Il principal terzo e voce umana
Si deve notare che la varietà principale di quest' organo consiste nella mutazione délie mani, suonando qualche volta con la mano dritta la tastatura di sopra, e con la mano sinistra quella di sotto, overo al contrario e imparticolare.
La voce umana per esser spezzata, si suona nel soprano il principali ; nelli bassi la voce umana e trémolo, e nell' altra tastatura la Tromba e principale, restando sempre nelli soprani di sotto, mutando solamente la mano sinistra, overo al contrario. Fermandosi sempre la mano sinistra nelli bassi, e mutando la mano dritta come comincia a suonore il Cornetto, e il Cornetto in Ecco.
Per formar la lira e piva.
Si ferma la mano sinistra sopra la tastatura di sotto, suonando uno overo due tasti délia voce umana, e di sopra il Flauto in duodecima, overo Tromba, o cornetto, o Flauto in ottava, o Cornetto in Ecco, 0 voce umana nelli soprani; aggiungendo talvolta la Tromba, Tamburro e Rosignuoli.
Il Trémolo si pone a discrezione, quando si suona uno, due o al più tre registri.
Il fine (*) .
Dans le petit travail de Joseph Serassi : Sugli organi Lettere, etc., Guillaume Herman passe pour une illustration de la lutherie. Celehre fahbricatore de organi, j lit-on, à son sujet. Cette appréciation est évidemment basée sur d'autres travaux du maître qui nous sont inconnus. Mentionnons-en deux qui semblent réclamer une étude particulière : l'orgue à double clavier de l'église du Jésus à Gênes, et l'orgue renommé de la basilique de S. Maria di Carignano, en la même cité, construit aux frais de la famille Santi. Herman eut pour collaborateurs, en ce dernier ouvrage, Jean Haid et Hans Dieterich. Le buffet fut façonné par George Haigenmann. Les deux instruments remontent à 1657-1660 (').
(ï) L'opuscule, acquis chez J. Baur, à Paris, en 1878, fait partie de notre collection. II ne doit pas être commun.
(2) Dessimoni et Bklgrano, Brabante, Fiandra e Borgogna. — Genova, 1871.
Deprès (Josquin),
illustre compositeur du XV^ siècle. — Recrutement de voix opéré, pour la chapelle du duc de Ferrare, en Picardie, en Flandre et en Brabant.
— Engagement de Josquin Deprès, dit « messer Gossino, » contrebasse à la cathédrale d'Anvers. — La musique en cette église, vers ces temps. — Enrôlement à Anvers de « messer Rugiero, « Pierre Pannekin et Willekin, ténors ; de « messer Cornelio Svaghere, » et « messer Gulielmolngelese, «contralto. — Deprès appelé «nobile contre-basso.»
— Récolte, à Térouanne, de deux sopranistes, dont un nommé Jannes, et, à Bruges, d'un troisième contralto, dit « maître Alain. » — Pièce où ces précieux renseignements sont consignés. — Utile résumé contemporain de ce document. — Deprès est-il hennuyer, flamand ou brabançon? — Arguments pour ces différentes attributions. — La famille Vanden Bemden, de Praiis, Pratenss ou Desprès, à Berchem-lez- Anvers. — Coïncidence remarquable avec l'installation du maître à la cathédrale anversoise, où il aura fait son éducation musicale. — Sigismond Cantelmo envoie, en 1503, à Hercule l^i", un Salve Regina de « Jusquino. » — Lettre qui accompagne ce don . — Inductions à en tirer, pour l'époque de l'arrivée de l'artiste à la cour de Ferrare. — Autres inductions fournies par la liste des engagements dressée par Bartholomée de Flandre, et où paraît le nom d'un succentor de Bruges, le nommé Aleanus. — Information plausible de Baini. — Isaac, célèbre compositeur, venu apparemment de Florence, est reçu à la cour de Ferrare. — Il y écrit des compositions pour la chapelle ducale. — Noble rivalité de talents. — La messe : « J'ai prins amors, » d'Isaac, annoncée à Hercule I^r^ en même temps qu'une autre messe : « Princesse et amorette, » de Gaspard Van Weerbeke. — Isaac, maître de chapelle de Saint-Jean, et professeur des enfants de Laurent-le-Magnilîque, à Florence. — Inductions diverses. — Cansone, écrite pour les fêtes carnavalesques de Florence, par Isaac, et envoyée au duc de Ferrare. — La lettre y relative émane d'un certain « Cornélius» cantor, » qui se propose de prendre service à la chapelle ducale de Ferrare. — Reproduction de cette pièce, datée de 1491. — Activité musicale d'Isaac à Ferrare. — Motet de lui sur la, mi, la, etc. — Parallèle intéressant entre Isaac et Deprès, celui-ci composant à son
heure, celui-là produisant à tout instant. — Réflexions à ce sujet. — It-aac n'est point l'élève de Josquin. - Versatilité d'humeur de ce dernier, due à ses persistants insuccès artistiques. — Josquin cuisinier à Rome. — Vers macaron iques à lui consacrés, ainsi qu'à Bidos, Carpentras, Pilva, Broyer, Brumel, Mouton, Delà Rue, Festa, Franchino. — Rectifications les concernant. — La messe précitée d'Isaac est inconnue. — Pourparlers avec Isaac, pour son installation à la chfipelle ducale. — Ont-ils abouti? — Lettre contenant des particularités à ce sujet. — Nouveau recrutement opéré pour la chapelle ducale de FeiTcire, cette fois, pour un chantre nommé " Gian. » — Circon-; stances y relatives. — Audition faite en présence de la duchesse, qui en est enchantée. — Un « Nicola de Olandia, » sopraniste attaché, en 1478, à la même cour — On l'appelle « egregius et proestans. — Est-ce Nicolas De Craen ? — Document important sur ce fait. — La famille De Craene en Flandre et en hrabant, aux XY^ et XVIe siècles.
— Un certain Crâne « maître des enfants de la chapelle d'Henri YIIL »
— Requête de Nicolas De Craen, favorablement apostillée, adressée de Hollande, en 1504, pour obtenir la direction de la maîtrise de Saint- Donat à Bruges. — Il succède à Antoine De Rycke, Dwitis, qualifié de « valens musicus. 35 — Témoignages en sa faveur des autorités de Bois-le-Duc. — Retourna-t-il en Italie? — Son nom, en tout cas, est attacl.é à des compositions imprimées en 1503 et 1504. chez Petrucci à Venise. — Antoine Brumel, célèbre compositeur à Ferrare. — Son orijiine probable. — Le mot Brommel en flamand. — Antoine Brummel se trouvait-il à Paris, lors du décès d'Okeghem, en 1513? - Il fut, selon toute apparence, au service du duc de Sora à Lyon, jusque vers la fin de 1505. — Premier engagement, resté sans suite, pour les fonctions de maître de chapelle du duc de Ferrare. — Négociations reprises et offres faites par Alphonse 1er. — Reproduction de la pièce y relative. — Le nom de Leone. — Intervention du duc de Sora et d'une basse-contre appelée « me Jean » — Lettre du duc de Ferrare au sujet de rengagement de Brumel. — Texte d'une nouvelle convention.
— Lettre d'Alphonse 1er à son futur pensionnaire. — Indice favorable à Tacceptation de ce dernier, tiré de la présence d'un homonyme ou parent à Ferrare. — Jacques Brumel, dit Jachet, reçoit, de 1543 à 1559, comme organiste de la cour de Ferrare, des prébendes à Modène et à Reggio, sans compter Jes autres émoluments. — Il porte le titre de dom^nus. — Distinction à faire entre L s Jacquet de la même époque. — L'épithète degallïco. — Pièces relatives à Jacques Brumel.
— « Messer Glanes, » chantre de la même chapelle, en 1543. — S'agit-il de Jean Lupi, ou de Jean Japart, auquel Josquin Deprès dédia une chanson française?— Les deux Jean ont fourni das compositions au recueil de Petrucci. — Une chanson de Japart. — he chantre « Jani, n
conspirateur contre Alphonse d'Esté, en 1502. — Nicolas Maron, recrute à Bruxelles, en 1554, deux snprani, un contralto, un ténor et une basse-contre. — Documents à ce sujet. — Guillaume Delà Tour, de Harlem, s'offre ainsi que son fils, au service musical du duc de Ferrare. — Sa requête. — Liste de divers compositeurs, chantres et instrumentistes des XV^ et XVI^ siècles, attachés au même prince. — Gisbert Batenbourg, Pierre Breda et Jan Maryc, musiciens habiles, chargés d'harmoniser des motifs de plain-chant. - Réimpression de V Alfonsiana de Jean Ghiselin, en 1617. — Inductions diverses. — Un luthiste des ducs d'Esté appelé « Petrus Bonus de Burzellis — Etymologie tirée du nom même de l'artiste. - Supposition d'une métathèse appliquée au nom de Burzellis. devenu de Bruzellis. — M. Gustave Chouquet opine en ce sens. — Description des fêtes vocales et instrumentales, à la cour de Naples, au XV^ siècle, et, par extension, à la cour des ducs d'Esté. — Importance de ces renseignements — Reproduction du document révélateur. — Représentations scéniques à ladite cour d'Esté, vers la fin du XY^ siècle. — Rôle important assigné aux orgues. - Liste inédite d'instruments semblables dressée en 1600. — L'archicembalo de Yicentino se trouvait-il dans le nombre? — Un virtuose, Luzzasco Luzzaschi, était élève de Cyprien de Rore. — Autre nomenclature inconnue d'instruments de 1625, où les claviers dominent. — La sampagna. - Participation probable des Flamands à ces concerts. — Trois listes organographiques, de 1598, publiées récemment. — Combinaison à faire. — La dénomination fiano e forte appliquée au cembalo. — Le célèbre philosophe Rodolphe Agricola, à la cour de Ferrare, en 1476. — Conséquences à tirer de ce séjour. — Facteur d'orgues à la Haye, a-t-il été utilisé par Hercule I^r pour la confection des instruments d'église ou de concert?
La physionomie si caractéristique de Josquin Desprès, que le lecteur a pu contempler au 1" volume de ces recherches, avait, du vivant même du célèbre musicien, le privilège d'attirer l'attention. Un document que nous allons reproduire en fait foi.
Vers la fin du XV""^ siècle, un chantre flamand de la chapelle des ducs d'Esté, fut charge d'aller recruter, aux Pays-Bas, des voix nouvelles pour remplir les lacunes qui existaient dans la brillante phalange chorale attachée à la cour de Ferrare. Il parcourut successivement la Picardie,
la Flandre et le Brabant, et revint à son poste, après avoir traite avec deux sopranistes, trois ténors, trois contraltos et une contrebasse. Cette dernière n'était autre que Josquin Deprès, le plus fécond et le plus populaire des compositeurs de ce siècle.
Il venait d'Anvers, oii il y avait, depuis le XIII™^ siècle, une maîtrise importante, qui, deux siècles plus tard, comptait une quatre-vingtaine de chantres, choisis parmi les plus habiles musiciens de la contrée, et qui avaient une instruction si solide, qu'ils chantaient facilement le contrepoint à vue, et que plusieurs d'entr'eux acquirent un haut degré de célébrité, comme les Okeghem, les Obrecht, les Cockx, les Turnhout, les Ducis, et d'autres encore. La plupart étaient prêtres, et obtenaient, outre des prébendes lucratives, des jetons de présence fructueux, à chaque office particulier. On les appelait chapelains-chantres ou vicaires musiciens. Ainsi s'explique cette position inférieure, hiérarchiquement parlant, qu'ils consentaient à remplir dans les principales collégiales, et qu'ils préféraient à des fonctions honorifiques plus importantes et plus brillantes. D'ailleurs celles-ci n'étaient pas toujours vacantes; il y avait des droits d'ancienneté rigoureusement établis, et, quelque considérable que fût le talent d'un maître chantre, il ne parvenait souvent à n'être élevé à la dignité àe 2)Tciece7itor qu'après de longues années de surnumériat.
Pour suivre l'ordre adopté par l'envoyé du duc de Ferrare, Bartholomée 'de Flandre, nous citerons d'abord les trois ténors qu'il engagea à Anvers : « Messer Rugiero, » le même que M. De Burbure considère comme un ami d'Obrecht; Pierre Pannekin et Willikin. Viennent ensuite les deux contraltos : « Messer Cornelio Svaghere [SwagJiere?), qui pourrait bien être un autre ami d'Obrecht, nommé, par M. De Burbure d'après les archives de la
cathédrale anversoise qu'il a patiemment dépouillées, Corneille De Hulst, cette dénomination envisagée vraisemblablement comme lieu de provenance ; puis « Messer Gulielmo Ingelese, » chapelain de la gilde commerciale anglaise, audit Anvers. Enfin, se présente « Messer Gossino, prête, » homme, dit le scribe, d'une taille imposante et d'un extérieur magnifique, et dont la voix, selon lui, est un « nobile contrebasso, » attachant à l'épithète de nobile la signification de fameuse, d'illustre.
A Térouanne ('), l'envoyé du duc d'Esté était parvenu à récolter deux sopranistes attachés à la cathédrale, et dont l'un, qui était prêtre, s'appelait « Joannes. » A Bruges, il put enrôler un troisième contralto, celui-ci employé à l'église de Notre-Dame, et dont maître Alain, de la même ville, fournira ultérieurement le nom. Donnons le texte de la pièce où se révèlent les particularités que nous venons de signaler aux musicographes :
Questi sono li nomi de li cantori quaU ha olduto Bartholomio de Fiandra, cantore nostro, videlicet :
Prim inAnversa,ne laecclesia cathédrale, tenori alti tri, U nomi soi sono : Messer Rugiero, Messer Piero Pannechin, VilUchin; quale Villichin, seconde il judicio de dicto Bartholomio, è il migUore.
In questa medesima terra et ecclesia cathédrale sopradicta, sono dui contra alti, il nome suo è de uno Messer CorneUo, l'altro Messer Gulielmo Ingelese, il quale è capellano de la natione et mercadanti ingelese.
Item, ne la predicta ecclesia, gie uno nobile contrabasso,il quale ha nome Messer Gossino, prête, de statura longa et homo bello.
In un altra terra nominata Terruana, che è in Picardia, sono dui sovrani boni, ne la ecclesia cathédrale ; l'uno se chiama Jannes et è prête, l'altro non scia il nome, ma è suo compagno.
(1) Ville qui fut entièrement détruite, en 1553, après le siège qu'en fit Charles-Quint.
A Bruges, ne la ecclesia de la Nostra Donna, gie uno contra alto molto bono, ma bisogna clie loro domandino il nome suo al maestro di puti^ il quale ha nome Aliamus, et canta cum li puti tenore (').
Il y a quelque profit à retirer d'une sorte d'abrégé de ce document, que nous laissons suivre également :
In Anversa, uno tenorista cioè taglia, il suo nome Willechin, uno altro misser Piero Pannethin. Uno altro misser Rogier, tuti tre questi sono boni tenoristi cioè taglie.
In quella medesima terra, el ge doi contra alti, l'uno se chiama misser Cornelio Svaghere, altro misser Guillelmo Inglese, el quale è cappellano de la nacion et marchadanti inglesi.
In questa medesima terra, el ge uno nobile contrabasso, el quale a nome messer Gossino.
In una terra chiamata Teruana, in Picardia, el ge dui bellissimi sovrani tuti doi puti; uno se chiama Johannes, l'altro è suo compagno(2).
On remarquera, en effet, que si la première pièce considère « Yillichin » comme le meilleur ténor des trois qu'Anvers fournit, l'autre pièce, en revanche, les envisage tous trois comme excellents. C'est encore, grâce à cette dernière pièce, que nous savons le nom du contralto Swaghere, et que les deux sopranos, jugés simplement bons d'abord, deviennent ensuite éminents, bellissimi, sans doute à la suite d'une épreuve plus favorablement subie.
Avant d'aller plus loin, quatre questions, issues de ce qu'on vient de lire, réclament une solution immédiate : la patrie de Josquin Deprès, son nom véritable, l'école où il
(1) Archives de l'Etat à Modène. La pièce reproduite n'a point de date, mais son écriture la reporte vers la fin du XV«, ou au commencement du XYI^ siècle.
(2) Id., ibid. Même remarque.
reçut son instruction musicale, la date approximative à
laquelle il fit son apparition à la cour de Ferrare.
La Biographie nationale marque, dans sa liste des noms adoptés, le Hainaut, suivi d'un point d'interrogation, comme la contrée où l'éminent artiste vit dubitativement le jour. Il j a donc lieu de revenir sur toutes les versions données à ce sujet. A l'extrait, plaidant pour le Hainaut, que l'on a vu à l'un des volumes précédents, joignons-en un autre qui a sa valeur :
Ego,Martinus de Marphalize, aliàs de Pratis,presbiter cameracensis diocesis, in artibus magister, sacris apostolica et impérial! auctoritatibus notarius juratus... (')
Ce début d'un acte passé, le 8 mai 1512, dans le comté de Hainaut, mérite surtout l'attention parce que la pièce est contemporaine du fameux musicien. Ailleurs, nous voyons un Nicolas Desprez, domicilié à Malines, recevant du magistrat d'Alost, en 1486, deux canettes de vin, en reconnaissance de certains bons services qu'il avait rendus à la commune flamande. Mais, pour passer de suite au berceau de Deprès, il y a à enregistrer par nous une hypothèse étrange, hardie, et, ajoutons-le, injustifiable jusqu'ici; c'est celle qui tend à envisager la famille dont procède le grand musicien, comme étant essentiellement flamande et comme ayant, pour nom originaire, Vanden Bemclen, qui signifie littéralement de Pratis, Pratensis, ou Des Près. L'auteur de cette assimilation est M. Henné, à qui l'on doit la consciencieuse et savante Histoire du règne de Charles- Quint (^). A l'en croire, notre compositeur serait un Josse Vanden Bemden de Berchem-lez- Anvers ! A lui d'apporter
(1) Arch. gén. du Royaume; Actes des hommes de fiefs du comté de Hainaut, Nimy, nolOo. La notice de la Biogr.nat. sera discutée ailleurs.
(2) T Y, chap. XVI, p. 101.
ses preuves. L'homonymie a ses avantages; elle offre aussi ses inconvénients et ses dangers. Sans vouloir en rien préjuger le pour ou le contre de la question en litige, bornons-nous à constater, en commentateur impartial, que la famille des Vanden Bemden avait, en Brabant, de nombreuses ramifications. Un exemple, en passant :
Vander ghiften vander sergenterien van Bruessel, voer Petren Vander Beempde, gegeven den lesten dach van decembri, anno lix, iijs. g.(').
Si l'attribution de M. Henné se justifie quelque jour, il y aura à rapprocher le fait de la naissance de Josquin Deprès aux portes d'Anvers, de la circonstance de son engagement comme basse profonde, à la cathédrale de la même ville, pour invalider de nouveau la version de Fétis, tendante à faire des élèves d'Okeghem les plus fameux compositeurs de son époque qui aient été invités, par Crétin et d'autres poètes, à prendre le deuil pour leur « maistre » à tous, et au nombre desquels se trouvait « Josquin. » Qui sait si ledit Josquin n'a pas reçu son éducation musicale à la maîtrise anversoise, d'où sortirent, on vient de le dire, tant de sujets éminents? Il ne tarda pas à se distinguer, comme compositeur, à la cour de Ferrare, et ce n'est qu'en quittant cette ville, rapporte-t-on, qu'il alla prendre service à la cour de Louis XII, où ses relations avec Okeghem auront été d'une nature autre que celle d'un élève avec son précepteur.
Pour l'époque approximative de son arrivée à Ferrare, il y a d'abord à invoquer le témoignage d'une pièce authen-
(1) Registre des droits de scel de Brabant, année 1459. Cérone reproduit un exemple musical d'un maître appelé « Luys Pratense, » et que Fétis n'a pas connu.
tique, qui, si elle ne démontre pas positivement la présence du grand artiste à la cour des ducs d'Esté, prouve, du moins, qu'il avait avec elle des rapports très-étroits. Il s'agit d'une lettre adressée, le 24 février 1503 (n. st. ?), par Sigismond Cantelmo, comte de Sora, au duc Hercule I", où il annonce à son « Signor et Padrone » que, devant probablement retarder son arrivée à Ferrare, il lui envoie, à l'avance, un Salve Regina, dont il savait que Son Excellence était désireuse d'entrer en possession. Le correspondant termine, en disant, après la formule de recommandation habituelle, que l'auteur de cette composition était « Juschino. » On pourrait encore inférer du texte qu'il se recommande, lui, Fauteur et Josquin; toutefois la première interprétation nous semble la meilleure :
Al mio III™*' et Ex'"" Signor et Patrone Signor duca de
Ferrare.
l\\^° et Ex^i^° Signor mio. Corne io dubitando stare tropo venire a Ferrare, mando a vostra Ex^î^ la Salve Regina, sapendo io quella esser desiderosa de havere ; a vostra Signoria continuo me recoinando;lo authore è luschino. Ex Sancto Mattheo, 24februarj 1502.
De vostra Ex*i^ servitore,.
SiSMONDO Cantelmo (^).
Où Josquin demeurait-il alors? Était-il à Mantoue, ou dans quelque autre résidence princière que fréquentait ou que possédait le souverain de Ferrare? Il avait entendu parler avec éloge d'un Salve Reginai^), récemment achevé par le maître; il témoigne l'envie de l'avoir; on le lui expédie immédiatement. Tout cela marque des relations suivies et pour ainsi dire de voisin à voisin. On nomme
{}) Archives de l'Etat à Modène.
(2) Non mentionné par Fétis.
l'auteur, pourqu'il ne soit point confondu avec un musicien, également célèbre, dont il sera bientôt question.
Un autre témoignage à utiliser, quant à l'époque de l'arrivée de Josquin à Ferrare, est la liste des engagements faits par Bartliolomée de Flandre aux Pays-Bas, et où se lit, on a pu s'en convaincre, le nom d'un maître de chant brugeois : Aleanus, c'est-à-dire Alain. Or, en consultant les notes que nous avons publiées sur les musiciens de l'église cathédrale de Saint-Donat, à Bruges, nous y remarquons un mccentor estimé et un compositeur maintes fois employé par le chapitre, Alain De Groote, lequel disparaît de son poste après 1480, en le laissant occuper successivement, en 1493, par Jérôme de Clibano, et, en 1498, par Jacques Obrecht. Revenu audit poste en 1500, il meurt l'année suivante!*). Si, comme nous le présumons, Alain De Groote est bien YAleamcs susdit, la date de sa réinstallation à la maîtrise de Saint-Donat coïncide à peu près avec celle du départ de Josquin Deprès d'Anvers.
En se rapportant aux traditions pures et simples, ce serait, au contraire, la date précédant la vacature, laissée par Alain De Groote, qu'il faudrait préférer avant tout. Baini, qui généralement est très-véridique dans ses récits, puisés pour la plupart aux sources les plus autorisées, confirme indirectement notre manière de voir, en disant que Josquin Deprès « fut en France au service de Louis XII, et passa de là à celai d'Hercule I", duc de Ferrare (^'. » Or, Hercule F"" mourut en 1505, et Louis XII ne monta sur le trône de France qu'en 1498. Quand
(1) Maîtres de chant et organistes de Saint-Donat, etc.ljn de ses neveux, Alain De Groote, devient également maître de chant à Saint-Donat, en 15Û8, après l'avoir été gratuitement à l'église de Saint-Sauveur, en la même ville de Bruges, depuis le 25 juin 1503. Bartholomé Binsoet le remplace en 1513.
[^) Meniorle, etc.,T. I, p. 118.
Deprès remplit-il les fonctions de chantre à la chapelle pontificale? C'est ce qu'il est impossible de préciser.
La cour de Ferrare possédait, vers cette époque, un autre talent de premier ordre : Henri Isaac. Il était venu d'où? Nul ne le sait, attendu que la biographie de ce maître allemand ou flamand offre, pour le moment, de nombreuses lacunes. Serait-ce de Florence ? Quelques indices, dont on pourra peser la valeur, tendent à le laisser supposer. On faisait le plus grand cas de son talent de compositeur, et, sans croire que de même que Josquin Desprès, il ait été engagé à Ferrare, en qualité de chantre, on peut affirmer qu'il y était officieusement employé pour enrichir et pour varier le répertoire musical de la chapelle. Une vive émulation en résultait entre les maîtres dont le savoir était ainsi utilisé, et les ducs de Ferrare, toujours enclins à favoriser ce qui pouvait contribuer à la majesté des offices religieux ou à l'éclat de leurs fêtes périodiques, s'ingéniaient à augmenter encore cette rivalité heureuse.
Un chantre établi à Florence, Cornélius, dont Hercule I" avait fait son correspondant musical, lui manda, entre autres, en 1490, qu'Isaac avait composé une messe sur le thème : « J'ai prins amours, » et qu'il s'empresserait de la faire tenir à son Excellence. En même temps, il lui annonça une autre messe, celle-ci due à Gaspard Van Weerbeke et ayant pour devise : « Princesse et amoretteO). » Si on tenait à supposer qu'Isaac était attaché à la cour de Florence, il faudrait présumer aussi que Van Weerbeke se trouvait dans le même cas. Or, on l'a vu, en 1490, le maître,
(') On en conserve, à la Bibliothèque impériale de Vienne, un exemplaire, sous le nom de Jaspa?', ce qui l'a fait attribuer erronément à Japart. La citation susdite lève tous les doutes, outre qu'elle détermine l'époque où la messe : Princesse et amorette, fat mise en circulation. Le recueil viennois, qui la renferme, porte le no 1783.
fut chargé, par Louis Sforce, d'une mission de confiance, en qualité de chantre de la chapelle de ce souverain. Il est donc plus naturel de croire, d'après ce qui vient d'être constaté, à un séjour momentané de ces deux illustres artistes à la cour des Médicis, comme il est permis d'inférer de la lettre de Sigismond Cantelmo, reproduite plus haut, que Josquin Deprès se trouvait temporairement soit à Mantoue, à Modène ou ailleurs.
Toutefois, en ce qui concerne Isaac, il est avéré et acquis à l'histoire qu'il a demeuré à Florence d'une façon stable, j étant à la fois maître de chapelle de l'église de Saint- Jean et professeur des enfants de Laurent de Médicis, dit le Magnifique l^'. Aaron le connut intimement, comme il connut, du reste, Josquin Deprès et Jacques Obrecht, établis à Ferrare, et Agricola, d'abord attaché à la cour de Milan, ensuite à celle de Florence (^). Fétis est dans le réel, en rendant vraisemblable le séjour d'Isaac dans cette ville, au moins jusqu'à la mort de son glorieux protecteur, c'est-à-dire jusqu'en 1492(^).
D'autres informations sont fournies par l'homme d'affaires du duc de Ferrare. Une cansone venait d'être composée à Florence, pour les fêtes carnavalesques de cette ville (^). Le compositeur privilégié de Laurent de Médicis fut sans doute l'auteur de cette musique, comme il avait été l'auteur de celle du drame religieux : San Cfiovanni e san Paolo, dû à la collaboration du prince lui-même (1488). L'agent florentin en envoie un exemplaire à Hercule I", en espérant que la « cansone che si canta in questa terra, » ne
(1) The musical World, i XIX, p. 285.
(2) De Insu, harm., chap. 16. Voy. ci-dessus, p. 13 et 14.
(3) Biographie universelle des musiciens, article Isaac.
{*) Voy. ce que Burney rapporte, entre autres, de ces Canti carnascialeschi, da.ns son Journal de voi/ages, tome II, p. 231. François Spaziano a publié plusieurs de ces chants.
déplaira pas à son auguste mandataire. Il devait s'engager au service du duc de Ferrare; une circonstance particulière a fait retarder l'éxecution de son projet. Il compte bientôt se mettre en route, et, si le temps est favorable, il emmènera sa compagnie, « brigata, » de chanteurs. Il termine son message, en assurant le duc que son plus vif désir est de vivre, le plus tôt possible, à l'ombre protectrice de Son Éminence. Le chantre « Cornélius, » comme on le verra bientôt, se nommait Laurenti. Voici le texte littéral de sa missive :
Ill"^° principi et Excell™*^ Domino, Domino Herculi Estensi, Duci Ferrarie, etc., Domino meo singularissimo.
Ill™« et Ex'^® Domine, Domine mi singularissime, etc. Mande ala Ex^ia Vostra una missa de Gasparo, facta so'^rsi Princesse et aynorette. Credo piacerà a quilla. Maiido ancora una cansone che si cantô in quista terra il di di Carnasale ; anche non dispiacerà ala Ex^ Vostra. Aviso ancora ala Signoria Vostra che Yzac sia facto una missa supra Jay 'prins amours, et presto la mandarô ala S.V.
Ulterius prego V. S. non si maraviglij si non son venuto ali servicij de quilla, como era mia intencione al présente ; la causa è stata per essere messa in parto la dona mia de quatre giorni fanno, la quilla come sarà in termine de potere caminare,et como il tempo sera anche più disposto per potere comodamente condure la brigata mia, serô subito mosso et veromene a vivere sotto l'ombra delà Ex^ïa v., como è stato sempre mio gran desiderio, et a quilla de continue me racomando que bene valeat. Florentie, adi 11 marzo 1490.
Ex™« ducalis Dominationis vestre,
servus fidelissimus, Cornélius, cantor 0).
Voici Isaac à Ferrare même. Il y fait merveille. En deux
(1) Archives de l'État à Modène ; en original au fonds dit « chancellerie ducale. »
jours fie temps, il a composé un motet de la meilleure venue, molto hono, sur une fantaisie nommée La, me, la, so, la, se, la. mi, lo. Le scribe qui nous fournit cette particularité, retrace, à ce sujet, un parallèle physionomique entre Isaac et Deprès. A l'en croire, Isaac est plus souple dans ses relations sociales, et conséquemment pourrait mieux servir le duc. A un moment donné, sa nature aimable et facile lui permet de se plier plus promptement aux exigences d'une assemblée, et de fournir plus fréquemment des productions neuves. Josquin, il est vrai, compose infiniment mieux, c'est-à-dire avec plus d'art et d'invention, mais à l'heure qui lui convient, et non lorsqu'on l'exige de lui. Le fait d'un nouveau motet, écrit par Isaac, en deux jours, confirme le jugement favorable que porte le secrétaire ducal « Gian, » sur la spontanéité de talent et l'humeur complaisante d'Isaac, et les restrictions qu'il fait, a l'égard de Josquin, moins communicatif et attendant patiemment le moment de l'inspiration, mais aussi plus soigné, plus mûri dans tout ce qu'il exécute.
La postérité a ratifié cette appréciation, sauf l'aisance parfaite qui forme le caractère distinctif de tout ce que le maître belge a écrit, et qui est due sans doute à la réflexion profonde qui a présidé à l'agencement des parties conçues par le génie. Le mécanisme de l'enchaînement harmonique est porté chez lui, comme on l'a remarqué souvent, à un point d'habileté pratique inconnue aux autres compositeurs 0). On a observé, au contraire, dans les œuvres d'Isaac, des duretés et des incohérences que ne rachètent point la plénitude et la hardiesse des harmonies.
Le parallèle de Gian tranche enfin une autre question
(1) Kiesewetter le nomme, à bon droit, selon Ambros, un des plus grands génies musicaux de tous les temps: «Jo.«quin gehort ohne Zweifel unter die grossten musikalisclien Génies aller Zeiten. n
que la chronologie n'avait pu résoudre complètement. Plusieurs historiens ont voulu faire d'Isaac un élève de Josquin. Fétis, se fondant sur les stanze d'Ange Politien, produites de 1473 à 1478, révoque en doute le fait et va jusqu'à croire que la réputation du musicien belge naissait à peine, quand celle du musicien soi-disant allemand était déjà au comble. Cette fois encore, Fétis a raison, du moins quant au premier point, et la comparaison de Gian est bien celle de deux émules, offrant des divergences de nature, mais également maîtres de leur art. Hermann Finck, dans sa Pratica mtisica, penche aussi pour la renommée simultanée des deux grands musiciens :
Floruit tune etiam Josquinus de Pratis, qui vere Pater musicorum dici potest, cui multum est attribuendum ; antecellit enim multis in subtilitate et suavitate, sed in compositione nudior hoc est, quamvis in inveniendis fugis est acutissimus, utitur tamen multis pausis. In hoc génère sunt et alii peritissimi musici, scihcet Okekem, Obrecht, Petrus De la Rue, Brumelius, Henricus Isaac, qui partim ante Josquinum partira cum illo fuere...
De La Fage a consacré aux messes de Josquin Deprès, imprimées à Rome, une très-savante étude, à laquelle nous croyons devoii' renvoyer le lecteur, en nous bornant à ny puiser que deux particularités relatives au séjour de Josquin dans la péninsule. « On sait de la manière la plus positive, dit le laborieux musicologue français, qu'en Italie, où Josquin avait passé sa jeunesse, il ne fut, en ces temps, nullement apprécié, comme l'indique le beau sonnet de Serafino d'Aquila, que Zarlino nous a conservé, et dans lequel l'ami de Josquin s'efforce d'arrêter les plaintes que lui arrachait sa triste situation ('). » C'est à l'insuccès de
(>) Serafino d'Aquila, habile improvisateur poétique et musical, mourut à Rome le 10 août 1500, n'ayant pas encore accompli sa trente-
ses ouvrages, au début de sa carrière, qu'on attribue fort sensément cette humeur inquiète du maître qui ne lui permettait de se fixer nulle part et qui lui fit successivement abandonner tous les emplois qu'il avait obtenus. Fut-il plus heureux dans les autres pays, et notamment à la cour de France ? Il est fort permis d'en douter, et bien certainement s'il finit par réaliser une plus heureuse position, ce ne fut qu'après des sollicitations longtemps oubliées ou repoussées.
On fit, à la mort de Josquin, des Déplorations et des épitaphes. En voici une qui n'est qu'une plaisanterie et qui a été moins citée que les autres :
Hic jacet Judocus, Qui fuit Romae coquus, Magister in artibus Et doctor in partibus, Et de gratia speciali Mortuus in hospitali.
cinquième année. Josquin le fréquenta conséquemment avant cette date. Le sonnet en question est trop connu pour que nous le reproduisions
A l'égard de l'accueil glacial fait en Italie aux productions de la jeunesse de Josquin Deprès, il y eut évidemment, pour les compositions subséquentes, une réaction très-grande, puisque dans les Ragionamenti accademici^ parus à Venise en ISô'?, on compare notre maître à Michel Ange : « Ditemi per vostra fede chi sono stati quegli clie voi liavete conosciuti per tanto eccelenti quanto voi mi dite, e potete lasciar da parte quelli che sono stati avanti a tempi nostri, perche sarebbe un numéro infinito, che io so bene che Ocghem fu quasi il primo che in questi tempi ritrovasse la musica quasi che spenta del tutto ; non altrementi che Donatello ne suoi ritrovo la scultuva, e che Josquino, discepolo di Ocghem, si puo dire che quello alla musica fusse un monstro dalla natura, sicome è stato nella architettura, pittura e scultura, il nostro Michelagnolo Ruonarotti ; perche sicome Josquino non hà perô ancoro havuto alcuno che lo arrivi nelle compozitioni. cosi Michelagnolo ancora infra tutti coloro che in queste sue arti si sono esercitati, è solo e senza compagno; et l'uno et l'altro di loro ha aperti gli occhi a tutti coloro che di queste arti si dilettano o si diletterano per lo avvenire. n
Espérons, dit De LaFage, que cet ^^-^rit ingénieux et fécond n'est pas plus mort à l'hôpital qu'il n'a été cuisinier à Rome. On présume qu'après avoir reçu de Louis XII le bénéfice qu'une charmante anecdote a immortalisé, il ne le conserva pas et entra au service de l'empereur Maximilien, qui, au bout de quelque temps, lui donna un canonicat à Condé. On sait le reste.
A propos de facéties, on nous permettra de mentionner quelques vers macaroniques, ipleins d7mmom\ de Théophile Folengo, dit Merlin Coccaie, où, parodiant, à propos de l'âge d'or de la musique, une églogue célèbre de Virgile, il fait une apologie mi-sérieuse mi-comique du principal représentant artistique de ce siècle fortuné, JosquinDeprès, et de quelques-uns de ses contemporains :
0 Ventura bonis felicia secla diebus Florida monstrabit cum musica sacra Leonis Sub spe Pontificis, quantum sit grata tonanti ! Nascere Phoebei decus, o Josquine, senatus, Nascere, qui primos in hac arte merebis honores. O felix Bido, Carpentras, Silvaque, Broyer, Yosque leoninae cantorum squadra capellae : Josquini quoniam cantus frifolabitis illos, Quos Deus auscultans cœlum monstrabit apertum : Missa « super voces Musarum, lassaque farmi, Missa super sextum, fortunam, gaudeamusque, Missaque de Domina, sine nomme, duxque Ferrarie; n Partibus in Senis cantabitur illa : " Beata, Hue me sidereo, se congé, praeter, « et illud Compostum « miserere j? Duca rogitante Ferrara. Nascere Phœbeee laus ergo prima cohortis, 0 Josquine, Deo gratissime, nascere mundo, Compositure diu, quem clamet musica patrem ! Magnus adorabit tune tua vestigia, Brumel, Joannes Motonus, Petrus de Robure, Festa Constans, Josquinus qui ssepe putabitur esse, Tuque, pater Franchine, novas componere normas Incipe, et antiques remove, squallore sepultas (*).
(*) Maccaronicon^ lib. XXV, Prophetia^ etc.
Pour utiliser ces saillies bizarres, faisons remarquer d'abord que les messes de Josquin : Hvx me sidereo et Se congé, ne sont point, comme se l'imagine Fétis, des messes introuvables, mais des morceaux particuliers, l'un un motet à six voix, l'autre une chanson à autant de voix, tout comme l'est le motet, comprenant le même nombre de parties chantantes : Prœter rerum seriem. Observons, en deuxième lieu, que le « Petrus de Robure, » offre une étvmologie bien étrange de Pierre De la Rue, en ce que Riibor (prononcez rolor) veut dire couleur rouge, et que précisément Rue (prononcez roe, simple contraction de rood, roode, aussi, dans l'ancienne ortographe, rod, roe,) signifie identiquement la même couleur. C'est, il faut en convenir, l'origine du musicien ramenée à la Flandre par des voies bien excentriques. Fnfin, il n'est pas sans utilité d'appeler l'attention sur le vers qui nous dépeint le compositeur Brumel comme un « grand maître, » et comme un émule bien-aimé de Josquin. Pour les autres compositeurs, Bidon, Carpentras, Mouton, etc., il en sera question à l'occasion de la Chapelle sixtine.
La messe d'Isaac : « J'ay prins amors, » est inconnue aux bibliographes. On cite seulement le motet qui en constitue le fond, et qu'Ambros considère comme tout ce qu'il y a de plus néerlandais, ganz itnd gar in der aller aitsgesj^rochensten Weise Niederlànder, donnant ainsi une grande apparence de raison au rapprochement homonjmique que nous avons effectué au chapitre précédent. Quant au motet humoristique dans le genre de la messe farcie de Josquin : La, sol, fa, ré, mi, et des autres compositions en style plaisant et moqueur du même artiste, il est à craindre qu'on n'en connaisse jamais autre chose que le titre bizarre et la facilité merveilleuse avec laquelle ils furent improvisés.
Si Isaac n'a pas été attaché à la cour de Ferrare, du moins des pourparlers sérieux ont eu lieu à ce sujet.
Ill'"^ et Excel'^o domino domino meo observandissimo, Domino Herculs Duci Ferrarie.
Ill'"<* Signor mio, aviso la S. V. corne Isach cantore è stato a Ferrara, et ha facto uno moteto sopra una fantasia nomata La me la so la se lami lo, qualle e molto bono, et hallo facto in dui jorni ; per la quai cossa verameiite non se po judicare se non chel sia molto prompto in larte de lo componere, et oltra de questo è homo da bene e da manezare secundo che a Ihomo place, e parme sia al proposito de la S. V. Lo signor don Alphonse me li ha facto domandare se lui vole star ali servitij de V. S. ; esso mi ha resposto chel staria più voluntiera ali servitij de quella che de altri signori che lui cognosca, e che non refuda el servitio ; et ha tolto uno mese de termine a respondere del star o non, e noi havimo pigliato lo dicto termine ad aceptarlo solum per primo advisarne la S. V., e li havimo promisse X ducati al mese, contentandosse quella si che prego la se degni de dar aviso se li place 0 non; a me pare molto apto a servir la S. V. molto, più che Josquin, perche è de meglior natura fra 11 compagni, e farà più spesso cose nove; vero è che Josquin compone meglio, ma fà quando li place, non quando Ihomo vole; e demanda CC ducati de provisione, e Isach stara per CXX, si che la S. V. facia quelle li place.
Lo S. don Alphonse mi a dicto che V. S. ha scripto che quelli dui soprani siano licentiati ; adviso quella come uno è bono et al proposito ; et hoze ne arivato un altro nomato Colletta de lo Reame, et ho inteso per lui et per altri che V. S. ha mandate per uno frate Fehce âne a Napoli, lo qualle non è al proposito de V. S. per haver perduto assai de la voce sua da pochi mesi in qua, e non canta seguro ; si che provaremo questo Colletta et uno de li dui prenominati, et pregamo la S. V. advisi quello se ha da fare. Credo che a quest'hora la S. V. sapia come fra Zuan soprano sta ben in extremis, e facendo Die altro de lui, sera uno de questi bono da remeter in loco sue ; et per concluder in brève, se notiflca
a la S. V. che li dui qualli essa mandô, e questo Colletta seriano
boni et al proposito, quando la S. V. volesse cassar de li inutili;
non altro se non che a la S. V. humilmente mi recomando etque
diu bene valeat. Ferrarie, 2 septembris.
Humilis servitor Gian (*).
La première partie de cette lettre peut s'interpréter ainsi :
« Isaac le chanteur se trouve en ce moment à Ferrare. Il a fait un motet sur une fantaisie appelée : La, mi, la, so, la, se, la, 77ii, lo, et qui est fort bonne. Il Fa terminée en deux jours. Mon avis assurément ne saurait être autre, sinon que cet artiste est habile en l'art de la composition. Outre cela, c'est un homme charmant et docile, tel qu'il faut pour plaire. Il me semble devoir convenir au duc. Le seigneur Alphonse m'a chargé de lui demander s'il désire entrer au service du duc précité. Sa réponse a été qu'il se mettrait plus volontiers au service du duc que d'autres qu'il connaît, et qu'il ne décline point l'offre. Il a pris le terme d'un mois pour donner une réponse définitive. Le même terme a été adopté à Ferrare pour l'agréation, bien entendu avant d'en avoir avisé le duc. On lui a promis dix ducats par mois, en subordonnant à cet arrangement votre approbation. D'après le correspondant Gian, Isaac est beaucoup plus apte à s'acquitter de ses fonctions que Josquin. D'abord, il est d'une nature plus sympathique pour tous ; ensuite il produira plus rapidement des pièces nouvelles. Josquin, il est vrai, compose mieux, mais se met seulement à la besogne quand il en a l'envie, et non lorsqu'on le prie de s'exécuter. Il demande deux cents ducats de provision, Isaac se contentera de cent vingt ducats. Le duc en fera donc à sa guise. »
(') Archives de l'État à Modène.
Dans la deuxième partie de l'épitre, il n'est question que du remplacement de deux sopranistes congédiés. L'un de ceux qui sont recommandés au duc, s'appelle « Colletta de lo Reame. » Impossible de préciser la nationalité de ce récipiendaire, son nom nous paraissant visiblement tronqué. En effet, une copie plus italienne du document que nous avons sous les yeux, comporte « del regno. » Ce qui, pour être plus précis, n'en reste pas moins discutable. S'agit-il ici du royaume de Naples ?
La pièce, chose infiniment plus regrettable, ne porte qu'une indication de date incomplète. L'écriture permet de la rapporter à la fin du XV ou au commencement du XVF siècle. Le commissaire Gian, qui signe aussi Jan, une preuve, selon nous de son origine flamande, eut à effectuer, en 1502, une nouvelle levée de chanteurs, trèsprobablement au nord de la France et au midi des Pays- Bas. Ces artistes, dit-il, sont arrivés sains et saufs, bien que la longueur et les difficultés de la route les aient indisposés gravement, au point d'avoir dû s'arrêter, pendant une dizaine de jours, dans leur marche. Le conducteur lui-même a failli perdre la vie. Enfin, sa gestion, artistiquement parlant, a été couronnée de succès. La duchesse de Ferrare a entendu les chanteurs, et le plaisir qu'elle en a éprouvé est indicible, non è possihile a scriverlo. Nous soulignons ce membre de phrase de la missive de Gian, parce qu'elle apporte son contingent d'éloges au concert d'enthousiasme que le talent des musiciens néerlandais faisait retentir partout. La lettre elle-même mérite d'ailleurs d'être réproduite intégralement.
l\V^^ Ex'"*' Sig^ mio observandissimo. Surn arrivato qua a salvamento, et ho conducto cum me tri cantori che in questa arte sono excellenti, quali ancora loro sono venuti salvi. Et non è mancato che non sia stato in grandissime periculo de la vita mia
per qiiesta causa, il che non ho considerato ni risguardato in
parte alcuna solum per fare cosa che si grata a V. Ex*, corne me
persuado havere facto, et in alcuna parte se havesse discom-
piaciuta quella ; la supplico humilmente ad volerme perdonare,
che cussi ge ne dimando perdono. Séria ben venuto a fare rive-
rentia a V. S. eum dicti cantori, ma rétro vandose dui de loro
infirmi, sapendo la discommodità del viagio et anche de quelli
lochi, me parse venire de lungo cum loro, et far tal offitio poi cum
la présente mia. La indispositione loro è stata causa de la mia
tardità del venire cum epsi, per havermi retardato in viagio
dece giorni continui. Ho facto che la lUu"^* mad^ Duchessa, mia
Signora, li ha auditi cantare, et tanto sono piaciuti a sua Ex* che
non è possibile a scriverlo. Altro non mi occure, se non che in
bona gratia de Y. Cel. me recomando continuamente ; que optime
valeat. Ferrarie, VII Augusti 1502.
De V. 111°^* S.
Servitor âdeliss^ Jan.
Alo Illu™° et Em'^*' Signore mio singul., Signore Duca de Ferrara, etc. (').
Une autre note laiidative avait vibré, un demi-siècle auparavant, à la même cour raffinée, au sujet d'un certain sopraniste, ^Nicolas de Olandia, qui, à notre avis, pourrait être Nicolas De Craen, le fameux compositeur que Fétis a indûment attribué à l'Allemagne. iSous avons déjà fait observer que, toutes les fois qu'un nom flamand paraît peu euphonique aux oreilles italiennes, on se contente du nom de baptême suivi de la désignation du pays auquel il appartient, si l'on ne s'avise pas d'en faire une traduction latine, très-souvent sujette à caution. Hercule V appelle ledit Nicolas de Hollande un chanteur choisi et éminent, egregms et 2)rœstans. Il en fait un cas énorme : incredihili quodam
(i' Archives de TÉtat à Mcdène. Une note de M. Cittadella porte : "1542: Gianij figlio di altro Giani de Cramer, cantore e cittadino de Ferrare... » Cramer, C renier^ latinisé chez nous par le terme de Mercator.
modo diligimus. Et, à peine installé depuis deux ans, il le gratifie d'une maison avec enclos située à Ferrare et libre de toute charge. Tout cela, dit le document que nous reproduisons à cet égard, pour les bons offices que lui rend le musicien distingué :
In Christo nomine, amen. Anno Nativitatis eiusdem, millesimo quadringentesimo septuagesimo octave, Indictione undecima, die decimo septimo mensis Martii, Ferrarie in cancellaria infrascripti Illustrissimi Domini nostri Ducis, presentibus testibus vocatis et rogatis spectabile al clarissimo jureconsulto et comité domino Antonio de Montecatino, filio quondam nobilis viri Alberti de Contracta, sancti Romani egregio lurisperito, viro domino Helia Brugio, filio quondam lohanis de Contracta predicta, et egregio viro Simone Chodeca, filio quondam Nicolai de Contracta S** Agnetis et aliis. Spectabiles et egregij viri, Philippus Cistarellus et lacobus Malchiavellus, factores générales et procuratores Illustrissimi Principis ac Ex^^^ï Domini nostri, Domini Herculis, Ducis Ferrarie, Mutine et Regii Marchionis, Estensis ac Rodigii comitis, etc., nati felicis et nunquam delende memorie Illustris et Excelsi Domini, Domini Nicolai, olim Marchionis Estensis, etc., habentes ad hec et ad alla plénum et sufïîcientem mandatum, ex instrumente rogato per spectabilem et clarum virum, Franciscum Nasellum, notarium^ publicum Ferrarie ac prefati Domini secretarium tempore in eo contenta. Visa continentia infrascriptarum litterarum prefati Domini eisdem directarum, cum superscriptione manu proprie sue Celsitudinis exhibitarum per Nicolaum de Olandia, cantorem nobilem sue Excellentie. Quarum quidem htterarum ténor sequitur in hune modum, videUcet : Hercules Dux, Dilectissimi nostri. Inter nobiles cantores nostros capelle nostre, precipue incredibili quodam modo dihgimus egregium et prestantem Nicolaum de Holandia, cantorem nostrum dilectissimum. Cum igitur suorum meritorum retributionem aliquam confère statuimus, volumus ac vobis mandamus ut eidem Nicolao donetis pure, libère et inter vives nostre nomine, domum illam cupitam, muratam et seleratam cum curtili jure usus ab Ecciesia prioratus
S*» lohannis huius nostre civitalis Ferrarie, solvendo omni anno soldos sex marchesanos, et etiam de jure nobilis viri Christofori de Becchariis, solvendo sibi omni anno soldos deeem marchesanos, positam Ferrarie in contrata Rupte, juxta uno capite et uno latere vias comunes alio capite domum Resanate comunis, et alio latere dominam Dorotheam. Quam acquisivit nomine nostro clarissimus jureconsultus, consiliarius noster secretus syncere dilectissimus, dominus Augustinus de Arimano, pro precio librarum trecentarum march. nitidarum a solutione gabelle, quam totam nomine dicte camere solvere promisit dictus dominus Augustinus a quadam domina Isabeta, olim uxore lohanis Deodati, et in presentia coningi Nicolai Mapharini, ex secundis nuptiis, ex instrumento rogato per Benasciutum notarium, ut in eo continetur lîeri faciendo de predictis publicum instrumentum donationis, rogandum per unum ex cancellarijs nostris in plena et valida formola, cum clausulis necessarijs et opportunis in similibus instrumentis apponi consuetis. Ferrarie, YllI Martii 1478.
Ego Libanorius, filius quondam spectati ac humanissimi viri, Francisci de Libanorijs, olim prelibati domini Ducis cancellarius Imperiali auctoritate notarius publicus ferrariensis, nec non scriba et cancellarius sue Excellentie, predictis omnibus et singulis presens fui, et ea rogatus scribere scripsi (').
Une particularité, relative à la gestion de Nicolas de Hollande, nous est connue par un autre document, daté de Faenza, le 11 décembre 1476.
Illustrissime Princeps ac excellentissime Domine, Maior et Domine honorandissime. Sapiandio quanto Vostra Excellentia si dilecta de canturj, cosa laudabile in uno principe et gloriosa, et essendo geloso de sua gloria, me parso farli intendere un certo aviso me stato dato ; et è questo che ala 111^ S. V. per via di Vinesa, se cerca disviarli uno Nicolô dOlanda, suo cantore soprano, et ho inteso questa cosa di buon luoco et per buona via et vera;
(') Archives de l'État à Modène.
la Excellentia Vostra li puô mo fare quella provisione li pare
necessaria, advisandola che parichij misi fà, detti adviso al S. Re
de dui soi canturj li venivano desviati da uno grande Maestro (^),
et sua Maestà lave molto caro et provittilj bene. Altro non acade
hora solo, che ala V. Ex^^ mi ricomando. Faventie, 11 Decembris
Karolus de Manfredis, Faventie.
lUu'^o principi ac ex^^° Domino Maiori, Domino honorandissimo, Domino Herculi Duci Ferrarie, Mutine ac Regij Marchioni Estensi, Rodigij Comiti, etc. {^),
Ce qui veut dire, en somme : ^ Le prince s'intéresse aux chantres. Une information à ce sujet semble opportune. On cherche, du côté de Venise, d'enlever au prince un certain Nicolas de Hollande, sopraniste. Le renseignement est puisé à bonne source. Pour faire une chose utile, le duc aura à intervenir pour telle provision qu'il jugera nécessaire. Déjà, depuis plusieurs mois, deux de ses chantres ont été embauchés par un grand maître (ou ministre). Puisse cet avis être accueilli favorablement ! Puissent aussi de bonnes mesures être prises par le prince ! »
La famille De Crâne se montre à la fois dans les papiers publics de Flandre et de Brabant. La veuve d'un Jean De Crâne est mentionnée, en 1475, au registre des droits de scel de Brabant. Un Quentin Crâne était attaché, comme chantre, en 1480, à la chapelle de l'archiduc Maximilien. Un Josse De Crâne fait, en 1515, le dénombrement des fiefs à Mannekens-Vere, près de Bruges. Notre musicien, ou quelqu'un de sa famille, est-il passé en Angleterre ? Payne-Collier, dans son excellente History of english dramatic poetry, déjà utilisée par nous, cite, en 1526, un
{}) Ou bien « ministre », la lecture du mot étant douteuse.
(2) En original (chancellerie ducale) aux Archives de l'État à Modène.
certain Crâne comme « maître des enfants de la chapelle d'Henri VIII. »
Quoiqu'il en soit, Nicolas Craen, élevé probablement en Hollande, s'y retrouvait en 1504, d'où il adressa une requête, favorablement apostillëe, aux fins de succéder, comme maître de chapelle de Saint-Donat à Bruges, au démissionnaire Antoine De Rjcke, dit Dimtis, qui se proposait d'aller habiter la Zélande. Son talent très-estimé, valens musicus, et les excellentes recommandations dont il était muni de la part des autorités de Bois-le-Duc, le firent agréer unanimement par le chapitre brugeois. Que se passa-t-il, à partir du 20 mars 1504, date de sa nomination ? H y a lieu de présumer que des difficultés surgirent, durant le terme assigné à son installation, car, le 20 avril suivant, un prêtre du diocèse de Tournai, Pierre Vineloo, vint prendre sa place (^). Nicolas Craen retourna-t-il en Italie? Son nom se trouve attaché à des compositions imprimées en 1503 et 1504, chez Petrucci à Venise, ainsi qu'à un motet à trois voix, inséré dans le Dodecacorcle de Glaréan, une preuve de la haute réputation dont le maître jouissait, comme compositeur, dans la partie septentrionale de la péninsule. Il eut, étant sopraniste à la cour de Ferrare, pour maître de chapelle, Antoine Brumel.
Encore un musicien célèbre dont les œuvres seules ont livré le nom à la postérité ! Il appartient, à ce qu'on assure, à la Flandre française. Acceptons provisoirement l'information, et attendons qu'un document sérieux vienne la sanctionner ou la démentir. Si l'appellation de Brumel ne signifie point, en français ou en wallon, une sorte de petite ligne de pêche, elle pourrait bien provenir du mot flamand l)rommel, qui veut dire bourdonnement, murmure. Cette
\}) Voy. nos MaHres de chant, etc., p. 22.
dernière étymologie offre quelque vraisemblance, vu que le nom de l'artiste s'écrivait aussi Bromel,
On croit généralement qu'Okeghem mourut en 1513. Antoine Brumel, qui passe à tort, nous l'avons dit ('), pour avoir été l'élève du grand contrepointiste flamand, se trouvait-il à Paris, lors du décès de son glorieux compatriote, ou bien sa réputation, soit en province, soit à l'étranger, a-t-elle été si considérable, que les divers poètes qui ont consacré des élégies au défunt chapelain du roi de France, ont cru devoir inviter Brumel à prendre le deuil, conjointement avec d'autres confrères illustres? Si c'est à un voisin que les exhortations s'adressaient, il est permis de se demander encore quelle était la position que Brumel occupait à Paris. Si, par contre, ils visaient un artiste assez éloigné de ce centre populeux, il convient de tenir compte du fait de fimpression de ses œuvres à Venise, et de porter les investigations du côté de l'Italie. Or, nous l'y rencontrons établi, dès 1505, dans les circonstances que nous allons exposer.
Peu avant, Brumel se trouvait très-vraisemblablement à Lyon, chez Sigismond Cantelmus, duc de Sora. Pour des motifs restés ignorés, son emploi était devenu disponible, et lorsque Alphonse PTy rencontra, ce prince, séduit sans doute par la grande renommée du musicien et par les talents extraordinaires qu'il déployait, réussit à obtenir de lui un engagement pour la cour de Ferrare. Cet engagement en resta là, par la mort d'Hercule P"" et par « divers événements » que nous rapporterons directement à la politique.
Au mois de juillet 1505, les négociations furent reprises. Alphonse P"" amena Brumel, toujours au service du duc de Sora, parent du souverain de Ferrare, à contracter une
(1) Voy. au chapitre précédent.
nouvelle promesse, à la suite de laquelle les conditions suivantes furent formulées à Sabioncello, presqu'île sur l'Adriatique, où les ducs de Ferrare avaient apparemment leur résidence d'été :
Per la présente che sera soprascripta de mano nostra propria et sigillata del nostro sigillo picolo consueto, et sotto fede de leale signore, promettiano ex nunc pro ut ex tune a voi Messer Antonio Brumel, che volendo venire ali servitii nostri, corne de ils ne haveremo piacere et ve ni exorthamo molto, deputarvi per maestro de la capella nostra, cum le conditione et modi infrascripti.
Prima, per vostro salarie volemo darvi ducati cento cinquanta doro lanno, et una casa per la liabitatione vostra senza pagamento alcuno in Ferrara ; maisi che ogni volta che vi haveremo dato un bénéficie o più che vi dia de rendita ducati cento doro, volemo che mancati de la vostra provisione de ducati cento doro.
Et se haveriti da Noi beneficii de più valuta etiam che ni cavasti ducento ducati et più, non volemo che mai vi manchi la provisione de ducati cinquanta lo anno da Noi.
Et quando vi haveremo provisto de una bénéficie che habia bona residentia et casa dove potiati habitare commodamente, voremo in questo caso essere liberi dala obligatione che vi facemo de darvi una casa de banda et a spese nostre.
Et perche, come sapiti, quando fussimo a quelle parti vivendo el S"^ nostro pâtre, vi parlassimo per condurvi qua. Et voi ni desti intentione ; che poi per essere sequito diverse cose, non fù facto quanto fù ragionato, impero existimamo che debiati venire volontieri. Il che facendo, vi sera observato quanto in questa se contene.
Datum Sabloncelli, die XXVIII July 1505 (').
Traduction : « Par la présente, qui sera écrite ci-dessus de notre propre main et scellée de notre petit sceau habituel, et sous la foi de loyal seigneur, nous promettons ex nunc pro ut ex tune, à vous, Monsieur Antoine Brumel,
(') Archives de l'État à Modène.
disposé à vous mettre à notre service, ce qui nous plaît et à quoi nous vous exhortons beaucoup, — vous choisir pour notre maître de chapelle, aux conditions et règles souscrites :
« D'abord, pour vos appointements, nous voulons vous donner annuellement 150 ducats d'or, ainsi qu'une maison à Ferrare, à titre de logement gratuit; à la condition toutefois que, lorsque vous aurez obtenu un ou plusieurs bénéfices qui vous procureront un revenu de 100 ducats d'or, nous entendons que votre provision de 100 ducats d'or soit supprimée,
« Et si vous recevez de nous des bénéfices d'une valeur supérieure à celui qui vous assigne 200 ducats et plus, nous voulons qu'il ne vous manque jamais annuellement une pension, de notre part de 50 ducats.
« Et quand nous vous aurons pourvu d'un bénéfice comportant une bonne résidence et habitation où vous puissiez demeurer commodément, nous tenons à être dégage de notre obligation de vous procurer, à nos frais, un logement.
« Et puisque, nous trouvant dans ces pavs-là — vous vous le rappelez — du vivant de monseigneur notre père, il fut question de vous emmener ici, ce à quoi vous consentîtes, et qu'ensuite divers événements étant survenus, le projet resta inexécuté, nous croyons qu'il vous plaira actuellement de venir parmi nous. Ce faisant, tout ce que la présente contient sera maintenu.
« Donné à Sabioncello, le 28 juillet 1505. »
Le mot Leone, qui s'offrira bientôt ici, signifie bien certainement Lyon, selon nous. Lugdimum en est la dénomination originelle, il est vrai. Mais, outre que Leone avait très-bien cours en Italie, il y a encore les distances à envisager, et, à ce propos, on remarquera qu'il suffisait
d'une vingtaine de jours pour avoir une réponse à une lettre adressée de Lyon à Ferrare et vice-versà, ce qui ne saurait être le cas, croyons-nous, pour Léon, ville d'Espagne et chef-lieu de la province de ce nom.
Plusieurs mois s'écoulèrent avant toute ratification. Le duc, qui était, à Lyon, avec le seigneur Sigismond Cantelmus, sur le pied d'une intimité parfaite, chargea celui-ci de pressentir Brumel et de prendre, à son sujet, quelques informations précises, auprès d'un certain « maître Jean, » basse-contre. C'est pour le remercier de ses peines, et pour lui expédier les nouvelles conventions adoptées, munies d'une lettre de change de cinquante ducats, devant servir aux frais de voyage de Brumel, qu'est écrite la lettre suivante, à laquelle sont jointes quelques lignes adressées directement au maître :
Ad Dominum Sigismijndum Cantelmum.
lUustris domine, affinis dilectissime. Havemo havuto due vostre de 24 et ultimo del passato. Et havemo multo ben inteso tuto quello mi scriveti circa il facto de Brumello, si per quello vi ha dicto messer Jan, contrabasso, come anche per quello ve ha parlato dicto Brumello circa la conclusione del partito chel voria da Nui venendeci a servire, del quale ci haveti mandato la nota. Et havendo multo ben gustato il scrivere vostro et anche la volunta de dicto Brumello, non vi diremo altro se non che qui incluso vi mandamo la resolutione nostra, che quello che fînalmente li volemo dare quale piacendoli, lo adviareti a Nui ; et a questo effecto vi mandamo qui inclusa una lettera de cambio per li cinquanta ducati da spesa del venire, quali li serano pagati a Leone. Quam autem el non li piaza, non accade dire altro, ce rimettereti dicta lettera de cambio per la prima cavalcata (*).
Scrivemo etiam per la qui alligata a Brumello, e le signiflcamo dicta nostra resolutione.
Ferrarie, Xlll Decembris (1505) (2).
(') Lacunes.
(') Archives de l'État à Modène.
Au Seigneur Sigismond Cantelmus.
Traduction : « Très-illustre seigneur et parent bienaimé. Nous avons reçu les deux vôtres du 24 et dernier passés, qui nous ont très-bien appris tout ce que vous nous écrivez au sujet de Brumel, soit pour ce que vous a dit m""^ Jean, basse-contre, soit pour ce que vous a déclaré ledit Brumel, relativement à la conclusion de l'accord qu'il désirerait pour son engagement chez vous, accord dont vous avez envoyé la teneur; et, comme nous avons trèsbien approuvé votre lettre et la volonté dudit Brumel, nous ne vous dirons autre chose que nous vous expédions notre résolution ci-incluse, et que finalement si ce que nous comptons lui donner lui est agréable, vous nous le (Brumel) ferez parvenir. A cet effet, nous joignons ici une lettre de change de 50 ducats, montant des frais de voyage qui lui seront payés à Lyon ; par contre, s'il n'est point en bonne disposition, abstenez-vous de rien lui dire de plus et rendez-nous la lettre de change, par la première chevauchée
« Avec la présente, nous adressons encore quelques lignes à Brumel, où nous lui signifions notre dite résolution.
« Ferrare, le 13 décembre 1505. »
Les conditions d'engagement d'Antoine Brumel, comme maître de chapelle d'Alphonse F^ duc de Ferrare, sont ainsi formulées :
Lo lUustrissimo Duca di Ferrara accepta Brumel mastro de la sua capella, in la forma che seguita, zjoe :
In primis, gli da subito sera arrivato uno beneflcio de valuta de ducati cento.
Item, gli dà ogni anno per suo salario ducati doro cento.
Item, una casa in Ferrara, per flno a tanto che lavera provisto
de UDO beneflcio che ge sia casa in Ferrara per sua habitazione.
Item, per el suo venire in qua per comprare cavalli et per la sua spesa ducati 50. Et clie piacendoli questo partito el facia pensero de venirci a servira in vita et non partire mai se non cum nostra buona licentia, altramente staga a casa sua, perché in quello caso le séria tolto elbeneficio.
Li suprascripti sono li pacti a Brumello ultimamente, adi 13 Décembre 1505 (i).
Traduction : « Le très-illustre duc de Ferrare agrée Brumel comme maître de sa chapelle, moyennant ce qui suit :
« D'abord, il lui donne, dès son arrivée, un bénéfice de la valeur de 100 ducats.
« Il lui fait remettre annuellement, à titre de salaire, cent ducats d'or.
Il lui concède une maison à Ferrare, jusqu'au jour où il recevra un bénéfice pourvu d'une habitation à sa convenance.
« Il lui avance, pour son voyage, pour achat de chevaux, pour toutes autres dépenses, 50 ducats.
« Si ces conditions lui plaisent, qu'il se décide à venir nous servir durant toute sa vie, sans jamais s'éloigner d'ici sans notre bonne permission, autrement qu'il reste chez lui et s expose à voir supprimer le bénéfice.
« Ce qui précède sont les dernières conditions faites à Brumel, le 13 décembre 1505. »
Enfin, voici la lettre particulière du duc de Ferrare à son futur pensionnaire, lettre pressante, et, comme on le verra, sévère et obstinée. Entre autres stipulations, on remarquera celle, plusieurs f,»is reprise, à^BNOiT ad perpetmcm à son service un musicien qui avait failli déjà lui échapper précédemment, et dont il appréciait le grand talent:
(i) Archives de PÉtat à Modène.
Ad Brumellum, cantorem.
Venerabile Nobis dilectissime.
Havemo havuto la vostra et inteso el partito che voresti da Nui quando ne vegniati a servire, et havemo multo ben considerato el tuto. Ve respondemo che quando ni piacia la conditione et partito che se contene in la littera qui inclusa, siamo contenti de acceptarvi et che vegniati quanto più presto potete ; che per questo havemo mandata a lo Illustre Duca di Sera, nostro parente, una lettera di cambio di 50 ducati, che vi serano pagati in Leone per la spesa vostra de lo venire. Et advertiti bene chio volendo venire veniati com pensero de servirni in vita et non ne partire mai senza nostra bona licentia, altramente stativene più presto a casa vostra, perche quando contrafacesti, ve faremo levare subito el beneflcio. Maisi quando ne dimandireti licentia per tri on quatro mesi per andare a visitare el vostro paese on in altro loco a piacere, cum animo de ritornare a Nui, ve compiaceremo sempre si che intenditi bene el tuto.
Ferrarie, 13 Decembris 1505 (').
Traduction : A Brumel, chantre.
« Vénérable et très-cher, nous avons reçu votre lettre et compris les conditions que vous nous soumettez pour venir nous servir, et, après avoir bien considère le tout, nous vous répondons que si la condition et l'accord contenus dans l'incluse vous conviennent, nous serons bien aise de vous agréer et de vous voir arriver le plus tôt possible. A cet effet, nous avons envoyé au très-illustre duc de Sora, notre parent, une lettre de change de cinquante ducats, qui vous seront payés à Lyon, à titre de frais de voyage. Remarquez bien que je tiens à ce que vous veniez ici avec l'idée de me servir pour toute la vie, et de ne vous éloigner jamais sans ma bonne autorisation. Au cas contraire, restez
(') Archives de l'État à Modène.
plutôt chez vous, car nous ferons incontinent supprimer le bénéfice Lorsque vous demanderez la permission, pour 3 ou 4 mois, d'aller visiter votre pays, ou tel autre lieu qu'il vous plaira, avec l'intention de revenir parmi nous, nous vous serons toujours agréable en cela. Donc, comprenez bien le tout.
« Ferrare, le 13 décembre 1505. »
Antoine Brumel tint-il parole cette fois? Rien jusqu'ici ne nous autorise à l'assurer positivement. Il nous reste simplement un indice d'un séjour assez prolongé à Ferrare. C'est la présence, en cette ville, d'un Jacques Brumel, peut-être le fils de l'illustre maître. Devenu vieux, est-il parvenu à se faire remplacer, dans ses fonctions importantes, par ce parent mystérieux?
Les traces de ce parent, appelé aussi Jachet, ont été retrouvées par nous, en 1543, où il reçoit cinq écus d'or pro ejiis prozisione, ainsi que pour d'autres objets relatifs aux chapellenies de Modène et de Reggio. On lui compte encore, à la même année, sept livres, pour frais d'entretien d'un cheval qui servait apparemment à faire la route de Ferrare, séjour des ducs d'Esté, à Modène, et vice- versa. Son nom, attaché à des dépenses similaires, apparaît en 1546, 1548, 1551 et 1559, dans les archives ducales; après quoi, nous le perdons de vue.
11 était maître-organiste de la cour, et la qualification de dominu's, octroyée également à Cyprien De Rore, comme nous le verrons bientôt, annonce un talent dont on faisait le plus grand cas. Il y aura lieu ultérieurement de bien établir, dans le dépouillement des recueils où se lit simplement le nom de Brumel, la part qui y revient au père et au fils. Une autre distinction sera à faire. Voici un Jachet de plus à ajouter à ceux qui servent à indiquer com-
munément soit Berchem, soit De Buus, Vaet ou De Wert. Peut-être que plus d'une composition, attribuée jusqu'ici à l'organiste renommé Jacques De Buus, devra être restituée de plein droit à Jacques Brumel.
A l'égard de l'épithète gallico, nous avons déjà fait observer, à diverses reprises, que des musiciens flamands la portaient au XV siècle, et, comme Antoine Brumel appartient, à ce que l'on présume, à la Flandre française, l'appellation paraît moins insolite et plus acceptable.
Voici, intégralement, la série de pièces qui concerne l'organiste Jacques Brumel :
Mandate magnifici Domini Ducalis factoris generalis, vos spectabilis Sebastiane de Zanninellis, ducalis camere thesaurarie, solvatis :
Domino Jaches, organiste gallico, schutos quinque auri, pro ejus provisione que di^tur eidem in recompensa introitum capellarum Mutine et Regii, existentum in caméra ducali, et pro provisione mensis preteriti. Primo Augusti 1543.
Maestro Jacomo Brumello, ditto Jaches, organista, lire sette marchesane, per conto de la sua spisa de la biava et fen per lo suo cavallo. VIIII Agosto 1543.
Domino Jaches, organiste gallico, schutos quinque auri, in recompensa introitum capellorum Mutine et Regij, consignatos pro introitu mensis preteriti. 2 Novembris 1546.
Maestro Jacomo Brumelo, ditto Jaches, organista, lire due, soldi tredici, denari 4, per conto délia spesa délia bia\'a per il suo cavallo. 20 Settembre 1548.
Domino Jaches, organiste gallico, schutos quinque auri, pro recompensa introitum capellarum Mutine et Regii mensis proximi preteriti. 1° Settembre 1551.
Domino Jaches, gallico, organiste ducali, scutos quinque auri, in
recompensam introitum capellarum Mutine et Regii sibi destinatam, et hoc pro mense Julij proximi elapsi. 3 Augusti 1559 0).
Dans la même catégorie de mandats de paiements, nous signalerons encore, à l'année 1543, un prêtre-chantre « messer Gianes, » qui reçoit une indemnisation pour la l'entretien d'un cheval :
Reverendo messer Gianes, cantore, lire sette marchesane, per conto de la spesa de la biava et fen per lo suo cavallo. 25 Agosto
Les suppositions peuvent abonder ici, et plus d'un compositeur, portant le prénom de Jean, aurait droit à être assimilé à la vague désignation du « reverendo messer. » C'est donc avec les plus grandes réserves, et avant toute autre induction, que nous mettons en avant Jean Lupus, auteur d'une messe intitulée « Hercules, dux Ferrariae, » la plus étonnante composition, dit Ambres, que l'école néerlandaise ait produite {^). Peut-être faudra-t-il voir dans le personnage anonyme, si toutefois l'examen mieux éclairci des dates le permet dans la suite, un des collègues de Josquin Deprès, à savoir Jean Japart, qui paraît avoir été attaché, en qualité de chantre, à la cour de Ferrare, et auquel Josquin dédia la chanson française à quatre voix :
Revenu d'oultre monts, Japart, Je n'ai du sort que mince part.
Des compositions de Japart ont vu le jour à Venise, chez Petrucci, et entre autres, une chanson offrant la singularité de pouvoir se chanter à quatre ou à cinq parties à volonté. Le chant du contraténor s'effectue en canon par
{') Chambre ducale ; mandats originaux, conservés aux Archives de l'État à Modène.
{-) Geschichte, etc., t. ÎII, p. 265. Nous reviendrons sur Jean Lupus.
mouvement rétrograde; de cette façon le morceau est à cinq voixO). Si le canon est omis, la chanson est simplement à quatre. L'esprit étant rivé à des règles immuables, cherchait à se délasser par des énigmes qui aujourd'hui font sourire. Japart appartient surtout au XV siècle.
En 1554, un certain Nicolas Maron, attaché sans doute à la chapelle musicale de Ferrare, fut chargé de recruter à Bruxelles plusieurs chantres destinés à devenir les pensionnaires du duc. Il réussit à en trouver cinq : deux soprani, un contralto, un ténor et une basse-contre. A la date du 4 octobre, un nommé Antonio Maria di Savoja, autre familier du duc, rend compte, en ces termes, du résultat de la mission :
Ill'^° et Ecc"^° Sig^'® et patrone mio Oss^"°.
M. Nicolô Marone, esibitore de la présente, se ne viene a servire l'Eccza ya et le conduce cinque musici, cioè un contrahasso, un tenore, un contr'alto et dui putti soprani ; egli è suddito et humiliss° servitore del' Ecc^a v^ et viene con intentione di servirla con tal modo nela professione sua, cbe spero farsi conoscere non immeritevole del loco ch'ella si è degnata darli ; et insieme ha buona speranza con il mezza délia virtù et servitù sua di procacciarsi non men' grata la benignità del Ecc^a v^, di quello che s'habbino fatto gl' altri che l'hanno servita nela medes^ qualità di musica. E per non scemare in me la certezza ch'io tengo che lei debbia raccogliere esso Marone nela clementia de la sua bonta, mi rimango percio di raccomandarlo al' Ecc^^ V., ala quale lui medesimo dira poi quanto che intorno à questi musici ella desiderasse sapere ; et io mandarô ai Signori suoi fattori il conto deli 150 scudi che mi furono rimessi per questa facenda; con che
(^) Geschichte^ et Fétis, Biographie universelle des musiciens. Il y avait, en 1502, à Ferrare, un chantre d'Alphonse I^r, appelé Giani, qui se trouva parmi ceux qui conspirèrent avec Jules d'Esté : « si trovô fra 1 congiurati con Giulio d'Esté. » Est-ce Jean Cramer, père ? Voy. p. 90.
basciando humilmente le mania V. Eccz*,le faccio molta riverenza. Di Bruxelles, li 4 di Ottobre 1554, giorno delà partita di esso Marone.
Esso M. Nicole ha spesato alcuni mesi, in casa sua, il putto piu eccellente; et ha ancho fatto le spese ali cantori, secondo che dale lor case venivano in questa terra, insino che tutti si siano raunati, et che seli sia proveduto de lor cose neccessarie; onde l'Ecc^* V. sarà servita de'farli usare qualchè sorte de mercede corne sô che è stato forse ancho superflue il ricordarnelo.
D. V. Ecc»
humiliss. et fidelissimo servitore, AxT° M^ DI Savoya.
Al lll'"o et Ecc»"o sigre et patrone Oss™», n signer Duca di Ferrara, etc. («).
Il y a encore, au sujet de ce recrutement, cette note intéressante :
Magniflco Nicolao Maron, scuti quaranta-quattro doro, in oro s^ cinquanta nove denari 4 marchesani, che sono per suo reste de una spese che ha fatto in andar da Brusselles in Fiandra, a trovar cinque musici per sua Eccelenza, et per condurli di la à Ferrara, computati la spesa, et compra de cinque cavalli, et computati ducati XXI, dati a tre cantori a conto délie lor paghe future, III Novembre 1554 (').
En la même année, Guillaume De la Tour, maître de musique à Harlem, se propose de placer son fils au service de la cour d'Esté, et, au besoin, il se recommande luimême à la bonne grâce du duc. Ce nom De la Tour sonne un peu celui que porta le maître des enfants de chœur de Philippe-le-Bon et de Charles-le-Témëraire (1427-1465) :
(1) Archives de l'État à Modène.
(2) Chambre ducale ; mandats originaux, aux Archives de l'État à Modène.
Salut, honeur et vertu soit au très-illustre grant Prince
ET NOBLE DUCQUEDE FeRRAIRE ET d'AULTRES PARTES SIGNEUR.
En après moy, Guillame De la Tour, son povre subiect et povre gentil homme, procédant de haulte bourgoisie, ne me suis accordé avecque son honorable signeur et ami, monsigneur son ambassadeur, en favvorisan son bon léal maistre, luy ay accordé mon fis pour estre au service du très-noble Ducque de Ferraire ; parquoy le susdit signeur, monseur l'ambassadeur m'a promis d'avoir respect sur luy comme son propre fis, en luy faisant apprendre toute gentillesse, pour servir et demorer tousiors auprès du noble ducque.
Parquoy monseur l'ambassadeur m'a donné une gratuite, en attendant le bon service de mon fis, comme l'espère, par la grâce de Dieu, il fera à son bon maistre; parquoy moy, son père, me adonne tant au service du noble ducque comme mon fis, en luy priant le bon signeur le volloir prendre en grès.
Datum anno 1554, 19 septembre.
Et par moy Guillame De la Tour, maistre de la musique à Haerlem, en Hollande (^).
Groupons divers autres noms, parmi lesquels on distinguera facilement ceux qui appartiennent aux Pays-Bas, et que nous n'avons pu relier au faisceau des informations précédentes.
Bartholomée de Flandre, chantre du duc de Ferrare, mentionné dans un acte notarial du 28 mai 1502. Voyez plus haut, p. 73.
Gisbert Batenborgh, de Bolduch, c'est-à-dire de Bois-le- Duc, musicien remarquable, « musico insigno, » attaché à Alphonse II d"Este, naturalisé à Ferrare, où il mourut le 3 juillet 1616 II eut une fille, nommée Barbe, décédée en
(*) Même dépôt.
1591. Chargé, en 1566, de mettre en contrepoint sur des motets en plain-chant : « Ornato juveni et in disciplina musices multum pollenti, Jusberto, f. q. Jacques de Batibourg, de Bolduch, Flandro... per un contrappunto come sopra (in iscritto sopra un canto fermo di un Alleluja, o di un IntToito), » il reçut, pour ce travail, une gratification que le scribe enregistre, comme on voit, en l'accompagnant d'ëpithètes laudativesC).
Pierre Breda, dit Flaminio, chantre ducal, mort à Ferrare, le 24 mai 1593. Il fut enterré dans la cathédrale. On saura le cas qu'on en faisait, à la cour de Ferrare, par cet exemple : « Presbytero et in arte musices multum praestanti, Petro de Breda, f. q. Joannis, Flandrensi... per una quaglia. >:^ Impossible d'être plus élogieux à son égard. Le document est de 1566.
Jean-Marie Maryc, fils de Martin, de Flandre, appelé « l'illustre et très-habile artiste musicien, » reçut, en 1566, l'ordre d'écrire un Magnificat, une Hymne ou une Séquence, pour la chapelle ducale : « Ornato et in arte valde perito d. Jo. Mariae, fil. d. Martini Maryc, Flandrensi, per un Magnificat, o un Hymno, o un Seqîientia; e non potendo per vecchiezza, paghi una qualia... »
Johan Havic, chantre ducal, mort à Ferrare, le 28 août 1565. Serait-ce l'artiste qui collabora à divers recueils de motets imprimés à Venise, et où il est appelé Baveric?
François de Lovena (Louvain?), chantre ducal, fonctionnait à Ferrare en 1554.
Jean Abbié, fils de feu Godefroid, Flamand, Flandrensis, attaché à la chapelle ducale, à partir de 1541, comme le
(ï) On a, dans les registres au droit de scel de Brabant, une « vrauwe Heberghe Van Batenborch, » mentionnée en 1480, et, dans le Ligghere de Saint-Luc, d'Anvers, un « Jan Van Batenborch, » verrier de profession, cité en 1576.
témoigne un acte de 1560, d'après lequel le duc lui fait don d'une terre, en récompense de dix-neuf ans de services à la cour d'Esté. Il vivait encore en 1571, et eut trois filles.
Antoine de Frosth, fils de feu Robert, chantre ducal, en
Antoine de Sacchis, de Rovillier, « territorii Picardiae, » chantre ducal, ainsi qu'il résulte du testament de sa femme Madeleine, fille de feu André Basan, d'Arles, dressé le 21 novembre 1536(0.
Pierre Roussello, chantre du duc de Ferrare, en 1499.
Don Gerardo, « maestro di ragacj, » ou maître des enfants de chœur à Ferrare, en 1502.
Antoine Chiergo, « di capella, » et Arri (Henri?), chantre, en 1539.
Jean Grivius, chantre, en 1526.
Paul Melij, « musicus et cithaderus noster » (sous Ferdinand II), en 1620.
Paolo, organiste du duc Sigismond d'Autriche, venu en Italie en 1489.
François Rodengo et Antoine de Riccolis, musiciens, cités en 1548.
Maestro Sebastiano, mentionné en 1521.
Maurice Melioli offrit, le 19 août 1595, au duc de Ferrare, des motets à cinq voix, composés par lui.
Alexis Reinza, « musico » résidant à Plaisance, composa des motets et les offrit au duc, le 1" avril 1592. — Le 20 avril 1617, il est parlé de la mise à l'impression de sonate, et notamment d'une courante intitulée YAlfonsiana, L'auteur n'est point désigné.
{}) Notes communiquées, en 1874, par Louis-Napoléon Cittadella, con~ servateur de la bibliothèque communale de Ferrare. On y aura remarqué encore quatre Jean^ attachés à la chapelle ducale de Ferrare.
Conrad « de Alemania, tibicina, » et « Nicolas de Alemania, pulsator optimus et cantor eximius (*) »
A propos de VAlfonsiana susdite, composée évidemment à l'honneur d'Alphonse Y\ il en existait une, depuis 1501, dans la collection de Petrucci, signée d'un nom flamand bien connu : « Jo. Ghiselin. » C'est donc, selon toute apparence, une réimpression. Et, à ce sujet, il sera permis de se demander si l'illustre maître Jean Ghiselin, que Glaréan nomme symphoneta, et dont le séjour en Italie reste un mystère, n'était point attaché, au commencement du XVP siècle, à la chapelle ducale de Ferrare, et si ce n'est point à lui que revient la qualification de « maistre Jan ou Jhan, » que Fétis fait octroyer, en Italie, en France et en Allemagne, à Jean de Gero, également collaborateur au recueil rarissime de Petrucci. Si ce dernier dirigea la chapelle musicale de Ferrare, ce fut postérieurement, croyons-nous. En tout cas, il y a à faire la part exacte des deux artistes, ce qui nécessitera du temps et de la patience.
Dans un très-intéressant opuscule relatif à la ville de Ferrare, M. Cittadella consacre quelques lignes à un fameux citharède ou luthiste des ducs d'Esté, auquel une médaille commémorative a été dédiée, où l'on voit au revers l'artiste comparé à Orphée (^). Parmi les épithètes ronflantes que lui vouent les écrivains qui ont célébré son mérite, on rencontre celles de prœstantissimus artis musicœ. et de peritissi-
(1) Archives de l'État à Modène, passlm. M. Cittadella mentionne encore, en 1577 : « M° Giovan de Le^e (di Liegi ?), maestro cantor... » La parenthèse est de l'écrivain ferrarais. Elle perd de son importance, en la rapprochant de la suscription d'une lettre consultée par nous à la bibliothèque du Vatican, et ainsi formulée : « A messer Gioanne da Legge, Veneto, eccelentissimo sonator d'organo. r, Dans une autre épitre, datée de 1520, l'artiste est appelé « Joannes Legius. n
(2) Documenti ed illustrationi risguardanti la storia artistica Ferrarese. — Ferrara, 1868, in-8o, p. 290 à 295.
mus omnium nostrorum temporis citharedus. La première mention faite de lui remonte à 1452. Dans les documents officiels, on le cite de 1456 à 1464, avec les noms variés de « Petrus Bonus de Burzellis, » et de « Petrus Bonus, filius q.(ondam) Baptistae de Bruzellis. » Cette dernière appellation pourrait n'être qu'une simple metathèse propre à la localité, comme le présume M. Cittadella. Elle pourrait aussi constituer une dénomination véritable, et, dans ce cas, nous demanderons si l'artiste n'appartient pas à la famille desCoppieters, qui dérive évidemment de Goedpieter, comme celle des Goevriend procède de Goedvriend. En effet, M. Cittadella, dans une notice particulière relative à la médaille précitée, dit que la qualification de Burzellis ou de Bruzellis est propre au dialecte ferrarais :
Fu flglio de M. Batista et di Margareta del fu Biago, tedesco; ei sposô alla meta circa del secolo XV ; il suo cognome, quantunque da quelche notaio sia storpiato in Borzeis, Burzois, in tutti gli altri rogiti è detto de Burzellis, o de Bruzellis, alterazione commune specialmente nel dialetto ferrarese.
Est-ce bien, en définitive, d'un cognomen qu'il est question ici? Nous attendons de M. Cittadella une information ultérieure qui ne prête plus le flanc à l'équivoque.
M. Gustave Chouquet, sans avoir connu très-probablement le travail de M. Cittadella, opine dans un même sens que rérudit italien. Voici ce qu'il dit, à ce sujet, dans le Journal des Beaux-Arts du 31 mars 1879 :
« En lisant le catalogue des médailles exécutées par Giovanni Boldu, j'ai remarqué que ce peintre vénitien s'est plu à graver les traits de Pierre Bon Burzelli... qu'on appelle aussi Pietro Bono, [et] qui pourrait bien être originaire de Bruxelles... Je crois d'autant plus volontiers que Burzelli est une corruption du mot Bruxelles, qu'au
XV^ siècle les foyers de la science harmonique et vocale étaient en France, dans les Pays-Bas et en Espagne. Jusqu'après la réforme, les Italiens firent venir de l'étranger les chanteurs et les instrumentistes les plus habiles ; des virtuoses français charmaient la cour de Lionel, duc de Ferrare, dit expressément Muratori (').
« Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que Borso d'Esté, frère et successeur de Lionel, ait eu pour barbier et pour chanteur favori un musicien originaire du Brabant ; que cet artiste ait été un luthiste distingué, cela ne semble point douteux, puisque la médaille, exécutée par Boldu, représente un génie ailé jouant du luth; qu'il ait été en en faveur à la cour de Ferrare, de 1452 à 1475, comme l'indique l'excellent catalogue de M. Alfred Armand : Les Mèdailleurs italiens des XP et XVP siècles, cela est incontestable ; qu'il se soit fixé en Italie et y soit mort en 1497, c'est un fait également acquis à l'histoire. Reste seulement à élucider la question d'origine, et je m'en rapport à la sagacité des archivistes belges pour la résoudre promptement. »
Toutes les recherches, réclamées par M. Chouquet, ont été faites, mais en vain. Le hasard se chargera peut-être, comme il l'a fait tant de fois, d'amener un jour la vraie solution de l'énigme à résoudre. M. Alfred Armand envisage Pietro Bono de Burzellis comme un musicien ferrarais. Il se fonde probablement sjr lïntitulé suivant d'un manuscrit d'Aurèle Brandolini, conservé à la bibliothèque des chanoines de l'église de Lucance, à Padoue : De landibus Musicœ et Pétri Boni, Ferrarieiisis'^). On trouve, dans le Muséum Mazzuchellianum, la biographie de Pietro Bono Avagano, ainsi que sa médaille (').
(1) Antioch. di Milano^ p. 161.
(2) Essais de diphtérographie, p. 66.
(3) T. III. p. 111, pi. XIII.
Veux-t-on maintenant avoir une idée du rôle splendide que remplissait la musique vocale et instrumentale, aux plus célèbres cours de l'Italie ? Il a été incidemment question, au volume précédent, de la musique orchestrale qui présidait aux repas du roi de Naples. Jean Tinctoris ne peut se lasser de vanter ces concerts harmonieux, où, fort vraisemblablement, il tenait une partie importante. Voici une description plus détaillée de ces somptueuses fêtes artistiques, due au toscan Raphaël Brandolini, Bien qu'elle ait pour objectif le palais des rois de Naples, elle y implique, à titre de comparaison, les cours de Borso, duc d'Esté, mort en 1471 0), et de Jean de Médicis, élu pape en 1513, et qui fut empoisonné en 1524, sans oublier, en passant, la maîtrise de Saint-Marc, protégée par Jérôme Donat, patricien de Venise. 11 est remarquable, comme l'observe judicieusement De La Fage, que Brandolini, un Florentin, ne fasse de Laurent le Magnifique qu'un émule de Ferdinand (^).
Cette importante description donne une énumération des instruments les plus en vogue, dans les salons brillants d'Alphonse d'Aragon (1442 à 1458), et de son fils Ferdinand V% qui lui succéda en même temps qu'Éneas-Sylvius PiccolomJni, sous le nom de Pie II, occupant la chaire de Saint-Pierre. Celui-ci, soit dit en passant, mourut en 1464, tandis que Ferdinand prolongea ses jours jusqu'en 1494. Parmi ces instruments, se trouve un orgue fait de toutes sortes de bois précieux entremêlés de marbre. Le narrateur laisse échapper, à ce sujet, un cri d'admiration : « quod mirabile dictu est, » fait-il. Il y aura lieu, pour les historiens de l'organographie italienne, de rattacher ces don-
(1) On lira encore, au sujet de la chapelle ducale de Ferrare, quelques faits curieux, au chapitre : Rore (De), etc. (2; Dipht&ographie, p. 63.
nées, y comprises celles de Tinctoris, aux noms de luthiers, très clair-semës hélas! qui se rencontrent, à cette époque, à Naples, et de ne point oublier qu'un certain moine, appelé « Frate Antonio Ferrer, » était attaché, en 1481, à la cour de Ferdinand 1", comme facteur de « certi istromenti da sonar (*). » Les virtuoses officiels de la cour napolitaine portaient, comme aux Pays-Bas, le nom de cuMcularii musici, c'est-à-dire « musiciens de chambre. » Aucun instrument « à main, à archet et à bouche, » assure Brandolini, ne faisait défaut en ce palais. Voici le passage dont il s'agit :
Patrum nostrorum memoria et Alphonsus, splendidissimus ille Arragonum rex et Borsus Estensis, quorum alter Neapolitanis regum, alter Ferrariae ducum (ut scis) laudatissime gessit, hac imprimis disciplina insignes viros faverunt et ornarunt. Nec multo post, Pius II, pontifex maximus, usque adeo poeticis numeris ad lyram delectatus est, ut unum hoc voluptatis genus cseteris omnibus anteferret, lyramque non solum audire sed jucundissime intérim attigere non gravaretur. Ferdinandus vero qui napolitanum regnum ab Alphonse pâtre acceptum septimum circiter ac XXX'" annum pacatissime gubernavit et privatim et publiée musicam disciplinam tanto fuit studio prosecutus, ut non modo sese in eo privato otio ssepenumero exerceret, sed ab universa Europa viros ejus disciplinée doctissimos, solertissimosque instrumentorum opiflces summis ad se prsemiis advocaret. Habebat enim (quod neminem latet) florentissimam cantorum frequentiam divinis tantum abeundis cserimoniis ac laudibus assignatam et eam e Gallia, Britannia, Hispania, Ger maniaque lectissimam {^).
(') Musique aux Pays-Bas, t. IV, p. 32.
(2) On sait déjà que la chapelle musicale de Ferdinand 1er, roi de Naples, avait, parmi ses membres les plus distingués, des Belges, ou mieux, des Flamands Ici, il n'y a que deux pays qui sensément endossent ou personnifient ce contingent néerlandais : la France ou l'Allemagne. Cela confirme pleinement l'explication que nous avons donnée de tedesco et de gallico.
Habebat Neapoli, in eo Sacello quod in arcis novse atrio conspicitur duo (licet dissimilia) dalcissimae tamen harmonise organa, quibus non minus viscendis quam audiendis propter operis prœstantiam concentusque suavitatem vel severissimi cujusque oculis aurisque poterat oblectari. Sed haoc publica ; quid autem privata non commemoro publicis his nec magnitudine, nec suavitate inferiora; nam, praeter domesticos complures quos a privatis vocum nervorumque solatiis delinimentisque cuhicularios musicos appellabat, aulam quamdam picturis sculpturisque ornatissimam, a suis cubiculis ad quam subito diverteret, non longé habebat, in qua nullum musicis instrumentum quod manu, pectine, ore pulsari posset desiderabatur. Erant enim e ferula telis, buxo, arundine ac marmore (quod mirabile dictu est) organa. Erant et alia nervorum instrumenta quibus exprimendis quum satis accomodatas voces minime reperiam, nec dignissimae voluptatis in perpetuum amissse queam summo sine dolore memoriam revocare, in ea diutius non commorabor ; sed spectarunt hsec omnia cum alii complures et regum et nationum ad Ferdinandum legati, tum vero Antonius Stanga, gentilis tuus ; spectasti et tu pulcherrimarum rerum vestigia, quae si quis florentibus rébus conferre velis non minimam in 60 rege domesticarum externarumque rerum factam esse jacturam plane intelliges.
Hune semulatus Laurentius Mediceus ne nihil patrise dignitatis ornementique non prsestaret, neve ullum ab eo regem quem ipsè ad privatam conflciendam bibliothecam inflammarat, accepisse beneficium non videretur, Divi Joannis, sedem suavissimo vocum concentu ad divinas laudes pulcherrimè decoravit. Cujus et exemple Joannes, diaconus cardinalis, nulla quidem animi atque ingenii dote Laurentio parente dignissimum se fllium non ostendens, et musicam artem tanto studio olim perdidicit ut nunc prsestantissimis ejus doctoribus antecellat et sic ea successivis temporibus delectatur, ut cum lectissimis cantoribus, ipse intérim canat, canentes quandoque alios attentissime audiat, adbibita nonnumquam varia jucundaque fidium harmonia. Hieronymus Donatus, Patricius venetus, rarissimum et disciplinarum omnium peritiae exemplum, et juvenis musices disciplinam recepit ac laudatissime
retinuit, et nunc annis maturus, difficilimisque suae reipublicae negotiis circumventus ejus quandoque studium non aspernatur (0.
Un document qui nous initie directement aux concerts et aux représentations scéniques qui se sont déroulés, à la cour éblouissante des ducs d'Esté, au commencement du XVIP siècle, est l'inventaire même des instruments de musique qui y fonctionnaient, soit pour accompagner les madrigaux nouveaux, soit pour participer à l'exécution des drames lyriques récemment imaginés. Nous pouvons ainsi juger, à défaut d'autres indications, de l'importance de ces fêtes musicales. Plusieurs de ces instruments auront servi incontestablement aux séances intéressantes organisées par Jacques Péri, qui entra précisément à l'époque oii la nomenclature fut rédigée, au service des ducs de Ferrare, à titre de maître de chapelle. Jacques Péri, qui, on le sait, prit une grande part, non pas à la création, mais à la transformation du drame musical, avec Cavalieri, Caccini, Monteverde et d'autres, aura acclimaté, à la cour desdits ducs, les innovations lyriques de ses confrères, lesquelles exigeaient, comme on peut s'en convaincre, par l'appareil instrumental de YOrfeo de Monteverde, le concours inusité d'une phalange de virtuoses, apportant, dans Télëment vocal, un contingent sonore aussi varié que piquant.
Le nombre d'instruments, relevés dans le document en question, monte à plus de cinquante, répartis ainsi : dix orgues, grandes et petites, cinq luths, une cithare et une chitarrone, une harpe, une lyre, huit violes, une violona (?) deux flûtes, trois bassons, plus divers cornets, violons et autres instruments indéterminés.
C'est un musicien du duc de Modène qui a dressé la nomenclature, le 18 décembre 1600. On remarquera le
(1) Raphaelis Brandolini Lippi, junioris, de Musica et Poetica opusculum, etc., à la Bibliothèque dit3 Casanatense de Rome, Fonds Baini.
rôle important assigné aux orgues et aux instruments à cordes pincées. De l'union de ces deux familles organiques à sonorités brillantes et suaves, devaient naître des effets d'un idéal transcendental trop rarement obtenus de nos jours. Voici la pièce intégralement :
Adi 18 Décembre 1600. Nelli Diamanti in Ferrara. lo sottoscritto ho riceputo in consegno da M. Ludovico Borghi, li infrascritti instrumenti et altre robbe pertinente alla musicha, per farli condure à Modena al Ser™° Sig^ duca Cesare d'Esté :
Prima, uno organo grande, con coperto e piombi.
Uno organo verde, con parte délie canne dentro.
Uno organo di nogara, con canne etpive dentro.
Una viola alla Napolitana, con sua cassa di nogara.
Una arpa, con sua cassa fodrata di veluto verde.
Una casseta, con dentro libri da cantare.
Una viola alla Napolitana, con suça cassa di nogara simile al altra.
Cornetti storti, n" sei, con cassa.
Tre lauti, cioè due grandi e uno piciolo, con sua cassa.
Una cassa fodrata di panno rosso, con viole à sei dentro.
Un'altra cassa simile, con viole, n^ due, e flauti con due casse.
Un'organino che si porta a brazzo, coperto di velluto negro, con una tella per coprirlo con sua chiavete.
Un'organo bianco fornitto di tutto punto, con una tella di sopra verde.
Una cassa fodrata di panno rosso, con viole, n^ cinque, uno mantesino o cbittara.
Un'altra cassa simile, con viole dentro, n^ quattro.
Un'organo senza mantesi, di cipresso, con sua tella verde.
Un regaletto di cipresso senza mantesi.
Tre mantesi per detti organini.
Un'organo di nogara, con le canne di cartone, fornitto di tutto punto.
Un'organo verde e gialo, con fiocbi giali e torchini, fornitto di tutto punto.
Un lauto miniato, con sua cassa, fodrata di velluta rosso.
Una bancha verde piciola.
Una lira, con sua cassa nera.
Un lauto disformitto, con sua cassa negra.
Un chitarone da olio bianco, con sua cassa.
Una cassa da leuto, et una da lirra.
Due scanelli di velluto rosso.
Tre fagotti a accati, insieme con sua cassa.
Dodeci instrument! da sonare da due registri, l'uno di più sorte.
Un organino con fodra di legnio, di quelli dalli diamanti, con il sua piede che serve per tavola.
Una violona grande di areso, nova fornita.
Un'altra viola ameniata, con tre corde, con archettoetsua cassa.
Una viola vecchia senzamaniclio.
Due casse piene di libri da cantare.
Libri grandi da corro, num^ dieci.
Un armario, con libri dentro da cantare.
Una cassa fodrata di panno rosso, con violini, num^ cinque, et unpivone.
Un armario bianco di pezzo da libri.
Corami vecchi pezzi, num<^ cinque.
Canne di piombo per un'organino piciolo.
Una tavola di pezzo, con il suo tellaro, et cavalletti grandi et picioli, num^ 15.
10 Luigi Mazzi, musico del Serenissimo dlModena, ho riceuto le sopradette robbe 0).
11 serait assez difficile de distinguer ici le fameux clavecin, dont le clavier fut construit d'après les idées de Nicolas Vicentino, pour j pouvoir exécuter les trois genres de l'ancienne musique grecque : diatonique, chromatique et enharmonique. Ce clavecin, à en croire Bottrigari (^),
(1) Archives de l'État à Modène.
(2) Il Desiderio, overo de' concerti di varii stromenti musicali (édition de 1590), p. 40. Voy. aussi VHistoire de V instrument ati on ^ p. 92, où il est parlé de six rangs de touches. Le Père Bonini, qui écrivait, selon De La Fage {Diphtérographie, p. 176j, dans la première moitié du XYII« siècle,
se trouvait, vers la fin du XVP siècle, à la cour de Ferrare, où, très-certainement le premier organiste du duc Cësar d'Esté, à savoir Luzzasco Luzzaschi, qui était, comme on le verra au chapitre suivant, un élève de Cyprien De Rore, a dû le jouer maintes fois. Bottrigari ajoute, que le nombre de touches de l'instrument était considérable ; que les accordeurs craignaient de s'en occuper, mais que Luzzaschi en triomphait facilement, et que même il avait écrit des pièces spéciales pour cet instrument. Un instrument semblable fut construit, on l'a vu (*), en 1548, à Venise, selon les indications de Zarlino. On peut voir, par la photolithographie que nous en avons donnée, que sa construction était infiniment plus simple que celle du clavecin de Vicentino.
Une liste tout aussi intéressante, portant la date du 23 janvier 1625, va suivre ci-après. Jacques Péri avait sans doute cessé de vivre, car on le perd de vue après 1610. Son successeur a apporté quelques modifications dans l'appareil orchestral, et ce sont les clavecins qui y dominent, comme on voit :
nous a laissé la description d'un cimhalo^ inventé par François Nigetti, de Florence : « Ha inventato un cimbalo, il quale ha arrichito di corde novelle et nuovi ordini, con tastature senza lasti neri, con l'ottave tutte distese, sopra il quale cimbalo si possono trasportare le cantilene in molti modi e luoghi diversi per facilita de' cantori e délie lor voci alte o basse, et arrichire di varitate e dilettevoli armonie quelle occasione veramente a maestri di contrappunto, d'invogliarsi ad esercitarsi in detto strumento. ??
D'après une note, que consacre à Francesco Nigitti le supplément à la Biographie universelle des musiciens, l'instrument du savant musicien italien avait quatre claviers Par une de ces erreurs grossières qui foisonnent dans ce supplément superficiellement élaboré, Francesco Nigetti, mort en 1682, se trouve être organiste du dôme de Florence « dans les premiers années du dix-huitième siècle ! n
(') La Musique aux Pays-BaSj t. I^r, p. 287, où nous avons constaté, d'après Burney, que ce bijou instrumental existait encore, en 1770, à Londres.
Inventario degl'instromenti e libri grandi di musica che have a m custodia il gia d. nicolô.
P^, otto arzicordi grandi, computatovi uno che è sopro un claviorgano tinto in nero.
Cinque forcieri grandi, foderati di panno rosso, con dentro quattordici viole da gamba, e una lira.
Unaltro forciere simile, senza niente dentro.
Un'organo portatile di stagno.
Un'organo di cartone.
Tre organini di cipresso, de'quali uno di dentro sono pivette di piombo, e sopra quali sono quattro mantici, due picioli compagni e due altri quasi simili, uno più grande deU'altro.
Due leuti d'avoglio, con le casse rotte.
Due altre leuti, uno miniato, l'altro ordinario, con le casse rotte.
Due arpe miniate, una con la cassa, l'altra senza.
Una viola miniata.
Due viole, con le loro casse.
Tre flauti grandi, con le casse di corame nero.
Quattro organi grandi in forma di cassoni, rovinati e disfatti.
Un claviorgano di legno.
Una sampogna quadrangolare di busso, con la sua cassa di corame nero.
Quattro rotte in pezzi.
Quattro pive torte di busso, con la loro cassa, e una fllza dentro di cavicchi d'avoglio. *
Una cassettapiccola,coperta di corame nero, senza niente dentro.
Un tavolino d'asse ordinaria, co'piedi intagliati.
A 23 di Gen° 1625 (').
On y remarquera encore, outre un claviorgano, une samjjogna cpcadrangolare. Or, zampogna veut dire chalumeau ou flageolet. Il existe des instruments pareils, à
i}) Archives de l'État àModène. Les ouvrages de musique, annoncés au titre, font défaut
deux rangées de trous, dans la belle collection de M. César Snoeck. Mais, s'imagine-t-on un flageolet quadrangulaire dans un orchestre autrement formé que d'instruments de fantaisie? Toutefois, comme Id^zampogna est souvent prise aussi pour un instrument à cordes ancien, appelé samhoca, et que celle-ci avait ordinairement une forme triangulaire, la porte est largement ouverte à toutes les suppositions. Peut-être en a-t-on fait construire un semblable, sur un modèle antique, pour ajouter à l'illusion théâtrale.
Pourquoi ces renseignements ici, nous demandera-t-on? C'est que, si les chantres des Pajs-Pas ont abdiqué généralement en Italie, au XVIF siècle, en revanche les instrumentistes y ont rempli encore un certain rôle, et nous ne serions nullement étonné d'apprendre, à l'aide de nouvelles recherches, que nos Flamands ont vaillamment contribué aux succès des premières séances musicales et lyriques de Jacques Péri(^). Qui sait aussi, si, parmi les huit grands clavecins de la seconde liste, il n'y avait pas plus d'un élégant Ruckers ?
Les trois importantes nomenclatures de 1598, publiées récemment, infirment quelque peu nos suppositions, mais ne les détruisent pas. La qualification à'organo tedesco, que comportent, par exemple, les deux premières listes, prête naturellement aux plus ingénieuses hypothèses. La dernière renferme, chose précieuse, les noms de plusieurs facteurs distingués d'Italie. En les combinant minutieusement, on arrivera à la description plus ou moins complète de quantité d'instruments dont l'histoire organographique aura à s'occuper. Les nôtres, bien que postérieures de deux ans, pour la première et de vingt-sept ans pour la seconde, apporteront leur utile contingent de renseignements.
(^) On verra plus loin, au chapitre VI, Jacques De Wert participer activement, vers la fin du XVIe siècle, aux concerti grossi^ à Ferrare.
A regard de l'expression pia^io e forte, nous renvoyons au Boccherini du 30 avril 1879, à la lettre très-sensée que M. Vidal y consacre, ainsi qu'aux commentaires curieux dont M. le comte Valdrighi accompagne, dans son opuscule Musîcrgiana (n° I), les trois listes susdites, que nous groupons ci-dessous, en note, d'après son estimable travail 0).
(') Inventario delli instrumenti di y. Altezza, et organi.
Un clavicembalo di tre registri, col suo organo. — Un instromento piano e forto, lau*» tutto a rabeschi, ebano et avojjlio, con il suo organo sotte. — Un instromento con li semitoni tagliati, tutto lauto de groppo, con il suo organo sotto. — Un instromento da li semitoni, tagliati tutto di «^roppi, con il suo organo sotto. — Un instrumente in ottava, con la tastadura d'hebano, laurato tutto d'hebano e avoglio. — Un instrumente in ottava da dui registri. — Un instrumente a unisene, laverato tutto a rabeschi. — Un instrumente in ottava, con la tastadura d'hebano. — Un instrumente a unisene da doi registri. — Un instrumente a unisene lauorato. - Doi instrumenti da una corda, ha m. Vincenze Cani»^, l'altro per servitio délie dame. — Un organe todesco. — Un regaletto per concerti. — Un organino con tre registri. — Un organine di cipreso, latte per la b. m. del duca Alfense. — Un clavicimbalo cromatico, con due te&tadure.
DlMANDA FATTA DA NOl PlGLIARINI, PER ACCOMODAR GLI ORGANI E CEMBALI DEL S^ DUCA.
Un claviergano grande, che gli manca alcune cane e le sue bochetine, e il telar de la tastadura retto, et la sponda granda. — Il claviergano de negara (noce), con un registre de pive con il sue cembale : rivederle e accemedarle. — Il claviergano verde, con suo cembale : rivederle. — Il clavicerdio bianco, con il suo cembalo che gli manca le bachetine sotto la tastadura : rivederlo. — Un organo todesco, ceperte di veludo nègre, con 4 registri celle pive, trémolo e lisignolo : retto un registre. — Un regaletto, che gli manca alcune cornice senza mantici : rivederle e accordarlo. — Un regaletto de flauti senza mantici: rivederlo e comi». — Un regaletto i^e flauti senza mantici : rivederlo e cemio. — Un cembalo a dui registri, con il fonde di pecce muda da tutti le corde, et driciate il fende. — Un cembale a dui registri impena da drio e dinanti. — Un cembalo a dui registri, impenato da drio e dinanti. — Un cembale a l'ottava bassa, impenata da drio e dinanti. - Un cembalo a un registre, impena da drio e dinanti.
Nota de cembali e spinette di S. A. S».
Cembale di Vite di Trasuntino di Venetia, da Teatro : buonissime. —
Il y a là incontestablement un point lumineux, surgi au milieu des ténébreuses transformations du clamcemhalo. Bientôt, sans doute, on saura par quel mécanisme habile s'obtenaient les deux nuances opposées dont il est question. Nos Flamands, apparemment, les connaissaient, à l'époque produite par M. Valdrighi. Il y aura à débattre ensuite où s'est révélé, pour la première fois, le miraculeux perfectionnement qui a transmis son nom au plus populaire des instruments modernes.
Un fait que nous ne pouvons omettre, à raison des conséquences qu'il saurait avoir, à un moment donné, pour l'objet dont nous venons de mettre en relief quelques côtés intéressants, c'est le séjour que fît à Ferrare l'illustre Rodolphe Agricola. Une de ses harangues qui nous a été conservée, se Jfît en présence du duc d'Esté, Hercule I", en 1476. L'éloge de ce prince, si dévoué aux lettres et aux arts, y intervient naturellement :
De musica quid attinet dicere, post illustrissimi Principis nostri judicium, qui cum ipsi tantum tribuat, quantum omnes videmus,
Cembalo di Vito Tra.suntino di Venetia, da Teatro : buonissimo. - Cembalo di Gioni Antonio Baffo di Venetia, da Teatro et Accademia : buono.
— Cembalo di Alessandro Bertolotti di Venetia, da Teatro et Accademia : buono. — Cembalo del Floriani di Venetia, per Caméra et Accademia : buono. — Cembalo dell'Ungaro di Venetia, nel Corista del organo.
— Cembalo da tre registri del Genovese, da Teatro et Oratorio : buono.
— Cembalo da tre registri, da Teatro et Oratorio : buono. — Cembalo grande da tre registri di Ferrara, da Teatro et Oratorio : buonissimo. — Cembalo di due registri di Ferrara, da Teatro et Oratorio : buonissimo.
— Cembalo unisono, con li tasti spezzati, di Ferrara, da Caméra : pretioso .
— Cembalo del Bartolotti di Cotino, per Caméra et Accademia : buonissimo — Cembalo dell'Abate Bombini di Roma, da Caméra : buonissimo. — 'Cembalo del Vasti, da Caméra : buono. — Cembalo piccolo del Cano Fo^iliano, da Caméra : médiocre. — Cembalo di Pietro Jacopo, da Teatro : médiocre, — Cembalo in jDiedi da Caméra. — Cembalo del Gherla. — Spinetta quadra, doppia, da Teatro et Accademia: buona.
— Spinetta quadra, da Caméra, buona. — Spinetta col spinettino, buona.
— Spinetta, da due punte, buona.
non committam ut videat, non satis laudatam putare, quod ipse tantopere probarit, quum ipse talis tantusque vir, non solum quam liabet dignitatem, tueri suo testimonio, sed etiam si nullam habuisset, novam sibi prebere sui nominis autoritate potuisset, sed partius mihi alioquin de ipsa dicendum est, etiam ab hoc fortasse, ne ipse placere mihi, studiisque meis videar mollius esse blanditus....
(Oratio) dicta a Rodolpho Agricola, Phrysio, in praesentia Herculis Fstensis, Ferrarensis ducis.
Anno Domini M.CCCC.LXXVI (').
Ce panégyrique a une portée toute spéciale, venant d'un personnage qui joignait à la culture de la philosophie, 1 étude approfondie de la musique et particulièrement celle de la lutherie. Sa collaboration active au grand orgue de Groeningue, trois ans après, prouve que la facture des instruments à souffle lui était familière, et il ne faudrait guère s'étonner d'apprendre un jour, par l'exhumation inespérée de quelque document poudreux, que le talent distingué du maître hollandais a été utilisé par Hercule I", pour la confection d'un engin sonore qui aura émerveillé la cour de Ferrare(^).
Poussé par l'émulation et par le désir de plaire à un monarque éclairé et puissant, Rodolphe Agricola n'aura pu, en effet, que se surpasser, en cette matière-là; et qui sait si sa griffé flamande ne se trouvait empreinte sur l'un ou l'autre des instruments complexes dont on s'est servi, au palais d'Hercule I". pour les grandes solemnités musicales ? L'avenir, répétons-le, nous l'apprendra peut-être.
(M RoDOLPHi Agricol.î:... NonnuUa opuscula. — Basilese, 1518, in-4o, p. 40 et 43.
(2) BuRNKY, dans son Journal de voyages (II, p. SSS), rapporte positivement à Rodûlplie Agricola la construction primitive de l'orgue de Saint- Martin, à Groenin.Lue. La Bibliotheca Belgica dit de lui, d'après Érasme : « Nulla pars musices quam non exactissimè calleret, n etMelchior Adam : « Canebat voce, flatu, pulsu. » Ce dernier terme annonce un organiste.
Rore (Cyprien De),
illustre compositeur flamand du XVI^ siècle. — Honneurs dont est l'objet, à la cour de Ferrare, Jacques Obrecht. — Messe de lui envoyée, en 1484, par le duc Laurent de Médicis. — Document à ce sujet. — Obrecht devient, à Florence, l'ami d'Aaron. — Inductions. — Décès du maître à Ferrare. — La forme originelle de son nom. — Rodolphe Agricola et Jean Taisnier, à la cour des ducs d'Esté. — Conférences linguistiques et mathématiques tenues par eux. — Apparition de Cyprien De Rore à Ferrare. — L'étymologie véritable de son nom. — Versions et inductions. — Sa première éducation probable à Saint- Rombaut, à Malines. — Sub Tuum et Miserere, composés par lui da mente ^ dans son extrême jeunesse. — Leur authenticité prouvée par Luzzasco Luzzaschi, son élève, devenu maître de chnpelle à Ferrare. '
— Un Gloria de De Rore écrit sous ses yeux. — Cahier du même, conservé par le cardinal Borromée. — Premier séjour de De Rore, encore giovane, à Venise. — Sa réputation précoce comme compositeur de madrigaux. — Il passe, en 1653, à la cour de Ferrare. — L'expression ducalis musicus. — La messe Prœter rerum expédiée à Munich.
— Lettre élogieuse, à son sujet, d'Albert de Bavière. — Reproduction du document. — Appréciation de la composition. — Cyprien De Rore à Anvers, en 1558. — Sa supplique au duc d'Esté. — Sa famille ruinée par la révolution des Pays-Bas. — Mort de son auguste protecteur à Ferrare. — Offres faites à Alphonse II, le nouveau duc. — Épître qu'il lui adresse. — Diverses cours souveraines convoitent sa présence.
— Premier voyage d'Orlando de Lassus à Ferrare, en 1567. — Pièce le concernant. - Composition de lui adressée au prince de Florence. — Séances musicales données, à la splendide cour des ducs d'Esté, sous la direction de Cyprien De Rore. — Deuxième voyage de Lassus, en 1585. — Pèlerinage effectué à Lorette, avec l'organivste Joseph Ascanio. — Lettre de recommandation très-flatteuse de Guillaume V.
— Lassus y est appelé « homo in arte percelebris. » — Analyse du document. — Fêtes niusicales à l'occasion du passage de Lassus. — Réponse d'Alphonse d'Esté. - Reproductions diverses. — Eloges de Lassus relatifs à la musique, entendue par lui, à la cour de Ferrare. — Influence visible de Pécole flamande. — Inductions. — Nomination
de Lassus, comme maître de chapelle, démontrée dès 1560. — Il passe aux Pays-Bas pour y recruter des chantres. — Lettre de Marguerite de Parme à ce sujet. — Hypothèse d'une rencontre de Lassus avec De Rore, à Anvers. — Sort réservé à celui-ci, depuis le désastre subi par sa famille. — Accueilli pendant quelque temps à Munich, il y mène une vie laborieuse. — Une intervention efficace. — Le duc de Parme lui fournit, en 1561, de quoi se rendre à sa cour. — De Rore y reçoit deux cents écus d'or par an et une habitation gratuite. — Extraits des Archives parmesanes. — Willaert mort, De Rore le remplace, en 1563, à Saint-Marc à Yeni.se. — Documents divers. — Il obtient les mêmes faveurs octroyées à son compatriote et prédécesseur. — Il écrit, entre autres, deux Passions, où éclatent des beautés d'un genre tout nouveau. — Modifications, opérées par pes soins, dans le personnel chantant de la basilique vénitienne. — Voyages entrepris dans ce but. - Pièces officielles diverses. — Son départ de Venise, en 1561, et son installation à Parme. — Compositions dédiées au duc. son maître. — Lorenzino, Blondeau, et Persons(?), trois musiciens appelés par lui des Pays-Bas. — Ils sont nommés Fiaminghi. — La qualification de « messer ». — Extraits d Archives concernant De Rore et les chantres placés sous sa direction. — Perisoni, auteur de motets imprimés à Venise, en 1549. — Origine flamande du nom. — Inexactitudes de Fétis. — Versions de Becker et de Caffi. — Autres musiciens néerlandais, fonctionnant sous De Rore : Jean d'Arras, Pierre Mares, " messer Villico Dillen ». — Pièces à leur sujet. — Guillaume Dillen, auteur d'un recueil de messes imprimé à Venise, en 1622. — Étymo logie de " Villico. » — Lacunes regrettables aux Archives de Parme. — Absence d'informations sur la mort de Cyprien De Rore. — Dernier paiement à lui fait. — Chagrins que les événements des Pays-Bas lui occasionnent. — Il renonce à la composition, à cause, peut-être, d'une sorte de marasme moral. — Son épitaphe exacte avec le médaillon funèbre qui l'orne. — Sa famille. — Inductions diverses. — Sa composition : Délie fiamme, parue à Venise. — Ouvr.ige, publié par lui, à vingt-six ans, en 1512. — L'épithète de « musicus excellentissimus, » qu'il reçoit en 1544. — Série de productions vocales et instrumentales de lui. — Ses perfectionnements prosodiques, vantées par Artusi et contestées par d'autres. — Innovations réelles, dans le genre madrigalesque, pour l'expression poétique et pittoresque des paroles. — Accentuation vraie du Q,ui seminant et de Vin conveHendo. — Le mode chromatique. — Spécimens à ce sujet. -- Hardiesses harmoniques livrées à ses successeurs. — Cadences particulières mentionnées par Zarlino. — De Rore atteint, par ses résolutions polyphoniques, aux hautnirs de Willaert. — On le nomme divino et prœstanUssimus. - Les madrigaux dits : Vergim. —
Il fut, d'après De La Fage, l'initiateur de Palestrina. — Son portrait véritable. — Description et reproduction de l'effigie, due à Hans Mielich. — L'original conservé à la bibliothèque royale de Munich. — Guillaume Dillen, maître de chapelle de la cathédrale de Parme, en 1622. — Défaut d'informations sur ce musicien belge.
Il est reconnu que la somptueuse cour de Ferrare était, aux XV*" et XVP siècles, le rendez-vous de l'élite des artistes et des littérateurs. « La cappella et musica degli Estensi era detta la prima d'Italia, nel secolo XVI, » affirme, entre autres, M. Mosti, dans sa Lettera nova sur les fêtes organisées à Ferrare, en 1543, à l'occasion de la venue de Paul III.
Dès 1484, le talent du fameux Jacques Obrecht j était hautement apprécié. Le musicien néerlandais se trouvait alors, selon toute probabilité, entouré d'honneurs à une autre cour non moins célèbre, celle des Médicis, à Florence. Le duc de Ferrare s'était adressé à son ambassadeur près de cette cour, pour obtenir, par l'intermédiaire du chantre Corneille Laurenti, et cela le plus tôt possible, la messe de V Homme armé de Philippon (de Bourges?), qui venait d'être achevée. Environ cinq mois après cette demande, le même duc remercia son correspondant, Laurenti, de lui avoir envoyé une messe de Jacques Obrecht, dont il lui était infiniment reconnaissant. De pareils bons offices se faisaient souvent de souverain à souverain, et nous lisons encore, à l'année 1489, que le chantre Laurenti expédia à Ferrare diverses messes et chansons nouvellement parues. N'avons-nous pas vu, plus haut, Isaac, établi à Florence, faire la même gracieuseté aux ducs d'Esté?
1484. Nei carteggi del nostro Duca coU' ambasciatore résidente à Firenze, in data del 24 marzo, si dice : — « Vogliamo che subito
facciate trovare Cornelio, che era nostro cantore, il quale è li e che in nostro nome gli diciate che subito ne mandi la messa deTHuorno armato di Philippon, nuova... « e poi, in data del 27 agosto, se ne ha il cognome : — « Ad Cornelium Laurenti, cantorem. — Dilectissime noster. La messa di Jacob Obrecht, che ne avete mandata, ne è stata grata, ecc. " (Cappelli, Lett. e not. del mag. L. dé Medici^ già citate, pag. 268 e 269). Il quale Cornelio poi manda al Duca, nel 1489, alcune '•messe e canzoni nuove. » [Ivi, p. 306) (1).
Très-vraisemblablement, nous le répétons, maître Jacques Obrecht était établi, en 1484, à Florence, comme chantre de la chapelle des Médicis. En effet, Aaron, dans un i^SiSssLge de son IjisHtution Iiarmonipce, déjèi utilisée par nous au sujet d'Isaac, déclare avoir connu Jacques Obrecht à Florence, et avoir été fréquemment dans son intimité. Làdessus, Fétis, qui, il faut le dire, n'avait aucune base d'argumentation sérieuse, aligne les considérations suivantes :
« Une difficulté assez grande se présente ici, car on verra plus loin que Obrecht était mort avant 1507; or, si Aaron n'avait que vingt-six ans lorsqu'il publia son livre... (1516), il est impossible qu'il ait connu Obrecht, car il ne serait né qu'en 1489, ou 1490, et l'on verra tout à l'heure que les dix dernières années de l'illustre maître furent tourmentées par les maladies et les infirmités qui ne lui permirent plus de voyager. Si donc on accepte comme irrécusable le témoignage d'Aaron, il faut de toute nécessité rectifier le chiffre de l'âge de cet écrivain, au moment où il publie son livre, et supposer qu'il naquit vers 1470, au lieu de 1490. »
(*) L.-N. CiTTADELLA, NoHzie relative à Ferrara. — Ferrare, 1864, in-8o. Ne faut-il pas lire, au début de la citation, 1485, nouveau style ?
Il est évident que si Aaron a été assidûment le compagnon d'Obrecht, cette intimité a dû exister entre 1484, date de l'envoi de sa messe à Ferrare, et 1489, où il a été signalé par nous comme chantre de Saint-Donat à Bruges 0). Or, il y a lieu, conséquemment, de reculer de dix ans au moins la naissance d'Aaron. L'édition de 1516 est-elle la première? Quant à l'intéressante constatation du séjour d'Obrecht à Florence, en 1484, elle comblera, si elle se confirme, une vraie lacune dans la biographie du maître célèbre, dont la première phase artistique date seulement, nous venons de le voir pour la seconde fois, de 1489 (^).
En constatant à Bruges et dans ses environs, une abondance de noms semblables à ceux que portait le célèbre compositeur en question, et en supposant, d'après cela, que son éducation musicale pourrait bien avoir été faite à Bruges même, d'où rien ne prouve qu'il ne soit originaire, attendu que le fait de sa naissance à Utrecht est donné dubitativement; en constatant ces nombreux noms d'Obrecht, nous avons fait voir, en même temps, leur forme primitive, empruntée au nom de baptême Hubrecht. Cette forme étymologique apparaît non-seulement ainsi dans les archives de Bruges, mais nous y voyons aussi la
(*) La présence de Jacques Obrecht ainsi que son décès à Ferrare, en 1505, ont été indiqués par nous, au tome III de ces recherches, où le grand musicien est l'objet d'un paragraphe spécial. Voici le texte italien, fourni par AI. Cittadella, et dont Fétis a donné la traduction, dans une note lue à l'Académie royale de Belgique : " 1510. La fabrica del Boschetto degli aramorbati eredita L. 302, 2 per oncie 139, a soidi 38 per oncia, lasciati in sei tazze d'argento e una cafettiera dorata dal quondam M. Jacomo Obrecht, già cantore dello illust. S. Duca, cha restorno sino dalP anno 1505, dopo la morte del D. M. Jachomo, quando '1 morete de peste. » Une singulière rencontre de noms à ajouter à tant d'autres : « E^^n placet voer Jacoppe Hubrechts, de data XXVI julij anno XVIc zesse, signata Hane... VII s. VI den. n Cela se lit dans le registre aux di oits de sceau de Brabant.
(2) Maîtres de chant, etc., p. 15 et suiv.
transformation qu'elle subit au bout d'un siècle. Ainsi, s'offrent, en 1289, Jean Hubrech ou Hubrecht, bourgmestre de cette ville, et, en 1382, Jean, Loy et George Oubrecht, bourgeois de la même cité. Plus tard, Oubrecht devient Obrecht. Nous engageons vivement les archivistes de la localité à diriger leurs recherches de ce côté. Il s*agit de restituer à la Flandre une gloire musicale qui lui revient peut-être de plein droit.
Rodolphe Agricola, savant philosophe en même temps que musicien distingué ( ), a été reçu, on se le rappelle, avec honneurs à la même cour. « En 1470, dit M. Isidore Plaisant (^), F Académie de Ferrare décerna à un belge sa chaire de langues grecque et latine. Rodolphe Agricola, qu'elle avait su former dans son sein, y remplit avec honneur cette charge qui avait été confiée à ses soins. » Le théoricien musical, dont nous avons reconstitué précédemment la biographie, Jean Taisnier, n'aura pas manqué de se faire présenter également au palais des ducs d'Esté, pendant son séjour à Ferrare : « Vers cette époque (milieu du XVP siècle), dit le même chroniqueur, Ferrare et Rome décernèrent, l'une après l'autre, leur chaire de mathématiques à Jean Taisnier, d'Ath, qui avait visité une grande partie de notre globe. Ses leçons étaient suivies avec empressement, et il vit toujours autour de lui un concours de gens avides de s'approprier une partie de ses vastes connaissances (^). »
Avant d'installer il divino Cyprien De Rore au palais de Ferrare, il convient de faire connaître certaines particula-
(') Nous avons démontré, au IV™e volume, que Rodolphe Agricola naquit à Bafflen, près de Groningue, et non à Groningue même, comme le prétendent plusieurs biographes. Voy. au chap. précédent, adfinem.
(2) Voy. son mémoire, publié au t. lY de la Revue d'histoire et d'' archéologie.
(3) Même écrit.
rites de cette existence si inconnue, et pourtant si glorieuse et si bien remplie, car il n'y a guère jusqu'ici de notice digne du grand maître, et celles que CafR et Fétis lui consacrent, en acquit de conscience pour ainsi dire, ne dépassent guère une cinquantaine de lignes !
L'étymologie du nom de famille De Rore n'est point clairement établie. L'abbé Dubos, dont les méprises ne se comptent pas, fait dériver ridiculement De Rore, du français De la Rosée. Mieux vaudrait traduire tout bonne-
ment le De Rore par Van den Dauw, puisque l'artiste est originaire du pays flamand. Mais, nous opposerons à cette interprétation deux exemples qui démontrent que la forme du nom de notre grand artiste est essentielle et n'a point subi la latinisation pédantesque des XV' et XVP siècles. Un Louis De Roore est cité, dans le Mémoire justificatif au magistrat de Renaix, parmi les religionnaires qui prirent part, en 1566, au saccagement des églises en ladite cité. Puis, les Lectures de Goethals, entre autres, nous offrent la biographie d'un Jacques De Roore, dit Rorus, et qui fut un peintre anversois très- distingué de la fin du XVIP et du commencement du XVIIP siècle.
Le sens primitif attaché, selon nous, à De Rore, est la Roer, rivière des états prussiens qui se jette dans la Meuse à Ruremonde (de Roer et de Monde, bouche), et qui donna, sous l'Empire français, son nom à un département ayant pour chef-lieu Aix-la-Chapelle. Roer sera devenu Roor 0), puis Roore, par l'adjonction d'un e final que nous avons déjà signalée entant d'autres cas; enfin, comme dernière transformation, il aura pris l'ortographe Rore, peut-être en Italie, où celui qui l'immortalisa, a passé la plus grande partie de son existence. Les rivières et; les cours d'eau ont
0) L'ortographe Van Roor est employée en tête de quelques compositions imprimées du maître malinois.
prêté leur nom à des milliers de localités, comme à des centaines de familles dont lesVander Schelden, les Vanden Ryne, les Vander Maesen, les Delys, les Demer, etc., sont les plus connues.
On nous trouvera peut-être trop méticuleux dans la recherche des vraies appellations de nos musiciens illustres. Si nos étymologies sont défectueuses, qu'on y substitue d'autres mieux f »ndées; nous ne demandons pas mieux. Laisser les énigmes telles qu'elles, est un procédé commode, mais peu propre à avancer l'élucidation de notre histoire musicale. L'étude assidue de nos vieux documents officiels nous a fourni quelques rapprochements dont peutêtre la vérité .s'est dégagée. Nous devions cela à la science, comme nous lui devons tous les autres éclaircissements en notre possession.
De Rore étant né à Malines, selon l'opinion commune, on peut croire, jusqu'à nouvel ordre, qu'il reçut son éducation musicale à la célèbre maîtrise de Saint-Rombaut. Les recherches qui se feront, un jour, dans les archives de cette institution, nous diront apparemment quel fut son maître et quelles circonstances présidèrent à son instruction. A défaut de ces renseignements, on possède un spécimen précieux de ses premières compositions, alors peutêtre qu'il était déjà attaché à quelque église des Pays-Bas, en qualité de chantre.
C'est un petit cahier oblong, muni d'une couverture en velin et d'une couronne entourée de filets d'or ; il comprend vingt-neuf pages, dont quatre sont consacrées à un Sub tîmm presidium, écrit pour autant de voix. L'écriture de cette composition est grande et ferme. Le reste, formant la minite incomplète d'un Miserere, offre des caractères minces et cursifs. On y voit des ratures nombreuses, et, dans la rapidité de l'improvisation, le jeune musicien s'est
contenté, pour plus de concision, de la première lettre de chaque mot tracé sous les notts voulues. Ainsi, poi r : Miserere mei, Deiis, secimdvm magnam miser ico^diam tuam. on trouve : m. m. d. s. m. m. t. L'attestation d authenticité qui va suivre, est défectueuse, en ce sens, que le Gloria, dont il est question, n'existe plus. Peut-être a-t-il été enlevé. Il y a simplement un fragment musical sur les paroles citées ainsi que sur celles-ci : Neprojicias me à facie Utâ... puis le Suh timm à quatre voix; enfin, au bas d'une page et sur une seule portée, une formule de cadence ou de terminaison sur le mot Allehcija, trois fois répété. Le Sîth Umm mériterait d'être publié : il est d'une noble et majestueuse simplicité. Quant aux débris du Miserere, vrais échantillons de la compositione da mente de l'époque, ils nous montrent à quel degré d'avancement le maestrino était déjà parvenu, quand il se trouvait encore aux Pays- Bas, in Fiandra qiiando eragiovine.
Le tr'n^n'gnage que nous avons à ce sujet, est des plus respectables. Il émane d'un maître réputé, le même qui est, entre autres, l'auteur de la rarissime composition écrite, con accompagnamento , pour les concerts du duc Alphonse II d'Esté, et imprimée à Rome en 1601 ('), à savoir Luzzasco Luzzuschi, de Ferrare, lequel fut maître de chapelle de la cathédrale de cette ville et premier organiste dudit Alphonse II (^ . Lorsque Cyprien De Rore fut attaché au service de ce seigneur, il possédait un cahier où il avait l'habitude d'inscrire, à titre provisoire, les idées musicales qui lui venaient spontanément. C'est ainsi que Luzzasco Luzzuschi, devenu son élève, l'y vit tracer da mente le Gloria d une messe qu'il fit à Ferrare, et quelques autres compositions écrites à diverses dates. En 1557, au moment
(*) Voy. le journal florentin : Boccheriniy du 29 septembre ISTô. (2) Voy. au chapitre précédent, adjinem.
de son départ de la cour de Ferrare, le maître flamand donna, en guise de souvenir, à son bien-aimë disciple, le cahier en question, où se voyait également, dit-il, un Miserere « composé par lui et tracé de sa propre main en Flandre, étant encore dans ses premières années de jeunesse. » C'est « actuellement le même cahier, ajoute-t-il, dont je fais présent au très-illustre et très-révérend Cardinal Borromée, mon seigneur et maître le plus vénérable, en affirmant que tout ce qui est dit ci-dessus, est la vérité. » Suivent la signature et la date de l'attestation, qui est le 29 septembre 1606.
Outre le fait principal du certificat analysé, la biographie aura encore à y recueillir : P la circonstance des études musicales accomplies par Luzzasco Luzzaschi, envisagé comme le plus grand organiste de son temps, sous la direction de Cyprien De Rore ; 2" la particularité de l'engagement contracté par Luzzaschi, à la cour du cardinal Borromée à Milan, avant ou pendant l'année précitée. Le texte du certificat porte :
lo, Lazzasco Luzzaschi, cittadino Ferrarese, faccio fede che questa cartella fu del famosissimo et eccelentissimo Cipriano Rore, Fiamengo musico et maestro di capella del già ecc*^'' s'' duca Ercole d'Esté secondo di Ferrara ; sopro la quai cartella scriveva le compositioni fatte prima da lui a mente, com'era sempre suo costume ; io, in quel tempo, essendo suo discepolo, lo vidi a scrivere sopra detta cartella la Gloria d'una Messa che fece in Ferrara, et altre sue compositioni fatte in divers! tempi; et detta cartella donô à ine quando parti di qui, che fà l'anno 1556, insieme con Vd,ime^?>o Miserere, composte daluiin Fiandra, quando era giovine, et scritto di sua mano ; et hora ne facc'io présente aH'llP^^ et R^^ sig'* Cardinale Borromeo, mio s""^ et padrone colendissimo, affermando quanto ho detto di sop* esser la verità.
Io, Luzzasco Luzzaschi, hô scrito di mia propria mano la présente fede, in Ferrara, aUi 29 set» 1606 (i).
{}) Bibliothèque ambroisienne à Milan.
En quittant les Pays-Bas, Cyprien De Rore se rendit-il immédiatement à Venise? Né en 1516, il aurait pu y suivre, à un intervalle assez rapproché, son compatriote flamand Willaert, qui devint, à la fin de 1527, maître de chapelle de la basilique de Saint-Marc, et qui lui enseigna, à une époque ignorée, les principes du contrepoint. Le jeune musicien aurait eu alors douze à quinze ans. L'épitaphe consacrée à Cyprien De Rore et qui formait jusqu'à ce jour quasi le seul document relatif à la vie du célèbre contrepointiste, ne constate pas ce premier séjour à Venise, que Caffi, heureusement, a fait connaître. L'historien italien dit qu'étant encore giovine, Cyprien De Rore entra à la chapelle ducale de Saint-Marc en qualité de chantre, et qu'il s'y acquit bientôt un tel renom, tant pour la musique d'église que pour la musique madrigalesque ou de chambre, stile madrigalesco, qu'il réussit à passer maître de chapelle du duc de Ferrare, Hercule IIC).
C'est là que nous le rencontrons, en plein succès artistique, à la date du 10 octobre 1553. Il y habitait, à titre de ducali mitsico, une maison gratuite, dont le bail devait échoir à la fête de Saint Michel. On a déjà pu remarquer que la faveur d'une demeure, payée par le duc, ne s'octroyait qu'à des artistes élevés en grade ou doués d'un talent exceptionnel. L'expression : ducali musico, signifie plutôt, il est vrai, un chantre ou un instrumentiste; mais, en considérant le témoignage formel de Cafifî, qui en fait d'emblée un maître de chapelle, et en tenant compte du déplacement du jeune chantre de Venise à Parme, déplacement qui ne s'est opéré, sans doute, que moyennant une élévation en grade assez considérable, on peut, sans crainte d'erreur, accepter comme exact le fait de la direc-
0) Storia, etc., t. I, p. 124.
tion suprême de la musique ducale de Ferrare, assignée, en 1553, à Cyprien De Rore.
Domino Cipriano Rores, ducali musico, librarum duodecim cum dimidia marches., pro pensione domus sibi destinate, pro termino festi S^i Michaelis proximi elapsi. X octobris 1553 (').
Quatre ans après, la brillante réputation de Cyprien De Rore, comme compositeur, avait pénétré en Bavière, et une main auguste s'en fait l'écho sympathique dans une lettre, reproduite ci-après. Il s'agit d'une messe : Prœter rerum, de Cyprien De Rore. que le duc d'Esté avait envoyée gracieusement au souverain de Bavière, et dont celui-ci se montra ravi. « L'insigne maître de chapelle, dit-il, entre autres, n'a pas seulement trompé notre attente, mais il nous a contenté d'une façon merveilleuse, et par la remarquable suavité des harmonies, et par la rare et nouvelle invention des mélodies. Aussi, jugeons-nous que, parmi tant d'autres compositions délicieuses de ce genre, cette messe occupe le premier rang. » Puis, le duc de Bavière, revenant sur les qualités solides de l'œuvre de Cyprien De Rore, pour adresser, à ce sujet, ses remercîments à Hercule II, s'offre, à son tour, de lui procurer les choses agréables ou utiles qu'il lui conviendrait de demander.
iLL'^o ET EXCELL™° PRIXCIPJ, DOMIXO HeRCULJ ESTENSI, DUCJ
Ferrariensj, etc., et amico nostro tanquan fratrj charissimo.
Ill™« et Excell'"^ princeps, amice tanquan frater char"^^.
Accepimus Dilectionis vestrse literas, una cum missa : Prœter rermn, per Cyprianum, insignem magistrum capelîae Dilectionis
(ï) Archives de l'État à Modène, mandats originaux de la chambre ducale.
vestrae, composita. Nec in ea fefellit nos expectatio, miris cum modis satisfecit ; cum propter concentûs singularem suavitatem, tune raram et novam melodiae inventionem. Quare inter alia quae hujusmodi exquisita multa habemus, hanc missam primam ponemus ; eo vere nomine, Dilectioni vestrse magnas agimus gratias; ac moram quam ipsius musicse bonitas et excellentia plusquam recompensavit, omnino moleste non ferimus; petimus autem a Dilectione vestra peramanter, ut si quid apud nos vicissim existât, quod eidem vel gratum aut commodum esse et accidere valeat, pro mutua nostra et amicitia et observantia significet, praestabimus in quibuscunque rébus nos gratos, promptos et parâtes. Precamur Dominationi vestrae omnem felicitatem rerumque secundum animi sententiam successum. Ex civitate nostra Monacensi, die XXV aprilis MDLVII.
Albertus, dux Bavarise, etc., subscripsi manu propria (*).
Cette offre de réciprocité cordiale aura été acceptée fort probablement, et, comme échange de bons services, une des meilleurs messes de Lassus aura été expédiée de Munich à Ferrare, La messe : Prœter rerum, de De Rore, est inconnue aux musicographes, du moins l'unique composition de ce genre qu'ils citent de cet auteur ne porte guère ce titre. Ecrite bizarrement en notation noire du XIV siècle, elle figure actuellement dans la Bibliothèque royale de Munich, sous le numéro 45. A propos des combinaisons excentriques que révèlent certaines productions du maître flamand, écrites en harmonies chromatiques, Ambros dit : « L'esprit versatile de Cjprien, qui, à ce que je crois, le fit passer si précipitamment de Venise à Parme, le porta à. écrire des compositions pareilles, sinon d'autres vieilleries, schrullen, étranges. C'est ainsi que la Bibliothèque de Munich possède, dans le recueil 45, une messe de Cyprien, où le musicien essaie de ressusciter
0) Archives de PÉtat à Modène, Faut-il lire 1558, n. st. ?
l'ancienne notation noire (^). » Tout cela ne nous apprend guère si la composition se distingue, comme l'affirme le roi de Bavière pour la messe PrcBter rerum, par une grande originalité de mélodie et d'harmonie.
L'inconstance d'humeur de notre musicien ne saurait avoir provoqué le voyage qu'il fit, l'année suivante, dans sa patrie. De graves événements se passèrent à Ferrare; ils coïncidaient fatalement avec les graves bouleversements qui affligèrent les Pays-Bas. Tout autre artiste, en pareille occurrence, se fût laissé envahir par le découragement. Il n'en fut rien pour De Rore, et, bien qu'en renvoyant ses parents à Anvers, il y trouvât toutes choses en plein désarroi, il tint bonne contenance, et opposa aux déboires de la situation, une sérénité d'âme puisée â la fois dans la religion et dans l'art, et â laquelle son tempérament de flamand eut peut-être aussi une part très-grande.
Une lettre intéressante existe là-dessus. On en trouvera, près de cette page, une reproduction photolithographique. L'écriture mi-néerlandaise mi-italienne permettra de décider si le manuscrit de la messe noire conservé à Munich est bien autographe. Quant au style, il émane d'un artiste qui écrit simplement et ingénument ce qu'il pense, sans chercher à faire des subtilités littéraires et des raffinements linguistiques. Cyprien mande donc, le 24 septembre 1558, de la ville d'Anvers où il se trouvait depuis cinq mois :
lLL"^o ET ECC™<* SO"^ MIO.
Gionto ch'io fui in Fiandra, a casa mia, che fu alh primo di maggio, trovai le cose di casa talmente intricate, ch'io ho havuto che fare per 5 mezi a disdrigarle, et porvi ordine; il che con l'aiuto de Idio subito fatto ch'io hebbe, me risolse de tornarme de V. Ecc*^'^, come le promisse nel partir mio da quella, et al pre-
(') Gesckichte, etc., t. III, p. 515, note 3.
U/-^^ .^r ^ ^v or
c-ut^fc4KnG 'h f\.trfr'
sente havendo jo trovato il conto Camillo Bersanino, in Anversa, non ho voluto manchare di darle aviso per suo meze, comeiosono per partir me di giorno in giorno, et ch'io faro ogni diligenza per ritrovarme, à la festa di Ogni Sancto, appresso V. Ecc*^^, il che supremamente desidero; et cosi humilmente basciandolo la mano di core, continuamente a quella m'âricommando et prego l'Omnipotente Idio la feliciti. D'Anversa, alli 24 di Ttembre jel 1558. D. V. S. Ill°ia
humil serve,
• ClPRIANO DE RORE.
a Très-illustre et très-excellent Monseigneur,
« Lorsque je suis arrivé en Flandre, chez moi, ce qui eut lieu dans les premiers jours de mai, j'ai trouvé mes affaires tellement embrouillées, que j'ai dû travailler pendant cinq mois pour les dégager et les arranger. Cela étant fait, avec l'aide de Dieu, je résolus aussitôt de retourner auprès de V. E., selon la promesse que vous en avez reçue, lors de mon départ. Et maintenant, ayant rencontré à Anvers le comte Camille Bersanino, je n'ai point voulu manquer de vous informer, par son entremise, que je suis prêt à me mettre en route de jour en jour, afin de me retrouver chez V. E. pour la Toussaint, ce que je désire souverainement. Et ainsi, vous baisant humblement la main, je me recommande par continuation, de tout cœur, et je prie le Tout- Puissant qu'il vous donne la félicité.
a Anvers, 24 septembre 1558.
« Votre humble serviteur, « Cyprien de Rore. »
Il est permis de supposer que c'est à Malines, sa ville natale, que De Rore est descendu d'abord et a trouvé les choses désolantes qui ont motivé, avant tout, son voyage aux Pays-Bas. Le mot Fiandra, répétons-le, doit être pris
ici pour l'ensemble des provinces néerlandaises. Aujourd'hui encore, en Italie, Fiamingo veux dire Belge. C'est à Anvers que, presqu'à l'heure où il écrit à son protecteur, De Rore a pu voir le comte BersaninoO). Donc précédemment, il se trouvait ailleurs.
Il ne put réaliser le désir d être à son poste pour la Toussaint. Les événements politiques d'Italie l'en empêchèrent peut-être. La guerre des Pays-Bas avec la France interceptait probablement aussi toute communication avec le dehors, et l'artiste, consigné en quelque sorte, avec sa femme et ses enfants, dans une ville remplie de soldats espagnols et dont le commerce s'anéantissait peu à peu, aspirait sans doute en secret aux douceurs du repos et à la reprise journalière de ses fonctions officielles à Ferrare. Un événement imprévu, la mort de son auguste protecteur arrivée le 3 octobre 1559, vint ajouter un nouvel embarras à sa situation précaire. Devenu pour ainsi dire à charge à sa famille, il s'empressa d'écrire à Alphonse II, qui allait succéder à son père(^), pour lui offrir ses services, en l'assurant que, malgré toutes les présentations qui lui avaient été adressées, celle que le nouveau duc pourrait lui faire lui serait le plus agréable. Le traité de paix conclu à Càteau-Cambrésis et les autres dispositions politiques de Philippe II, qui semblaient devoir procurer aux Pays-Bas une longue série de beaux jours, durent exercer une grande influence sur la décision de Cyprien. Néanmoins, il parut flotter entre la crainte et l'espoir, et les termes de la lettre que nous allons reproduire presque littéralement, trahissent cette situation embarrassante (^;.
{}) Un agent diplomatique, selon toute apparence.
(2) Alphonse II fit, le 26 novembre 1559, son entrée solennelle à Ferrare. Fétis attribue la retraite de De Rore à la nomination de Fr. Délia Viola.
(3) VÉcho du 'Parlement^ au mois d'octobre 1874, en a donné une traduction libre, communiquée par nous.
« Si de Rore avait connu la résidence fixe d'Alphonse II, son illustre et bon seigneur, il n'eût pas manqué de lui faire une visite de condoléance, au sujet de la mort du trèsillustre et très-bon seigneur son père, à qui il souhaite que Dieu fasse grâce. C'est avec le plein consentement dudit seigneur, comme Son Excellence doit le savoir, que De Rore prit la résolution, bien pénible, de se réparer de lui, avec l'intention de passer le reste de son existence avec ses parents d'ici, en se contentant de sa destinée, — il est vrai que sa pauvreté s'accommodait mieux de rester à Ferrare, comme c'était d'ailleurs son vœu, — Son Excellence se souviendra bien de tout cela, sans avoir à le lui rappeler. Or, depuis que Cjprien de Rore quitta Ferrare, il trouva ses parents ruinés, à la suite de nombreux malheurs ; de sorte que malgré sa résolution de vivre avec eux en liberté et en repos, il se voit condamné à reprendre un nouveau joug. Les offres ne lui ayant point fait défaut, soit en Italie, soit aux Pays-Bas et ailleurs, le tout aux meilleures conditions, il n'a cru devoir s'engager avec personne, sans avoir, au préalable, consulté Son Excellence. Il restera, comme il l'a été toujours, dévoué à sa très-illustre maison; c'est pourquoi, si Son Excellence veut agréer la proposition faite, en considération des services rendus et à rendre, dans les limites de son grade, il quittera, à un ordre donné, toutes choses pour Elle en vue de Lui montrer pleinement sa bonne volonté ; et au cas qu'Elle n'aurait pas besoin de son concours, il La prie, afin de pouvoir se régler en conséquence, de le prévenir que ni plus ni moins il reste où il est; cela ne l'empêchera pas de conserver son affection pour la très-illustre maison de Son Excellence. Et, pour finir dans ces excellentes dispositions, il baise humblement les mains de Son Excellence, en priant le Très-Haut de vouloir Lui accorder la santé et le bonheur dans l'état de son choix. — D'Anvers, le 12 novembre 1559. »
Le texte même de cette intéressante missive porte ce qui suit :
lLL"^o ET Ecc"^° SiG'^ mo.
Se prima havessi saputo di sua ferma residentia, l'havrei con la présente visitata, condolendomi pur troppo delà morte del 111™° et Ecc™° Sig»" suo padre, che Idio habbi l'anima sua, con buona licentia del quale (come V. Ecc^ debbe sapere), sendo pocho fa contre mia voglia di la partito, con disegno di consumare il reste di mia vita con questi mei parenti, contentandomi di mia sorte (poi conportava più la mia poverta de trattenermi al suo servitio seconde desiderava), come a V. Ecc^ benissimo debbe esser noto senza altro dechiaragline; hora havendo ritrovato questi miei parenti, dopoi la partita di là, per più disgratie accorsegli ruinati, si come haveva proposto di vivermi con loro in liberta e riposo, son sforzato tornare a nuovo giogho. Essendo stato recerco da diversi per Italia, come per qui et altrove, con offerta de buoni partiti, non m'è parso dar orechia a persona senza prima advertirne a V. Ecc^, per esser sempre stato, come ancho sono, devotissimo a questa 111^^ casa, impero quando a V. Ecc» gli contenti il mio servitio, con baver riguardo alla mia passata et futura servitu, per quanto comporta il grade mio facendone motto, io lassaro da banda ogn'altro partito per il suo, a cio conosci l'intiero mio buon animo, e quando anche non havessi di me bisogno, al fin sappia come governarmi, gli placera farmene advertito, che ne piu ue meno gli restero dove me trovi quel med^ affettionatissimo alla III™ • sua casa; facendo fine con tal buon animo, bascio humilmente le mani di V. Ecc*, con pregar il nostro Sig"" Idio la conserve e félicite nel stato desidera. D'Anversa, alli 12 di Novembre del 1559.
Di V. S* l]l^ et Ecc™^ humil serve,
ClPRIANO DE RORE.
Allo Ill™<^ et Ecc"^o Signer, il Signer Duca di Ferrara, patron mio ess^o (').
(') En original aux Archives de l'État à Modène.
L'infortuné artiste ne réussit point vraisemblablement dans ses démarches, et, après d'autres essais infructueux, il se résigna à accepter, par dévouement à son vieux maître et fidèle compatriote, la place de vice-directeur de Saint-Marc à Venise. Avant de Yy suivre, et surtout avant de contrôler l'assertion de l'auteur de la Biographie universelle des musiciens, n'omettons point de consigner ici une particularité intéressante, qui, eu égard au personnage qu'elle concerne, a dû atteindre aux proportions d'un événement : l'arrivée d'Orlando de Lassus à Ferrare. Disons d'abord que le glorieux maître y vint en 1567, si l'on peut s'en rapporter au témoignage de l'ambassadeur de Florence à la cour des ducs d'Esté, lequel écrit à Ferrare à son prince, le 9 juin 1567 :
Ecci stato Orlando di Lassus, musico del s'' Duca di Baviera, et ha indiritto et donato certi suoi madrigaU in stampa al s"" Duca, con portarne poca mancia et soddisfactione, per quanto ho inteso. lo U feci le offerte, per esser egli famigliare di quelle 111'"^ Signore, et perché è mio conoscente, sendomi io dilettato"delle sue virtù, trattenendolo con qualche hrinz (i), et cosi mande all'K. V. uno dei volumi che mi ha donato, che concertati con Scipione et col Spina diletteranno l' E. V.
Donc, Orlando di Lassus passa par Ferrare, en l'année prémentionnée. Il adressa au duc d'Esté, en vue de quelque gratification, et, plus encore peut-être, de quelque honneur et contentement, certains madrigaux de sa composition vulgarisée par la gravure. Les propositions, à ce sujet, lui furent faites par l'ambassadeur particulier du duc à Florence, lequel, charmé des qualités distinctives du maître belge, le traita avec une grande prodigalité. Le même diplomate expédia au duc d'Esté un des volumes
(1) Brinz ; vraisemblablement brindisi.
reçus par Lassus, et, à Ten croire, les pièces musicales qu'il renfermait, jouées en concertini par Scipion et par Spina, durent plaire infiniment à S. E.
Le prince répondit effectivement à son ambassadeur, le 13 juin suivant :
La musica che ci havete inviata, s'è ricevuta, et ci è stato molto caro l'officio che passaste con M. Orlando {}).
La chapelle des ducs d'Esté, dit Giuseppe Campori, était très-renommée, et, à partir de l'avènement d'Hercule II, elle pouvait être envisagée pour la première qui fut en Italie. Bonacossa, dans son De laudihus Herculis II (Venetiis, 1555, p. 41), dit notamment : « Delectatur omni musica, eamque semper, divinis officiis, interpolatis versiculis et canticis himnicis commisceri mandat. » Son successeur, Alphonse II, ne se signala pas moins par la culture de l'art musical et par la protection qu'il voua à ceux qui l'enseignaient et la pratiquaient. Il les mandait à sa cour et leur octroyait les plus grandes libéralités, ce dont plus d'un souverain était jaloux. Flamands et Français, pris parmi les plus célèbres, furent, vers le milieu du XVP siècle, entourés de toutes les distinctions possibles et largement subventionnés, entre autres Cyprien De Rore, Alexandre Milleville, Gisbert de Bois-le-Duc(^). Les dames mêmes étaient de la partie, et quelques-unes de celles qui avaient accès au palais, étaient d'une habileté qui égalait les virtuoses de profession. Le pape Clément VIII rappela, avec une extrême satisfaction, à l'ambassadeur du duc d'Esté, les sublimes harmonies qu'il avait entendues à la
(1) Ces dernières particularités sont empruntées à une notice de Giuseppe Campori, parue à Modène en 1869. Les pièces reproduites proviennent des Archives centrales de Florence; Correspondance des ambassadeurs à Ferrare.
[-, Gisbert Batenborgh. Voy. ci-dessus, p. 107.
cour de Ferrare, à son retour de Pologne, et exprima son vif désir de réentendre ces concerts magnifiques.
A l'âge de soixante-cinq ans que le glorieux artiste avait atteint en 1585, il sentait probablement la nécessité de faire une large diversion à ses incessants travaux de maître de chapelle et de compositeur (^). Peut-être aussi avait-il, sous un prince qu'on appelait le Pieux, un sentiment profond de la religion dont il célébrait les mérites dans son harmonieuse musique. Toujours est-il que, au mois de septembre de la susdite année, il se proposa de visiter la casa santa de Lorette, en compagnie de son principal organiste, Joseph Ascanio. Non-seulement Guillaume V lui en octroja la permission, mais il lui procura une lettre de recommandation pour le duc Alphonse de Ferrare, dont la chapelle musicale, on le verra encore, était brillamment organisée, et dont la résidence formait une excellente étape pour les voyageurs, qui, en venant d'Allemagne, avaient à descendre et à longer les côtes de l'Adriatique.
La lettre était des plus aimables : « Le directeur des musiciens de ma chapelle, Orlando de Lassus, disait Guillaume V, est un homme très-fameux dans son art, in arie sua percelehris . Ce maître, et Joseph Ascanio, mon organiste, sont, avant tous les autres, chers à mon cœur. En route pour la chapelle de Lorette (^) ils ont à traverser la ville de Ferrare. Aussi, ai-je voulu leur faciliter le moyen de se faire admettre à saluer humblement Votre Altesse. Si rien n'y met obstacle, il me serait agréable de voir accueillir par vous avec bonté ces deux artistes aimés. De mon côté, je suis toujours prêt à exécuter la volonté de
{}) On sait, entre autres, qu'en 1587, il aspirait ardemment au repos et qu'il avait résolu d'aller passer plusieurs mois à la campagne.
(2) Lorette dut avoir, au XVIe siècle, une chapelle musicale assez importante, puisque le compositeur Jean Pionnier en était le directeur,
Votre Altesse, en un semblable cas ou en toute autre circonstance, et je lui souhaite tout le bonheur possible . De Munich, le 10 septembre 1585. Guillaume. »
Serenissime domine, cognate dilectissime.
Orlandus de Lasso, musicorum capellae nostrse praefectus, homo in arte sua percelebris, ac Josephus Ascanius, organista noster, ante alias nobis chari existant. Cum igitur ad sanctam Lauretanam domum proficiscentes Ferrariam transituri essent, hasce illis adjungere voluimus, ut eo facilius ad Dilectionem vestram humiliter salutandum admitterentur. Nisi igitur Dilectioni vestrae incommodum fuerit, gratum nobis faciet, si illos videbit, benigneque complectetur. Nos in simili omnique alia re Dilectionis vestrse voluntati inservire perpetuo sumus parati, ipsseque omnem felicitatem precamur. Datae in civitate nostra Monacho, die X Septembris anno MDLXXXV.
Guilhelmus, Dei gratia cornes Palatinus, Rheni, Bavarie utriusque dux,
Guilhelmus.
Serenissimo Domino Alphonso Ferrarie, Mutine, Regiique duci, et marchioni Estensi, comiti Carpi, etc., cognato nostro charissimo 0).
Munis de cette cordiale missive, les deux pèlerins auront été accueillis avec tous les honneurs dus à la haute position qu'ils occupaient dans l'un des principaux établissements musicaux du monde entier. Si nos renseignements sont exacts, c'est Luzzaschi Luzzascho, le digne élève de Cjprien De Rore, qui dirigeait alors la chapelle musicale de Ferrare. Musique religieuse, musique de chambre, musique de table, rien n'aura été épargné, à une cour aussi grandiose que celle des ducs d'Esté, pour distraire et pour
(^) En original, à la chancellerie ducale des Avchives de l'État à Modène.
charmer à la fois les deux illustres hôtes. Luzzaschi Luzzascho était réputé pour un organiste des plus habiles. La présence de Joseph Ascanio aura stimulé son talent, et provoqué une salutaire influence sur les autres virtuoses du clavier. Qui sait si une lutte courtoise ne se sera pas établie entre les deux ëminents artistes. La réponse d'Alphonse n'offre, à cet égard, que de vagues indications, nojées dans la phraséologie de chancellerie en vogue :
Ex Palatio Mensularum, 22 Octobris 1585.
GULIELMO, DUCI BaVARI^.
Orlandum de Lasso et Josephum Ascanium libentissime vidimus, et quia Dominatio vestra litteris suis eos nobis commendabat, cui satisfacere in re multo graviori valde jussimus, et quia ob prseclaram et excellentem musicos scientiam qua alter prestat in pungendis quotidie multis, alter in organis pulsandis, digni nobis visi sunt quos bénigne acciperemus ; quae Dominationi vestrse his litteris nostris signiflcanda duximus, ut sciât nos nunquam defuturos ubi se valerit occasio ei satisfaciendi Dominationi vestrae sospitem servet ejusque omnibus votis féliciter annuat {^).
Ce que, à son tour, le duc de Bavière lui mande, après avoir entendu le récit des deux voyageurs rentrés à leur foyer, est infiniment plus explicite, plus détaillé. Le tout porte notamment sur deux points : l'excellence de la musique à la cour de Ferrare, et l'enthousiasme que maître Orlando de Lassus en éprouva. L'autorité d'un musicien aussi remarquable, placé, à Munich, à la tête d'une nombreuse phalange vocale et instrumentale d'artistes choisis, est d'un grand poids ici, et démontre que l'influence des Flamands établis à Ferrare exerçait toujours S'^n prestigieux empire. L'enchantement de Lassus était tel, qu'il
0) En minute originale à la chancellerie ducale des Archives de l'État à Modène.
s'imaginait entendre vibrer continuellement les harmonieuses sonorités qui avaient caressé ses oreilles, et qu'il lui était impossible d'avoir encore des expressions élogieuses à adresser à la musique de Guillaume V.
« Le maître de chapelle, appelé Orlando, marque-t-il le 7 décembre 1585, m'a fait connaître que vous avez été extrêmement gracieux pour lui, ce dont il ne peut se féliciter assez. Aussi, n'a-t-il point tari en éloges, au sujet de la musique exquise — digne avec raison d'être extraordinairement estimée — qu'il a entendue à votre cour, et que d'autres personnes, à ma connaissance, ont exaltée outre mesure. Je crois qu'en cela Votre Altesse n'est inférieure à aucun seigneur ni à aucun potentat. Bref, il me semble que le maître se figure l'entendre toujours, et qu'il ne sait plus louer ma musique ; et, comme je ne doute guère que Votre Altesse ne lui ait montré tant de bienveillance, que par pure courtoisie envers moi, je l'en remercie beaucoup, en priant Dieu de me permettre de lui être agréable et de l'obliger à mon tour, en quoi je trouverais mon plus grand plaisir. Je la supplie en ce cas, de bien vouloir m'en avertir, car Elle me trouvera toujours prêt à lui rendre service. De Munich, le 7 décembre 1585. Wilhelmo. »
Le texte italien porte ce qui suit :
Il mastro di capella, detto Orlando, m'ha riferito, corne singolare gratia V. Charita costi l'habbia dimostrata, délia quale lui non si po laudare abastanza; oltre di cio non m'ha potuto ricontare abastanza et laudarsi délia musica preciosissima (la quale regionevolmente fora del ordine ha da esser stimata), che ha udita nella corte sua; abenche io ho sentito altre volte essaltare sopra modo dali altri, et credo che sia vero che V. E. in quella non cédera a nisuno signiore overo potentate. In somma, io credo che Orlando s'imagina sempre di sentirla, eu che non po più laudare la musica mia, et poiche io non dubito che V. E. l'habbia
dimostrata quel animo verso di lui per amor mio, gli ringratio altissimamente. et facia Idio che io possa dimostrar a V. C. il contracambio esser obligato di servirla, perche in questo io haverei grandissima allegrezza ; la prego adunque che la mi facia in questa parte sapere et avisarme, perche mi trovera sempre pronta a servirla. Et con questo fine li auguro dal Signor Idio la sua benedizione et félicita, ala quale mi racomando d'amico et servitore. Data Munich, 7 Decembris anno 1585. A V. Carita
ogni tempo intieramente fidèle et oflSsioso cugniato,
WiLHELMO.
A sua Altezza 0).
On pourrait croire qu'Orlando de Lassus n'est pas étranger non plus aux éloges sympathiques qu'Albert de Bavière adressa, en 1557, comme on l'a vu, à son cousin Hercule IV de Ferrare, au sujet de la messe : Prœter renim, de Cyprien De Rore. Si le fait existait, il honorerait infiniment le grand musicien belge, et ajouterait considérablement à ce que Ton sait déjà de son caractère loyal et généreux. Mais, il n'en est lien, du moins en tenant compte des informations données par Samuel Van Quickelberg, le biographe de Lassus, qui fixe à 1557 la date de la nomination du fameux artiste comme maître de la musique de chambre d'Albert de Bavière, et à 1562 comme premier maître de la chapelle dudit souverain. Or, l'influence de Lassus était non-seulement primée par celle de son chef hiérarchique, Dasser, mais elle n'a pu, cela est évident, exercer à ce point son empire sur un monarque, qui à peine venait d'admettre l'artiste belge dans sa phalange musicale.
Une pièce intéressante, conservée dans la collection des papiers d'État du dépôt des Archives générales de Belgi-
(1) Archives de TEtat à Mor'ène. Le texte fourni par M. Campori offre d es variantes qui semblent provenir d'une traduction latine ou allemande.
que, tend à démontrer qu'Orlando de Lassus fut élevé au poste de premier maître de la chapelle ducale bavaroise dès 1560. C'est une lettre de la gouvernante des Pays- Bas, en date du 8 avril de cette année, et où l'on voit que le duc Albert avait envoyé son « maistre de chapelle, » à savoir Orlando de Lassus, aux Pays-Bas, pour y recruter quelques chantres et quelques enfants de chœur destinés à l'institution confiée à son autorité. Marguerite de Parme demande comme de juste, que, vu les enrôlements effectués, à la même époque, pour la chapelle royale d'Espagne (*), Orlando de Lassus veuille bien surseoira sa mission, afin que Sa Majesté Philippe II « soit servye la première. » Ce document comportant une date officielle et de nature à jeter des lumières nouvelles sur une phase importante de la biographie du plus grand musicien des Pays- Bas, au XYP siècle, a naturellement sa place ici :
Marguerite, etc. Très-chier et bien amé, nous avons entendu que monsieur le duc de Bavière, vostre maistre, vous auroit donné charge et commission de lever, es pays de par-deça, aucuns chantres et enfans de cœur pour faire chapelle. Et pour ce que le roy, mon seigneur, a aussi naguaires enchargé à aucuns de par-deçà, de, pour furnir la sienne en Espaigne, chercher quelques-ungs desdis chantres et enffans, nous vous en avons bien voulu donner cestuy advertissement, vous requérant et de par Sa Majesté ordonnant, que, qu'il est bien juste et raisonnable que Sadicte Majesté sera servye en ceste endroit; que lors vous serons volontiers donné toute assistence, à l'effect de vostre commission, et n'y voulez faire faulte. A tant, etc. De BruxeUes, le VIP de apvril 1560, après Pasques.
Susonption : A Orlando, maistre de la chapelle du duc de Bavière (^).
i}) Voy. t. III, p. 151 de ces recherches.
(2) Messager des sciences historiques, année 1867, p. 112. On verra plus loin, au chapitre Arcadelt (Jacques;, divers autres renseignements inédits touchant Lassus.
Peut-être que le musicien montois rencontra, aux Pays- Bas, son compatriote et confrère De Rore, que nous avons laissé réduit à une condition pénible, au milieu de sa famille à Anvers, le 12 novembre 1559. Où se rendit-il alors ? Attendit-il patiemment, dans la métropole commerciale, qu'un vent favorable le ramenât à Ferrare; ou, dédaignant toute autre offre, se contenta- t-il provisoirement de l'humble far niente auquel il semblait vouloir aspirer, à en croire ces paroles : « con disegno di consumare il reste di mia vita con questi miei parenti, contentandomi di mia sorte. » S'il était retourné, entretemps, à Ferrare, nous le saurions, et par les Archives ducales et par son épitaphe commémorative. Nous aurions été informés également de sa nomination provisoire à Saint-Marc, à Venise, si, comme le dit Fétis, Willaert étant mort le 7 décembre 1562, le grand maître eût eu « pour successeur, le 18 octobre suivant, son élève Cjprien De RoreO). » Remarquons que Fétis hasarde cette assertion, après avoir inventé celle-ci :
« Après la mort de ce prince (Hercule IV, et non Hercule II, comme l'allègue Fétis), arrivée le 2 octobre 1559, De Rore retourna à Venise, où il remplit les fonctions de second maître de chapelle de Saint-Marc, pendant les dernières années de la vie de Willaert, dont les infirmités ne permettaient pas qu'il vaquât aux devoirs de sa place. Le 18 octobre 1563, De Rore succéda à cet illustre professeur, en qualité de premier maître de la cathédrale (^). »
Tout cela ne résiste point aux données positives fournies par les documents officiels. Nous eussions préféré que Fétis eût placé en imagination Cjprien De Rore, livrant à l'impression, dans quelque atelier de typographie musicale
{}) Biographie universelle des musiciens, notice Willaert. (2) Id.y article De Rore.
d'Anvers ou de Louvain, les œuvres que ses loisirs forcés faisaient éclore rapidement. Le fait est qu'il ne se borna point à rester à Anvers, pendant l'année qui s'écoula avant qu'il se fût déterminé à accepter les conditions de service d'un prince dont l'épouse tenait alors les r.ênes du gouvernement des Pays-Bas.
Il se rendit à la cour de Munich, où ses œuvres, nous l'avons vu, étaient hautement appréciées, et il y composa d'autres œuvres, en compagnie de maîtres célèbres. C'est du moins ce qu'il nous est permis d'induire de quelques lignes de Rudhart, auteur de la Geschiclite der Oper am Hofe zii MilncJien, et qui dit : « In der nun folgenden Zeit entfaltete sich das musikalische Leben am Hofe der Kunstsinnigen Bayerenherzoge zur hochsten Bliithe. Albert V (1550-1579) hob durch Berufung der ausgezeichnetsten Kiinstler aus allen Herren Lânder seine Capelle zur ersten und beriihmstesten der Welt. Hier wirkten : Cyprian De Rore, Ivo de Vento, Joh. a Fossa, Mass. Trojano, Sim. Gatti, Fr. Venerolo, und eine Reihe anderer in den Annalen der Kunstgeschichte unvergângiicher Namen (0. » Les mots : « Hier wirkten » sont décisifs, nous semble-t-il. Le voisinage d'Orlando de Lassus, qui absorbait tout, et le désir de briller au premier rang à une cour princière quelconque, auront seuls pu déterminer Cyprien De Rore à abandonner un séjour où il était comblé d'éloges et de faveurs, tant par le souverain politique que par le souverain musical de la cité.
Native de Flandre, Marguerite de Parme, connut peutêtre depuis longtemps notre musicien, pour l'avoir vu à la cour de sa tante, Marie de Hongrie, où elle fut élevée. Marie de Hongrie d'ailleurs affectionnait la ville de
(') Pages 2 et 3.
Malines, patrie de Cyprien De Rore. Qui sait si la gouvernante des Pays-Bas, ëmue de l'état de détresse où l'artiste se trouvait à Anvers, ne l'aura pas mandé au palais de Bruxelles et engagé vivement à accepter les offres faites par le prince de Parme et de Plaisance. Au mois de mai 1561, le souverain lui fit parvenir, par intermédiaire du frère de Jules Lampognano, l'argent nécessaire pour faire le voyage d'Anvers à Parme. Arrivé à destination, le maître fut immédiatement installé, à raison de deux cents écus d'or par an, outre une habitation gratuite. Ces intéressantes informations nous sont fournies, grâce à un dépouillement minutieux des comptes de l'hôtel du duc de Parme. Les extraits qui en ont été pris, forment des documents historiques que nous ne pouvons nous dispenser de reproduire :
•Il Tesoriere Ceuli deve avère per scudi cento dieci, soldi 22, denarii 3 moneta, pagati a messer Giuho Lampognano in Piacenza, per altretanti che messer Antonio, suc fratello, d'ordine di sua Eccellenza, aveva pagati in Anversa à messer Cipriano Rore, per le sue spese per venirsene in Itaha... sc^^ 110-22-3 0).
11 Tesoriere Ceuli deve avère per scudi ottanta tre e dua terzi d'oro, pagati a messer Cipriano Rore, per sua provisione de cinque mesi finiti aUi 27 d'ottobre passato... sc^* (moneta) 1 12-95 (2).
Il Tesoriere Ceuli, etc., a di 11 detto (luglio), scudi cinquanta d'oro a m'' Cipriano, musico, per sua provisione di mesi 3, tiniti aUi 27 di gennaro passato... sC^* (moneta) 67-50 (^).
Al Tesoriere Ceuli, etc. Deon dar addi di 7^^^^^ scudi sedici, soldi S, denari 6, pagati à m** Cristofano Dattor {sic), per il sitto délia
(ï) Mastro Farnesiano^ aux Archives de l'État à Parme, registre n» 12, année 1561.
(2) Id., registre no 77, année 1561.
(5) Id., registre n» 96, année 1562.
casa dove abita m"" Cipriano, musico, per mesi 6, da finirsi ail' ultimo di gennaro 1563... sc^* 16-8-6 (i).
Et a di 20 detto (aprile) scudi dodici e 1/2 d'oro, pagati à m'' Crist^^ Dattor, per il sitto délia sua casa dove abita m"" Cipriano, musico, per mesi sei, da finirsi ail' ultimo di luglio proximo, avère... sc'^' (moneta) 16-7-6 (^).
Et a di 28 detto (giugno), scudi cent ottanta tre 1/3 d'oro, in oro pagati à m^ Cipriano Rore, musico, per la sua provixione di mesi XI, a ragione di scudi 200 l'anno, finiti à... sc^* (moneta) 251-16-8(3).
Un intervalle de plus d'un an s'établit dans les registres de la comptabilité ducale. C'est alors que, par des raisons qui nous échappent, Cjprien De Rore va occuper la place honorable laissée vacante par le décès de son maître Adrien Willaert à Venise. On va voir que ce n'est pas le 18 octobre, mais le l*"" mai que De Rore débuta dans ses fonctions de maître de chapelle, à Saint-Marc. L'office de second maître n'existait pas. Pendant les voyages de Willaert en Flandre, ce fut comme nous le démontrerons bientôt, un prêtre nommé Marc- Antoine qui prit temporairement les rênes de la direction monicale. Rien de plus. Qu'on remarque bien les termes de : « quo tempore inservire incepit, » et on aura vite raison de la fable tissée par Fétis.
1563, 18 octobris die S* Lucse.
Clarissimi Domini Melchior Michrel, eques, Joannes de Lege, quondam clarissimi Domini Michaelis, Antonius Capello et Joannes de Lege, eques, ad bussolas et ballotas terminaverunt quod Domino Cipriano Rora, magistro cantorum et capellae magnae, detur salarium, in ratione ducatorum ducentorum, omni quoque
(•) Mastro, etc., registre no 109, année 1562. (2) Id., registre n» 136, année 1563.
|5) Id., registre n» 138, année 1563.
anno; et quod ipse incipere babeat a paga maji proxime decursi citra, quo tempore inservire incepit; necnon babeat domum pro suà babitatione in Canonicà, et omnes prebeminentias quas babebat quondam Dominus Adrianus, ejus prsecessor, mortuusO).
Voilà, on ne saurait le nier, toute une installation. Les procureurs de Saint-Marc octroyant à Cyprien une pension annuelle de deux cents ducats, à prendre cours au ]" mai 1563. « Il aura, ajoutent-ils, une habitation particulière au quartier des chanoines, et il jouira de toutes les faveurs spéciales qui avaient été accordées à feu son prédécesseur, maître Adrien. » Cyprien, succédant ainsi, par scrutin de ballotage, à son glorieux précepteur et compatriote, avait atteint seulement 1 âge de 47 ans. Il venait coup sur coup de produire, outre la messe déjà citée : PrcBter rerum, des madrigaux, des motets, des Ricercari, ceux-ci en compagnie de Willaert, et deux Passions, imprimées, en 1557, chez Adrien Le Roy à Paris. Ces œuvres, qui constituent une sorte d'oratorios ou de drames religieux, ont dû lui ouvrir, plus que tout autre travail estimable, les portes de la maîtrise de Saint-Marc. Dans la première, s'offre « solus Johannes canens cum quatuor vocibus ; » dans la deuxième, paraissent « Jésus et Judaei canentes, cum duobus et sex vocibus. » L'exemple de son maître l'avait porté à innover dans un genre nouvellement créé, autant que les entraves du système harmonique d'alors le lui permettaient. Le génie et l'âme, dont il était éminemment doué, et qui en faisaient un des plus séduisants madrigalistes, il les transporta, dit Ambros, dans la musique d'église, où il sut
{}) Archives de l'État à Venise, « da carta 16 tergo del Jibro VII, Decreti e terminazione^ aliàs Actorum^ etc., perla cbiesa di ?an Marco. « Il y a, au commencement de cet acte, une confusion de noms, amenée probablement par l'omission d'un verbe déterminatif, et que nous n'essayerons pas de rétablir.
être tout à la fois original, noble, sentimental à un haut degré, et fécond en inventions profondes (*).
Il débuta dans ses fonctions, par le remaniement partiel de la chapelle musicale de Saint-Marc. C'est, du moins, ce qu'il nous est permis dinférer d'un autre décret des procureurs de cette basilique, où se voit, au 30 octobre 1563, un paiement de quinze ducats fait au nouveau maître, pour deux voyages entrepris par lui pour le service de la dite chapelle. Cjprien aura signalé des voix défectueuses et d'autres manquantes, et le conseil lui aura octroyé, comme nous l'avons déjà vu souvent ailleurs, plein pouvoir de faire les enrôlements nécessaires. Quoiqu'il en soit, l'extrait de la décision ci-contre atteste la confiance que le maître avait su inspirer à ses mandataires et le prestige que son autorité exerçait sur eux :
1563. die 30 octobris.
lia terminaverunt (prsedicti clarissimi Procuratores) per très ballotas de sex, non ballotante clarissimo Domino Antonio Capello, terminaverunt quod dentur ducati quindecim domino Cipriano Rore, magistro capellae, pro expensis per ipsum factis in duobus viaggiis ad servitium capellse ('^).
Que se passa-t-il bientôt entre ces procurateurs et le successeur estimé d'Adrien Willaert? Le nouveau plionaseus eut-il des déboires dans sa gestion à Saint-Marc? Préféra-t-il au faste d'une cour somptueuse l'agrément d'être avec des compatriotes à Parme, car il aura très-bien pu gagner la nostalgie à Venise? Ou bien encore vit-il des avantages financiers considérables dans le nouveau changement de position qu'il allait effectuer? Tout ceci, pour ne
(*) Geschichte. etc., t. III, p. 515.
(2) Archives de l'État à Venise, Procuration etc., ^ da c'a 20 lergo del libro VII, Decreti, etc. »
point attribuer à la versatilité d'humeur seule son brusque départ de Venise. Ce départ eut lieu au mois de novembre 1564, c'est-à-dire un an et demi après son installation. Il ne laissa d'autres traces, dans les archives de la basilique, que la mention, au 15 octobre 1565, d'une convocation extraordinaire des procureurs, à l'effet de récompenser le chantre Marc-Antoine de Alvise. pour le service intérimaire de dix mois et cinq jours, « per 10 mesi e 15 giorni, » qu'il avait fait, dans la grande chapelle, à cause du départ de Cjprien De Rore, « qui discessit. »
Au mois de février de 1 564, le maître avait adressé à son ancien protecteur, le duc de Parme, un motet de sa composition qui lui avait été commandé expressément par Son Excellence. La pièce faite, avec toute la diligence possible, avait été vraisemblablement, de la part du prince, l'objet de tant d'éloges attrayants, que De Rore se sera laissé éblouir :
Illustrissimo et Eccellentissimo Signor mio Osservandissimo.
Questo e il mottetto ho promesso farle nel quai ho usato ogni diUgenza per servirla, corne farô sempre che l'Eccellenza Y^ se degnera comandarme ; con che fine humilmente basciandole la mano a la bona gratia de quella senza più me le raccomando, et leprego felicitade. De Venetia, alli 26 Febraro 1564.
De V. S. Ill°ia et Ecceli™^,
humil suc, CiPRiANO De Rore.
Al Illustrissimo et Eccellentissimo Sig"^ mio et Patron Osservandissimo, il Signor Duca de Ferrara^i).
Répétons-le : il y a tant de mystères dans la vie des grandes individualités, qu'il faut renoncer tout de bon à
(1) Archives de l'Etat à Ferrare.
en sonder les intimes profondeurs. Voilà De Rore réinstallé, vers la fin de 1564, à la cour de Parme. Entre autres musiciens dont il avait la haute direction, on en comptait surtout trois que le maître a dû prendre en affection, pour les avoir fait venir des Pays-Bas, sur des recommandations de personnes compétentes, ou à la suite d'examens qu'il leur avait fait subir lui-même, étant sur les lieux. Ce sont les nommés Lorenzino, Baudouin Blondeau et Josquin Persones.
Le premier, Lorenzino, était un de ses élèves, récoltés en Flandre, à cause sans doute de sa belle voix et de son extrême intelligence. Il demeurait auprès de son maître, qui le munissait de tout ce qui était nécessaire à son entretien. On le trouve cité ainsi du 5 janvier au 2 mai 1565. Baudouin Blondeau, musicien déjà formé, avait été engagé aux Pays-Bas, dès le mois de juin 1563. Le duc pourvut de même à ses frais de route. Josquin Persones, enrôlé aux Pays-Bas dès le mois d'août de ladite année, arriva à Parme, en même temps que son collègue Blondeau, c'est-àdire le 23 septembre suivant. Les deux artistes sont appelés « messer, » qualification qui était donnée auparavant à des ecclésiastiques, mais que l'on peut considérer ici comme équivalant au mot maître. Elle était, on la vu, attribuée aussi à Cyprien De Rore. Remarquons, en outre, que c'est, avec ce qui a été recruté de chantres pour Munich et pour Madrid, la troisième levée de musiciens aux Pays- Bas que nous signalons dans l'espace de quelques années : une preuve nouvelle des ressources innombrables qu'offraient nos riches provinces, tant en virtuoses qu'en instrumentistes.
Voici d'abord les extraits relatifs à Cyprien De Rore et à son élève Lorenzino; on y verra: l°que le maître se pourvut de sa casa gratuite, dès le mois de septembre; 2° que le
21 novembre suivant, il se munit des livres nécessaires pour le service de la chapelle; 3° que ses émoluments commencèrent à prendre cours au 25 du même mois :
A di 28 detto (7^^^)^ scudi trenta Quattro, denari 50 moneta, pagati à m"^ Cipriano Rore, per il sitto d'una casa, che S. Ecc^a li paga per une anno da flnirsi ail' ultime d'agosto 1565... sc'^' 34-50 (1).
A di 21 detto (novembre), scudi sei, soldi 8, denari 6, à m"" Cipriano Rore, per libri compri per i musici... s*^^ 6-8-6.
E scudi cento d'oro (a di 25 9^^^), à m"" Cipriano Rore, per la sua provixione di mesi sei da finirsi ail' ultimo di dicembre dell' anno présente... sC^i (moneta) 138(2).
(A di 5 genuaro), et scudi quattro pagati à m'" Cipriano Rore, per la spesa di Lorenzino, flammingo, per il detto mese di décembre... sc^i 4 (3).
(A di 8 gennaro), et scudi cinquante d'oro in oro pagati à m"^ Cipriano Rore, musico, per la sua provisione di tre mesi proximi a venire da finirsi ail' ultimo di marzo... sc^^ (moneta) 69 [*).
(A di 1^ marzo), et scudi quattro à m"^ Cipriano, musico, per la spesa di Lorenzino, per gennaro... sc^^ 4 (5).
(A di 8 marzo), et scudi quattro moneta à m"* Cipriano Rore, per la speza di Lorenzino, per febbraro, avère.. . sc^^ 4 (s).
(5 aprile), et scudi quattro moneta à m'" Cipriano Rore, per la spesa di Lorenzino, musico, di marzo... sc^^ 4.
(16 aprile), et scudi cinquante d'oro, pagati à m"^ Cipriano Rore, musico, per la sua provixione di tre mesi, da finirsi al 1° di giugno proximo... sc^^ (moneta) 69 (').
(1) Mastro Farnesiano, aux Archives de l'État à Parme, registre no 205, année 1564.
(2) Id., registre n^ 211, année 1564.
(3) /û?., registre n» 214, année 1564.
(<) Id.^ registre n''44, année 1565.
(^) Id. , registre n" 62, année 1565.
(^) Id.^ registre n ■ 68, année 1565.
(^) Id., registre n^ 68, année 1565.
(Addi 2 maggio), et scudi 4 moneta, pagatià m^ Cipriano Rore, maestro di capella, per la spese di LoreDzino, fiammingo musico, per il mese di maggio... s*^' 4 (»K
Les extraits concernant Baudouin Blondeau et Josquin Persones sont les suivants :
Addi 20 8'^re^ messer Baldoino Blondeau, fiammingo musico, venue al servizio di S. Ecc^a in Fiandra, addi 9 di giugno passato 1563, et s'accordo a scudi 3 d'oro il mese et le spese, e non facendoli le spese a scudi 6 1/2 d'oro il mese, che a dare dalli 9 di giugno per sino alli 23 di settembre che venne in Parma, che sono mesi 2 1/2 che S. Eccz^ s'è contentata donar le spese che ha fatto far per strada, et in Fiandra s'è fatto la spesa da per lui ; sono scudi d'oro... 22 3/4 (2).
Messer Josquin Persones, fiammingo (musico), venne al servitio di Sua Eccza in Fiandra, sino aJU 5 d'agosto proximo passato a ragion de scudi 3 d'oro il mese per il salario, et scudi 3 1/2 per le spese, che ha da avère dalli 5 d'agosto persino alli 23 di 7^^® che arrivé in Parma, a ragione de scudi 6 1/2 d'oro il mese, che Sua Ecc^ s'è contentata non se li metta in conto la spesa del viaggio... scudi 10 soldi 124 (s).
A la lettre i près, le nom de ce deuxième artiste sonne exactement celui de Perisone, qui apparaît dans un recueil de motets de Cyprien De Rore, réimprimé en 1549 chez Gardane à Venise (^), avec de nouvelles compositions de maîtres estimés, au nombre desquelles figurent celles du « messer » susdit. Même en ne tenant aucun compte de
(^) Mastro, etc., registre n^ "76, année 1565.
(2) Id., année 1563.
(3) Id., année 1563.
(<) La remarque naïve de Fétis : « On voit que cette édition est une réimpression, n mise à la suite du titre de la collection de motets de 1549, où se lit en toutes lettres : novamente ristampato, cette remarque est de celles qu'il suffit de citer pour en faire ressortir le côté plaisant.
l'inexactitude ortographique italienne, on arrive nécessairement à une ëtjmologie identique pour les deux noms, laquelle est Pier, Peer, Per, Pierre, et sone, zone, zon, fils. Les biographes, privés de tout autre renseignement que la simple collaboration de Piersone ou Perisone à un recueil vénitien, n'ont pas cru devoir lui consacrer une notice. Voici un premier renseignement, qui, nous l'espérons, sera complété bientôt. Rien n'empêche d'assimiler provisoirement Josquin Persones à l'auteur des motets imprimés à Venise, car si ce musicien, déclaré maître, est arrivé à Parme sous les auspices de Cyprien De Rore, il peut avoir obtenu du même protecteur l'insertion de quelques unes de ses compositions dans un recueil où ledit protecteur avait admis tant d'autres de ses collègues. Les deux maîtres peuvent avoir été compagnons d'école aux Pays-Bas. Relevons, en attendant, deux inexactitudes de Fétis, l'une consistant en un z mis pour un s, dans Perisone, l'autre relative à la date 1549, de la collection en tête de laquelle figure Cyprien De Rore, date que Fétis transforme en 1569.
Il y a plus. Dans la première moitié du siècle suivant, on vit paraître à Venise un premier recueil de madrigaux, suivi de plusieurs autres,, tous signés du nom de Perissone Cambio, chanteur de la chapelle de Saint-Marc. Fétis, qui en fait un musicien français, à l'exemple de Cafiî, prend les deux noms à rebours et les enregistre ainsi, dans son Dictionnaire biographique, en priant le lecteur de ne point confondre Perisone ou Perisonne avec un maître flamand du XV siècle, qui a porté un nom de baptême presque semblable : Pierre De la Rue ! Pourtant, Becker avait pris l'initiative de la bonne interprétation, en écrivant Cambio {Perissone ), au lieu de Perissone [Cambio), comme le fait Fétis. Cafiî, en donnant les deux versions, a laissé, pour
longtemps encore, la porte ouverte au doute, car on consultera toujours de préférence sa Storia, pour tout ce qui concerne l'art musical de la basilique de Saint-Marc. Si, par hasard, la manière de voir de Fétis était la vraie, nous réclamerions Cambio Perissone pour un des nôtres, comme pouvant être un fils de Josquin Persones.
On nous permettra de joindre aux extraits précités, trois autres passages des mêmes comptes, relatifs à des musiciens des Pays-Bas qui ont fonctionné, peu après la gestion de Cjprien De Rore, à la chapelle ducale de Parme. Le premier s'appelait Jean d'Arras, et fut engagé à partir du 1" janvier 1566. Le deuxième, nommé Pierre Mares, entra en service, à titre de contralto, au premier mai de la même année. Enfin, le troisième, dit « messer Villico Dillen, » fut enrôlé en 1575.
Gio. di Arras fu preso in Fiandra per musico, fino dal 1° gennaro 1566, con provvisione di scudi d'oro dodici il mese, che cosi fece l'accorde là con Sua Eccz^, et messer Cesare Furlani, che avanza il salarie di sei mesi da finirsi al prime di giugno présente... scudi
Piètre Mares, musice contralte, fu preso da Sua Eccz^' jn Fiandra al sue servizie, sine al primo di maggie prossime passato, a ragione di scudi ette d'ère di prevvisiene a tutte le spese, cesi dice messer Gio. Antonio Sezze, che verrebbe ad avère per maggie et per giugne scudi sedeci d'ère... scudi 16 (^).
Messer Villice Dillen, fîammingo musice, ha cemminciate a cerrerli la provvisiene a scudi 7 d'ère il mese... scudi 7 [^).
Ce dernier, qualifié de maître, on vient de le voir, est sans doute l'auteur d'un recueil de messes à cinq, six —
(1) Archives de l'État à Parme, registres précités, année 1566. P) Id., année 1566.
(5) Id., année 1576.
douze voix, imprimé à Venise en 16220). Fétis, en commentant cette information bibliographique, suppose que l'artiste n'a été attaché à la cathédrale de Parme qu'au « commencement du dix-septième siècle. » Pour le prénom du m.usicien, qui était Guillaume, est-il bien entendu que le scribe ducal a transformé l'appellation si familière, en Flandre, de JVillikin, en Villico?
M. Ronchini, conservateur des Archives de l'État à Parme, qui a bien voulu faire copier exactement pour nous toutes les dates et tous les faits qui se rapportent à Cyprien De Rore, dans les registres farnésiens, n'a pu y trouver aucun renseignement sur la mort du grand artiste, ce qui est regrettable à divers points, vu que les registres de décès de la cathédrale même, où le maître a fait entendre ses sublimes compositions, ne remontent pas plus haut que le XVIP siècle. On peut néanmoins induire de la dernière des notes dues à la complaisante interposition de M. Ronchini, que Cyprien De Rore, dont l'année de mort est d'ailleurs fixée à 1565, par l'inscription tumulaire qui a été consacrée au musicien flamand, a cessé de vivre entre les mois de juillet et de septembre de ladite année. Le 9 juillet, un paiement lui est fait; après, toute trace d'appointements disparaît :
A di scudi sessantanove, pagati a m'' Cipriano Rore, per sua provvisione per tutto 1^^^ prossimo... sc^^ 69 (2).
En ces temps-là, les événements se précipitaient aux Pays-Bas. Des symptômes de révolte se manifestaient parmi le peuple et faisaient craindre une prochaine explosion. Cyprien De Rore avait vu les préludes de cette fatale
(*) Becker, Die Tomverke, etc., p. 14.
(2) Archives susdites, registre n" 92, année 1565.
insurrection, et ce n'aura ëtë qu'à contre-cœur qu'il aura quitte, au milieu de la détresse, ses parents et ses amis; mais, pauvre lui-même, il était doué d'un talent au moyen duquel il pouvait se procurer des ressources à l'étranger, et il n'aura point hésité à recourir au parti extrême de l'éloignement, vaincu par ses raisons pressantes (0. Son chagrin aura été augmenté sans doute par la perte de ceux qu'il aimait le plus, et, maladif peut-être lui-même, il n'aura pu résister longtemps à tant de secousses successives. Il n"est guère question de ses parents proprement dits, sur l'épitaphe consacrée à sa mémoire. D'autre part, il n'y a pas, que nous sachions, de publications faites par le maître, dans la période 1564-1565, qu'il passa à la cour de Ferrare. Il fit éditer, de concert avec son ami Zarlino et d'autres maîtres distingués, en 1563, à Venise, divers motets à quatre voix, outre le motet qu'il écrivit, avec la rapidité que l'on sait, pour son protecteur à Parme. Depuis, il doit être tombé, selon toute apparence, dans une sorte de marasme, provoqué par les causes énumérées déjà, et qui l'aura conduit prématurément au tombeau.
Son épitaphe a été transcrite incorrectement et incomplètement par Caffi, Hawkins, Fétis et d'autres musicologues. Nous la donnons d'une façon intégrale et telle qu'on peut la lire à la cathédrale de Parme (-). Résoudre les abréviations, avant que les documents officiels du temps aient parlé, nous paraît chose assez téméraire. Un médaillon à deux faulx en sautoir, constitue Tunique ornement de l'inscription commémorative. On en verra ici un fac-similé :
(») La nomination de François de Viola n'est, on l'a dit déjà, pour rien ici. De Rore se sera fait remplacer provisoirement, voilà tout.
(2) L'intermédiaire obligeant de M. Ronchini nous a encore été utile en cela.
CYPRIANO RORI FLAND"
ARTIS MVSICAE VIRO OMNIVM PERITISS" CVIVS
NOMEN FAMAQ- NEC
VETVSTATE OBRVI" NEC
OBLIVIONE DELERI
POTERIT^ HERCVLIS