OBIIT AN" M" D" LXV
AET" VERO SVAE
Ceux qui ont fait édifier ce petit monument funéraire sont donc le frère de l'artiste, son fils et provisoirement ses héritiers. Cyprien De Rore n'aurait laissé qu'un enfant, car, comme il est permis de le croire, si l'inscription avait voulu désigner par films, l'enfant de Louis De Rore, elle aurait employé le mot nepos. D'autre part, pourquoi le
pluriel héritiers, si l'unique rejeton subsiste? Le plus clair de ce texte concis, est que Cjprien De Rore, s'il a été marié, aura survécu à sa femme, et que Louis son frère, mentionné le premier de tous, aura été l'exécuteur testamentaire de l'illustre musicien, et peut-être, ce qui est à démontrer, le tuteur de l'enfant. Ce frère pourrait bien être l'aïeul de l'éminent peintre dont il a été question au début de ce chapitre, et qui vit le jour, prétend-on, à Anvers, vers 1686.
Pendant la période 1564-1565, le maître, en proie à d'anxieuses préoccupations, n'aurait rien produit, selon nous. Caffi donne, comme ayant paru à Venise, en 1565, un recueil à quatre et à cinq voix de De Rore, intitulé : Délie iiamme. Si cette date est exacte, notre remarque tombe à néant. Nous objecterons toutefois qu'un Primo lihro délie iîarume vagJii e dilettevoli à4,eto Toci, du musicien flamand, a été édité, d'après d'autres biographes, en 1569, chez Girolamo Scotto, à Venise, sans la moindre indication de réimpression, comme c'est, par exemple, le cas pour le même recueil, remis en lumière en 1576, audit Venise, avec la désignation : nuovamente ristampati. Ajoutons que cette dernière collection, dont nous avons trouvé un exemplaire à la Bibliothèque publique de Venise, n'offre ni introduction, ni dédicace, ni rien de ce genre dont puisse profiter la science.
Le premier ouvrage connu du célèbre malinois date de 1542, et fut consr'quemment écrit à l'âge de vingt-six ans. C'est une série de madrigaux à quatre voix, imprimée chez Gardane à Venise. L'artiste se trouvait alors, nous l'avons dit, en cette ville, et c'est probablement par l'intervention de Willaert qu'il parvint à se faire publier par un des principaux typographes musicaux de l'Italie. Deux ans après, grâce peut-être au savoir-faire ingénieux et hardi
qui règne dans cet ouvrage, il fut qualifié de musiciis excellentissimus , sur le titre d'une autre publication parue chez le même imprimeur, titre ainsi conçu : Cypriani musici exceïlentissimi, cum quihusdam aliis doctis authorihus, motectorum mmc primûm. . . exeuntium, liber primus quinque vocum. — Venetiis, apud Ant. Gardane, 1544. Le deuxième livre de cette collection, où De Rore figure en tête des plus savants musiciens, vit le jour la même année 0), concurremment avec un recueil de madrigaux à cinq voix du jeune artiste. Depuis, les recueils de madrigaux, de motets et d'autres pièces, tant instrumentales que vocales, se suivirent avec une étonnante rapidité. Cafii ne donne que l'indication des éditions vénitiennes, encore cette simple indication est-elle incomplète, car celle,' entre autres, des madrigaux de notre artiste, où se trouvent également des pièces dues à Annibal Zoilo et à Jacques De Wert fGardane, 1575), n'y est point comprise (^). La nomenclature de Fétis est la plus complète jusqu'ici, bien qu'elle ne comporte pas la liste des éditions phalésiennes de Louvain et d'Anvers. Nous comptons la donner ailleurs, pour ne pas grossir démesurément ce volume. La réimpression, en 1576, chez Gardane à Venise, du Primo lihro de madrigali cromatici a cinque voci, de De Rore, n'est mentionnée ni par Fétis ni par CafiS.
A en croire Artusi, une amélioration importante fut apportée, par Cyprien De Rore, dans l'adaptation de la musique aux paroles :
Il signore Cipriano è stato il primo che havesse incominciato ad accomodare bene le parole e col belFordine... essendo da
{}) Nous avons rencontré un exemplaire de chaque recueil à la Bibliothèque publique de Venise.
(2) Un exemplaire en est conservé également à la Bibliothèque précitée.
suoi antecessori et nel medesimo tempo molti in uso il fare de' barbarismi 0).
Déjà Adrien Coclicus, qui écrivait en 1552, trouvait que les musiciens belges, très-savants d'ailleurs, ne connaissaient pas suffisamment la quantité prosodique des syllabes. Zarlino, plus explicite, signale des erreurs innombrables dans l'application des harmonies au texte :
Chi potrebbe mai raccontare il maie ordine et la mala gratia, che tengono et hanno tenuto molti prattici, et quanta confusione hanno fatto nel' accomodar le figure cantabili aile parole délia orazione proposta?... È veramente un stupore udire e vedere le cantilene che si trovano, le quali, oltra che in esse si odeno nel proferire délie parole gli periodi confusi, le clausule imperfette, le cadenze fuori di proposto, il cantare senza ordine, gli errori infiniti nello applicare l'harmonie aile parole, si trova anco in esse le figure cantabili accommodate in tal maniera aile parole, che '1 cantore non si sa risolvere ne ritrovar modo commodo da poterie proferire (^).
Nous ne sommes pas en mesure, vu la rareté et la dispersion des productions de notre artiste, d examiner en détail jusqu'à quel point l'assertion d'Artusi est fondée, mais nous pensons qu'un maître qui a mis en musique, avec un talent supérieur, les chansons de Pétrarque, et qui a apporté un génie si souple et si varié dans son art, au lieu de suivre passivement les errements rhjthmiques de ses devanciers, aura mis à profit sa facilité inventive pour apporter maint perfectionnement, tant dans la partie prosodique que dans la partie expressive de ses compositions. L'opinion d'Artusi, appuyée par Pitoni et par d'autres, est révoquée en doute par Baini, qui prétend qu'avant Cyprien De Rore les
(ï) VArtusi, ovvero délie mperfezione délia moderna musica, î" 20.
(2) Istitutioni hannoniche, lib. lY, cap. 33, p. 340 de l'édition de 1562.
compositeurs avaient parfaitement adapté les paroles aux madrigaux comme aux motets, et s'étaient négligés seulement dans les messes 0). Or, ici, dit-il, De Rore en a fait autant. Accordons à Baini ce point, et admettons, jusqu'à preuve nouvelle, que les messes de l'artiste malinois pèchent, comme celles de ses devanciers, de ses contemporains et de ses successeurs, sous le rapport de la concordance rhythmique de la musique et des paroles (^). A part cela, nous oserons soutenir, pour en avoir fait répreuve sérieuse, que certains madrigaux et motets du maître offrent, sous le double aspect de la cohésion prosodique et expressive des éléments dont elles sont formées, des innovations aussi heureuses qu'hardies, aussi savantes qu'agréables, et dont l'exécution permettra, mieux encore que la lecture, de faire ressortir l'extrême importance (^). Il semble, en écrivant ces merveilleuses productions, que Cyprien De Rore ait eu sous les yeux ce programme, bien étonnant aussi relativement à l'époque où il fut tracé, et vraisemblablement formulé en principe par le fameux Willaert, son maître :
Et debbe avertire di accompagnare in tal maniera ogni parola, che dove ella dinoti asprezza, durezza, crudelta, amaritudime, et altre cosi simili, l'harmonia sia simile a lei, cioè alquanto dura edaspra; di maniera perô, che non offendi. Simigliantemente, quando alcuna délie parole dimostrarà pianto, dolore, cordoglio, sospiri, lagrime ed altre cose simili, che l'harmonia sia piena di mestitia... Quanto poi alla osservanza de i numeri, considerata premieramente la materia contenuta nella oratione, se sarà allegra, si de procedere con movimenti gagliardi et veloci, cioè con figure che portano seco velocità di tempo, come sono le
(ï) Memorie, etc., 1. 1, p. 108, notes MQ et 177.
(2) Ambros en excepte les Gloria et les Credo.
(3) A quand cette exécution? On a mieux à faire chez nous, paraît-il.
minime e le semiminime ; ma quando la materia sarà flebile, si de procedere con movimenti tardi et lenti, corne ne hà insignato Adriano ad esprimere l'uno e l'altro modo... (^).
La composition : Qui seminant in lacrimis, du 124^ psaume In conxertendo, décèle non-seulement une main exercée et forte, mais se distingue surtout par une déclamation vive et accentuée des paroles, qui en fait un morceau unique en son genre (^). Aussi, Ambros n'iiésite-t-il pas à dire que les motets si expressifs de Cyprien De Rore, portent ce ton doré dont reluisent les peintures contemporaines de l'école vénitienne. Madrigaliste génial et spirituel, l'artiste ne pouvait manquer d'innover également dans ce genre moins assujéti à des règles déterminées. Aussi a-t-il fait usage du mode chromatique, pour donner à ses harmonies un cachet s^iî generis et quelque chose d'étrange, de bizarre, de fantasque, que nul, avant lui, n'aurait osé ni su peut-être imaginer. Un spécimen de ce style individuel a été donné en notatic'n moderne par Burney d'abord, puis par Gommer, enfin par Reissmann : le madrigal Calami somcm fer entes, à quatre basses réelles. En étudiant scrupuleusement les nombreux recueils, où, selon le P. Martini, le divin maître s'est élevé à la hauteur des meilleurs madrigalistes du XVF siècle, comme Arcadelt, Willaert, Lassus, Palestrina et Marenzio, peut-être y découvrira-t-on des audaces harmoniques, des inventions expressives et des créations pittoresques en style concertato, qui feront rabbattre de beaucoup tout ce qui a été attribué en ce genre aux maîtres italiens, à la fin du XV? et au commencement du XYIP siècle. Marenzio, du reste, était un élève de notre De Wert !
(i) Istituiioni, etc., lib IV, cap. 82, p. 339.
(2) On a vu plus haut que, dans la chaleur de l'improvisation, De Rore ne mettait que la lettre initiale des paroles, ix)ur mieux les homologuer d'emblée avec ses thèmes.
Zarlino le cite pour deux madrigaux caractéristiques du modo quinto, dont, dit-il, peu de compositeurs de son temps ont fait usage, et où les cadences régulières s'opèrent au moyen des quatre tons : F, a, c, f. Ces deux madrigaux ont pour titre : Bi tempo in tempo misi fà men dura, et Dona clie ornât a sete C).
Ambres va jusqu'à soutenir que De Rore, une personnalité musicale s'il en fut, peut être placé, pour l'ensemble de ses compositions polyphoniques, à côté de son maître Willaert, comme Mouton mérite de figurer à côté de Josquin Deprès. Toutes ses œuvres ont été achevées dans la courte période de 23 ans. Si la carrière du grand musicien avait été plus longue, — il est mort à quarante-neuf ans — Dieu sait ce qu'il nous eût réservé encore î Les épithètes louangeuses qui lui ont été prodiguées, tant par les contemporains que par les modernes, sont donc méritées de toute façon, et Caffi, en disant qu'il était vénéré partout en Italie, les justifie et les confirme pleinement. N'a-t-on pas même été jusqu'à l'appeler il divino, passant ainsi d'un superlatif, prœstantissimtis, à une dénomination réservée seulement à quelques rares génies doués pour ainsi dire d'une inspiration surnaturelle.
De La Fage dit, au sujet du Terzo lïbro de madrigali dove si contengono le Vergine et altri madrigali, di mwvo et con siimma diligentia corretli, a cinque voci (In Venetia, per Plinio Pietrasanta, 1557) : « On sait que les poésies, appelées le Vergini, sont une série de prières en forme de sonnets, placés, par Pétrarque, à la suite de ceux qu'il a intitulés : In morte di Madona Laura. Tous commencent par le mot Vergine, et sont adressés à la Vierge Marie. Quantité de compOjSiteurs les ont mis en musique. » Voilà
(') Istitutioni, etc., lib. IV, cap. 22, p. 345.
qui est exact de tous points. Mais que penserons-nous de rétymologie Van Boor, qu'il applique au nom du musicien flamand, et qu'il prétend être le véritable. Au lieu de reprendre ici les arguments exposé ; au début de ce chapitre, concluons par deux mots du même écrivain, les seuls où il ne s'égare pas et où il reste sur son véritable terrain : « Cyprien La Rozée (son nom français) a partagé avec Roland Delattre (Lassus) l'honneur d'avoir, plus que tout autre, préparé la voie à Pierluigi PalestrinaO. »
Il existe un portrait de Cyprien De Rore, où, à franchement parler, notre musicien, si doux et si séduisant dans ses compositions, ne se montre guère à son avantage. Il n'a tout au plus que 44 ans, et il paraît en avoir soixantedix. Sa tête, d'un aspect presque sinistre, offre des rides extrêmement marqués, des yeux grands et menaçants, prêts à sortir en quelque sorte de leur orbite, des lèvres contractées, des cheveux et une barbe en désordre. Son front annonce une vaste intelligence, et l'énergie éclate dans l'ensemble de son buste. Mais quelle physionomie antipathique, inquiète et tourmentée ! Le désastre qui le frappa deux ans auparavant, a-t-il causé tous ces ravages physiques, effets eux-mêmes d'une forte torture morale? Le climat de Parme, qui n'est guère agréable, ou la société dont il y était entouré, lui répugnaient-ils souverainement?... Il porte un collet large et fleuronné dont les pointes sont munies de floche^, ainsi qu'une chaîne de lauréat à anneaux rectangulaires, comme celle que nous avons vue suspendue au cou du célèbre organiste de Groningue, Henri Liberti.
Autant l'effigie du maître, placée dans un médaillon ovale, avec l'inscription : Cyprianvs De Rore, mvsicvs, est
(1) Petite Bibliothèque j p. 92 et 93.
^'^;^smsm
sévère et sombre, autant l'encadrement pittoresque est gracieux et ensoleillé. Le fronton, qui surmonte le tout, est peuplé, au haut de la corniche, d'un essaim d'anges qui s'ébattent en se tenant la main. Au milieu, une jeune fille déploie un grand livre soutenu par deux anges ailés, ayant chacun, à ses côtés, un cygne blanc, allusion évidente à l'œuvre du maître : Il hianco cigno. Au-dessus de la jeune fille, un blason auquel sont adossées deux belles femmes aux cheveux artistement tissés. Elles sont assises sur la partie supérieure du médaillon, chacune avec trois enfants sur les genoux. Aux parties inférieures du petit cadre ovale, sont campées deux autres femmes plus âgées, entourées chacune de trois enfants nus. Le fronton est soutenu par deux colonnes en style renaissance, dont la partie inférieure est clôturée par un charmant cartouche représentant sans doute Orphée couronné, jouant de la viole, au milieu des neuf muses.
Ce délicieux tableau a été exécuté par Hans Mielich, de Munich, pour le célèbre recueil de motets de Cyprien De Rore, dédié au duc Albert de Bavière. Le manuscrit en parchemin s'en trouve, comme il a été dit, dans la Hofunà Staats Bihliotlieh munichoise. La photolithographie que l'on trouve en regard, en ofîre une reproduction aussi fidèle que possible.
Nous sommes provisoirement sans informations, au sujet du musicien belge, Guillaume Dillen, établi, en 1622, comme maître de chapelle de la cathédrale de Parme. Quand et par quelles influences l'artiste parvint-il à ce poste éminent, à une époque où nos compatriotes se virent supplantés généralement par des Italiens ? Nous ne saurions le direO).
(1) Voy. plus haut, p. 162 et 163.
Willaert (Adrien),
illustre compositeur flamand du XVI^ siècle. — L'anecdote du Verbum bonum à Rome. — Variante authentique, - Le texte fourni par Zarlino. — Willaert passa-t-il directement de Flandre à Venise ? — Inductions sur son âge, son séjour à Prague et à Ferrare. — Roulers, vrai berceau du maître. — Sa famille à Bruges, à Furnes, à Moen, etc.
— Son père, Denis Willaert. — Abandon de l'étude du droit pour celle de la musique. - Mouton, maître du jeune Willaert, rencontré à Paris, en 1521. — Erreur de Cafïî. concernant Vicentino, élève de Willaert. — Les deux musiciens se sont-ils connus d'abord à Ferrare?
— Pierre De Fossa, prédécesseur de Willaert à Saint-Marc, à Venise.
— Étymologies. — De Fossa, aliàs Vander Gracht. — Un ménestrel de ce nom à Amsterdam. — Inductions. — L'appellation de Ca De Fossis, erronément interprétée par Fétis. — Installation de Pierre De Fossa, en 1485. — Son élévation au phonascnt, en 1491. — Fétis invoquant Pétrarque et Vitruve. — Extraits des comptes de Saint- Marc. — Augmentation de gages et concession d'une habitation gratuite. — De Fossa, élève d'Apollon. — Son origine plébéenne confirmée. — Sa participation brillante, comme chanteur et comme compositeur, aux noces du doge Loredano, célébrées en 1502. — Sa cantate offerte à la princesse Anna Candola. — Document y relatif.
— Tendances visibles d'affranchissement scolastique. — La science de De Fossa. — Réflexions sur les premières représentations lyriques.
— Prestige autoritaire du vieux maître. — Ses infirmités. — Son remplacement à Saint-Marc, par Pierre Lupato. — Sa mort. — Progrès accomplis pendant sa gestioh. — Ses élèves. — Compositions de lui. — Son successeur, Adrien Willaert. — Influences venues de Rome et de Prague. — Délibérations, à son sujet, en 1527. — La dénomination de circunispedus vir. — Texte intégral d'une pièce mutilée. — Parti hostile à Willaert. — Intervention du doge. — Science remarquable de Willaert mise au grand jour. — Augmentation d'émoluments. — Texte du décret la concernant. — L'honneur national italien prétendument en péril. — Willaert sans égal à Venise. — Prospérité de la musique sacrée, sous sa direction. — Renommée acquise par la chapelle de Saint-Marc. — W"illaert con-
suite comme un vrai oracle, en 1531. — Eloges que lui voue Lanfranco, contrepointiste parmesan. — Solution à faire d'une énigme musicale. — Réponse négative de Willaert. — Lettre curieuse à ce sujet. — Texte original et traduction. — La vue et l'ouïe en musique.
— Demande et obtention de majoration d'appointements par Willaert.
— Délibération y relative. — Résultat favorable. — Probité et savoir de Willaert unanimement reconnus par le conseil du doge. — DifRcultés matérielles de sa position. — Résolution des procureurs de Saint-Marc. — Texte de cette pièce. — Aspirations de Willaert vers son pays natal, livré à deux invasions successives. — Voyage de Willaert en Flandre, en 1542 et 1556, pour « affaires » personnelles.
— Texte des délibérations officielles tenues à ce sujet. — Appointements de l'artiste donnés, par avance, à Alvise Willaert, comme encouragement. — Chagrins du maître, en présence des troubles aux Pays-Bas. — Il y séjourne, au second voyage, pendant un an et demi.
— Confusion de noms. — Direction intérimaire à Saint-Marc. — Document. — Willaert fit-il paraître de ses compositions aux Pays-Bas ?
— Alla-t-il, en passant, à Ferrare, exhiber sa Musica nuova, en 1558 ?
— Trois lettres intéressantes se rattachant à cette importante publication. — Déclaration des imprimeurs. — Texte intégral de ces pièces. — Nostalgie de Willaert. — Son projet d'aller terminer ses jours en Flandre. — Railleries piquantes, à ce sujet, de Fenaruolo.
— Pièce humoristique, ajDpelée Satire, dédiée, en 1560, à Willaert. — Victoire du poëte. — Reproduction et version de cette curieuse facétie.
— Eloge piquant du maître par Sansovino. — Les sept testaments de Willaert. — Notes. — Reproduction littérale. — Sa signature. — 'V Histoire de Susanne^ scène biblique, mise en musique par le glorieux maître. — Succès qu'obtient cette composition originale. — Invention du coi'o spezzato. — Figure, due à Stradan, d'une exécution chorale spezzata, aux Pays-Bas. — Éloge de Willaert par Zarlino. — L'artiste flamand proposé comme modèle en tous genres. — Extraits divers. — Renvoi aux productions mêmes du musicien éminent. — Passage laudatif de l'introduction des Istitutioni harmoniche . — L'épithète stupendo, employée par Marcolino, à l'égard du talent de Willaert. — Préceptes relatifs au chant. — Le terme de mélodie. — Erreurs de Fétis. — Quatrain latin applicable à Willaert. — Les Flamands préparateurs de la mélodie, dite italienne. — Éloge adressé par Gardane, éditeur de musique, au compositeur belge. — L'expression d' « or potable, n imaginée par Calmo. — Renvoi à la belle étude sur Willaert par Ambros. — Willaert classé à tort dans Pécole italienne. — Qualités du maître essentiellement flamandes. — Panégyrique posthume, dû aux procureurs de Saint-Marc. - Reproduction. — Série d'éloges à lire dans Caffî. — Esquisse physionomique complétant le
portrait gravé l'e Willaert. — Catherine Willaert, compositeur. — Exécution d'une de ses œuvres, à Munich. — Récapitulation généalogique. — Joseph Lucca, organiste, à Munich, et François Viola, compositeur, à Ferrare, élèves distingués de Willaert.
Passer de l'élève au professeur est chose aisée, même sans quitter les Istitutioni harmoniche. L'anecdote que Zarlino y raconte, offre une variante, mince en apparence, importante au fond. Il s'agit du motet : Verhuw, honum et suave, qui se chantait à Rome sous le nom de Josquin, et qu'on regardait comme une des plus belles compositions du siècle. Willaert, arrivé dans la ville sainte, s'en déclara l'auteur, comme il l'était en vérité; or, dit Zarlino, la malignité, ou plutôt l'ignorance fut telle que jamais on ne voulut plus chanter le motet. Cela se passa sous le pontificat de Léon X, et Willaert venait de Flandre.
Quand parut la première édition des Istitutioni, Willaert était en pleine vie. Zarlino, pour ne point blesser sa modestie, se garda bien d'indiquer la source d'oii il tenait le fait. Willaert mort, il pouvait répudier toute réserve et désigner hardiment la personne qui lui avait fourni le récit. Il ne s'en fit faute, et, dans la deuxième édition de son savant ouvrage, il déclare avoir entendu raconter mainte fois, par Willaert lui-même, l'aventure dont le maître fut le héros : « hô udito dire dall' eccellentissimo Adriano Vuillaerte. » Venant d'une bouche aussi respectable, l'anecdote tranche, par cela même, sur la masse de récits semblables, qui encombrent les biographies des musiciens illustres, et qu'on envisage d'ordinaire comme de pures historiettes inventées à plaisir, pour faire ressortir les obstacles que tel maître préféré a dû surmonter, à son début dans la carrière de compositeur.
Voici donc, mis pour la première fois en lumière, le texte modifié, que l'on pourra comparer facilement avec celui qui a figuré au tome F"" de ces recherches :
Ma per mostrare anco quanta possa alcune volte la malignità e la ignoranza insieme degli huomini, mi soviene hora alla memoria quello, che moite fiate liô udito dire dall' eccellentissimo Adriano Vuillaerte, che cantandosi in Roma nella capella del Pontefice quasi ogni festa di Nostra Donna quel motetto a sei voci : Verbwn bonum et suave, sott' il nome di Josquino ; era tenuto per una délie belle compositioni che a quel tempi si cantasse. Essendo lui venuto di Fiandra in Italia al tempo di Leone Decimo, et ritrovendosi in luogo ove si cantava cotai motetto, vidde che era intitolato a Josquino, e dicendo lui che era il suo, corne era veramente, tanto valse la malignità, overo (dirô più modestamente) la ignoranza di coloro, che mai più lo volsero cantare (•).
Si Willaert est allé de « Flandre à Rome, » il est évident qu'après avoir achevé son droit à Paris, il sera retourné au domicile paternel, et qu'il n'aura cherché une position en Italie qu'après avoir inutilement essayé d'en rencontrer une aux Pays-Bas. Prenons qu'il avait vingtcinq ans, à l'issue de ses études universitaires, et qu'il est resté un an en famille, pour attendre qu'un vent favorable soufflât d'un côté ou de l'autre, pour l'élever à une maîtrise où il pût produire ses talents naissants. Sa présence étant signalée, en 1516, à Ferrare — où, par malheur, elle n'a laissé aucune trace — il y a lieu, croyons-nous, d'opter en faveur de 1490, quanta la date de la naissance du grand artiste H.
Nous prenons ici la date 1516, com^me vraisemblable, bien qu'elle ne repose sur aucune donnée certaine. C'est celle, en effet, que Fétis attribue à Zarlino, en renvoyant, pour cela, aux Istitutioni du célèbre théoricien. Or, on
(') Istitutioni, etc., p. 346.
(2) Au t. 1er de ces recherches, nous avons déjà fait ressortir les circonstances fabuleuses dont Fétis entoure un fait vrai.
vient de voir que cet ouvrage ne comporte autre chose que la désignation vague du « pontificat de Lëon X, » pontificat, qui, on le sait, remplit la période de 1513 à 1521 0). Où Fétis a-t-il vu ensuite, que Willaert, n'ayant pas trouvé immédiatement un emploi à Rome, s'en alla aussitôt à Ferrare? N'est-il pas plus naturel de croire qu'il passa par cette dernière ville, avant de se rendre dans la cité pontificale? Suit une série de dix ans, où, selon Meyer et Printz, Willaert aurait rempli l'office de chantre ou de maître de chant à la chapelle- musicale de Louis XII, roi de Hongrie et de Bohême. En 1516, ce souverain monta sur le trône, et, en 1526, il perdit la vie à la bataille de Mohacz. C'est, jusqu'à meilleure information, entre ces deux dates qu'il convient de placer la résidence de Willaert à Prague.
De quelle localité le jeune musicien venait, en quittant les Pays-Bas, c'est ce que nous avons déjà fait voir précédemment. En définitive, le témoignage d'un contemporain et surtout d'un compatriote éclairé et impartial, mis au courant de tout ce qui se passe à quelques lieues de son domicile, peut-être sous ses yeux mêmes, est à invoquer avant tout. Les autres témoignages, apportés particulièrement, celui de Sweertius, entre autres, ont moins de valeur, car ils émanent d'une source indirecte, et, à ce compte, ils n'ofi'rent, transmis à un siècle de distance et par des intermédiaires anonymes, d'autre garantie que celle que l'on pourrait accorder à un simple on-dit. Que si on objectait l'existence de familles du nom de Willaert ailleurs qu'à Roulers, le vrai berceau de l'artiste selon
(') Sur quoi se fonde Caffî pour faire naître Willaert en 1480? S'il avait médité plus attentivement la vie de Cyprien De Rore, il aurait su à quel âge le jeune maître devint célèbre. De même pour Tinctoris et pour Pevernage. Généralement, les études musicales étaient terminées, aux Pays-Bas, avant 25 ans.
Meyer, nous répondrions que Willaert peut j avoir eu des parents, et que, d'ailleurs, la Flandre est remplie de noms exactement semblables à celui qu'il porte. Un Willaert de Bruges, — la ville qui a passé généralement jusqu'ici pour avoir vu naître l'illustre compositeur, — peut parfaitement s'être établi à Roulers, s'y être marié et avoir procréé une famille d'où le grand maître est issu.
Nous sommes loin de contester qu'à Bruges il y ait eu et il y ait encore de nombreuses familles Willaert; nous allons même en citer quelques-unes, mais en y opposant un pareil nombre originaires de Furnes, pour faire voir qu'une désignation précise étant donnée par un contemporain et par un compatriote, quant au lieu de naissance d'un personnage, les renseignements vagues de familles établies dans d'autres localités ne sauraient en rien infirmer la validité d'un pareil témoignage. Les informations obtenues sur des familles homonymes existant dans tel ou tel centre, ne servent qu'à attirer l'attention des biographes de ce côté, à défaut d'autres notions valides, comme nous l'avons fait et comme nous comptons le faire encore ; mais il y a loin de là à une démonstration convaincante et susceptible d'être agréée définitivement par la sévère histoire. Les noms qui suivent, servent à compléter la liste de ceux qui ont déjà été signalés par nous à Nieuport, à Ostende et à Oudenbourg (*j .
D'abord pour Bruges. En 1359, Jean Willaerd ; en 1421 et 1431, Jacques Vilaert, homme de fief du duc de Bourgogne et du BuTcli de Bruges; en 1503, famille Willaert (mentionnée dans un registre de reliefs de fiefs du Franc) ; en 1517, Sébastien Willaerts (cité dans un registre de la chapelle de Saint- Jean); en 1580, Henri Willaert, et, en
(^) Musique aux Pays-Bas^ t. 1er, p. 248, note.
1591 , Nicolas Willaert, décédé en la même année. Ajoutons à cela une généalogie des Willaert brugeois, indiquée, au n° 1968, dans le catalogue-Carton.
A Furnes, ou dans ses environs, nous comptons, en 1474, Chrétien Willaert, cuerhroeder; en 1490, Louis Willaert, et en 1497, Thomas Willaert, également cuerhroeders \ en 1499, Frans Willaert; en 1509, Chrétien Willaert, et en 1510, Jean Willaert, ces deux derniers faisant la profession de teinturiers. Avançons de quelques lieues dans l'intérieur de la Flandre, nous rencontrerons un propriétaire, Adrien Willaert, né àMoenl*), puis établi à Bruges, où il mourut vers 1591. Serait-ce un parent de l'Adrien Willaert, dont Fétis retrace inutilement la généalogie, en disant, avec une certaine naïveté, que les prénoms identiques servent à constater la parenté du maître. A Moen, nous trouvons encore, en 1658, Pierre et Jean Willaert, fils de Josse(^). Enfin, les registres de l'Université de Louvain renseignent un « Karolus Willaert, » peu après 1530, malheureusement sans désignation de localité d'origine.
Dans toute cette nomenclature, un seul nom fait défaut : celui de Denis Willaert, le père du maître dont nous nous occupons. Il s'agissait de le découvrir à Roulers même ; par malheur, les archives de cette ville sont presqu'entièrement détruites ou dispersées, et nous n'avons pu exhumer, des rares registres de comptes communaux qu'on y conserve, que le nom de Catherine Willaerds, propriétaire à Beveren-lez-Roulers (^). Le hasard fera peut-être le reste,
(1) Village situé près de Courtrai, conséquemment à une distance peu considérable de Roulers. A Menin, apparaît, en 1574, un « Michiel Wielyaert, » homme de peine, etc.
(2) Nous avons recueilli sur cette famille de Moen toute une série de documents restés sans emploi, par l'impossibilité d'en rattacher les membres à la branche dont est issu le grand musicien.
(5) Musique aux Pays-Bas^ 1. 1, p. 258.
comme déjà il diminue considérablement les prétentions de la ville de Bruges, en nous permettant de retrouver les testaments du maître, où Fétis avait cru voir, en imagination s'entend, les preuves irréfragables de l'origine brugeoise du célèbre artiste.
On pourrait croire que cet artiste, en étudiant le droit à Paris, s'est appliqué, en même temps, à scruter les arcanes de l'harmonie et du contrepoint, à l'instar de Tinctoris, réminent théoricien musical, qui se déclare licencié en droit et professeur de mathématiques. Car on aimait jadis à savoir beaucoup et à cumuler plusieurs professions, par goût d'abord, puis certainement aussi pour n'être point réduit à mourir de faim, quand les grands emplois sollicités les obligeaient à subir des surnumériats pénibles et prolongés, enfin pour être admis à jouir des prébendes exclusivement affectées à des professions particulières. Les prébendes juridiques étaient dans ce, cas.
Willaert, né de parents aisés, au lieu de faire marcher de pair des études si dissemblables, passa, irrésistiblement poussé par la vocation, dalle leggi alla musica, comme l'atteste, en plus d'un endroit de ses Bimostrationi karmoniche, le théoricien Zarlino, qui lui assigne Mouton pour maître de musique (*). Or, précisément Mouton fut rencontré à Paris en 1521, par Glaréan, qui l'appelle symphoneta de la chapelle de Louis XIL II eut de la célébrité, comme compositeur, dès 1508, puisque Petrucci crut devoir imprimer de lui, en cette même année à Venise, un recueil de cinq messes.
Caffi, interprétant mal le titre d'un recueil de madrigaux de Nicolas Vicentino : J)eir unico Adriani Villaert dis-
(') Voir au t. I, p. 255, de ces recherches, le texte de Zarlino, relatif à cette optpon par la musique.
cepolo, D. Nicola Vicentino, Madrigali a 5 voci..., croit que le savant musicien italien fut le maître du compositeur flamand, tandis que celui-ci fut, au contraire, le professeur de Vicentino. Ne en 1511, Vicentino n'était, à 1 époque où Willaert brilla à Rome, avec un motet portant le grand nom de Josquin Deprès, qu'un hamhino ëpelant ses lettres et solfiant ses notes. C'est très probablement à Ferrare que les deux musiciens se seront connus.
Avant d'installer Willaert à Venise, disons ce qui nous est parvenu d'informations sur le maître flamand qui l'y précéda. Flamand, ou plutôt néerlandais, était, en eflet, Pierre De Fossà, bien que les diverses ortographes de son nom, — De Fossis, Da Fcssà, ou simplement Fossis, Fossa, — semblent prêter le flanc à l'hypotlièse d'une origine wallonne. Ces variantes proviennent, selon nous, de l'adjonction et de la suppression alternatives de 1'^ final du mot Fosse, qui peut avoir donné son nom, en des temps reculés, à la famille dont descend l'artiste en question, et qui désigne apparemment la localité située près de Stavelot, si elle n'indique celle de Fosses-la-Ville. Il est évident que ce mot privé de 1'^, qui en fait un pluriel, fait en latin ou en italien Fossa, et que, muni de cette lettre finale, il devient Fossis, grâce au de régissant l'ablatif pluriel. Si l'ortographe avait été uniformément De Fossa, ou Fossa, il y avait lieu de rattacher l'artiste à la famille purement flamande des Van der Gracht. Voyons pourtant si cette attribution n'est pas acceptable.
Simon De Fosse, cum sociis trompers, die op meyavont op ten stedehuys, voer mj-ne heeren van den gerechte over taeffele gespeelt hebben, bij den burgemeesteren geschonken... IIII g. 0).
(1) Extrait des registres communaux, dits : Oude Thesauriers releningen d'Amsterdam, de l'année 1559, reproduit dans les Bouwsteenen, t. II, p. 208.
Donc, un Simon De Fosse, joueur de trompe, aidé de ses confrères ou compagnons, se fait entendre, la veille de mai 1559, à un banquet donné à l'hôtel-de- ville d'Amsterdam, devant les membres de la Justice, et ils reçoivent, à titre de gratification, la somme de quatre florins.
Simon De Fosse, aliàs Vander Graft, stedentromper, voer hem ende zyne drie compaens, ter cause dat zy, driemael 's noens, op 't zegelhuys gespeelt hebben niet scalmeyen tôt een proufve, aleer zy by de burgemeesteren aengenomen zijn Oj.
Cette fois, Simon De Fosse et ses compagnons jouent, à titre d'épreuve, et cela à trois reprises diÔérentes, au Zegelhuys (maison d'estampillage), avant d'être admis, comme ménestrels gagistes, par les autorités de la commune. Le ménestrel est l'artiste ambulant par excellence. Simon De Fosse, arrivé nous ne savons d'où en 1559, a su plaire au magistrat amsterdamois, qui, après une expertise, faite cette fois pour l'instrument officiel la schalmeye, se l'attache définitivement. Or, on voit, grâce à une incise significative que De Fosse n'est pas le nom véritable de l'artiste, mais bien Van der Gracht, ce qui le ramène à la Flandre, généalogiquement et musicalement, car, une inspection attentive des comptes anciens de Hollande démontre que la plupart des instrumentistes qui fonctionnaient aux fêtes des communes bataves, appartenaient à la partie méridionale des Pays-Bas. Maintenant, quel inconvénient y aurait-il à rattacher le maître musicien établi, au commencement du XVF siècle à Venise, à la famille De Fosse ou Vander Gracht, domiciliée à Amsterdam, cette Venise du nord, au milieu du même siècle? On a déjà vu plus d'un grand compositeur naître de parents
\}) Mêmes comptes, année 1562,
qui vivaient de la simple profession de virtuoses, et Gaspard Van Weerbeke, entre autres, appartenait, nous l'avons constaté à deux reprises différentes (0 , à une famille de trompettistes d'Audenarde.
Maintenant, que signifient ces lignes, détachées d'une notice qui en compte à peine une vingtaine, et qui s'étalent dans la Biographie îcniverselle des musiciens, où Fctis, au nom Fossis (Pietro De Ca), se borne à dire, du plus ancien maître connu de la basilique de Saint-Marc, à Venise, qu' « il fut élu le 31 août 1491, » et qu' « il eut pour successeur, en 1527, Adrien Willaert; » que signifient, nous le répétons, ces lignes :
« J'ignore où le conseiller De Kiesewetter a trouvé que son nom s'écrivait aussi De la Fossâ (où Fétis lui-même a-t-il trouvé que ce nom s'ortographiait De Ca Fossis'!). Ce vieux maître est peut-être le même qui est nommé Pietro de Lodi, pour indiquer le lieu de sa naissance, dans le septième livre des Frottole, imprimé par Petrucci de Fossombrone. à Venise, en 1507. Si cette conjecture était fondée, on aurait de De Ca Fossis (?) deux chants à quatre voix, sur les paroles : FI BasiliscJio lia lochio, et Haria xioluto allior clie di lontano, » Fétis, ignorant la langue flamande, va chercher ses racines dans la langue italienne. C'est peut-être plus commode pour lui, mais c'est moins utile pour la science (^). Passons.
A l'arrivée de De Fossâ à Venise, on sut bientôt qu'on avait affaire à un maître aussi habile en l'art de composer, qu'exercé en l'art de chanter. Cette seconde qualité lui fît obtenir, à partir du 19 septembre 1485, une pension annuelle de 50 ducats, comme chantre à Saint-Marc. Mais,
0) Musique aux Pays-Bas, t. II, p. 66, et t. IV, p. 147 et 148. (-) Ca en italien veux dire maison. Serions-nous en présence d'un nom répondant en flamand à celui de Van Huysdael?
il réussit à tel point à contenter les dignitaires de cette église, que, six ans après, ceux-ci rélevèrent aux fonctions suprêmes de directeur de la chapelle musicale, qui comportaient celles de la maîtrise attachée à cette importante institution. Il fut ainsi le premier clioro didascalus, en même temps que le premier phonascusi^) d'une basilique que tant de grands musiciens illustrèrent depuis. Le procès-verbal de son élection est ainsi conçu :
1491, mensis augusti, die 31.
Assumpsimus in magistrum capellae nostrae et puerorum ûDstrorum ad annum, egregium virum magistrum Petrum De Fossis, cui dabimus in anno et ad rationem anni ducatos viginti, etiam domum in canonicà ; et incipit die primo mensis septembris proximè faturi(2).
Ainsi, à partir du V^ septembre 1491, Pierre De Fossâ eut, du chef de son nouvel emploi, un gage annuel de vingt ducats, à ajouter à celui dont il jouissait déjà comme chantre, plus une habitation gratuite au quartier des chanoines, et un casuel proportionné au mérite d'un musicien
(*) On connaît de Guerrero, célèbre compositeur de Séville, au XVI« siècle, entre autres ouvrages de valeur, celui dont le titre est : Liber primus missarum, Francesco Guerrero, Hispalensis odei phonasco, autore. — Parisiis, ex typographiâ Nicolai Du Chemin, 1566, cum privilégie Régis ; vol. in-f» de 156 feuillets. Fétis se demande, à ce sujet : « Que signifient ces mots hispalensis odei phonascus (musicien de l'odeum de Séville)? J'avoue que je n'en trouve pas d'explication. » Rien de plus simple. Phonascus signifie maître de chant, et odeum veux dire tribune. Donc, Gr. "TTero fut maître de chant de la tribune de l'église de Séville, comme De Fossâ fut directeur du chœur et précepteur de la maîtrise de Saint-Marc à Venise. Cela est en parfait accord avec le titre d'un autre ouvrage du même auteur, où il est appelé : hispalensis ecclesiae musicae prœfectus. Il y avait peut-être un chef spécial pour le chant grégorien au chœur. Ni Vitruve, ni Plutarque, que Fétis invoque à son secours, n'ont rien à voir ici.
(2) Archives de l'Etat à Venise, Actes des procurateurs de Saint-Marc.
aussi distingué. C'était à merveille, dit CafR, car, à en croire Sansovino, auteur de la Venetia descritta, « il suffisait, au temps du doge Jean Soranzo, d'un ducat pour nourrir le palais pendant toute une semaine. » Aussi, l'historien Pierre Contarini, dans son Ârgo mdgare, où il célèbre les esprits éminents de Venise, à l'époque où il vivait, le proclame « un savant élève d'Apollon et un digne favori des muses, dans ses chants. » FI cantor Apollon haben instruito, et le muse el chiaman jper compagnon ai canti sîcoi. Contarini le dit, en outre, de progenie Gallo, tracto de populo. Le lecteur sait déjà à quoi s'en tenir, relativement à l'épithète galhos, au XVF siècle ; et, quant à l'origine plébéienne de l'artiste, les renseignements que nous venons de fournir sur le ménestrel flamand Simon Vander Gracht, s'accordent parfaitement avec ceux émanés de Contarini.
Un fait significatif vient à l'appui de ces honorables témoignages. En 1502, sous le doge Léonard Loredano, la ville de Venise fit des prodiges de magnificence, pour célébrer l'arrivée d'Anne Condola d'Aquitaine, princesse de France, qui venait d'unir sa destinée à celle de Ladislas, roi d'Hongrie et de Bohême (^). Ces fêtes somptueuses furent marquées, dit Angelo Gabrieli, par les extrêmes honneurs qui échurent à Pierre de Fossà, au sujet d'une cantate composée, en cette circonstance solennelle, par le maître, et dont l'organiste Harmonio fournit les paroles. Parmi les hommages de tout genre décernés par les musiciens et par les chantres aux augustes époux, rapporte le susdit historien, se distinguent, avant tout, ceux que lui rendit Pierre De Fossâ, « homme d'une grande renommée en l'art musi-
(') C'est le prédécesseur du même souverain au service duquel Willaert passa, quelque temps après, et qui favorisa peut-être l'accès du maître à la direction (^e la chapelle de Saint-Marc, car il n'esi. pas prouvé jusqu'ici que Willaert quitta le service de son Mécène précisément à la mort de Celui-ci.
cal, sans compter toutes les autres qualités qu'il tient de la science. » Non-seulement il chanta, de la manière la plus délicieuse, la cantate rimée par Harmonio et dédiée à la reine, mais, la pièce exécutée, il alla offrir, comme un tribut respectueux, sa composition à la princesse, qui agréa le présent avec grâce et le fît conserver précieusement dans les Archives de son royaume.
Omnia honoris officia ac oblectamentorum gênera prsestita sunt, prsesertim a musicis atque a cantoribus. In quibus Petrus De Fossis, homo prseter alias ejus disciphnas in arte musicâ multae celebritatis, hoc Reginse carmen ab Harmonio nostro compositum, sub octonarii numeri figura quse solidum corpus efflcit, suavissimè decantavit, ac posteà ipsi compositionem ejus dono dédit.
Encore une solennité musicale importante présidée par un Flamand! Les informations, par malheur, sont assez restreintes, et nous n'oserions conclure rigoureusement des termes : lioc Reginœ carmen... suavissimè decantavit, qu'il s'agit ici d'une monodie (à huit voix, d'après Ambros) dans le sens qu'on attachait à ce chant, un siècle plus tard. Toutefois, si la forme embryonnaire des procédés employés par les Péri, les Cavalière, les Monteverde, etc., n'y est guère sensible, on y remarque, par contre, des tendances visibles vers un état de choses qui n'est point encore le drame et qui n'est plus la froide juxtaposition d'accords consonnants dans un cadre immuable. Ces tendances se dessineront, ou mieux, s'accentueront d'avantage, dans le légende biblique, sous l'impulsion géniale de Willaert. On a déjà pu voir ce que Cyprien De Rore en a fait.
Cafïî remarque, avec raison 0), que l'expression prœter
(1) ^^m'fl!, etc.jt.I, p. 66.
alias ejits disciplinas, implique des connaissances variées, que, par des études assidues, Pierre De Fossâ avait su joindre à son double talent de compositeur et de chantre. En effet,, les élèves des maîtrises flamandes, s'ils se montraient aptes aux grandes études, passaient généralement, à l'issue de leur éducation musicale, à quelque université célèbre, où leur était permis de suivre, à leur gré, un cours de droit, de médecine ou de théologie.
L'autorité du maître n'en acquérait que plus de prestige, et on put voir, qu'à l'occasion d'un acte de désobéissance, posé par un des chantres placés sous sa direction, les dignitaires de Saint-Marc suspendirent non-seulement de ses fonctions et de ses émoluments le hardi récalcitrant, mais qu'ils publièrent un décret aux termes duquel il était enjoint au coupable d'avoir à suivre en tout ce qui était nécessaire les ordres de son maître, tant par devoir que par déférence pour l'église :
E la di lui autorità sui dipendenti cantori stabilirono e sostennero tanto ferma, quanto veggiamo un loro decreto 20 aprile 1520, col quale sospesero dall' ufficio e dal salarie un cantore prête " Sebastiano Andréa, dette Bilanzario, quia recusavit parère et obedire magistro chori, in his in quibus ommino obedire debebat et tenebatur, tam ex débite, quam pre honore prsefatse ecclesise (')• »
Pendant trente-six ans. Pierre De Fossâ géra ainsi la phalange musicale confiée à ses soins, lorsque, vers la fin de 1525, accablé d'infirmités, il ne lui fut plus guère possible d'exercer, au moment opportun, son important ministère. Les procureurs de l'église, pour faire face à
{}] Caffi, Storia, etc., t. I, p. 66. Les mots entre guillemets sont empruntés aux Acta des procureurs de Saint-Marc.
cet état de choses, et afin de permettre « à l'église et aux clercs de continuer à apprendre le chant, » ne ecclesia et clerici qui discunt canere, patiantur ob infirmitatem magistri Pétri, ordonnèrent, le 10 octobre de la susdite année, qu'un certain Pierre Lupato, chantre de la chapelle, prît sur lui de diriger cette chapelle ainsique l'école de chant des clercs, jusqu'à ce que le maître en titre, mieux disposé, pût reprendre, comme d'habitude, les fonctions qui lui incombaient : usqueqico prefatus magister Peints y sanus factus fuerit et poterit se exercer e in ejus officio .
Au lieu de se rétablir, le maître succomba, environ deux ans après, au mal qu'il le minait, et laissa vacantes des fonctions peu faciles à remplir. Si, en effet, dit Caffi, on a égard aux qualités réellement éminentes du successeur de Pierre De Fossâ, on sera d'avis certainement que la musique, qui ne venait que de naître pour ainsi dire, quelque temps auparavant, passa rapidement de l'enfance à une florissante adolescence. Deux organistes la géraient, avant la nomination du musicien flamand, à qui les procureurs, désireux de placer à la tête de la chapelle ducale un chef pourvu d'un commandement absolu, et qui fût en état non-seulement de diriger et d'enseigner, mais de composer, dévolurent le titre et les fonctions de maître, avec toute l'autorité inhérente à ce poste, tant envers les chantres qu'envers les organistes et tous ceux qui relevaient du personnel actif de la chapelle.
Non-seulement nous ne connaissons nominativement aucun élève distingué formé par les soins de Pierre De Fossâ, mais il nous a été impossible de retrouver la moindre composition, soit écrite soit imprimée, de ce musicien de mérite 0) , hormis le morceau reproduit dans le Trésor
(') Caffi et Fétis se sont vus dans le même cas.
musical, et dont la provenance nous est inconnue. Ce morceau est, à tous égards, fort remarquable pour l'époque où il a été fait, et le modèle que De Fossà paraît avoir suivi, n'est autre que le grand Okeghem.
Il fut un instant question du chantre Pierre Lupato, pour le successeur de De Fossâ. Mais le doge André Gritti, doué de sentiments très-élevés, et, de plus, Mécène zélé des talents rares, ordonna au grand chancelier Jérôme Dedo, d'appuyer, en l'assemblée des procurateurs, le nom d'Adrien Willaert. Caffi estime que l'influence partit de Rome, où, on l'a vu, le jeune maître ne fit qu'un séjour momentané. Nous avons insinué plus haut et nous répétons ici que tout fait supposer une intervention de la part de la cour de Prague, où le génie de Willaert se sera épanoui dans toute son exubérance native (^), et qui entretenait avec la cour de Venise des relations très-suivies et très-sympathiques. Le grand chancelier fit entendre sa voix autoritaire, et, le 12 décembre 1527, un décret de nomination fut rédigé, par les procureurs, à la suite d'une délibération tenue sur la présentation du candidat oflSciel. Remarquons, dans le texte intégral que nous donnons de cette terminazioJie, le nom de Willaert est omis, sans doute à cause de la forme insolite qu'il a dû offrir aux yeux des dignitaires de Saint-Marc. Remarquous, en outre, la réserve qui est faite, quant au savoir de l'artiste flamand, réserve imputable sans doute à l'absence du maître et conséquemment motivée par l'impossibilité d'un contrôle direct de la part des procureurs constitués ad hoc, les quels se sont contentés d'appliquer provisoirement, au protégé spécial du doge, l'épithète de circicmspecUts vir, c'est-à-dire d'homme considéré :
(1; Un certificat des plus flatteurs aura été octroyé, à ce sujet, à Willaert.
Die XII mensis decembris 1527.
Magnifie! et clarissimi Domini Aloysius Paschalio, Antonius Capello et Victor Grimani, procuratores de supra ecclesise Sancti Marci, absentibus aliis collegis suis, intellecta voluntate Serenissimi Principis et Excellentissimi Domini Domini Andrese Gritti, incliti Venetiarum ducis, ut suis magniflcentiis fuit facta fides ex relatione magmflci Domini Hieronymi Dedo, magni cancellarii, assumpserunt et acccptarunt in magistrum capellse cantûs ecclesise prsedictae Sancti Marci, loco quondum Domini Pétri De Fossis, olim magistri prsefataB capellse, circumspectum
virum dominum Adrianum (i), absentem, cum eisdem salarie,
onere et honore prout habebat dictus quondam Dominus Petrus De Fossis. Et haec omnia in presentia antedicti magnifici Domini Hieronymi Dedo, magni cancellarii {^).
Caffi, en reproduisant cette importante pièce, en retranche rincise révélatrice : « ut suis magniflcentiis fuit facto fides ex relatione, » se contentant de mettre simplement relatione, ce qui rend le sens du document presque inintelligible. Nous étendons cette observation à tous les cas semblables qui se présenteront dans la suite, et ils sont nombreux. Les pièces qu'on livre à l'histoire, doivent être aussi exactes, aussi complètes que possible. Or, Caffi, outre des retranchements qu'il y pratique selon sa guise, termine presque constamment chaque citation par des et caetera décevants.
L'absence de plusieurs dignitaires, à l'assemblée où
(A) Une copie de cette pièce, conservée aux Archives de l'Etat à Venise parmi les autres documents provenant des procureurs de Saint-Marc, sous la désignation de « carte 2 del fas. I, processo 204, busta 90, » porte cette variante : « Adrianum, Fiamengo, absentem, » variante qui prouve, une fois de plus, l'embarras que les Italiens éprouvaient pour ortographier convenablement les noms de famille néerlandais.
(2) Archives de l'État à Venise, p. 33, du livre des Becreti e Terminaiionif no 2, aliàs Actorum.
^Villaert fut élu — absence dont CafS ne fait pas mention — prouve qu'un parti favorable à Pierre Lupato protestait tacitement contre la nomination imposée par le doge. Ce parti voulut prendre sa revanche, et il la prit indirectement, en augmentant les appointements du directeur intérimaire. Le décret porte ce considérant significatif : attendu la provision faite à l'instance et par la volonté du doge, pour la personne d'Adrien ; « attenta provisione facta ad instantiam et de voluntate Ser™^' et Eccel™^ Principis, in personam D. Adriani, ut supra. »
Le doge comprit l'allusion, et, environ un an après, c'està-dire à la suite d'un espace de temps assez considérable pour avoir pu se convaincre pleinement, de visu et de auditîi, du talent exceptionnel du nouveau maître de chapelle, et de la supériorité écrasante qu'il avait sur son obscur compétiteur, le doge, disons-nous, enjoignit, en termes vigoureusement impératifs, d'augmenter, dans une proportion semblable, les émoluments d'Adrien Willaert, et de les porter notamment de 70 à 100 ducats par an. L'effet de cette sommation en règle ne se fit point attendre, et, au 10 mars 1529, on trouve inscrit, au registre des Actes des procureurs, le décret suivant :
Die X martii 1529.
Magnifici et clarissimi domini Leonardus Mocenuo, Aloysius Paschalio, Andréas Leono et Victor Grimani, procuratores de supra ecclesise Sancti Marci, absentibus a'iiis collegis suis, attente quod mentis serenissimi et excellentissimi Principis nostri est quod augeatur salarium domino Adriano, magistro capellae cantûs ecclesiae Sancti Marci, et reducatur ad salarium ducatorum centum in anno, computato salarie pro schola^ ideo su3e Magniâcentise volentes obsequi mandata et voluntatem suae Serenitatis (ut par est), maudaverunt dictum dominum Adrianum scribi in libro pagarum salariatorum ad ducatos centum in anno et rations
anni valoris 1. 6 et s. 4, pro singulo ducato compututâ scholâ. Testes Dominus Ludovicus de Marpheis, dominus Petrus de Ludovicis, castaldiones procuratise H.
L'art l'emporta, dans l'esprit du doge, sur toute autre considération. Il j avait, d'après Caffi, une coterie qui faisait sonner assez haut l'honneur national. Mais si Venise n'oifrait, à cette époque, aucun homme capable d'améliorer la musique existante, et si cet homme se trouvait ailleurs, le choix devait-il être douteux? Et n'est-ce point une fierté déplacée, destructive de tout goût et de tout amour vrai de la patrie, que de vouloir exclure les perfectionnements qu'on est à même de se procurer, par le ridicule motif qu'ils viennent de l'étranger? Or, on eut bientôt les preuves les plus convaincantes du zèle éclairé et du savoir profond de Willaert. Grâce à ces précieuses qualités, la chapelle musicale de Saint-Marc prit une face nouvelle. Un livre de plain-chant fut exécuté, en 1530, sous la direction du maître flamand, par un prêtre, nommé Ambroise de Crémone, lequel orna les grosses notes du volume d'une série de miniatures. La phalange vocale s'augmenta de quatre voix choisies : deux soprani, un ténor et une basse. Enfin, le répertoire de la musique nombrée s'accrut rapidement de plusieurs compositions admirables, qui, en ajoutant à la réputation de l'habile directeur, jetèrent sur l'institution où elles se produisirent, un éclat des plus éblouissants. C'est à ce point, dit Cafiî, que la chapelle de Saint-Marc excita vivement l'envie des autres établissements semblables de l'Italie. Avec Pierre Lupato et le faux patriotisme de ses adhérents, la chapelle de Saint- Marc eût continué à végéter dans une obscurité complète P).
(1) Archives de l'Etat à Venise, même fonds et même registre, p. 52, tergo.
(2) Storia, etc., t. II, p. 87.
Le savoir étendu de Willaert s'était accrédité partout, et les plus émiuents théoriciens de la péninsule le consultaient comme un oracle. Une lettre autographe du célèbre didacticien musical Lanfranco, que nous avons eu le bonheur de découvrir dans un recueil de la bibliothèque du Vatican, atteste notamment, que, quatre ans après l'arrivée de Willaert à Venise, les plus inextricables problèmes du contrepoint lui étaient soumis, en dernier ressort, comme au musicien le plus capable d'en trouver immédiatement la solution voulue.
Lanfranco ne se borne pas à complimenter le maître, et à lui dire, par exemple, que « les choses des grands ont la puissance de rendre grand un petit ; » il lui demande un exemplaire de ses compositions les plus récentes et les plus admirées : ses psaumes, entre autres, et surtout une hvmne et un Magnificat, dont l'excellence lui avait été sans doute vantée, dans sa modeste retraite à Brescia, où déjà il avait chanté et fait chanter plusieurs compositions de Willaert. Lanfranco doit avoir connu personnellement notre artiste, car il lui écrit d"un ton de familiarité assez caractérisé. Il s'agissait de la solution d'un problème pour ainsi dire mathématique, consistant en une figure circulaire, tendante à prouver, selon Lanfranco, les rapports qui existent entre les étoiles du firmament et les sons de la musique, question empirique qui a occupé, fort inutilement, selon nous, plusieurs grands esprits, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Lanfranco se sentait inapte à résoudre toutes les difficultés de l'énigme proposée. Il s'était adressé à un ami, pour qu'il voulût bien soumettre, par un intermédiaire officieux, le problème à un savant mathématicien de Bologne ('). Au lieu de cela, l'ami alla
;') Le célèbre Jean Spadaro, de Bologne, qui, à ce que croit Lanfranco,
trouver Willaert, à Venise. Le maître, qui était probablement d'avis, comme Zarlino, « que les points, les lignes, les cercles et les demi-cercles, tracés sur papier, sont du ressort de la vue et non de celui de l'ouïe, » che li p^mti, le linee, i circoli, i semicircoli ed altre cose simili, clie si difingono in carte, sono sottoposte al sentimento del vedere e non a qiiello del iidito (0, crut flairer un piège et se fâcha. De là, la missive de Lanfranco, qui convient, après bien des excuses et des explications, que si Willaert, qu'il déclare « son supérieur très-respectable, » avait été prié expressément par lui de trouver la solution, il l'eût rencontrée infailliblement par l'une voie ou par l'autre.
Ces sortes de correspondances amicales sont trop rares à recueillir, pour ne point mériter d'être reproduites in extenso. Elles nous initient non-seulement à la vie artistique intime des maîtres italiens de l'époque, mais nous font connaître l'objet de leurs querelles scolastiques, objet parfois bien éloigné de l'art véritable et où de vaines recherches usurpaient puérilement la place des lois les plus élémentaires de la science du vrai et du beau. Voici donc la lettre de Lanfranco, que nous faisons suivre d'une traduction rendue aussi littérale que possible :
Allô Eccellente Messer Adriano Villaert, Maestro di CAPELLA DI s. Marco di Venetia, Maggior mio osser'^^.
In Venetia, in San Marco.
Non fu mai mio costume, eccellente messer Adriano, di provar ne di far provare se une sa o sel non sa. Ne mai mi son meravi-
était l'auteur de ce terrible cercle musico- mathématique. Spadaro tenait son instruction très-solide d'ailleurs, du fameux théoricien espagnol Rarais de Pareja, qui ouvrit à ce qu'on prétend, un cours de musique à Bologne, en 1482.
(A) Istitutioni harmoniche, S^^e partie, chapitre 71.
gliato, ne del saver, ne del non saver d'une altro, perche io tengho chel saver e'I no savere sia cosa naturale, o ben sempre cercato e di continue cerco di imparare da colore che sanne, ma non con loro dispiacere; pero, eccellente messer Adriano, ho inteso che voi vi sete torbato ompoco con me pensando che io abbia fatto assaggiarvi se intendete o no ; ne io di questa cosa non ne so niente. Vero è che essendomi capitato nelle mani una certa rota fatto (come credo) dal Spadaro da Bologna, ch'io disse ad ono mio amico frate, chel volesse esser contente di scrivere a Bologna ad une altro sue amico, per vedere sel poteva havere la risolutione di essa rota dal proprio maestro, et ciô era per che parte io ne intendeva et parte no ; et desiderava de intendere il tutto con manco mia faticha ; la quai cosa forse che esso frate ritrovandosi a Venetia et desideroso di farmi piacere, sera venuto dalla eccellentia vestra per la risolutione, ma non già ne per parte mia ne anchora, per che allvi havesse ditto se di questa cosa con voi ne facesse prova, per che questa cosa io l'aspettava piu tosto dal proprio maestro che da altri. Et questa prova mai non Ihaveria fatta contre voi ; anzi séria venuto con certezza di haver la risolutione da voi, per ch'io credo che intendiate et so che quella cosa che non havereste trovata con ona via Ihavereste trovata con una altra ; ne è si gran cosa il sapere à quali stelle quali corde siano atribuite, ch'io non credo che con quel mezzo et col gran contrapunto che havete, che non Iha veste trovata, et quando anchora non Ihaveste trovata, io per me non ne haveria tenuto in manco conto di quelle ch'io vi tengho, per che non mi par gran cosa che ono non sappia la mente di uno altro che parla per via di enigmi, et maggiormente che il piu délie volte gli canoni fatti da un tempo in qua sono pio tosto contra le regole che regolari. Onde et per questo et anchora per che quella cosa che io foggiva (cioè la faticha di restar simili errori), non era honesto ch'io la desse ne à voi ne ad altri, sperando come io sperava di haverla dal proprio autore, ii quai senza sua faticha me la poteva dare; et certamente quando io havesse creduto che Ihaveste fatta voi, à voi l'haverei domandata et non ad altri. Adunque, eccellente messer Adiiano, se sete torbato
con me per questa cosa, et non essendo giosta la cagione corne non è, voi dovete remetervi alla ragione et tener quel bon conto di me (quantunque io sia minimo presso di voi) ch'io tengho di voi et délie cose vostre, le quali ne sono carissime et ne canto et faccio cantar per quando ne posso havere ; et cosi faccio perche non s'è si grosso ch'io non sappia che le cose de grandi sono atte à far grande uno picciolo. Pero se vostra eccellentia havera remesso la perturbatione che Ihaverso de me senza causa, quella sera contenta per segno di questo demandarme uno delli soi vesperi ; et quando questa cosa gli paresse troppo grande, lassassi stare Ihynno et il Magnificat; et quando anchora gli cinque psalmi paressero troppo, mandatemene 4 0 3, 0 2, 0 per il manco uno, perche non son per credere che vestra eccelenza se sia remessa per fin che dallei non habbia qualche cosa, et questi psalmi mi seranno carissimi.
Appresso, io mando à vestra eccelenza una certa mia fuga fatta da me altre volte, la quai quai se non Ihavete veduta, mi sera caro che la vediate per essere anchora lei fatta sotto la guisa di canoni; et per manco faticha di vestra eccelenza, nella propria carta sera la resolutione, alla quai di continuo me raccomando-
Data in Brescia, nelle case délia canonica del Domo, alli 20 di
ottobrio 1531.
di Vostra Eccellentia servitore,
Gio. Maria Lanfranco, Parmesano (i).
Traduction :
« A l'excellent Monsieur Adrien Willaert, maître de
CHAPELLE DE S.-MaRC, DE VeNISE , MON SUPERIEUR TRÈS-RESPECTÉ.
«Venise, église de Saint-Marc.
« Je n'ai jamais eu l'habitude, excellent M. Adrien, d'essayer ou de faire essayer si quelqu'un sait ou ne sait
{}) Pibliothèqne du Vatican, recueil M. S.no 5318. La vie et les œuvres de Jean-Marie Lanfranco étant peu connues, on trouvera dans la lettre reproduite ici, ainsi que dans Pexemple de musique qui est joint à l'original, quelques renseignements utiles.
pas. De même, je ne me suis jamais émerveillé ni du savoir ni de l'ignorance d'autrui, car je tiens que le savoir ou l'ignorance n'est qu'une chose naturelle; j'ai pourtant toujours aimé et j'aime encore d'apprendre de ceux qui savent, sans toutefois leur causer aucun déplaisir. Or, excellent M. Adrien, j'ai appris que vous vous êtes mis en colère contre moi, croyant que j'ai voulu faire expérimenter si vous savez ou si vous ne savez pas; mais je suis absolument étranger à tout cela. Il est vrai qu'ayant trouvé, par hasard, une certaine rota, faite (comme je crois) par Spadaro, de Bologne, je priai un frère, mon ami, de vouloir bien s'adresser à Bologne à un autre de ses amis, pour tâcher d'obteiiir de son propre maître la solution de cette rota, attendu que je ne la comprenais pas entièrement, et j'avais envie de tout comprendre sans trop de travail. C'est pour cela peut-être que ce frère, étant à Venise, et voulant me faire plaisir, est allé voir V. E. pour obtenir cette solution ; mais çà n'a pas été de ma part, ni parce que je lui ai dit de vous soumettre à l'épreuve, car j'attendais plutôt la solution de son maître à lui et non d'une autre personne. Et un tel essai, je ne l'aurais jamais fait avec vous; au contraire, je me serais adressé directement à vous, avec la certitude de réussir, car je vous connais très-intelligent, et je sais que ce que vous n'auriez pas trouvé par une voie, vous l'auriez trouvé par une autre. Au fait, ce n'est point une grande affaire que de savoir à quelles étoiles correspondent certaines cordes, et je crois que, par ce moyen et par la connaissance du contrepoint que vous avez, vous auriez résolu la difficulté; et quand même vous ne T'auriez pas résolue, je ne vous aurais pas estimé moins pour cela, parce que ce n'est pas grand' chose que de ne pouvoir pas comprendre l'intention d'un autre qui s'exprime à l'aide d'énigmes, et surtout
parce que, depuis quelque temps, les canons que l'on compose sont plutôt irreguliers que réguliers. C'est pour cela, et aussi parce que je reculais devant le travail de marquer les fautes des autres, qu'il n'était pas honnête que je vous en chargeasse ou toute autre personne, puisque j'espërais l'obtenir de son auteur, qui aurait pu le faire sans peine ; et certainement, si j'avais voulu vous le demander, je me serais adressé à vous sans détour et non à une autre personne. Donc, excellent M. Adrien, si vous êtes en colère contre moi pour cette affaire, vous n'en avez pas une juste raison, et vous devez vous remettre et me garder l'estime (aussi petite que je la mérite) que je conserve pour vous et pour vos compositions, que je chante et fais chanter toutes les fois que je peux ; et j'agis ainsi parce que je ne suis pas si grossier à ne pas comprendre que les choses des grands ont la puissance de rendre grand un petit. Que si V. E. a calmé son courroux, et si elle n'est plus fâchée contre moi sans raison, donnez m'en la preuve, en m'envojant une de vos vêpres; et quand cela vous semblerait trop, retenez l'hjmne et le Magnificat; et si même les autres cinq psaumes vous semblent comporter trop d'exigence de ma part, envojez-en moi seulement 4, 3 ou 2 ou 1 , pour que puisse être sûr que vous ne m'en voulez plus, et ces psaumes me seront très-chers. Au surplus, j'envoie à V. E. une fugue que j'ai composée autrefois; si vous ne la connaissez pas, j'aimerais bien que vous l'examinassiez avant tout, car elle est faite dans le style des canons; et pour épargner toute peine à V. E., à qui je me recommande sans cesse, je lui fais parvenir sur le même papier la résolution.
« Donné à Brescia, au quartier des chanoines, le 20 octobre 1531.
.« Giov. Maria Lanfranco, « Parmesan. »
La pension accordée à Willaert était loin, paraît-il, d'être suffisante, non-seulement pour son entretien propre, mais pour celui de la famille qui l'avait suivi à Venise. Il ne s'en cacha pas devant les dignitaires de Saint-Marc, et il alla même jusqu'à provoquer une augmentation de traitement, que peut-être ils n'étaient guère disposés à lui • octroyer spontanément. Il leur exposa donc sa situation, dans une requête respectueuse, et peu après, cest-à-dire le 3 décembre 1535, le conseil s'étant assemblé pour délibérer là-dessus, décida que, vu la « suffisance » du maître et le bon état de ses travaux, un supplément de 20 ducats lui serait concédé, de façon à faire une somme de 120 ducats pour sa provision annuelle, outre ce qui lui revenait de la direction de l'école de chant :
MDXXXV, die tertio decembris.
Suprascripti clarissimi domini procuratores, absenti tantum clarissimo domino Jacobo Superantio, audito magistro Adriano, magistro capellse ecclesiae S. Marci, petente et suppliciante sibi fieri aUquod augmentum salarii, cùm salarium quod de présent! habet a procuratia vix sibi et ejus familiae suââciat ad victum, etc., cupientes propterea sufficentiam ejusdem domini Adriani et alias bonas condiîiones suas, eidem gratiâcari ad busulos et ballotas per omnes ballotas de sic deliberaverunt et decreverunt sibi augeri de salario ducatos viginti valoris librarum 6 et soldorum quatuor pro singulo ducato, prout per presentem suam declarationem auxerunt et augent, ita quod de cetero habere debeat ducatos 120 in anno et ratione anni, ultra illud quod habet prô schola cantûs, et sic notari in hbro pagarum 0).
Environ trois ans après, une nouvelle augmentation eut lieu, et, cette fois, les procureurs de Saint-Marc
(') Archives de l'État à Venise, même registre des procurateurs, etc., p. 232.
portèrent le subside de la maîtrise de 120 à 140 ëcus. Le décret relatif à cette majoration d'appointements, parle de l'unanimité d'opinion qui se manifesta au conseil, en ce qui touche la « probité et la compétence » du célèbre musicien, et aussi la difficulté qu'il éprouvait de vivre « avec son épouse et sa famille. » Il y est fait mention également du désir qu'avait Willaert de travailler avec plus d'ardeur encore, et de multiplier, s'il était possible, la somme des services qu'il rendait journellement à l'église de Saint-Marc. Le maître, présent à l'assemblée, accepta la gracieuseté du chapitre avec un respectueux empressement, et, tout en le remerciant de sa manière d'agir grande et noble, il se déclara résolu à tout entreprendre, n'importe en quel temps, pour la gloire de l'église de Saint-Marc :
Die XXV mensis octobris 1538.
Clarissimi domini procuratores suprascripti, audito Adriano, magistro capellae cantûs ecclesiae Sancti Marci, humiliter petenti si augeri salarium suum, quo mediante possit vivere cum ejus uxore et familia, et ardentius elaborare et inservire prsefatse ecclesi89, prout est mentis et intentionis suse, cum habeat solum de salarie ducatos centum viginti in anno, computato salarie pro schola, cupientes rem gratam facere et obsequi prasdicto domino Adriano, ob suam probitatem et sufficientiam, ad busolos et ballotas per omnia sex suffragio de sic eidem superaddiderunt ducatos viginti de salarie in anno et in ratione anni, ita quod deinceps habeat et percipiat ducatos centum et quadraginata in anno, computato salarie pro schola et sic scribi mandaverunt. Qui dominus Adrianus, ibidem praesens, intellectis prsemissis, reverenter acceptavit munus prsedictum, et egit gratias suis Magniâcentiis, afferens se paratissimum quocumque tempore pro honore prsefatse ecclesise Sancti Marci (*).
C) Archives de l'État à Venise, registre des Âda de Saint-Marc, no 3, p. 44.
Au milieu de ses succès, Willaert n'oubliait point sa patrie. Il en était absent depuis tant d'années ! Flamand au fond de l'àme, il a dû sentir en quelque sorte la nostalgie de son foyer paternel, surtout à une époque où les Pays-Bas étaient éprouvés par toutes sortes de revers. Les deux voyages qu'il y fit, correspondent, en effet, à deux invasions françaises, la première sous François F"", l'autre sous Henri II. S'il n'avait point d'amis à consoler, à coup sûr, il avait des propriétés à sauvegarder, acquises héréditairement ou au moyen de sages économies. Sa famille à Venise le pressait, selon toute apparence, d'accomplir ce voyage, pour connaître individuellement les événements alarmants qui se passaient en Flandre, d'après des rapports intimes faits par des personnes se trouvant sur les lieux. Les mots : pro sitis peragendis negocils, disent, en tout cas, qu'il s'agissait d'affaires personnelles à régler.
Die XXXI mensis martii 1542.
Clarissimi domini Joannes de Lege, quondam magnifici domini Michaelis, et Victor Grimani, procuratores, etc., absentibus aliis collegis suis, pro quanto ad suas Magnificentias spectat, fuerunt contenti dare licentiam domino Adriano, magistro capellae cantûs, proflciscendi Flandriam versus, pro suis peragendis negociis. Item, clarissimi Domini Jacobus Superantio, Antonius Capeilo et Victor Grimani, procuratores, etc., fuerunt contenti de dicta licentia, cum reservatione sui salarii, quod fuit die 30 augusti 1542, in procuratiâ (1).
Ses appointements furent « réservés, » a partir du 30 août, date probable de la mise à exécution de son projet. A sa seconde tournée en Flandre, qui dura onze mois, ses émoluments furent mis entre les mains d'un
(1) Archives de l'Etat à Venise, registre précité, p. 120, tergo.
sien neveu, Alvise Willaert; outre cela, le maître reçut généreusement deux paiements anticipés.
Die 8 maii 1556.
Item, hanno li soprascritti clarissimi signori procuratori a bossoli et ballotte terminato per gatisfar a domino Adriano, maestro- di capella, che havendo supplicato di andar in Fiandra» el possi andar et tornar per tutto el mese de novembre prossimo venturo. Al quai domino Adriano, per darli buon animo, hanno terminato che de cetero se li debbi dar computà el suo giovane ser Alvise Villar, ducati 200 all'anno de salarie. El quai ser Adriano promise di tornar per tutto el mese de novembre preditto. Et havendo etiam rechiesto due paghe avanti tratto per far el viazo sopradetto, sue signorie hanno etiam terminato per gratificarlo che li siano date esse due paghe (0.
Les mots « per darli buon animo, » laissent entrevoir de profonds chagrins causés à l'artiste, par la perte peutêtre de plusieurs biens précieux, emportés dans le torrent de l'invasion française. La demande anticipée de fonds, faite à ses supérieurs, corrobore cette supposition. Willaert, n'étant revenu de Flandre que le 20 octobre 1557, a failli s'y rencontrer avec son élève, Cjprien De Rore, qui, on se le rappelle, trouva les affaires de sa famille en plein désarroi. De plus, Willaert a dû être le témoin des événements qui précédèrent et suivirent la célèbre victoire de Saint-Quentin, remiportée par Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, général des troupes espagnoles, ou plutôt par le comte d'Egmont, sur les Français commandés par le connétable de Montmorency, le 10 août de la même année.
La durée imprévue de cette absence obligea le conseil
(1) Archives de l'État à Venise, même registre, p. 49, tergo.
de Saint-Marc à pourvoir à une direction intérimaire des musiciens de cette église, direction qui fut confiée au chantre Marc-Antoine de Alvise, à raison de 25 ducats. Remarquons, a ce sujet, l'apparente confusion qui existe, dans les Actes, concernant Alvise Willaert d une part, et, de l'autre, Marc-Antoine de Alvise. Il j a ici, croyonsnous, deux personnages bien distincts, celui-ci un élève, celui-là un parent de Willaert. Caffi, qui se borne à donner des extraits arrangés à sa guise, a omis de faire mention d'Alvise (Louis) Willaert, qui l'embarrassait beaucoup probablement.
Die 19 novembris 1559.
Item, che essendo sta promesi a ser Marc' Antonio de Alvise ducati 25, per el suo servicio per maestro di capella in loco dl domino Adrian, per il tempo che li fu data licentia a ditto Adrian, che fu per tutto il mese di novembre 1556, et havendo continuato detto domino Marc' Antonio a servir ôno al ritorno di esso Domino Adrian, che fu a di 20 ottobre passato, perô sue signorie clarissime hanno terminato che le sia dato per suo pagamento, per il detto tempo che ha servito de più, zoè dal primo de décembre 1556, flno a di 20 ottobre passato, per rata facendo il conto sopra li ducati 25 che li fu promessi per il tempo sopradetto, cioè per tutto novembre 1556. Capta per omnibus suflfragiis (').
Quand la plupart des éditions des œuvres de Willaert auront été soigneusement relevées, nous apprendrons peut-être que les deux voyages du maître, le deuxième surtout, se rattachaient aussi à l'impression aux Pays-Bas des dernières compositions dues à sa plume savante et féconde. Quoiqu'il en soit, nous pouvons fournir sur la
(» Archi\es de l'État à Venise, p 4. du registre intitulé : « Fascicolo no 1, del Processo no204, aliàs Maestro, di cappella àella chiesa ducal di S. Marco, » etc.
Musica nuova, l'un des meilleurs recueils de Willaert, une série de particularités qui tranchent quelque peu sur la sèche nomenclature que ses biographes ont donnée des productions de ce grand artiste. Par une coïncidence singulière, ces informations datent de 1558, environ deux ans après que Willaert passa en Flandre. S'est-il arrêté à Ferrare, où l'édition de la Musica nuova allait recevoir les soins de son élève François Viola?
Nous laissons suivre trois lettres et une déclaration des imprimeurs romains, relativement à l'ouvrage en question.
Voici la première lettre :
All' Ill^^o et Ecc'"'^ S^ IL S^ DoNNo Alfonso da Este, Prencipe
Di Ferrara.
Essendo la Musica nuova di M. Adriano Vuillaert nascosta et sepolta, di modo che alcuno non se ne potea valere, et il monde venea à restar privo di cosi bella compositione, V. Ecc^* tenne strada, questi anni passati, che non solamente l'hebbe ma ancora face che l'istesso autore la rivide et corresse molto maturamente talche ogn' uno desidera inflnitamente di vederla, altri per pigliarne dilettatione, et altri per servirsene al comporre; essendo che si puo dire che nell' essere con buon ordine ridrizzata, habbia havuto il principio l'accrescimento et quasi la perfettione ad un tempo medesimo dall'istessoc ompositore; si conosce et che ad ogni sua richiesta fa sentir nell' animo tutti gli affetti che si propone di muovere et che è dignissima d'essere imitata. Et perche io sô che per questo rispetto sarà molto caro a V. Ecc^"^ ch'essa publico beneficio sia posta in luce havendola io havuta in dono da lei, ho anchor io voluto pigliar la fatica di publicarla. Et conoscendo che uno de maggior Prencipi et uno de' maggior musici concorrevano in questa impresa, mi sono ingegnato di tare, che per quanto comportano le mie' deboh forze la stampa, in qualche parte, loro corisponda; et tanto più vivamente à ciô mi son mosso essendomi l'une patrone l'altro maestro, perciôche M. Adriano per esser non pur rarissime in questa
arte ('), con la sua dottrina et amorevoleza mi ha (2). Et
dairaltro canto, V. Eccz^ che per natura sua, con la grandezza deir animo hà sempre accompagnato la beniguità, mi lia raccolto et avanzato assai più che a miei meriti non si ricerca. Et perche ella, oltre aile dette ragioni, col suo ottimo giudicio ha cosi ben conosciuto il valore di questo divino spirito che non vi è signore alcuno che nella intelligenza délia musica la pareggi, corne ancora, nelle più important! Tirtù è al monde meravigliosa, io ho voluto, che non ad altro personaggio che à lei sia fatta questa dedicatione ; la quale è il dovere che faccia che l'opéra non conosca altro che V. Ecc^^ per superiore, poi che tante circostauze ciô richieggono, che non ve ne potrebbono essere di vantaggio; et è da tener per ferme che ella non meno sia per pigliare il patrocinio d'essa opéra à sua conservatione di quelle che si
habbia fatto in darle la vita (5j ; et prego il s^ Dio per la sua
continua essaltazione et contentezza (^).
« Au TRÈS-ILLUSTRE ET TRES-EXCELLENT SeIGNEUR, LE
Seigneur M' Alphonse d'Esté, prince de Ferrare.
« La Musica mcoza de M. Adrien Willaert étant enfouie et devenue inaccessible, le monde était privé d'une aussi belle composition, lorsque, dans ces temps passés, Votre Excellence est parvenue non-seulement à la tirer de l'oubli, mais à la faire revoir et corriger très-mûrement par l'auteur lui-même. Depuis lors, chacun désire infiniment la voir, pour s'en délecter, d'une part, et de l'autre, pour s'en servir en composant. Il est permis de dire que, grâce à cette révision, cette musique a pu recevoir, en même
(1) Lacune dans le manuscrit. Elle peut facilement se réparer, cette épître ayant été reproduite, sous forme de préface, en tête de la Musica nuova. Mots à ajouter : « Ma compiuto nelia integrità. îi La lettre émane de François Viola, et porte la dat^ du 15 septembre 1558.
(2j Suppléez : « Legata à se obligo eterno. »
(^) Lacunes dont il sera tenu compte; plus loin.
(^) Archives de l'État à Modène.
temps, la perfection que l'auteur lui-même j a mise. Chacune de ses requêtes porte l'empreinte des émotions qu'il compte provoquer; un exemple digne d'être imité. Et puisque, sous ce rapport, je sais que Votre Excellence aimerait que l'ouvrage fût édité en vue de l'utilité publique, l'ayant reçu en cadeau de vous, j'ai voulu encore me donner la peine de faire cette publication. Il m'est connu aussi qu'un des plus grands princes et un des plus grands musiciens concourent à cette entreprise. Je me suis donc ingénié, autant que mes faibles forces me le permettaient, à faire correspondre l'impression de quelque côté, et mon zèle m'emporta d'autant plus vivement, que l'un collaborateur est mon seigneur et l'autre mon maître. On peut envisager M. Adrien comme étant très-rare dans cet art.... ('). Avec son savoir et sa bonté, il m'a. . . . (^). D'autre part, Votre Excellence, dont la grandeur d'àme naturelle a été toujours jointe à une insigne bénignité, a recueilli pour moi et donné en avances beaucoup plus que je ne méritais. En outre, comme, avec votre jugement supérieur, vous avez si bien apprécié la valeur de ce divin esprit, qu'il n'existe point au monde de seigneur pareil à vous dans la connaissance de la musique, de même qu'il n'en existe point d'aussi merveilleux en vertus éminentes, j'ai tenu à ce que cette dédicace ne fut faite à aucun autre personnage, et qu'elle ne permît à l'ouvrage de reconnaître personne pour supérieur à vous. Beaucoup de raisons réclament cela, et elles surabondent même. De sorte que, tout me le fait espérer, vous daignerez prendre l'œuvre sous vos auspices, autant pour sa conservation même que pour l'existence qu'elle a reçue de vous.... Et je prie le seigneur Dieu pour votre continuelle exaltation et prospérité. ^)
(1) Lacune : « Et d'une intégrité absolue, n
(2) Lacune : « Enchaîné par une obligeance éternelle. »
La deuxième lettre est ainsi conçue :
MoLTO Mag° et Eco*® Sig"^ Hon.
lo non ho maggiore desiderio, che l'Ecc^^^ Sig^ Principe nostro resti satisfatto di me, si corne la S. V. puo ben credere et esser certa; pero li dico, che dalla commission ch'io hebbi in qua sopra il privilegio délia stampa che fu recusato di concedercilo per brève, et che l'Ecc^^^ Sig^ Duca di Palliano mi dete la parola sua molto cortesemente che questi stampatori prometteriano di non stampar la Musica d'Adriano, senza licentia del Viola, per spatio di X anni, sicome l'P^cc^^" Sig"* Principe ricercava; ho di continuo io stesso sollicitato e fatto sollicitare p*» Ecc™^ di PalUano, corne se io havesse havuto questa sola facenda aile mani, et in ogni proposito ho trovato sempre S. Eco* disposta à commettere che si fa esse fare tal obligatione; nondimeno non se n'è mai possuto venire à fine d'altro che di cavarne le bone et amorevoli parole che lei iutende; di modo che se io non ne [sono ?] del tutto disperato, vi manca ben poco, ma come si voglia, vo pur continuando il medesmo per vederne il fine desiderato, perche vi sonno tanti essempij dell' altre facende che si trattano di qua, che tutte caminano per questa strada di longhezza, che è causa che non me ne dispero à fatto. La S. V. adonque potra in mia scusatione dame conto à p^^ Ecc^^^ Sig^' Principe nostro et anco farne parte al mago Viola, quai in ogui altro tempo havrei eshortato à mandare di quà l'originale délia compositione ; ma perche tutti li iibri novi che capitano di quà vanno nelle mani de superiori deir Inquisitione, et perche vi sonno quel soneti et canzoni del Petrarca dubitarei che mai più non si rihavesse, perche si tratta de abbruggiar infiniti volumi fra quali il Petrarca vista per la parte sua, perô fu manco maie restringersi à questa obligatione de stampatori, s'el mezo che si usa con essi corrispondesse à fatti, come à parole; et per conclusione, usaro ogni soUicitudine et diligentia accioche riesca questo nostro intente, quai mancando sopra lei à chi si deve l'imputatione. Le raccomandationi sue si sonno fatte al Massa, sicome commanda, quai gli le rende
dupp*®, et io et Alessandro desideramo à V. S. ogni contentezza insieme col mago suo padrone, quai si degnara salutare per parte nostra.
Di Roma, alli VIII Ottobre 1558.
Et vedendo la présente, accettarla in risposta di quanto mi ha scritto sopra questa materia, per manco mia fatica trovandomi alquanto incatherato.
Affett™^' di V. S. il Vescovo d'Anglone, pp°.
Al molto Magret Ecct^ Sig"^ bon., il Sig'" Gio. Battista Pigna,
secr° deir Ecc^o S^' Principe di
Ferrara (<).
« Très-magnifique et excellent Seigneur (honorable?)
« Mon plus grand désir est que le très-excellent seigneur notre prince soit satisfait de moi, et votre seigneurie peut en être assurée. Il résulte de la commission que j'ai eue jusqu'ici, pour le privilège de l'impression, que l'octroi de ce privilège a été refusé net(^). Le très-excellent seigneur duc de Palliano me donna très-poliment sa parole que les imprimeurs auraient promis de ne point imprimer la Musica d'Adrien, sans l'autorisation de Viola, pendant dix ans, ainsi que le très-excellent prince le voulait. J'ai sans cesse sollicité et fait solliciter auprès du susdit trèsexcellent de Palliano, comme si je n'avais eu autre chose à soigner, et, chaque fois . j'ai trouvé Son Excellence disposée à ordonner que pareille obligation fût exécutée. Toutefois, on n'a pu obtenir que les bonnes et affables paroles que vous savez; de sorte que si je ne suis point entièrement désespéré, il ne s'en faut que de très-peu. Je poursuis quand même, pour voir la fin désirée, car il y a bien des exemples d'autres affaires traitées ici, et qui
(^) Archives de l'État à Modène.
(2) Ou bien : « par un bref? » La Musica nuova est munie de toutes approbations.
trament en longueur; ce qui fait que je ne désespère pas complètement. Votre seigneurie pourra donc, pour m'excuser, en rendant compte au prédit très-excellent seigneur notre prince, informer encore de cela le magnifique Viola, qu'en toute autre circonstance, j'aurais engagé d'envoyer ici l'original de la composition. Mais, puisque tous les nouveaux livres, expédiés ici, sont remis aux directeurs de l'Inquisition, et puisqu'il y a tels sonnets et telles chansons de Pétrarque dont je devrai faire mon deuil, le feu allant dévorer un nombre infini de volumes, Pétrarque compris ; il y aurait moins de mal à se restreindre à l'obligation d'imprimer, si le moyen dont on se sert existait dans les faits comme dans les paroles. Pour finir, je mettrai toute sollicitude et toute diligence pour atteindre notre but. En cas d'échec, vous saurez à qui en imputer la cause. Nous avons fait vos recommandations, comme vous l'ordonnez, au Massa, qui vous les rend dupliées; et moi et Alexandre, nous désirons pour Votre Seigneurie toute satisfaction, de même qu'à votre magnifique seigneur, à qui vous daignerez faire des salutations pour nous.
De Rome, le VIII octobre 1558.
(')... En voyant cette lettre, l'accepter en réponse à tout ce que vous m'avez écrit sur cet objet; c'est tout ce que j'ai pu faire, étant un peu rivé chez moi par un catarrhe.
De Votre Seigneurie le très-affectionné Evêque d'Anglonne; de sa main.
Au très-magnifique et très-excellent seigneur honorable, le seigneur Jean-Baptiste Pigna, secrétaire du très-excellent prince de
Ferrare.
(*) Où placer cette note additionnelle? Evidemment, il manque ici quelques mots introducteurs, sans quoi le sens demeure incomplet.
La troisième lettre est de la teneur suivante : All' ambasciatore Faleti.
Molto Magnifico,
L'Eccellentissimo Signor Principe, mio Signore, mi scrisse à mesi passati, ch'io usas^^i ogni opéra per fare espedire compiutamente quanto prima la Musica d'Adriano, et che gli ne" mandassi parecchie copie da dispensare nella Corte. Et hora m'ha scritto che ha presentito corne il privilegio di Venetia fatto sopra ciô non è osservato, et che io faccia intend ère à V. S. in suo nome che altri stà il farlo osservare intieramente, et che voglia per suo rispetto adoperarvisi di buona maniera. Intorno à che S. Eccellenza mostra d'essere molto in colera, et non dubito punto che se le cose non andranno per lo verso loro, che ne succédera un gravissimo suo sdegno, perché ha forse più à cuore questa musica di quelle che si possa imaginare chi non è stato in proprio fatto ; et fece lettere di sua mano al Signor Duca d'Urbino et replicô più volte a Roma per desiderio c' havea di veder quest' opéra privilegiata et honorata del modo che è. La onde oltre alla commissione di S. Eccellenza, io non voglio restare d'essortare V. S. à far il possibile col suo discrète giudicio, acciochè non ne segua qualche romoro. Et per ciô parendole potrà accertare il Signor Cavalier Centarini che non ha à fare col Viola, ma conesso Signor Principe che applica à se tutto ciô, et che non vorrà comportare affronto alcuno, et potrà insieme consigliare S. S. amichevolmente in questo proposito. Et io son come sicuro che questo gentilhuomo stimerà assai più l'amicitia et la benevolenza d'un cosi gran Principe, che quattro madrigali d'Adriano. Il desiderio ch'io ho che si faccia il servitio del patrone, et l'honestà délia cosa, et l'amore c' ho sempre portato et porta à V. S., m'inducano à parlare liberamente con lei, et à pregarla ad haver buona consideratione sopra questo caso, che in apparenza potrebbe parer leggero, et è in affetto di grandissima consequenza. Quanto poi à quelle c'ho inteso délia lite che
il detto Signor Centani (i) è per muovere, et del parère di V. S. circa il mandar costà un qualche agente, di gratia che la cosa non s'incamini di questo modo, perché S. Eccellenza restera troppo mal satisfatta, et s6 quel ch'io dico, et sapendolo et amando V. S., non posso mancare di darle questo amorevole ricordo. Con che alla sua buona gratia mi raccomando, et le prego dal signor Dio ogni félicita.
Di Ferrara, 20 Décembre 1558 (2).
« A l'ambassadeur Faletti.
« Très-magnifique,
f< Le très-excellent seigneur prince, mon seigneur, m'a écrit, en ces mois derniers, pour que je m'évertue à faire expédier le plus tôt possible la Musica d'Adrien, et que j'envoie plusieurs exemplaires en destination de la Cour. Maintenant il m'apprend qu'il sait que le privilège de Venise, exige pour ceci, n'a pas été observé, et m'exhorte à faire comprendre à Votre Seigneurie, en son nom, à veiller à ce que le tout soit strictement exécuté, et à ce que, pour son respect, vous vouliez agir de bonne manière. Là dessus. Son Excellence exhale son extrême colère, et je prévois que tout n'allant pas de la façon habituelle, on encourra son très-vif dépit. La raison vraisemblable en est, qu'il aime cette musique à un point qu'on ne saurait croire, si l'on n'en a été témoin. Il a écrit, de sa main, au seigneur le duc d'Urbino, et s'est rendu plusieurs fois à Rome, poussé par le désir de voir cette œuvre privilégiée et honorée comme elle est. Conséquemment, après la commission dont m'a chargé Son Excellence, je ne veux pas manquer d'exhorter votre seigneurie, à faire ce qui sera possible, avec une discrète intelligence, pour que rien de cela ne
(M II y a, à l'autre page, Centarini.
(2) Archives de l'État à Modène.
transpire. Dans ce but, vous pourrez, si vous le jugez bon, certifier à monsieur le chevalier Centani, qu'il n'a point à faire avec Viola, mais avec le seigneur prince lui-même, qui se réserve le tout et qui n'entendra pas supporter un affront quelconque ; et vous feriez bien de conseiller amicalement, à ce sujet, sa seigneurie. Je suis certain que ce gentilhomme estimera plus l'amitié et la bienveillance d'un si grand prince, que quatre madrigaux de Willaert. Le désir que j'ai de voir le maître (seigneur) servi à souhait, l'honnêteté de l'affaire, et l'amour que j'ai toujours porté et porte encore à Votre Seigneurie, me poussent à parler librement à vous, et je vous prie de bien considérer la chose, légère en apparence, mais, en réalité, d'une grande conséquence. A l'égard de ce que j'ai appris du procès que ledit Centani va intenter, et du projet de Votre Seigneurie d'envoyer ici un agent, je souhaite que cette affaire ne prenne point cette voie, parce que Son Excellence sera trop peu satisfaite, et je sais ce que je dis ; et le sachant et aimant Votre Seigneurie, je ne puis manquer devons donner cet affectueux souvenir. Après cela, je me recommande à votre bonne grâce, et j'implore du seigneur" Dieu toute félicité pour vous.
« De Ferrare, le 20 décembre 1558. »
Suit la déclaration des typographes de Rome :
Noiinfrascritti, stampatori diRoma,promettiamo per la présente sottoscritta di nostra propria mano, ail' Illustrissimo et Eccellentissimo Signor Duca di Paliano, di non vendere, stampare ne far stampare, per termine di dieci anni, la Musica nuova d'Adriano Vuillaert, se non con licentia di messer Francesco Viola daFerrara,la quale è stampata altrove ad instanza sua,sotto pena di ducento scudi d'oro et di perdere tutti i libri ciascuno di noi che mancasse di questa promessa fatta à S. Eccellenza
lUustrissima, la quai pena pro medietate appartiene alla Caméra Apostolica, et à pred° messer Francesco. In fede di che, ci siamo sottoscritti di nostra propria mano. Questa dî 16 di Dicembre 1558. In Roma.
Ordiniamo che si ricerchino di questo li stampatori di Roma, da nostra parte, per servizio dell' Illustrissimo Signor Principe di Ferrara.
Il Duca di Paliano, (Luogo del sigillo.)
(Luogo delli stampatori sottoscritti.)
SiLvio Gozi, secretario 0).
«Nous, soussignés, imprimeurs de Rome, promettons, par la présente signée de notre propre main, au très-illustre et très-excellent seigneur duc de Paliano, de ne vendre ni d'imprimer ou faire imprimer, dix ans durant, la Musica, mcova d'Adrien Willaert, sinon avec l'autorisation de M. François Viola, de Ferrare, laquelle est imprimée ailleurs à son instance, sous la peine de 200 écus d'or et la perte de tous les exemplaires, pour chacun de nous qui manquerait à cette promesse faite à son excellence trèsillustre; laquelle peine appartient, joro medietate, à la chambre apostolique et au susdit M. François. En foi de quoi, nous avons signé de notre propre main, aujourd'hui 16 décembre 1558, à Rome.
« Nous ordonnons que les imprimeurs de Rome soient visités à ce sujet, de notre part, pour le service du trèsillustre seigneur prince de Ferrare.
« Le duc de PaLLIANO. ^Place du sceau.)
(Signature des imprimeurs.)
« SiLVio Gozi, secrétaire. »
L'expression : « è stampata altrove, » vise le recueil de la Musica mcova de Willaert, qui s'imprimait, en 1558,
(1) Archives de l'État à Modène.
chez Antoine Gardane à Venise, et qui ne parut qu'en 1559. La boutade, où « quatuor madrigali » sont mis dans la balance avec l'amitié du prince de Ferrare, ne doit pas être prise à la lettre, car il s'agit ici bien exactement de vingtcinq madrigaux, que comporte, sans les motets, la fameuse collection de la Mîcsica nuova éditée par François Viola.
Nous n'étendrons pas davantage ces réflexions. L'intelligence complète des trois lettres que l'on vient de lire, réclame naturellement l'appoint de documents ultérieurs dont la découverte est à faire. Chaque ligne est provisoirement à recueillir pour l'histoire et la bibliographie d'une des œuvres les plus ingénieuses du maître flamand.
Au rebours de certains autres compositeurs fameux, Willaert n'est guère loquace, quant à ses productions. Jusqu'ici, il nous a été impossible de rencontrer la moindre préface ou dédicace de lui, où l'historien ait à puiser des particularités quelconques sur la personne ou sur les travaux de l'artiste. Les affaires de famille Font rendu moins taciturne, ainsi qu'on pourra s'en convaincre bientôt.
Au fur et à mesure que la décrépitude commençait pour "Willaert, la nostalgie de son pays l'envahissait plus irrésistiblement. Insensible à toutes les sollicitations qui lui venaient de l'étranger, et spécialement de l'Allemagne, il lui suffisait, pour son ambition d'artiste, d'avoir obtenu à Venise les plus grands honneurs qui pussent être décernés à un musicien vivant. L'amour du sol natal, si vif surtout chez le Flamand, prenait graduellement le dessus, et le tourmentait au point de le faire songer sérieusement, cette fois, à terminer le reste de ses jours en Flandre. Dieu sait quelle attrayante vie de retraite son imagination lui représentait, dans cette centrée qui lui rappelait tant de doux souvenirs d'enfance et d'où il était éloigné depuis au moins quarante ans. Vivre désormais au milieu de ses amis, au
sein du foyer de ses pères, mêler ses cendres à leurs cendres, et veiller de près au placement avantageux de tous les membres de sa famille, tel a dû être, au fond, le rêve de sa vieillesse. Il avait peut-être fait une promesse semblable, à son dernier voyage aux Pays-Bas.
Un de ses amis, Girolamo Fenaruolo, qui maniait assez habilement la rime, réussit à le détourner de son projet, en faisant valoir divers arguments dont l'effet fut décisif. Tout en ne lui ménageant pas les éloges, et en ne lui épargnant pas les marques de déférence et de politesse, il le railla malicieusement sur sa vieillesse et sur ses misères physiques 0), et le conjura, avec une franchise toute familière, d'évincer d'un corps si désagréablement affligé, la folie qui y avait établi son empire; puis, si l'artiste, résistant à ces considérations, s'opiniâtrait à vouloir quitter Venise, le théâtre de sa gloire, il l'y retiendrait sûrement, en faisant exécuter ses madrigaux les plus vantés et surtout celui qui porte ce singulier titre : Rompi de Vemjno core. Aux sons harmonieux de ces divines mélodies, serait-il possible à son auteur de n'être pas retenu et enchaîné en quelque sorte par la fascination ?
Le nom de Satire que Giralomo Fenaruolo a donné à ses versiculets, ne doit pas être pris au pied de la lettre. Son factum est plutôt une fantaisie humoristique qu'une censure où le sarcasme domine. Castigat ridenclo. L'ironie que le poète verse à pleines mains, tend à guérir au lieu de viser à blesser. Certes, si l'on considère en elle-même chaque expression où l'auteur s'abandonne à sa verve plaisante, la rudesse du trait ne saurait être contestée positivement. Mais l'écrivain parle à un ami intime ; il poursuit un but, et il tient à l'atteindre de toute façon. Willaert avait gagné,
(*) Willaert, on l'a vu précédemment, était podagre.
avec les souffrances physiques de la vieillesse, une humeur chagrine susceptible, parfois bizarre et fantasque, qui en faisait une sorte de sensitive, tien del sensitivo, et qui dressait devant lui des ombres imaginaires, comme il cane cJie seguendo , fe rider Vacque di certe fontane. Le poëte se sert de toutes les ruses possibles pour le tirer de cet état attristant. Il passe en revue tous les faits, ou sérieux ou gais, pour remettre l'esprit du grand musicien, auquel il décerne, sans arrière-pensée, l'épithète d'immortel. Il prend pour cela à témoin le protecteur récent du maître, le duc d'Alphonse de Ferrare . . .
Il faut lire ce morceau étrange, émané d'un littérateur qui avait, dans la cité de Venise, une réputation de bon aloi. Francesco Sansovino en dit, en tête du VIP livre de Satire collectionnés par ses soins : « Enfin, j'ai ajouté ici quelques rares et dignes concetti de Messer Giralomo Fenaruolo, esprit vraiment célèbre et exceptionnel, qui abonde en traits caustiques extrêmement séduisants. » Le recueil de Sansovino a pour titre : Sette lïbri di Satire di Ltodovico Ariosto, Hercule Bentivoglio^ Luigi Alamanni, Pietro Nelli, Antonio Vincigtierra, Francesco Sansovino, con tm discorso in materia délia satira; di nuova raccolti per Francesco Sansovino. — In Venetia (appresso Francesco Sansovino et C, MDLX). In-12W. La prétendue satire de Fenaruolo forme la cinquième du VIP et dernier livre, et va de la page 193 à la page 196 inclusivement. On voit que le morceau parut peu d'années après le séjour momentané de W^illaert en Flandre.
C'est ce séjour apparemment que le poëte vise, dans les
(*) Il en existe une édition de Jacomo Yidali datée de 1573. C'est celle que notre ami Muzzi a consultée à Rome, pour faciliter notre version. L'édition dont nous nous sommes servi, et qui est l'originale, fait partie de la Bibliothèque de l'Université de Turin.
souvenirs qu'il évoque à propos des pérégrinations d'un certain artiste, qui, étant arrivé, un jour, dans un village brutal, où on s'était livré à de longues et copieuses libations, fut assailli rudement et perdit la vie. Willaert se serait-il plaint, à son retour des Pays-Bas, d'avoir été rudoyé dans quelque bourg inculte de la Flandre? Le fait n'est guère impossible, si l'on tient compte de l'état anormal et enfiévré où se trouvait la Belgique, au temps où le maître y reparut. De Rore en revint brisé de douleur. Quoi d'étonnant si Willaert en ait emporté une sorte de folie incurable ?
Nous essayerons de traduire la pièce de Fernaruolo, écrite, il faut le dire, en dialecte italien exempt de tout alliage, inpretto italiano. En renfermant chaque pensée ou groupe de pensées dans une alinéa distinct, nous éviterons, à ce qu'il nous semble, la confusion qui pourrait résulter du passage rapide d'une idée à l'autre, et que la ponctuation, quelque précise qu'elle soit, ne parvient pas toujours à conjurer, dans des impromptus du genre de celui-ci.
D'abord le texte intégral de ce vrai monument historique :
A M. ADRIANO WILLAERT.
DovENDOSi M. Adriano, musico divino, partir da Venetia per
ANDAR ALLA SUA PATRL\, LO ESSORTA A EESTAR IN VeNETL\, PER-
cioche in questo luogo oltre l'essere STIMATO, HABA TUTTE LE commodita che si posson chiedere a bocca per un che si voglia riposare in vita felice et TRANQJILLA.
Da poi c'ho inteso certo che voleté Partirvi in Venetia, i m'ho pensato Che non sappiate ancor quel sapete.
E perciô ne facciate buon mercato ; Non havendo sospetto ne paura, Ne di morir, ne d'essere amazzato ?
Chi è quella si fantastica mistura, Che essendo un vostro pari, uno Adriano, Non stesse con maggior manifattura ?
Il ciel ben vi produs.se oltramontano,
Ma lo fece perô con patti tali
Che viveste e moriste Italiano.
In Italia le muse principali
Vi raandar giù del Monte di Parnaso
I divini concetti spiritali.
Se voi fusta un' homaccio fatto à caso,
Direi lascialo andar, lascia ch'ei tenti,
Lascia che la pazzia gli esca del naso.
Caro messere, s'amate i prudenti,
Che non amate vostra signoria
Che v'è piu cara de' vostri parenti ?
Qui tutto i] mondo v'ama e vi desia
Sete meglio veduto da ogni sesso,
Che non è il pane in questa carestia.
Beato è que] che vi puo stare appresso,
Che pu5 vantarsi d'havervi veduto
E gloriarsi d'havervi con esso.
Ma v6 prender augurio da un sternuto,
Ch'ho fatto adesso, mentre ch'io vi scrivo,
E creder certo che siate pentuto.
Ma perche ogn' huomo tien del sensitivo,
E mentre ch' egîi è vivo e mangia pane,
Ex consequenti spesso è defettivo.
Prosuponiamo che non siate il cane
Che seguendo quelP ombra, una mattina,
Fe rider l'acque di certe fontane.
Havete mal di gotte e mal d'orina,
E tanti impacci, che non havevate
A buoni tempi de la Pecorina.
0 c'havete vent' anni o gli passate,
Vi ricordate la guerra di Troia,
E quando san Francesco si fe frate.
Onde bisogna conservar le cuoia,
E far le fiche à tutto PApenino
Ch'à questi tempi è divenuto boia.
Darete in man di qualche malandrino
Che non farà i processi per sapere
Se sete d'acqua ô se sete di vino.
Sapete quel che dicono messere,
Che voi havete molto del crudele
A farci à torto questo dispiacere.
Che questo è un prepararvi le candele
Un non vi amare ne molto, ne poco,
Un non esser ne saggio, ne fedele.
lo veggo Febo diventar di foco,
E le nove sorelle d'Helicona
Venir sdegnose col primo siloco,
E levarvi di capo la corona.
Ali ! ch'ella ha le radici nel cervello,
Che cosi dolce parla, e dolce suona.
Basta ch'almen vi faranno un capello
E vi diranno, e questo il sacramento
Fatto nel bere il vostro moscatello ?
E per il vero questo è un tradimento,
Questa è un' offesa che non trova emenda
Senon con un discreto pentimento.
Chi è quel cosi lunatico ch'intenda
C'habbiate detto di partirvi mai
Che non vi cridi, e che non vi reprenda?
Questa Venetia è una città d'assai,
E un novo mondo, un nova Paradiso,
E sarà cosi fatta sempre mai.
Se voi giiardatft gli huomini nel viso
Qui vedrete piu vecchi che non sono,
E stelle in Cielo, e gamberi a Treviso.
E questo nasce, perché l'aere è buono,
Perche sempre si vive in allegrezza,
Perche quel che si mangia ci sa buono
L'infinita abbondanza, et la ricchezza,
I commodi, i diletti et i piaceri
Fan veder vita eterna a la vecchiezza.
E senza tante pinole, e cristeri
Tiran dal capo al fondo del crivello
La soma d'ogni sorte di pensieri.
E voi voleté andarvene al bordello :
Dico al bordello. perche per adesso
Non ritrovo vocabolo piu bello;
Basta ch' andando fate errore espresso,
Ofîendete chi v'ama, e chi vi brama,
Ma è poco errore a ch'offende se stesso.
Havete forse bisogno di fama ?
0 gran Prencipe Alphonso di Ferrara
Qui la mia musa v'interpclla, e chiama.
Voi che sete di fama tanto chiara,
Voi c'havete la gloria sempre a canto,
Che per voi vive, e da voi sempre impara.
Voi che portate degnamente il vanto
Di clémente, di forte, di cortese,
E che sapete, e ch'operate tanto.
Determinate voi queste contese,
E fotta la sentenza da un par vostro
Condannate chi perde ne la spese.
QuelP liuom, quel legno, quel sasso, quel mostro,
Che terne cli'Adrian non sia immortale,
Terne anco che sia nero questo inchiostro.
Vola la fama con cento par d'ale,
Suona con cento trombe in ogni parte,
In cento modi il suo val or fatale.
Spontaneamente concorron le carte,
Supplicando di gratia che si noti,
Ne fogli loro eterni ogni lor parte.
O popoli vicini, e quel remoti
Mossi da i dolci angelici concenti
Gli accedon lumi, e gli suspendon voti.
Ragionasi col mare, e con venti,
Ma quel ch'importa piu con chi ha intelletto.
Se mai hi son fermati a nostri accenti.
E mi vien ne la mente d'haver letto
Che gia fu un' huomo di patria lontana,
Che face va il bordello con l'archetto.
Ne si trovano donna cosi strana
Ne tanta casta, che s'egli cantava
Tosto non divenisse una puttana.
In ogni parte dove questo andava
Corraneo i monti con le selve in testa,
Ogni fiume, ogni bestia il seguitava.
Sempre dove era si faceva festa
Ond' egli satio di ciascun paese
Scorreva sempre in quella parte, e in questa.
Avenne un dî, ne mi ricordo il mese,
Chel pover vagabondo andando a torno
Capitô in un villagio discortese
Dove s'havea bevuto tutto il giorno,
E tosto che l'udir cantar in banco,
Gli saltar tutti adosso, e l'ammazzorno.
Chi sa dove si beva piu e manco,
Potrà saper in che parte fu questo,
Senza ch'io dica piu il nero ch'l bianco.
Ma ch' accade ch'io sia tanto molesto ?
Ch' accadon tanti essempi? Se poss' io
Vogliate o nô fermarvi presto, presto.
Il compare Taberio vostro, e mio
Ha ritrovata la miglior ricetta
Che si possa mostrar Domenedio.
Ma qui bisogna trarci la berretta, Bisogna metter mano i buoni occhiali, Bisogna dirle, sij tu benedetta Piglinsi in mano i vostri madrigali, S'intoni quel Rompi de Vempio core, 0 milP altre divine cose tali.
Vi fermerete con tanto stupore, V'arresterete cosi fattamente, Che parerete di man d'un scultore, E starete a Venetia allegramente.
Voici maintenant la traduction du poëme de Fenaruolo ;
« A M. ADRIEN WILLAERT.
« M. Adrien, musicien divin, voulant partir de Venise pour regagner sa patrie, est prie de rester a Venise, parce que, dans cette cité, il trouvera,
OUTRE l'estime, TOUT LE CONFORTABLE QU'ON PEUT DEMANDER POUR CELUI QUI VEUT COULER UNE VIE HEUREUSE ET TRANQUILLE.
« Dès que j'ai appris votre résolution de quitter Venise, j'ai pensé que vous ne saviez pas encore ce que vous savez.
« Pour cela, vous en faites bon marché, ne soupçonnant ni ne craignant point de mourir ou d'être tué.
« Que signifie un mélange aussi fantasque, un pareil à vous, un Adrien, privé d'une adresse plus grande?
« Le ciel vous a fait ultramontain, mais à condition de vivre et de mourir Italien.
« En Italie, les muses principales vous ont envoyé du mont Parnasse les inspirations divines et géniales.
« Si vous étiez un méchant homme, fait au hasard, je dirais : laissez-le partir, laissez-le éprouver, laissez-le devenir fou à force (').
(') Littéralement : « Laissez-le faire de façon que la folie lui sorte par le nez. »
« Messire, si vous aimez les prudents, pourquoi ne vous aimez-vous pas vous-même, vous qui vous êtes plus cher qu'à vos parents ?
« Tout le monde ici vous aime et vous désire ; ici, les deux sexes vous convoitent autant que le pain dans la disette.
« Heureux celui qui peut être près de vous, qui peut se vanter de vous avoir connu, qui peut se glorifier d'avoir votre appui.
« Mais, je tiens à tirer un horoscope d'un ëternument que j'ai fait, en vous écrivant ceci, et à croire que vous vous êtes repenti.
c( Pourquoi tout homme qui est sensible, qui mange son pain, a-t-il des défauts?
« Supposons, avant tout, que vous n'êtes pas le chien, qui, le matin, suivant son ombre, fit rire les eaux de certaines fontaines.
« Vous avez la goutte ou la maladie d'urine et bien des souffrances que vous n'aviez pas aux bons temps de la petite brebis [pecorina).
« Ou vous avez vingt ans, plus peut-être, ou vous vous rappelez la guerre de Troie et la prise d'habit de saint François.
« Delà la nécessité de conserver les cuirs et de faire la figue à l'Apennin, qui, en ces temps, est devenu bourreau 0).
« Vous tombez entre les mains de brigands qui ne feront pas de procès pour savoir si vous êtes d'eau ou de vin.
« Savez-vous, messire, ce que l'on dit? Que vous êtes bien cruel, en nous faisant à tort ce déplaisir.
« Que ceci signifie que vous apprêtez les chandelles, que vous ne nous aimez ni beaucoup ni peu, et que vous n'êtes ni sage ni fidèle.
(*) Toutes allusions dont le sens nous échappe complètement.
a Je vois Phëbus qui s'allume et les neuf sœurs de l'Hélicon qui arrivent, dédaigneuses, avec le premier vent du midi.
« Et viennent vous ôter la couronne de la tête. Ah ! puisse-t-elle avoir ses racines dans le cerveau, et parler et sonner ainsi doucement !
« Il suffit du moins qu'elles vous fassent un chapeau, et vous disent : Est-ce là le serment que vous avez prêté, lorsque vous avez bu de notre muscat?
« Vraiment ceci est une trahison; c'est un affront qui ne trouve sa réparation que dans un bon repentir.
« Quel est le lunatique qui s'imagine que vous avez dit jamais de partir, sans vous récrier ni vous reprendre?
« Cette Venise est une grande ville; c'est un monde nouveau et un nouveau paradis. Il en sera toujours ainsi.
« Si vous regardez ici les hommes au visage, vous y verrez bien plus de vieillards qu'il n'y a d'étoiles dans le ciel ou d'écrevisses à Trévise.
« Cela vient de ce que l'air est bon, de ce que l'on vit dans la joie et qu'on mange avec appétit.
« L'abondance infinie, la richesse, le confortable, la joie, les plaisirs, font entrevoir une vie éternelle à la vieillesse.
« Et, sans avoir à recourir aux pilules ni aux clystères, il provoquent, dans le cerveau, une foule de pensées.
«Et vous voulez aller au b ? Je m'exprime ainsi,
parce que, en ce moment, je ne trcuve point un plus joli mot.
vc II suffit de savoir qu'en partant, vous agissez mal, vous faites affront à ceux qui vous aiment et vous désirent; l'erreur est mince toutefois pour celui qui s'offense luimême.
a Avez-vous peut-être besoin de gloire? 0 grand prince, Alphonse de Ferrare, ma muse vous interroge et vous appelle !
« Vous qui êtes une gloire si resplendissante, vous avez toujours à vos côtes la gloire, qui vit pour vous et qui de vous apprend toujours.
« Vous qui portez dignement la réputation d'être clément, fort, courtois, et qui savez et faites tant.
« Résolvez ces disputes et faites la sentence comme vous savez la faire; condamnez aux dépens celui qui a tort.
« Cet homme, ce bois, cette roche, ce monstre qui craignent qu'Adrien ne soit immortel, qu'ils craignent aussi que cette encre ne soit pas noire.
« La gloire vole, munie de cent paires d'ailes; elle sonne avec cent trompettes, de tous côtés, de cent façons, son courage fatal.
« Les papiers concourent spontanément à prier de grâce que l'on célèbre, dans leurs feuilles éternelles, la part de chacun 0),
« Les peuples voisins et lointains, émus par la douceur angélique des harmonies, lui allument des cierges et lui consacrent des ex-voto.
« Raisonnez avez les mers et les vents; ce qui importe le plus à l'être intelligent, c'est de savoir si, par hasard, ils se sont arrêtés à nos accents.
« Et je me rappelle avoir lu dans un livre, que jadis il y avait un homme dont la patrie était éloignée, et qui faisait le b avec l'archet.
« Puis, que l'on ne rencontrait guère une femme d'une étrangeté et d'une chasteté telles, que, lorsqu'il chantait, elle ne devînt tout à coup débauchée.
« Dans chaque lieu où il se rendait, les monts et les bois couraient, et chaque fleuve et chaque animal les suivaient.
(^) Est-ce une allusion à des gazettes qui circulaient déjà alors à Venise ?
« Partout où il était, on faisait fête, et, rassasie dans un pays, il s'en allait dans un autre.
« Un jour, je ne me souviens plus du mois, il advint que le pauvre vagabond arriva dans un village grossier.
« On y avait bu durant tout le jour, et aussitôt qu'on l'entendit chanter, on se rua sur lui et on le tua.
« Celui qui sait où l'on boit plus ou moins, pourrait indiquer dans quel lieu ce fait se passa, sans que je m'en explique plus clairement.
« Mais, pourquoi être si désagréable? Pourquoi produire tant de souvenirs? Du moment que vous le voulez, je puis m'arrêter à l'instant.
« Votre Tibère et le mien ont trouvé la recette meilleure que celle d'un dieu.
« Seulement, il faut ôter ici son bonnet, mettre ses bonnes lunettes, et lui dire : Béni sois-tu!
« Que l'on prenne en main vos madrigaux, et que l'on entonne le : Row/pi de Vempio core (Brisez le cœur inhumain), et mille choses divines de ce genre.
« Vous vous arrêterez si étonné, si interdit, que vous semblerez sortir des mains d'un sculpteur.
a Et vous resterez à Venise gaiement. »
Dans une satire à Urbano Morlapino, laquelle roule exclusivement sur l'ambition humaine et la difficulté que chaque mortel éprouve à rester tel que la nature l'a fait, Francesco Sansovino fait indirectement d'Adrien Willaert le plus bel éloge, en disant que certains musiciens, après avoir chanté quelques fredons, s'imaginent être parvenus à la hauteur de l'illustre maître :
Alcun col biscantar o passi sparsi,
Vuol mostrar che sia musico e ch'intenda,
E ch'anco ad Adrian possa agguagiiarsi (i).
[h Recueil de Satin précité, n» 1 du livre VU*.
Nous avons réussi à mettre la main sur les dispositions testamentaires que Willaert prit, en vue de sa fin dernière. Sept pièces existent, à ce sujet, aux Archives notariales à Venise. Une copie authentique nous en a été fournie, par l'administration de ce précieux dépôt.
L'histoire n'a qu'à gagner à suivre non-seulement les diverses oscillations par lesquelles passa la volonté du grand musicien, en face d'une mort pressentie, mais à connaître les personnes de sa famille et de son entourage, dans ces suprêmes moments. A ce titre, les documents en question ont leur légitime place ici.
Redisons-le : « Des sept testaments que Tillustre enfant de la Flandre a laissés, et dont une transcription précise a été faite, en vue d'une biographie spéciale, aucun ne comporte la moindre allusion au berceau du maître, berceau longtemps assigné à Bruges. On dirait vraiment que les fameux artistes d'autrefois se sont donné le mot pour dérober, avec les grands soins, à la ptstérité, le lieu de leur naissance. Les chances de la ville de Roulers augmentent considérablement ('). »
On donnera le texte intégral des pièces, avec une version dépouillée du fatras des formules consacrées. Cette version a présenté bien des difficultés, à cause du dialecte vénitien qui a été le plus généralement employé. Nous pouvons toutefois en garantir l'exactitude, ayant eu la précaution de nous munir de l'excellent auxiliaire qui nous a tant aidé, dans le cours de notre travail, et dont le nom se trouve inscrit en tête de ce volume.
Premier testament :
1552. Indictione XI, die Mercurii quinto mensis octobris, Rivoaiti, presentibus infrascriptisjuratis etrogatis testibus.
(^) Rapport à ^f. le Ministre de V Intérieur^ p. G.
Ego, Adrianus Wilaert, magister capellse ecclesiae Sancti Marci
Venetiarum, filius quondam domini Dionisii, sanus per gratiam
Omnipotentis Dei mente, sed corpore languens in leto, volens
bona mea ordinare, vocari et venire ad me feci Franciscum de
Michaelibus, Venetiarum notarium, quem rogavi ut hoc meum
testamentum, meam ultimam volunptatem continens, scriberet
complendum et roborandum post meum obitum, clausulis con-
suetis, servatis ordinibus Venetiarum ; qui nctarius scripsit de
verbo ad verbum, prout ipsi dixi, videlicet : lasso a Zorzi, mio fra-
tello, cento ducati, per segno de amor, altritanti a tre mie sorelle,
zoè cento per una; lasso cento ducati a AUuviggi, mio nipote, fiol
de una mia sorella, el quai Aluvise sta qua con mi; el resto lasso a
Susana, mia moglier, con questo che dapoi la mia morte la vada in
Fiandra, e compra case o possession quelle che li parera meglio, e
che essa galda ogni cosa, e dapoi la sua morte vada a pover idelli
mei, si ne sarà, si no alli altri poveri; lasso mii comissarii : m. prô
Piero Goemare et Loy Harout, padre del ditto Aluviggi, l'eccelente
messer Antonio Deschalzo, m. Marc' Antonio Cavazon, etm. Antonio
di Negri dai Stendardi. Interrogatus a notario de locis piis et inter-
rogandis, dico : lasso alli hospedaU de San Zanepolo, Incurabili, la
Pietà, Santo Iseppo, et aile Convertide, do ducati per uno, acciô
pregano il Signor Dio per l'anima mia ; lasso che me sia fatto uno
annual ogni anno, el zorno che è morto el quondam mio padre, mia
madré, et el zorno che io morirô; et per far ditto effetto, sia com-
prato tanto fondo che supplissa aile spese de ditto annual in per-
petuo ; preterea et si quis, etc., signum, etc., qui haîc fieri rogavit.
Io, Zuamai'ia de messer Francesco de Zuan e ditto Pasqualigo, testimonio zurado et pregado.
Io, Pietro di Matteo Scorticci, Aretino, fui testimonio giurato et pregato.
Suscription. — Testamentum d. Adriani Wilaert, magistri capellae ecclesise Sancti Marci Venetiarum, filii domini Dionisii, de quo rogatus fui, ego Franciscus de Michaelibus, Venetiarum notarius, sub anno ab Incarnatione Domini 1552, Indictione XI, die Mercurii quinto mensis octobris, Rivoalti (J).
(^) « Copia conforme ail' originale esistente nell' Archivio notarile di
« Je lègue à mon frère George cent ducats, comme gage d'affection, la même somme à chacune de mes trois sœurs, et autant à mon neveu Louis, fils d'une de mes sœurs, lequel se trouve ici avec moi. Je lègue ce qui reste, à ma femme Susanne, pourvu qu'après ma mort, elle retourne en Flandre et y achète maisons et propriétés, selon sa convenance, qu'elle jouisse de ces possessions, et, qu'après sa mort, le tout soit transmis aux pauvres de ma famille, s'il y en a, et, au cas contraire, aux autres indigents. Je nomme pour commissaires : le prêtre Pierre Goemaere, et Loy Harout, père du susdit Louis, l'excellent messire Antoine Deschalzo, Marc- Antoine Cavazon, et Antoine di Negri dai Stenclardi. Interrogé, par le notaire, au sujet des institutions pieuses, je déclare léguer aux hôpitaux de Saint- Jean- Paul, des Incurables, de la Piété, de Saint-Joseph et des Converties, deux ducats pour chacun, afin qu'ils prient en faveur de mon âme; je veux, en outre, qu'un anniversaire soit fondé, le jour du décès de mon père et de ma mère, et de mon propre décès, et, dans ce but, je désire que des propriétés soient acquises en nombre sufiSsant, pour parer aux frais de cet anniversaire à perpétuité. »
C'est à cette disposition testamentaire que nous devons la. révélation du nom du père de Willaert, révélation qui a déjà, nous le répétons, servi de base à de sérieuses, mais inutiles recherches généalogiques.
Le nom de famille de la femme de Willaert n'est point
Venezio, negli atti del notaio veneto, Francesco De Micheli, tratta in carta libéra, e rilasciata ad uso esclusivo di studio, alP illi»» signer Edmond Yander Straeten, musicologo, aggiunto de 1* Classe agli Archivii général! del Regno del Belgio, ecc, legittimato ed abilitato per i suoi studii presso gli Archivii del Regno d'Italia. Y) Venezia, 26 settembre L874.
» Il cav. Conservatore, n Bedenda. n
indiqué. Cette omission est à regretter, pour les lumières qu elle eût pu apporter dans les recherches généalogiques. La famille Harout, à laquelle une des sœurs du maître fut alliée, est assez clair-semée en Flandre. Les registres des obits pourraient nous fournir d'utiles renseignements. Où les consulter?
Marc- Antoine Cavazon, chantre à Saint-Marc, était un de ses élèves affectionnés. Le nom de Goemaere sonne un Flamand de la Flandre.
En songeant aux malheureux, Willaert n'a point oublié certains hospices vénitiens dont parlent avec admiration De Brosses, Burney, George Sand et d'autres écrivains, et où des jeunes gens de choix, dirigés par les plus fameux maîtres, recevaient une éducation musicale complète, tant pour le chant que pour l'instrumentation. Les Incurahles et la Piété sont de ce nombre.
On aura remarqué, plus haut, que Willaert se déclarait incapable de pourvoir aux nécessités matérielles de la vie, avec les appointements qu'il touchait aux début de ses fonctions de maître de chapelle de Saint-Marc. S'il n'a point caché aux dignitaires de la basilique l'état réel des ressources qu'il pouvait avoir alors, on doit supposer que ses affaires auront brillamment prospéré depuis, ou que d'opulents héritages lui seront échus du côté de la Flandre.
Deuxième testament :
1558. Indictione prima, die sabbati XXVI mense Martii, Rivoalti, prsesentibus infrascriptis juratis et rogatis testibus.
Ego, Adrianus Wilaert, magister capellse ecclesiae Sancti Marci Venefiarum, filius quondam domini Dionisii, sanus per gratiam Omnipotentis Dei mente, sed corpore languens (non tamen in leto), volens bona mea ordinare, vocari et venire ad me feci Franciscum de Michaelibus, Venetiarum notarium, quem rogavi ut hoc meum testamentum, meam ultimam volontatem continens, scriberet
complendum et roborandum post raeum obitum, clausulis consuetis, servatis ordinibus Venetiarum; qui notarius scripsit prout ipsi dixi, videlicet: recomando l'anema miaa messer Domenedio, lo quai prego la voglia accettar in sua gratia et misericordia; el corpo mio lasso alla terra; lasso mei commessarii : messer prô Hieronimo Vinci, messer Marco Antonio Cavazon, e messer Piero Gaétan, caritori, messer Zuane, Fiamengho, tenorista in gessia de San Marco, et messer AppoUonio Massa, medico, li quali quanto aspetta alla mia sepultora, facino quello che li parera con mancho pompa si possa. Lasso tutto el pro, che correra de anno in anno, de tutti li mei danari che si ritroverà haver el signer Zuan Jacopo Focheri, al tempo délia mia morte, nelle sue man, a Susana, mia moglier, in vita soa, lo quai messer Zuan Jacopo, non li volendo tenir più nelle sue man et pagar quello che mi paga adesso per utile di essi, li ditti mei commessarii siano obligati metterti alli Monti, over in Cecha, dando el pro, de anno in anno che si trazeva di essi a ditta Susana in vita sua, et subito che ditta Susana sara morta, lasso ditti danari, zoe tutto el cavedel, in sette parte egual, zoe alli poveri dell' hospedal de S. Zanepolo, alli poveri dell' hospedal deir Incurabili, alla Pietà, alla schuolla délia Passion, in giesia de San Zulian, al monasterio de Santo Iseppo, al monasterio délie muneghe de Malamocho, et al monasterio délie Convertide; li quai danari siano liberi soi et possiro subvenirsi de loro, corne parera alli governatori de ditti loci, et questo fazo accio habbiano causa pregar Dio per l'anema mia; li altri danari et béni che ho in Fiandra, lasso a mie sorelle et sui lîoli, caso che in vita non li havesse havuto ditte mie sorelle. El residuo de tutti li altri mei béni mobeli lasso alla ditta Susana, mia moglier, la quai prego che de quello li avanza ge sia recomanda li poveri. Interogatus a notario de locis piis et interrogandis, dico : non voglio far altro de quello è scritto de sopra. Prseterea, etc., si quis, etc., signum, etc., qui hsec fieri rogavit.
lo, Adriano Willaert, son contente et afferme quanto è sopra scritto.
lo, prô Piramo, quondam Francesco, sotto canonicho di S. Marco, testimonio jurado et pregado, scrissi.
lo, prê AMse Jurassin, soto sagrestan di S. Marco, testimonio jurato et pregato, scrissi.
Susonpition : Testamentum domini Adriani Wilaert, magistri capell^ ecclesiae Sancti Marci Venetiarum, âlii quondam domini Dionisii, de quo rogatus fui, ego Franciscus de Michaelibus, Venetiarum notarius, sub anno ab Incarnatione Domini 1558, Indictione prima, die sabbati XXVI mense Martii, Rivoalti 0).
a Je recommande mon âme à Dieu, et le prie de la recevoir en sa grâce et miséricorde. Je lègue mon corps à la terre. Je nomme comme commissaires : messires Jérôme Vinci, prêtre, Zuane, Flamand, tënor de l'église de Saint- Marc, et Apollon Massa, médecin, lesquels feront, en ce qui concerne mon enterrement, ce qu'ils voudront, avec le moins de solennité possible. Je lègue le revenu qui écherra, chaque année, de tout mon argent conservé, au jour de ma mort, chez messire Jean-Jacques Focheri, à ma femme Susanne, pendant son vivant; lequel argent, au cas où messire Jean-Jacques renoncerait à le tenir devers lui et en payer le revenu qui m'échoit maintenant, les susdits commissaires seront obligés de le placer aux Monts ou plutôt à l'hôtel de la Monnaie, en donnant le revenu annuel vérifié à ladite Susanne, durant son vivant, et, à sa mort, le même argent, c'est-à-dire tout le capital, en sept parties égales, sera légué aux pauvres de l'hôpital de Saint- Jean- Paul, à ceux de l'hôpital des Incurables, à la Piété, à l'école de la Passion, dans l'église de Saint-Julien, au monastère de Saint-Joseph, au monastère des religieuses de Malamocho, et au monastère des Converties, lequel argent devra être libre et utilisé, le mieux possible, par les gouverneurs de ces pieux asiles. J'en dispose ainsi,
(*) « Copia conforme ail' originale esistente nell' Arcbivio notarile di Venezia, etc. »
afin de leur fournir l'occasion de prier Dieu pour mon âme. Pour l'autre argent et les fonds que je possède en Flandre, je les lègue à mes sœurs et à leurs fils, au cas où elles soient mortes avant. Je lègue le reste de mes richesses mobilières à ladite Susanne, ma femme, que je prie de donner aux pauvres tout l'excédant. Interrogé par le notaire au sujet des lieux pieux, j'ajoute que je ne veux faire autre chose que ce qui a été stipulé plus haut. »
Le « Zuane Fiamengho, » qui figure ici comme ténor de Saint-Marc, à titre provisoire apparemment, est sans doute le même que le « Zuane Endrico, Fiamengo, » c'est-à-dire le Jean Hendrickx, Flamand, qui, en 1565, fut nommé contralto de la prédite basilique, et que les dignitaires, à la suite d'un examen préparatoire, jugèrent être doué d'une bonne voix et d'une excellente instruction en contrepoint, probablement à livre ouvert, ainsi qu'il résulte de l'extrait suivant des Actes des procureurs de Saint-Marc :
Et essendosi facta la prova alli giorni passati de cantori, et essendosi trovati alla prova che Zuane Endrico, Fiamengo, che ha assai bona voce et bon contrapunto, a bassoli et ballotte ut supra hanno accettato in capella per contralto esso ser Zuane, con salario de ducati 70 ail' anno, et debba comenzarle il salario dal giorno che cominciô a cantare. Item, che per hac vice le sian dati in dono ducati dièse, accioche si possi trattenere 0).
L'agent d'affaires Jean-Jacques Focheri, l'homme de confiance de Willaert, appartient à cette famille d'opulents banquiers allemands, appelés Fugger, que nous voyons
(>) Archives de l'État à Venise, volume n^ VU des Decreti e Terminaxioni, aliàs Âdorum, P 80, année 1565, au XXI avril. Soit dit en passant, les comptes particuliers que l'on possède de l'église de Saint- Marc, aux Archives de l'État à Venise, sont postérieurs à la période de nos recherches.
installer, à l'hôtel de l'un d'eux, comme maître de chapelle, le Brabançon Martin Boets, et qui s'interposent, commercialement pour les ëminents musiciens belges établis à Inspruck, d'Anvers à cette ancienne capitale du Tvrol 0). Caffi le nomme le mécène de Willaert.
Jérôme Vinci, docteur en théologie, jouissait d'un canonicat à Saint-Marc. Apollon Massa avait de la célébrité comme rnédecin-phjsicien. Encore deux amis intimes du fnaître.
Troisième testament :
1558. Indictione seconda, die lune 28 mensis novembris, Rivoalti, praesentibus infrascriptis juratis et rogatis testibus.
Havendo, io AdrianWilaert, magistro délia capella délia giesia de S. Marco, âol del quondam messer Dionisio, sotto di sabbado 26, del mese di Marzo prossimo passado, pregado Francesco di Michieli, nodaro veneto, del mio testamento ; hora volendo codicillar sano délia mente, ma del corpo languido in leto per gotte, ho fatto chiamar et venir a mi ditto nodaro, et Iho pregato chel scriva questo mio codicillo, da esser compito et roborato dapoi la mia morte, con le clausuUe consuete, servadi li ordini di Venetia: quai nodaro ha scritto come io li ho ditto, videlicet : dove per el mio testamento lassava li dauari che se ritrovera, al tempo délia mia morte, haver il signor Zuan Jacopo Focheri o altri del mio nelle mano, zoe il pro a Susano, mia moglier, in vita sua, voglio che il pro de ditti danari sia de ditta Susana, mia mogUer, et de Alvise, mio nepote, fiol de mia sorella Gianetta, fra loro do egualmente, et morendo uno vada nell' altro, et morendo tutti doi vada in setie parte, come ho ordenado per el mio testamento preditto. Et similmente tutto il mio residuo che si ritrovera de tutti li mei béni mobeli, che lassava alla ditta Susana, sia de ditta
(^) Musique aux Pays-Bas, t. I, p. 11, et t. III, p. 248. Le terme flaman.J de fokher, spéculateur, courtier, en dérive peut-être. La prononciation italienne de Focheri ^Fokeri) rend l'assimilation frappante.
Susana et del preditto mio nepote AlvivSe, egualmente fra loro doi, et morendo uno vada nell' altro sopravi vente; alli quai mia moglier et nepote recomando l'anema mia, pregandoli se aricordano pregar Dio per mi. Si quis, etc., signum, etc., qui haec fieri rogavit.
lo, Adriano Willaert, son contento et affermo quanto di sopra è scritto.
lo, prê Piramo, quondam Francesco, sotto canonicho de S. Marco, testimonio jurado et pregado, scrissi.
lo, prô Alvise Jurassin, soto sagrestan di S. Marco, testimonio jurato et pregato, scrissi.
Suscri'ption. Codicillum domini Adriani Willaert, magistri capellse Eccle'sise SanctiMarci Venetiarum, filii quondam Dionisii, de quo rogatus fui, ego Franciscus de Michaelibus, Venetiarum notarius, sub anno ab Incarnatione Domini 1558, Indictione secunda, die lunse 28 mensis novembris, Rivoalti (0.
« Moi, Adrien Willaert, maître de chapelle de l'église de Saint-Marc, fils de feu messire Denis, ayant, le samedi 2Q du mois de mars dernier, chargé François de Michaeli, notaire vénitien, de mon testament, et désireux de faire un codicille, avec un esprit sain, mais un corps languissant et retenu au lit par la goutte, j'ai mandé chez moi ledit notaire, et l'ai prié d'écrire ce codicille, pour être réalisé complètement, après ma mort, avec les clauses ordinaires... à savoir : qu'au lieu de ce qui a été stipulé, dans mon testament, pour l'argent, qui, lors de mon décès, se trouvera entre les mains de messire Jean-Jacques Focheri, ou autres, et dont le revenu a été assigné à ma femme Susanne, durant son vivant, je veux que ce revenu soit à madite femme Susanne et à mon neveu Louis, fils de ma sœur Jeannette, ou à tous les deux également, et que, si l'un
{}) « Copia conforme alP originale esistente nell' Archivio notarile di Yenezia, » etc.
d'eux venait à mourir, il soit à l'autre, et, en cas de décès des deux, il soit distribué en sept parties, comme il a été ordonné par mon testament. Tout le même restant qui se trouvera de mes biens mobiliers, et que j'ai légué à ladite Susanne, sera à ladite Susanne et à mondit neveu Louis, également pour eux deux, l'un devenant survivant de l'autre, en cas de décès ; auxquels femme et neveu je recommande mon âme, en les invitant à prier Dieu pour moi. »
On remarquera dans tout ce qui précède et qui suit, l'absence complète d'allusions aux immortelles productions du maître. Rien sur celles qu'il pourrait avoir délaissées en manuscrit, ni sur celles, annotées peut-être de sa main, qui ont dû former le fonds spécial de sa bibliothèque particulière. Il semble être complètement rassuré sur le sort des unes et des autres. Ce détachement absolu forme un des traits les plus caractéristiques de la physionomie admirable du grand artiste.
Le croirait-on ? Willaert fut accusé de plagiat. Certaines de ses compositions étaient exploitées par d'habiles spéculateurs ; qui y apposaient divers noms. Jugez à quel point le maître devait être affecté de ces coupables abus. Lui, l'homme probe, intègre, dénoncé au monde musical pour s'être injustement approprié les productions des autres ! Au déshonneur moral, s'ajoutait la flétrissure infligée à l'artiste. Il n'était donc pas assez riche de son propre fonds, l'auteur de tant de merveilleuses créations, pour pouvoir se passer de larcins?
Le seul remède possible à un mal aussi poignant, aussi désastreux, c'était la publication authentique et hautement patronnée des œuvres dénoncées. De là l'apparition de la Musica nuo'ca, que l'honnête et consciencieux François Viola, rélève et le confident de Willaert, et mieux encore
peut-être le témoin journalier de ses travaux en élaboration, prit à tache de mettre au jour, avec la lettre-préface dont on connaît déjà la teneur partielle, et que nous allons compléter par l'extrait révélateur, omis par le copiste modenais, et réservé intentionnellement pour cette place de notre travail :
... Essendo che, nel tempo che (essa opéra) era si pu5 dire morta, alcuni, sentendo divers! suoi canti, si ne servirono forse con credere che il proprio autore non dovesse mai essere riscatato dalle ténèbre; ma come la liberalità di V. Eccelenza n'ha ornato il monde, cosi ne seguirà taie protettione, che non sarà più da dubitare d'altrazzio alcuno, sotto il nome di lei. Nella eu buona gratia humihssimamente mi raccomando...
C'est-à-dire : «... Au temps où cette œuvre était sensément morte, des musiciens entendant plusieurs chants de Willaert, s'en sont servis, en s'imaginant vraisemblablement que leur auteur ne sortirait jamais de l'obscurité. Mais, puisque la libéralité de Votre Excellence en a embelli le monde, il se fera que, à l'abri d'une protection aussi efficace, aucun outrage ne pourra se produire où Son nom est mêlé. Je me recommande très-humblement à Sa bonne grâce... »
Quatrième testament :
1559. Indictione tertia, die Mercurii XXVII mensis decembris, Rivoalti, prsesentibus infrascriptis juratis et rogatis testibus.
Ego, Adrianus Willaert, magister capellse ecclesiae Sancti Marci Venetiarum, filius quondam domini Dionish, sanus per gratiam Omnipotentis Dei mente, sed corpore languens in leto, volens bona mea ordinare, vocari et venire ad me feci Franciscum de Michaehbus, Venetiarum notarium, quem rogavi, ut hoc meum testamentum, meam ultimam voluntatem continens, scriberet complendum et roborandum post meum obitum, clausuhs con-
suetis servatis ordinibus Yenetiarum ; qui notarius scripsit (prout ipsi dixi) videlicet : Casso e revoco ogni altro testamento, fin hora per me fatto; recomando l'anema mia a messer Domenedio, lo quai prego la voglia accettar in sua gratia et misericordia. El corpo mio la>so alla terra; lasso mei comessarii : messer prô Hieronimo Vinci, cannonico délia chiesia de San Marco et dottor, l'excellente dottor, messer AppoUonio Massa, medico, et messer Marco Antonio Cavazon, cantor in S. Marco, alli quali (accettando la mia comessaria) lasso cinque ducati per homo, li quai prego esseguiscano il mio voler con bono animo et ïidelmente. Lasso el pro de tutti li mei denari che sono in man del signor Gio. Jacopo Focheri, che potero esser da mille et siecento ducati in circa, a Susana, mia mogier, per âna che la vive, et doppo la morte de ditta mia mogier, lasso tutti ditti ducati mille e siecento in circa, in sette parte, a sette luogi pietosi, zoe ail' hospedal de San Zannepolo, ail' hospedal dell' Incurabeli, ail' hospedal délia Pieta, aile Convertide, aile monege de Sauto Iseppo, aile monege de Malamocho, et alla schuoUa délia Passion in San Zulian, egualmente fra ditti sette luogi, pregandoli a far pregar Dio per l'anema mia; li quai commessarii, doppo la morte de ditta Susana, se li debbano far restituir dal ditto signor Gio. Giacomo et partirli over distribuirli in ditti sette luoghi (ut supra). Et se per caso il ditto signor Gio. Giacomo non li volesse più tenir con ditto pro che mi paga, li ditti commessarii se li fàciano restituir et metterli in vadagno al meglio che si possa, et questo in vita solamente de ditta Susana. Li danari che haver in Fiandra, li ho despensati a mie sorelle et nepoti, li quai voglio siano sui liberi. Lasso a mio fratello Zorzi, che è hora a Roma, cento scudi per una volta sola; e si per caso alcuno delli mei benefficiati vorano molestar la mia commessaria, voglio che non habbiano cosa alcuna del mio, li quai subito siano privi de quello li lasso. El resto de tutti li altri mei béni, danari, mobeli et ogni altra cosa che se ritrovera a Venetia, over in ogni altro luogo (eccettuando la Fiandra), lasso a ditta Susana, mia mogier, liberamente, che la possa disponer di essi corne de cosa sua propria; alla quai recomando l'anema mia, et questo che li ho
lassato, li lasso maridandose, overo non si maridando, alla quai (de quello li avanzara) si arricomandati li povereti. Interogatus a notario de aliis locis piis et interogandis, dico c'ho fatto quello che ho voluto, non vogio far altro. Praeterea, etc., si quis, etc., signum, etc., qui hoc fieri rogavit.
lo, prô Piramo, quondam Francesco, sotto canonicho di S. Marco, testimonio jurado et pregado, sottoscrissi.
lo, prô Alvise Jurassin, soto sagrestan di S. Marco, testimonio jurato et pregato, sottoscrissi.
Suscription. Testamentum domini Adriani Willaert, magistri capellae ecclesise Sancti Marci, de quo rogatus fui, ego Franciscus de Michaelibus, Venetiarum notarius, sub anno ab Incarnatione Domini 1559, Indictione tertia, die Mercurii XXVII mensis decembris, Rivoalti.
1562, die 8 mensis decembris, fuit publicatum viso cadaverse(i).
« J'annule et je révoque tout autre testament fait par moi jusqu'ici. Je recommande mon âme au Seigneur-Dieu, et le prie de vouloir la recevoir en sa grâce et miséricorde. Je laisse mon corps à la terre. J'institue comme commissaires messire Jérôme Vinci, prêtre, chanoine de l'église de Saint-Marc et docteur, l'excellent docteur messire Apollon Massa, médecin, et messire Marc- Antoine Cavazon, chantre à Saint-Marc, auxquels (s'ils acceptent mon mandat) je laisse cinq ducats pour chacun, en les priant d'exécuter de bon cœur et fidèlement ma volonté. Je lègue le produit de tout mon argent que je garde chez messire Jean-Jacques Focheri, et qui pourrait monter à mille et six cents ducats environ, à Susanne, ma femme, pour sa vie durant, et, après sa mort, je lègue lesdits mille et six cents ducats environ, en sept parts, à sept lieux pieux, savoir : à l'hôpital de Saint- Jean-Paul, à
(A) « Copia conforme ail' originale esistente neli' Archivio notarile di Venezia, n etc.
l'hôpital des Incurables, à l'hôpital de la Piété, aux Converties, au couvent de Saint-Joseph, au couvent de Malamocho, et à l'école de la Passion, en l'église de Saint-Julien, également entre lesdits sept lieux, les engageant à faire prier Dieu pour mon àme. Les commissaires, après la mort de ladite Susanne, devront faire restituer (la somme) par ledit sieur Jean- Jacques, la départir et distribuer dans lesdits sept lieux (comme ci-dessus); et si, par hasard, ledit sieur Jean-Jacques ne voulait plus la tenir, moyennant ledit revenu qu'il me paie, lesdits commissaires la feront restituer et la mettront en croissance le mieux possible; ceci seulement pendant la vie de ladite Susanne. Les deniers que j'ai en Flandre, seront distribués à mes sœurs et à mes neveux, et je tiens à leur en donner possession libre. Je lègue à mon frère George, qui se trouve aujourd'hui à Rome, cent écus, une fois donnés, et, au cas où l'un ou l'autre de mes bénéficiés viendrait à tracasser ma commissaire, je veux qu'ils n'aient rien de moi et qu'ils soient immédiatement dépossédés de ce que je leur accorde. Le reste de tous mes autres biens, argent, meubles, et tout autre objet qui se trouvera à Venise ou en toute autre localité (hormis la Flandre), je les lègue sans réserve à ladite Susanne, ma femme, qui en pourra disposer comme de sa propriété. Je lui recommande mon âme, et ce que je lui ai abandonné, je le lui lègue, si elle se marie ou ne se marie pas. A elle aussi (pour ce qui lui restera de disponible) je recommande les nécessiteux. Interrogé par le notaire, au sujet des autres lieux pieux, etc., je dis que j'ai exécuté toute ma volonté, et ne désire faire autrement, etc. »
Le chiffre de la fortune de Willaert s'accentue un peu. Il semble que l'affection que le vieillard voue à sa femme, augmente à fur et à mesure que le terme fatal approche.
Les plus minutieuses dispositions sont prises à son égard. Une information concerne George Willaert, son frère : il habitait Rome, au moment où fut rédigé ce testament. La fille du maître, Catherine, qui avait hérité quelque peu de son talent de compositeur, continuera a être passée sous silence. La raison de cette omission nous échappe. Est-il bien prouvé que Catherine Willaert est la fille de notre grand artiste?
Cinquième testament :
1561. Indictione quinta, die Martis XX"° mensis jannuarii, Rivoalti, prsesentibus infrascriptis, juratis et rogatis testibus.
Havendo, io Adriano Willaert, maistro délia capella délia giesia de S. Marco de Venezia, et fîol del quondam messer Dionisio, sotto l'anno del Signore 1559, Indictione terza, adi mercore XXVII del mese de decembrio, pregato Francesco de MicliieU, nodaro veneto, del mio testamento; hora volendo codicillar, retrovandomi sano délia mente, ma del corpo débile, ho fatto chiamar et venir da mi ditto nodaro, quai ho pregato chel scrivi questo mio codicille, da esser compito et roborato da poi la mia morte, con le clausulle consuete, servati li ordeni de Venetia; quai nodaro ha scritto, come io li ho ditto, videhcet : lasso per mio commessario apresso li altri mei commessarii nominati nel mio testamento, messer prê Joseph Zarlino, al quai lasso cinque ducati, accettando la mia comessaria; non voglio altro. Si quis, etc., signum, etc., qui hsec fieri rogavit.
Io, Zuan Maria de Vechi, telarol, testimonio zorado et pregado, sottoscrissi.
Io, Piero Marchini, de Vicenza, testimonio zorado et pregado, scrissi.
Suscription : Codicillum domini Adriani Willaert, magistri capelle ecclesiae sancti Marci Venetiarum, filii quondam domini Dionisii, de quo rogatus fui, ego Franciscus de Michaelibus, Venetiarum notarius, sub anno ab Incarnatione Domini 1561, Indictione quinto, die Martis XX^ mensis jannuarii, Rivoalti.
1562. Die 8 mensis decembris, fuit publicatum viso cadaverse (0-
« Moi, Adrien Willaert, maître de chapelle de l'ëglise de Saint-Marc, à Venise, et fils de feu messire Denis, ayant, l'an du Seigneur 1559, Indiction 3', le B?""' jour du mois de décembre, chargé François de Michaeli, notaire vénitien, de mon testament, et voulant aujourd'hui faire un codicille, avec un esprit sain, mais un corps faible, j'ai mandé chez moi ledit notaire, et l'ai prié d'écrire mon présent codicille, qui devra être complètement réalisé (^), après ma mort, moyennant les clauses habituelles consacrées par les coutumes de Venise ; lequel notaire a écrit, sous ma dictée, comme suit : je nomme pour mon commissaire, après tous les autres commissaires désignés dans mon testament, maître Joseph Zarlino, prêtre, auquel je lègue cinq ducats, au cas où il accepte mon mandat. Je ne veux pas autre chose. »
Voilà donc le plus illustre des élèves de Willaert, investi également de sa confiance et favorisé par sa générosité. Le notaire est appelé expressément, à cet effet, auprès du moribond. Quinze ducats formaient alors une somme d'une certaine importance. L'auteur des Isiitutioni liarmoniche, que Willaert tenait en très-haute estime, aura peut-être exposé à son cher maître, des besoins réels, qui immédiatement auront trouvé un écho sympathique.
Une deuxième édition des Isiitutioni liarmoniche allait voir le jour, vers cette époque, à Venise, sans doute à quelques pas de la demeure de Willaert (^). Vraisemblablement,
(1) « Copia conforme ail' originale esistente nelP Archivio notarile di Venezia, etc. »
(2) Littéralement : « Complété et fortifié. »
(3) Cette deuxième édition porte la date de 1562. L'impression des livres ornés d'exemples en notation mobiles, marchait alors avec une lenteur extrême.
des épreuves de cet important ouvrage ayant été soumises au judicieux musicien flamand, celui-ci aura voulu se montrer reconnaissant, à la fois pour cette délicate attention et pour les lignes flatteuses qui s'y rencontrent à son sujet, depuis la préface jusqu'à la péroraison, à moins que celle-ci, munie, on l'a vu, de l'anecdote remaniée concernant l'arrivée de Willaert à Rome, ne lui ait point été exhibée. Sixième testament :
1562. Indictione quinta, die Veneris XXII mensis mail, Rivoalti, presentibus infrascriptis juratis etrogatis testibus.
Havendo, io Adriano Willaert, maestro de capella délia giesia de San Marco de Venetia, et fiol del quondam messer Dionisio, sotto di XVII de decembrio 1559, pregato Francesco di Michieli, iiodaro veneto, del mio testamento, et de uno mio codicillo sotto di XX de zenaro prossimo passato, hora volendo da novo codicillar, ritrovandomi sano délia mente, ma del corpo débile, ho fatto chiamar et venir da mi ditto nodaro, quai ho pregato che el scriva questo mio codicillo, da esser compito et roborato da poi la mia morte, secondo li ordeni de Venetia ; il quai nodaro ha scritto, come io li ho ditto, zoè : lasso a messer prêlseppo Zarlino, mio commissario, oltra li ducati cinque che li lasso per ditto mio codicillo, ducati dièse in robba o in contadi, si come lui vorrà; lasso alli sette luoghi pii per me benefitiati nel ditto mio testamento, oltra quello li lasso per ditto mio testamento, lire quidese de pizoli, per uno ogni anno da Nadal, per fina che Susana, mia moglier, vivera, et dopo la morte de ditta Susana, che i babbiano immédiate quello li lasso per ditto mio testamento. Dechiaro haver dato a mio fratello Georgi li cento scudi che li lassava per ditto mio testamento, in vita mia, et perhô li lasso scudi dièse d'oro solamente. Lasso a Aluvise Harut, mio nepote, li scudi dusento e ottanta quattro d'oro in circa, che Ini me die dar per una scrittara di sua mano, li quali siamo sui liberi insieme con l'utele che lui me dovera dar per detti danari, al tempo délia mia morte. Si quis, etc., signum, etc., qui tiaec fieri rogavit.
lo, prêPiramo, q. Francesco, sotto canonico diSanMarcho, testimoniojurado et pregado, scrissi.
lo, prô Bernardino Garalli,quondam messer Nicodemo da Cagli, testimonio jurado et pregado, scrissi.
Suscription : Codicillum domini Adriani Willaert, magistri capellae ecciesiae Sancti Marci Venetiarum, ïilii domini Dionisii, de quo rogatus fui, ego Franciscus de Micliaelibus, venetus notarius, sub anno ab Incarnatione Domini 1562, Indictione quinta, die veneris XXII, mensis maij. Rivoalti.
1562, die 8 mensis decembris, fuit publicatum viso cadaveraeO).
« Moi, Adrien Willaert, maître de chapelle de l'église de Saint-Marc à Venise, et fils de feu messire Denis, ayant, le 17™^ jour de décembre 1559, chargé François de Michaeli, notaire vénitien, de mon testament, et le 20™^ jour de janvier dernier d'un codicille, et résolu maintenant de faire un codicille nouveau, avec un esprit sain, mais un corps débile, j'ai mandé chez moi ledit notaire, que j'ai prié d'écrire ce codicille, dont la complète réalisation doit avoir lieu après ma mort, selon les coutumes de Venise; lequel notaire a tracé, sous ma dictée, ce qui suit : je lègue àmessire Joseph Zarlino, prêtre, mon commissaire, outre les cinq ducats que je lui ai destinés par mondit codicille, dix ducats en effets ou en argent comptant, selon qu'il voudra. Je lègue aux sept lieux pieux, bénéficiés par moi, dans mondit testament, outre ce que je lègue à eux par ce testament, quinze lires en petite monnaie pour chacun, chaque année de Noël, aussi longtemps que Susanne, ma femme, vivra, et, après la mort de ladite Susanne, je veux qu'ils reçoivent immédiatement ce que je leur ai légué par mondit testament. Je déclare avoir donné à mon frère George les cent écus que je lui léguais
(') « Copia conforme alP originale esistente nelP Archivio notarile di Venezia, etc. »
par mon dit testament, en ma vie, et, pour cela, je lui destine seulement dix écus d'or. Je lègue à Louis Harout, mon neveu, les deux cent quatre-vingt-quatre écus d'or environ qu'il me doit, par un écrit de sa main, lesquels écus seront sa libre propriété de même que le revenu qu'il me devra, pour ledit argent, le jour de ma mort. »
Nouveau legs à son ami Zarlino , probablement lors de l'apparition de la deuxième édition des Istitutioni harmoniche, et en retour d'un exemplaire qu'il aura reçu en cadeau. Nous sommes, en effet, au 22 mai 1562, où ce livre renommé a pu être complètement sur pied. Willaert l'aura-t-il lu? Il se déclare pourtant en parfaite santé intellectuelle. Les testaments antérieurs ont été rédigés en plein hiver, où ses souffrances auront dû être les plus vives. Le présent testament date du mois des fleurs. On a vu que des membres de sa famille ont reçu généreusement des donations anticipées.
Septième testament :
1562. Indictione sexta, die Jovis duodicesimo mensis novembris, Rivoalti, presentibus infrascriptis juratis et rogatis testibus.
Havendo, io Adriano Willaert, maestro de capella délia giesia de S. Marco de Venetia, sotto di XVII decembrio 1559, pregato Francesco de Michieli, nodaro veneto, del mio testamento, et de uno mio codicillo, sotto die XX zenaro 1561, item de mi altro codicillo, sotto di XXII mazo prossimo passato ; hora volendo et da novo codicillar, retrovandomi sano délia mente, ma del corpo débile, zasendo in leto, ho fatto chiamar et venir da mi ditto nodaro, quai ho pregato che el scriva questo altro mio codicillo, da esser compito et roborato, insieme con ditti testamento et codicilli mei, dopo la mia morte, seconde li ordeni de Venetia ; il quai nodaro ha scritto, come io li ho ditto, zoè : dove che, per ditto mio testamento, lassa li pro delli ducati mille e siecento in circa, che ho in mano di Focher, a Susana, mia mogUer, per fina
che la vive, et dopo la sua morte, alli sette luogi pii dechiariti in ditto testamento, ordeno et voglio che dopo la morte de ditta mia moglier, tutti li pro de ditti danari siano de Al vise Harut, mio nepote, in vita sua, et dopo la sua morte, siano liberi delli ditti sette luogi pietosi, dichiariti ut supra, con l'obbligo espresso in ditto mio ultimo codicillo; et de piu voglio che chi de loro, Susana overo Alvise, godera ditti pro, siano obhgati in vita sua, dar alli sopra detti sette luogi pii, ogni anno, lire quindese de pizoli, si come ho ordinato nel ditto mio ultimo codicillo, per ogni uno de ditti sette luogi pii ; et de piu ducati otto a mia comare, Cattarina Rizza, sta a S. Severo, otto a mia comare, Agnese Librera, et altri otto a mia comare, Antonia Murara, moglier di Terentio, ogni anno per una, in fina che la vive, al tempo che si scuoderanno ditti pro. In le altre parte non répugnante a questo mio ordene, ditti testamento et codicilli restar debbano in suo vigor et robor. Si quis, etc., signum, etc., qui haec fieri rogavit.
lo, fra Antonio Barges, del ordine minore, maestro di capella del domo di Tarvisio, testimonio jurado et pregado, scrissi.
lo, prô Daniel Grisonio, capellano di S. Severo, et cantor di San Marco, testimonio giurato et pregato, ho scritto di mia mano.
Codicillum domini Adriani Willaert, magistri capellae Sancti Marci Venetiarum, de quo rogatus ftii, ego Franciscus de Mchaelibus, venetus notarius, sub anno ab Incarnatione domini 1562, Indictione sexta, die Jovis duodicesimo mensis novembris. Rivoalti.
1562. Die 8 mensis decembris,fuit publicatum viso cadaverae (»).
« Moi, Adrien Willaert, etc. H, en suite de mon dit testament ('), je lègue le revenu des seize cents ducats environ, que Focher a entre les mains, à Susanne, ma femme.
(') « Copia conforme ail' originale esistente nell' Archivio notarile di Venezia, etc. «
(2) Formule exactement la même que celles qui ouvrent les deux précédents testaments.
(5) Du 17 décembre 1559.
pendant sa vie, et, après sa mort, aux sept lieux charitables stipules en mondit testament; j'ordonne qu'après la mort de ma dite femme, tout le revenu de cet argent soit à Louis Harout, mon neveu, durant sa vie, et, après sa mort, aux dits sept lieux pieux nommés ci-dessus, avec l'obligation exprimée dans mondit codicille (0; de plus, je veux que l'un ou l'autre, Susanne ou Louis, qui aura l'usufruit, soit obligé, durant sa vie, de donner aux dits sept lieux pieux, chaque année, quinze lires de petite monnaie, ainsi que j'ai disposé dans mondit dernier codicille pour chacun des dits sept lieux pieux, et, en outre, huit ducats à Catherine Rizza, ma commère, qui demeure à Saint-Sévère, huit à ma commère Agnès Librera, et huit autres à ma commère Antoine Murara, femme de Térence, chaque année pour chacune d'elles, durant leur vie, au jour où écherra la succession de ce revenu. Pour les autres parties qui ne sont point en contradiction avec ma présente volonté, les dits testaments et codicilles devront avoir leur pleine réalisation. »
Telle est la dernière manifestation d'une des plus vastes intelligences dont l'art musical s'honore. Le surlendemain, les testaments furent ouverts en présence du cadavre. On voit ici, comme témoins, le célèbre Antoine Bargas, frère mineur, remplissant les fonctions de maître de chapelle du dôme de Trévise(^), et Daniel Grisonio, chapelain de Saint- Sévère, et chantre de Saint-Marc : homme, ayant des vertus distinguées, dit Caffi. Daniel Grisonio, de même qu'un certain Pietro Gaétan, étaient encore des élèves de la fameuse école du maître flamand, devenus ses amis intimes.
(J) Du 20 janvier 1561.
(2) Le même qui remplaça Willaert, à Saint-Marc, comme maître du chant durant toute la période de ses souffrances. C'était un des plus excellents disciples du directeur en titre.
On verra, ci-après, un fac-similé très-exact de sa signature. Il a été pris sur le testament de l'année 1558. La main de Willaert était devenue débile et chancelante. En apposant le point sur Vi, un tremblement nerveux aura produit un écart de plume, et formé, au lieu d'un point rond, un signe triangulaire ressemblant à un < couché.
On remarquera la netteté précise avec laquelle l'artiste formule le W, au moyen de deux V enlacés, qui écartent absolument la forme Vuillaert, souvent adoptée en Italie, soit par une mauvaise lecture du nom, soit par l'absence de W dans les cases typographiques. Notre reproduction, tout en fixant l'ortographe authentiquement, offre, en outre, une précieuse information physionomique.
Les sept testaments sont datés du Rivoalti, quartier où l'on construisit, de 1588 à 1591, le fameux pont de Rialto, près duquel se trouve la basilique de San-Giacometto, le monument le plus ancien de Venise. L'homme de méditation et d'étude par excellence 0) habitait donc une des parties les plus mouvementées et les plus bruyantes de « la reine de l'Adriatique! »
On a vu, plus haut, le cas que Lanfranco faisait des premières compositions de Willaert. La nouveauté des formes autant que la suavité et la splendeur des harmonies étaient
(1) Willaert soignait minutieusement ses productions, et ne les livrait à la publicité que lorsqu'il en avait mûrement pesé toutes les parties. Une anecdote, à ce sujet, est rapportée par Caffi. L'organographie a dû lui être familière, puisqu'il arrangea pour tablature de luth les Madrigali de Philippe Yerdelot, imprimés à Venise, en 1536.
pour beaucoup dans ce succès, qui eût pu être plus grand encore, si, comme nous le pensons, toutes ces compositions avaient été propagées par la voie de la presse, car si elles l'avaient été,Lanfranco n'en eût pas demandé des copies au maître. Quoiqu'il en soit, Willaert y fait preuve d'un esprit d'invention qu'on peut, à bon droit, qualifier de génie. La façon inusitée dont il traduisit plusieurs scènes de l'évangile, ont fait dire par plusieurs auteurs qu'il est le créateur du vrai type de l'oratorio. En ce cas, il doit avoir apporté, indirectement s'entend, sa pierre modeste à la formation du drame lyrique, devenu aujourd'hui l'opéra, car l'oratorio, qui est un drame musical d'église, est fondé sur des principes absolument identiques. Il est vrai qu'il n'adapta que de la musique régulière à une sorte d'action dramatique; mais l'élan est donné, et, selon nous, il y a du mérite à venir le premier et à prendre l'initiative d'une réforme. Après lui, vinrent Cyprien De Rore, son élève, dont nous avons fait ressortir, entre autres, les deux importantes Passions, ainsi que Jacques De Buus, un troisième musicien flamand que nous rencontrerons au chapitre suivant. L'un de ses meilleurs élèves, François Délia Viola, élargit encore la voie, en adaptant la musique de style osservato à une tragédie véritable. Delà à l'œuvre des Péri, des Caccini, des Monteverde, etc., il n'y avait plus qu'un pas.
Willaert traduisit ainsi la légende entière de Susanne, qui, divisée en trois parties, se chantait à cinq voix réelles, mais de façon que, quatre voix faisant le tissu harmonique, la cinquième, qui s'en détachait, pût entonner une sorte de récitatif, où s'astreignant seulement à un verset isolé d'un psaume, il moralisait, en guise de conclusion didactique, à chacune des parties de la pièce. A la première partie, on entendait la verset : « I peccatori rimarrano svergognati per loro malvagità, tu guiderai il giusto. » A la seconde, la
voix de Jachëe disait : « Innalzi la mia voce al Signore, ed egli mi ha esaudito. « Enfin, à la troisième partie, ou chantait Va parte : « Il Signore ha udito la mia voce, il laccio fu speranza, e noi siami liberati. »
Le cercle étroit des formes scolastiques étant donné, nous demanderons que le maître qui imagina, le premier, un mode de dramatiser pareil à celui que nous venons d'indiquer, n'est pas un inventeur, un génie? Aussi, la nouveauté fit-elle les délices de Venise, particulièrement dans les quatre églises dépendantes des principaux hôpitaux de la cité, où fleurirent depuis, comme on sait, les premiers conservatoires de l'Italie. Puis, elle fit le tour de la péninsule (les plus brillantes exécutions à la chapelle papale n'empruntent-elles pas leur principal élément de succès au coro spezzato?), puis de là aux Pays-Bas et en Allemagne, car, comme le remarque justement CaflîO), on trouve, en fait d'évangiles, d'épîtres et de légendes musicalement traités à la façon de Willaert, des exemples nombreux parus à Nuremberg en 1554 et 1556, et, parmi ces exemples, ceux dûs à Willaert lui-même, à son glorieux élève et à l'organiste éminent qui fonctionna sous eux à Saint-Marc, brillent d'un éclat particulièrement radieux.
Une nouveauté tout aussi marquante et tout aussi ingénieuse, est le chœur spezzato susdit, qui n'est en quelque sorte qu'une extension en grand de la première découverte, en ce que le chœur ne laisse pas seulement une seule voix se détacher de la masse et s'y réunir à volonté, mais qu'il se fractionne en deux ou en trois chœurs bien organisés dans toutes leurs parties, et qui se réunissent à leur gré en une seule phalange vocale. Il paraît qu'au début de cette trouvaille merveilleuse, l'admiration fut au comble, et le digne
0) Storia, etc., 1. 1, p. 88.
Zarlino, qui s'est fait l'écho sympathique de tout ce que son maître à laissé à Venise de souvenirs glorieux, exalte, de son côté, l'innovation géniale comme un modèle à suivre par tous les compositeurs. Reproduisons, pour la première fois, dans toute leur intégrité, les magnifiques éloges qu'il y consacre, au chapitre 66 de la IIP partie de ses savantes Istitutioni harmoniclie, et associons-nous pleinement aux justes réflexions que ces éloges inspirent à l'historien Caffi : « Depuis les progrès immenses, dit-il, que la musique a accomplis à partir du XVP siècle, il est difficile de comprendre, à l'heure qu'il est, la portée exacte des hommages décernés par Zarlino à son maître; mais, si le génie d'un homme se juge, comme il convient de le faire, comparativement au temps où il vécut, et se pèse dans la balance des idées et des doctrines qui avaient cours alors, il faut avouer que le titre glorieux de maître d'école et de fondateur de la musique pratique, ilvanto di caposcuola e i fondator délia mttsica pratica, qui fut décerné à Willaert par le suffrage unanime des nations, est mérité de toutes façons et ne saurait être révoqué sans une insigne déloyauté (0. »
Nous verrons bientôt si Fétis, qui dit négligemment, ou plutôt indifleremment, du coro spezzato dû à Willaert, que ce maître « fut aussi le premier qui écrivit des paumes spezzati, c'est-à-dire divisés en plusieurs chœurs, à quatre ou cinq voix, qui tantôt chantaient séparément, et tantôt se réunissaient en un grand chœur de douze ou quinze voix; » nous verrons si Fétis a le droit de dénier le génie au glorieux artiste belge, sous le rapport du talent d'écrire, ou de ce qu'il lui plaît de nommer « l'invention de mélodies. » Voici le texte intégral de la belle étude du théoricien vénitien :
(») Sioria, etc., 1. 1, p. 89.
Accaderà aile volte di comporre alcuni salmi in una maniera, che si chiama a choro spezzato^ i quali spesse volte si vogliano cantare in Vinegia, nelli vesperi ed altre hore délie feste solenni ; e sono ordinati e divisi in due chori, over in tre, nei i quali cantano quattro voci, e li chori si cantano hora uno, hora l'altro a vicenda; ed alcune volte (secondo il proposito) tutti insieme, massimamente nel fine, il che sta molto bene. Et perche cotali chori si pongono alquanto lontani l'un 'dall' altro, perô avertira il compositore (acciô non si odi dissonanza in alcuno di loro tra le parti) di fare in tal maniera la compositione, che ogni choro sia consonante ; cioè che le parti di un choro siano ordinate in tal modo, quanto fussero composte a quattro voci semplici, senza considerare gli altri chori ; havendo per6 riguardo nel porre le parti, che tra loro insiememente accordino, e non vi sia alcuna dissonanza ; perciochè composti li chori in cotai maniera, ciascuno da per se si potrà cantare separato, che non si udirà cosa alcuna che offendi l'udito. Questo avertimento non è da sprezzare; perciochè è di grande commode, e fu ritrovato dalP excellentissimo Adriano (Willaert). Et benche si rendi alquanto difficile, non si debbe perô schivare la fatica, perciochè è cosa molto lodevole e virtuosa; e taie difficultà si fara alquanto più facile, quando si havera essaminato le dette compositioni di esso Adriano. corne sono quelli salmi : Confitebor tibi. Domine^ in toto corde meo, in coyisilio justorurn; Laudate, pueri, Dominum; Lauda, Jérusalem^ Doyninum; De Profundis ; Mémento, Domine^ David; e molti altri, tra i quali è il cantico délia Beata Vergine : Magnificat anima mea Dominiim^ il quale composi gia molti anni a tre chori. Queste compositioni, vedute ed essaminate, saranno di gran giovamento a tutti colori che si dilettarano di comporre in tal maniera, conciosia che ritrovera che li bassi de i chori si pongono tra loro sempre unisoni, overo in ottava; ancora che alcune volte si ponghino in terza, ma non si pongono in quinta, perciochè torna molto incommode; et oltra la difficultà nasce, è impossibile di far cosa che torni bene, secondo il proposito. Et questa osservanza viene ad essere molto commoda aUi compo-
sitori, perciochè lieva a loro la diffîcultà di far cantare le parti delli chori, che tra loro non si ritrova dissonanza(i).
L'embryon de l'invention de Willaert se trouve naturellement dans les drames liturgiques du moyen-âge, qui réclamaient le secours de plusieurs subdivisions de chanteurs, qui, faisant les anges, qui, les démons, qui, le peuple, etc. La plupart s'effectuaient, il est vrai, à l'unisson, et l'emboîtement ingénieux des chœurs à parties réelles, après leur dissimination, révèle ici une originalité incontestable, que les historiens, du reste, ont été unanimes à sanctionner.
Rien d'étonnant si les Pays-Bas, d'où elle émanait, du reste, s'en accomodèrent à l'envi.On peut voir dans XEncomium musices de Galle et de Stradan, et ci-contre en reproduction photolithographique, une gravure intéressante à ce sujet. Elle représente l'intérieur d'une église, en plein office de la messe.
Au premier plan à gauche, on aperçoit, devant un pupitre sur lequel repose un livre de musique ouvert, un groupe de chantres en surplis, entonnant une psalmodie quelconque, et accompagnés, dans cet exercice, de cornets à bouquin et de trombones.
Notons, en passant, que tous improvisent leur partie respective sur un simple texte musical, — un des plus distants s'aide même d'un lorgnon à cet efffet — ce qui s'appelle, comme il a été dit, « déchanter à livre ouvert, sur l'unique impulsion de la note d'un cantique donné (^). » Les instruments doublent les voix.
Ce premier groupe se trouve devant l'autel. Au plan le plus reculé du tableau, derrière l'autel, un deuxième groupe
(1) Istitutioni harmonicJie, etc., édition de 1562, p. 268.
(2) Musique aux Pays-Bas, tome III, p. 322.
semblable, fonctionne de même; une preuve que le coro spezzato, après s'être fait entendre séparément, en est à sa période de fusion, misto coro, c'est-à-dire à l'apogée de son expression polyphonique. Un troisième groupe ne se prêtait probablement pas au format restreint de la planche (').
Aux deux dernières parties de ses Istitutioni harmoniche, Zarlino revient, à diverses reprises, à son maître favori, et le propose comme un modèle à suivre. Nous groupons ici les titres des compositions auxquelles il renvoie, en les faisant précéder de l'intitulé de chaque chapitre d'où ils sont extraits. Recueillir ces souvenirs pieux, c'est leur donner un regain d'intérêt, la plupart étant enfouis dans des recueils volumineux devenus rarissimes, et que l'on ne consulte plus guère, tant à cause des embarras inhérents à la notation ancienne, qu'à cause des peines infinies qu'il faut se donner pour coordonner et ajuster toutes ces parties séparées, où, pour comble d'inconvénients, les fautes typographiques ne font pas défaut. Qui sait d'ailleurs si, dans le nombre, il n'en est pomt dont il faille déplorer la perte :
CAPITOLO XXXVIII (2) — Che si debbe dar principio allé
COMPOSITIONI FER UNA BELLE CONSONANZE PERFETTE... ESSendO
che lo incominciare in tal modo (soprà le chorde principaU de i loco inodi ne i quali è composta la cantilena), è stato posto in uso da molti prattici periti, si come da losquino, da Motone e da altri ancora antichi e moderni musici ; e di ciô potemo liavere lo
{') Nous avons vu « des sonneurs de cornets et de trombones, « faisant partie, en 1576, de la chapelle royale, sous Pierre Duhotz. On sait maintenant que ces cornets étaient de simples zinlen. Voir Musique aux 'Pays-Bas, t. III, p. 320, et t. IV, p. 149 et 184. A cette dernière page, il est question d'une procession de pucelles à Bruxelles, que nous avons mentionnée, le premier, pour les six ménestrels qui figurent à ce cortège traditionnel. La présente gravure date d'environ 1589.
(2) Istitutioni harmoniche^ terza parte.