet de cette courte revue est de démontrer que les Pays-Bas ont, sinon devancé, du moins suivi de près les principales nations de l'Europe dans l'emploi du clavecin. Nous aurons l'occasion de revenir sur celte matière.

Il en est de l'origine du clavecin, comme de toutes les origines. On est allé d'abord en tâtonnant; puis, sans se donner la peine de puiser aux sources authentiques, on s'est mis, de guerre lasse, à généraliser des faits particuliers. Mieux eût valu une stérilité complète que cette abondance d'inductions forcées, tirées d'une imagination trop complaisante. Tout cela est ingénieusement groupé, mais ne résiste pas aux données positives de la science.

Il y a donc énormément à refaire sous ce rapport. Si

(1) The piano forle, ils origin, etc., pp. 12 et 43.

til

le mouvement scrulaleur des arcliivisles se poursuit avec la même ardeur, nous ne serons pas éloignés du but, d'ici à peu de temps. Et déjà nous avons pu fournir quelques éclaircissements sur l'itinéraire suivi par le nouvel instrument, aux XV« et XVP siècles. Il nous reste à compléter ces informations, par quelques notes sur les différents rôles qui lui furent assignés, en nos contrées, à des époques plus rapprochées de nous.

Nous avons vu le clavecin s'installer dans les communautés religieuses. Toutes les variétés de l'instrument s'y maintinrent et y fleurirent jusqu'à son détrônement par le piano-forté. L'arlicle suivant du Dictionnaire de Trévoux fournit sur l'usage du manicorde, dans ces asiles pieux, des détails qu'on chercherait vainement ailleurs :

« Manicordion, instrument de musique fait en forme d'épinette, qui a 49 ou 50 touches ou marches, et 70 cordes, qui portent sur cinq chevalets, dont le premier est le plus haut, les autres vont en diminuant. Il y a quelques rangs de cordes à Tunisson, parce qu'il y en a plus que de touches. Chaque chevalet en contient divers rangs. 11 y a plusieurs petites mortaises pour faire passer les sautereaux armés de petits crampons d'airain, qui touchent et haussent les cordes, au lieu de la plume de corbeau qu'ont ceux des clavecins et des épinetfes. Ce qu'il y a de particulier, c'est qu'il a plusieurs morceaux d'écarlate ou de drap, qui couvrent les cordes, depuis le clavier jusqu'aux mortaises, qui rendent le son plus doux, et l'éiouffent tellement qu'on ne le peut entendre de loin; d'où vient que quelquesuns le nomment épînelte sourde ou muelle. Aussi est-il particulièrement en usage chez les religieuses, qui apprennent à en jouer et qui craignent de troubler le silence du dortoir. Cet instrument est plus ancien que le clavecin et l'épineite, comme témoigne Scaliger, qui ne lui donne que 35 cordes. Du Cange dérive ce mot de monocordum, supposant que cet instrument n'a qu'une corde; mais il se trompe. On dit proverbialement et buriesquement qu'une lille a joué du manicordium, quand elle a eu

quelque amourette secrète qui a duré longtemps sans faire du bruit (i). »

A Tabbaye de la Thure, à SoIre-sur-Sambre, les dames, tout en jouant de plusieurs instruments à cordes, tels que le violon, la viole, etc., ne négligeaient pas de toucher de répinelle, et, à en juger par un passage d'un mémorial de leur couvent, elles prétendaient se servir d'un instrument qui fut excellemment conditionné sous tous les rapports :

« La mesme année (1708), nous avions achetté une espinelte à M' Demaret, à Maubeuge, notre organiste. Ne l'ayant pas trouvée propre, nous l'avons fait vendre à Mons, le 5* novembre 1711. On l'avait achettée vingt écus courant. On Ta revendue seize escus en piesce, ce qui fait les vingt courant; ainsy il n'y à pas de perte (2). »

Les inventaires dressés vers la fin du XVIIÏ* siècle, dans toutes les communautés religieuses des Pays-Bas, par ordre de Joseph II, contiennent la mention d'une foule de clavecins et d'épineltes dont on faisait usage dans ces asiles de paix.

Le clavecin s'introduit aussi dans nos maisons échevinales, et le magistrat, aux fêles et aux banquets qu'il donnait au scepenhuiise, avait un instrument spécial, pour en rehausser l'éclat. C'est sans doute pour se munir d'un instrument pareil, que le magistrat de La Haye chargea, en 1613, l'organiste Pierre Alewyns De Voix, d'acheter pour son com.pleun clavecin à queue, qui lui fut délivré à raison de 150 livres (5).

(1) T. IV, p. 588. KiLiAN aussi se sert du mot monochordum pour désigner le manicorde, et il nomme virginale un instrument dont les religieuses (les vierges), font un fréquent emploi. « Virginael (Spinet). Monochordum, cla- » vecymbalum et virginale; viilgà : instrumentura musicum virginibus fre- »quens. » Voir au supplément de son dictionnaire des mots bâtards.

(2) Archives du royaume, registre n» 24.

(3) PiETER Alewijks DE Voix (1612, f. 274 en 163b, f. 294); ten behoevc

Le clavecin envahit également nos sociétés d'agrément, et, cela va sans dire, nos académies de musique. Il existe à la section judiciaire du dépôt des archives de l'État, à Mons, un dossier coté n° 31731 du « procès des confrères » académistes de Notre-Dame de Messine, à Mons, contre » les mambours de celle paroisse, » au sujet d'une épinetlo qui avait éié donnée à l'académie de musique (placée sous le patronage de Noire-Dame de Messine) par feu le sieur Manissart, « prêtre, noble et musicien. »

Dans leur requête, en date du 23 août 1719, les académistes disent qu'ils ont été en possession privée de l'épinetle dont il s'agit, jusqu^au siège de Mons, en 1691, époque où l'orgue de l'église de Notre-Dame de Messine ayant été détruit, l'épinetle fut posée sur le jubé de cette église; qu'elle continua d'être sous leur direction et à leur entière disposition; mais que, depuis quelques mois, les mambours de la paroisse ayant fait placer un orgue sur le jubé, l'épinetle fut transportée chez le mambour Tevelle, où elle se trouve, et que ce membre refuse de la remettre au valet de l'académie, pour servir à une messe que celle-ci doit chanter à la chapelle de Saint-Roch sur le Rempart.

Dans les autres pièces du dossier, on voit que de précieux instruments de l'académie avaient été enlevés, malgré la sentence d'excommunication prononcée par l'archevêque de Cambrai contre ceux qui oseraient emporter des instruments ou des papiers de musique de ladite académie, sans la permission de ses membres. On y lit encore que l'épinetle avait servi jusqu'en 1691, à des « concerts parlicu- » liers que les confrères faisaient entre eux, » et « aux » musiques qu'on appelait le chapelet, qui avaient lieu tour » à tour chez les académistes pour s'exercer. »

van den magislraet kocht hij, in 1615, vooi* 150 pond « een clavcsimbel u m«t een slaert. v Navorscher, 1865, p. 145.

L'affaire se termina par un accord, en vertu duquel les mambours remirent l'cpinelle, sous récépissé, chez l'avocat Dupuis, suivant la proposition de l'académie (décembre 1719) (').

Nous avons dit, au § XXXIV, que les somptueux clavecins des Ruckers d'Anvers étaient employés par les familles de haute volée, tandis que les petits clavecins ou épinettes, tels que ceux confectionnés par Albert Delin, de Tournai, ne servaient qu'aux amateurs de moindre condition et aux clercs de petites villes et de villages.

Vers la fin du XVIIh siècle, il y eut une véritable invasion de clavecins et de pianos-forté dans notre pays. La plupart étaient destinés aux salons des nobles. Pour en donner une idée, nous allons grouper quelques notes à ce sujet, en y comprenant les instruments en transit.

177 \ : Deux clavecins, l'un venu de Suisse, l'autre d'Angleterre, pour Chrétien Romberg, à Bruxelles; piano de Londres, pour Frédéric Romberg, à Bruxelles, en destination de la Lorraine. — 1778 : Piano venant de La Haye, pour le comte Respani. — 1785 : Piano fabriqué par Van den Casteele, à Bruxelles, et expédié le 6 juin à Ostende, par L. Boulmy, pour être ramené à Bruxelles au mois de janvier suivant; piano de la veuve Limelette, expédié d'Ostende en France; piano pour A. Boutmy, à Bruges. — 1787 : Clavecin pour le sieur Crumpipen, et un autre, venu de Bonn, pour J. Facius; piano arrivé de Vienne, pour les dames de Wûrben et de Schafgotsch, chanoinessesà Mons. — 1791 : Piano pour le nommé Rigel; piano, de la même provenance, pour le professeur de cet instrument Gallar; pianos pour la vicomtesse d'Antichamp, arrivée de France, pour la comtesse de Bachy, la vicomtesse de Choiseul, le

(1) Nous tenons ces détails de M. Léopold Devillers, sous-conservateur des Archives de l'État à Mons, et, pour les insérer ici, nous n'avons fait que transcrire. Nos sincères remerciments au vaillant archiviste.

vicomte Walsh-Ferrant, M™« Ducluzel, le sieur Defumeron- De Verrière, retiré à Namur, la vicomtesse de Pardieu, la vicomtesse de Caraman, la baronne de Béthune, domiciliée à Tournai, le chevalier de Montignac (i), le comte de Choiseul, tous venus de France, à la suite des troubles qui avaient éclaté dans ce pays; piano arrivé de Cologne, pour les frères Overman. — 1792 : Clavecin expédié du collège de Liège; clavecin ramené de Hollande, où il se trouvait depuis 1774-; un autre arrivé de France, pour les enfants du duc de Beaufort. — Pianos pour la comtesse d'Auberville, la marquise de Belsunce, le duc de Villequier, le comte de Dion, la comtesse de Bachy, tous originaires de la France; piano de Maestricht, pour le couvent de Berlaimont, à Bruxelles, etc.

Les droits d'entrée pour les clavecins et les pianos-forté étaient exorbitants. On en jugera par l'ordonnance suivante, émanée du conseil des domaines de Joseph II, et datée du 9 janvier 1786 :

« Ceux du conseil des domaines et finances de l'Empereur et Roi, ont, pour et au nom de Sa Majesté, statué, comme ils statuent par les présentes, que, par provision et jusqu'à autre disposition, il sera perçu pour droits d'entrée, outre les droits de convoi et de tonlieux, dans le cas où ces droits opèrent, cent trente florins par pièce, sur toutes sortes de clavecins ou fortepianos, qu'on fera venir de l'étranger en ce pays, soit que l'importation s'en fasse par eau ou par terre.

» La présente ordonnance aura lieu dans les départements de Bruxelles, Tirlemont, Turnhout, Anvers, S^ Philippe, S' Nicolas, Gand, Bruges, Ostende, Nieuport, Ipres, Courtray, Tournay, Mons, Chimay, Gharleroy, Namur, Marche, Luxembourg, S* Vith, Hervé, Navagne et Ruremonde.

(1) Pour plus d'exaclilude, constatons que l'instrument en destination de ce personnage, était un piano organisé. On appelle ainsi un piano auquel un orgue a été adapté.

» Ordonne le Conseil, à tous ceux qu'il appartiendra, de se régler en conformité des présentes, qui devront être affichées aux lieux ordinaires des bureaux des droits et de sortie, afin que personne ne puisse en prétexter ignorance.

» Fait au conseil des domaines et finances de Sa Majesté tenu à Bruxelles, le neuf janvier, mil sept cent (|uatre-vingt-six. Signé : le baron de Cazier, G. Baudier, S. 11. Gilbert (i). »

Ces droits ont été modifiés peu après, comme le témoigne l'extrait ci-après, emprunté à un protocole des finances ;

« Les droits d'entrée sur les clavecins et forié-pianos ont été fixés, par disposition du 9 janvier 1786, à 11. 150, dans la vue de favoriser les luthiers de ce pays, et, par disposition du 50 juin 1788, ces droits qui, dans le vrai, étaient prohibitifs, ont été réduits à 15 p. "/o de la valeur. »

Quand le séjour aux Pays-Bas des étrangers, possesseurs d'un clavecin ou d'un piano-forlé, ne se prolongeait pas outre mesure, on faisait déclarer leur inslrument en transit, et, dans ce cas, les frais étaient diminués à raison (l'un demi pour cent de la valeur de 12 sous.

Van Lumiiiene (Guillaume),

Auteur présumé d'une marche guerrière au son de laquelle les membres du serment de Saint-Georges, à Audenarde, parlicipèrenl, en 1411, au siège de Ham, Nesle et Roye, en Picardie. — La famille du musicien et les hautes fonctions administratives dont il fut investi. — Mutilations faites à la mélodie, en 1804. — Elle a maintenant le caractère d'une composition du XVII le siècle. — Chanson du serment de Saint-Georges, à Audenarde, datant également du siècle dernier.

Au temps que nos milices bourgeoises s'armaient pour défendre les frontières menacées, de nombreux chants guerriers ont dû jaillir du cerveau de nos musiciens. Par

(1) Cette ordonnance a été imprimée à Bruxelles, chez Pauwels, en format in-fo.

une déplorable fatalité, tous ces chants ont disparu sans retour, et, à part quelques couplets intéressants transmis d'âge en âge sur les lèvres du peuple, une foule de mélodies patriotiques portant Tempreinle de l'exaltation la plus noble, ont péri avec les circonstances qui les avaient fait naître.

Une de ces mélodies est parvenue jusqu'à nous, mais mutilée et travestie de la façon la plus déplorable. Elle date, parait-il, du commencement du XV^ siècle, et se rapporte à l'antique serment de Saint-Georges d'Audenarde.

En 1411, Jean sans Peur voulant écraser le parti des Orléanais en France, lança dans les plaines de Picardie une soixantaine de mille hommes empruntés à nos communes flamandes, qui se ruèrent sur Ham, Nesle, Roye, Chauny, et mirent le siège devant iMontdidier. Toutes ces milices étaient subdivisées par villes et par connélablies, selon les anciens usages; toutes suivaient leurs bannières, sans obéir aux ordres des chevaliers bourguignons.

Le 23 août 1411, les archers de Saint-Georges d'Audedenarde se mirent en campagne avec dix escouades, deux étendards, un trompette à cheval, six voitures de bagages, autant de d'attirail de guerre, un chapelain et trois cuisiniers. Ils participèrent à la prise de Ham, de Roye, etc., et se trouvèrent côte à côte avec les Gantois, sous les remparts de Montdidier. « Si sembloit, à voir leurs tentes, dit » Monstrelet, pour le grand nombre qu'il y avoit, que ce » fussent grandes bonnes villes, et pour vrai, quant tout » fut assemblé en un seul ost, ils se trouvèrent de cinquante » à soixante mille combattants, sans compter lesdites comp munes, sans les varlets, dont il y avoit sans nombre, et » retentissoit tout le pays du bruit qu'ils faisoient. »

C'est à celte expédition que se rattache la mélodie susmentionnée. Sorte de Marseillaise des Audenardais, elle fui composée, à en croire un témoignage dont nous aurons

à vériGer la valeur, par Guillaume V^an Lummene, dit Van Marke, doyen de la société de Sainl-Georges. Ce personnage appartenait à une noble et antique famille, et il remplit, à diverses reprises, les fonctions d'échevin et de chef-tuteur, de 141 4 à 1449. En 1436, il fut député par le magistral d'Audenarde à Gand, à Termonde et ailleurs, pour aider à régler le différend survenu entre ceux de Bruges et le souverain. Il contribua aussi au siège de Calais.

A voir les hautes fonctions administratives dont Guillaume Van Lummene fut investi, on peut croire sans trop risquer de se tromper, qu'il a fait les études dans lesquelles étaient comprises autrefois le quadrîvium, et que conséquemment il a appris, selon la méthode du temps, tout ce qui se rapportait à la musique. Du moins, il a dû connaître assez cet art, pour composer, à un moment donné, une mélodie susceptible d'être chantée par de grandes masses en surexcitation.

l/œuvre qui lui est attribuée se trouve inscrite, avec toutes sortes d'arrangements modernes, dans le plus vieux registre de la société de Sainl-Georges (i). On lit en tête du morceau :

« Willem Van Lummene, deken van het Gilde van S''' Joris, ten jare 1400 thien, gemaekt dese marce en opgetrocken met syn confraters tegen de Fransche, hunne vyanden, den 23 augusty 141 1. »

Au-dessous se trouve :

« Deze marce verduistert zynde, is vernieuvvt door Pieter Antoon Grau, P Basil, den 22 april 1804. »

Point n'était besoin celle déclaration, pour être désillusionné au sujet de celle prétendue composition du XV*

(1) Ce registre, de même que tous les vieux papiers de la société de Sainl- Georges, ont été déposés, il y a une quinzaine d'années, aux Archives communales d'Audenarde.

siècle. Le moindre musicien, après l'avoir parcourue fugitivement, éprouvera un pénible sentiment de surprise et croiraà une vraie mystification. En vain essaiera-t-on, par un patriotisme outré, de faire accroire le contraire. Il faudra se rendre à Tévidence, et n'éprouver que des regrets.

En effet, rien, dans celte production, n'annonce le XV^ siècle : ni la mélodie, ni le rhythme, ni la contexture générale du morceau. Le thème a une allure franche et dégagée, l'accentuation rhythmique est fortement accusée, l'agencement des périodes est régulier et logique; mais tout cela, croyez-moi, porte la physionomie bien nette du XVIII^ siècle. Avec un peu de bonne volonté, on pourrait distinguer, aux quatrième et cinquième mesures, quelques traits originaux de hautbois, supposé que le morceau ait été purement instrumental, ce qui est fort douteux. Ces similitudes se bornent là toutefois, et on est beaucoup plus disposé à y trouver des réminiscences empruntées aux partitions les plus en vogue de la deuxième moitié du dernier siècle, témoin la cadence finale, qui est absolument celle du quartetto du bal de Don Juan,

La notation du XV^ siècle est loin d'être facile. Si la marche de Guillaume Van Lummene est arrivée intacte jusqu'en 1 804, on peut supposer que Pierre Grau n'aura pu la déchiffrer convenablement, et qu'il n'en aura donné qu'une sorte de paraphrase fantaisiste, d'où les notes réelles auront été écartées pour la plupart. Si une transcription antérieure en a été faite, qui nous dit que le copiste a reproduit intégralement l'original? Dans ce cas, Pierre Grau n'est pas seul coupable. Ce dont il faut le blâmer positivement, c'est d'avoir fait disparaître le manuscrit même, apographe ou non, de façon à enlever tout moyen de contrôle. Peut-être le retrouvera-t-on un jour dans ses papiers.

Au commencement de ce siècle, la confrérie de Saint- Georges à Audenarde, après une longue suppression, fut

reconsliluée sur ses anciennes bases et reprit son ancienne splendeur. C'est sans doute à l'occasion de cette réorganisation, que la vieille marche fut exhumée et reçut son ajustement moderne. Pierre Grau était alors un des plus habiles musiciens de la Flandre. Il aura eu la partie belle pour imprimer à l'œuvre de Guillaume Van Lummene le cachet du jour (i).

(1) Nous nous honorons d'avoir été Tun des nombreux élèves de ce musicien distingué. Mais la vérité, toujours plus forte que le respect dû à un éminent artiste, nous oblige à constater ici un fait qu'il nous eût été impossible de déguiser. M. Grau a d'ailleurs plus d'un titre au souvenir de la postérité, comme on va voir.

Pierre-Antoine Grau naquit à Audenarde le 27 janvier 1763. II fui élève de Sceppers, d'Alosl, pour le clavecin, l'orgue et le carillon. Nommé organiste de Notre-Dame de Pamele à Audenarde, il acquit dans ces fonctions une réputation méritée. Il devint non moins habile à manier le clavier du carillon, car on rapporte que la place de carillonneur à Bruges lui fut offerte, et qu'il la refusa, préférant habiter sa ville natale. Le clavecin ou le piano firent surtout ressortir son talent d'exécution, et, d'après le témoignage des premiers musiciens du p«ys, ce talent eût brillé avec éclat dans une ville de premier rang. Tous les instruments à cordes lui étaient, du reste, familiers, et, dans un orchestre, il tenait indifféremment le premier violon, Tallo, le violoncelle ou la contrebasse.

On comprend de quelle utilité était un artiste de sa valeur, dans les sociétés musicales. Aussi, le vit-on, de bonne heure, à la tête de toutes les réunions où la musique remplissait un rôle. Il fut un des organisateurs de l'association dramatique, qui, le 16 août 1796, se constitua sous le litre de : Vercenigdc Konstminnaren der Rij'm- Spraak- en Zangkiinde^ et qui joua les opéras-comiques les plus en vogue. Il fut tour à tour directeur, trésorier et commissaire de la Maalschappy van Schoone Kunstc^i^ formée, en 1818, de trois associations différentes, ei qui eut, comme la société de Gand, une section spécialement consacrée à la musique. Dans l'une de ces associations, celle dite du Concert cl de l'Harmonie, M. Grau s'était distingué, dès le commencement de ce siècle, comme virtuose, et plus d'une composition pour le piano, arrangée par lui, éveilla l'admiration des connaisseurs.

Ces compositions, assez nombreuses, paraît-il, sont conservées en famille. On y garde aussi divers morceaux pour orgue et pour carillon. Nous possédons de lui une petite méthode de piano, qui joint la clarté à la précision. C'est celle qui servit, dès 1834-, à notre instruction. A partir de celte époque, la santé de M. Grau devint chancelante. Il eut une attaque d'apoplexie en 1839, et le 28 février il fut enlevé à l'art et à ses nombreux admirateurs. Sa mémoire nous sera toujours chère. Comme propagateur de l'art musical, jamais peut-être Audenarde n'en cul de semblable.

Nous la donnons ici telle quelle en regard, pour prouver que nous ne redoutons pas Texamen des archéologues. Après tout, elle forme un morceau très-agréable, et qui, puissamment instrumenté, pourrait être intercalé avec succès dans un opéra dont le sujet se déroulerait au XVIII* siècle. Elle se joue au carillon d'Audenarde tous les ans, lors du tir solennel de la société de Saint-Georges (i).

On y exécute aussi, à la même époque, une charmante mélodie qui porte le nom de Liedje van Sint-Jooris, chansonnette de Saint-Georges. Elle se chante communément aux banquets de la société et à toutes les réunions joyeuses où la coupe de Tamitié se vide fraternellement. D'un ton aisé et naturel, d'un rhythme franc et accentué, elle reflète une bonhomie familière, pleine d'abandon et d'ingénuité, qui est la marque dislinctive du caractère flamand. Cette simplicité n'exclut point un certain mérite de facture.

Evidemment la chanson de Saint-Georges a été faite par un excellent musicien : le rhythme et l'harmonie sont à cet égard des indices certains. Quelle expansion touchante dans le refrain, et avec quel tact la cadence est interrompue à l'antépénultième mesure! Le chanteur, le verre à la main, semble se recueillir un instant avant de faire vibrer

(i) La marclie de Saint-Georges, copiée avec le plus grand soin, nous a été expédiée à Bruxelles en 1861 . L'amaleur qui voulut bien nous faire cet envoi, fut très-étonné d'apprendre que le morceau était loin d'avoir la valeur archéologique qu'il lui supposait. Il ne se rendit point à nos observations réitérées. Voulant clore définitivement un débat où les affirmations tenaient lieu de preuves, nous eûmes recours à M. De Coussemaker, et voici ce que le savant musicographe nous répondit : « Cher monsieur, la marche dont vous » m'avez envoyé la copie ci-jointe, ne me paraît pas pouvoir être la musique «originale de 1410. Elle a, comme vous le faites très-bien remarquer, tout » le cachet moderne du XVIIIe siècle. Je ne crois même pas que ce soit une » version corrompue de l'ancienne mélodie; ce n'est donc plus même un » souvenir traditionnel. >» Cet avis ayant été communiqué à l'amateur, celui-ci crut ne devoir point insister davantage. Il nous écrivit : « Devant cette opi- » nion, il faut s'incliner, »

Page 1