‹ La musique aux Pays-Bas avant le 19e siècle. Documents inédits et annotés. Compositeurs, virtuoses, théoriciens, luthiers; opéras, motets, airs nationaux, académies, mâitrises, livres, portraits, etc.; avec planches de musique et table alphabétiqueChapitre 4 sur 32 · AVANT LE XTX« SIÈCLE · texte numérisé non relu

AVANT LE XTX« SIÈCLE

Van Weerbake (Gaspard),

dit Gaspard, illustre musicien flamand du XV^ siècle. — L'éducation d'un artiste est liée d'ordinaire à son lieu natal. — Musiciens distingués sortis de la maîtrise de Sainte-Walburge à Audenarde. — Doutes sérieux quant à l'instruction reçue par Gaspard et par huit de ses glorieux confrères, à l'école parisienne d'Okeghem. — Mission en Picardie et en Flandre, assignée, en 1474, à Gaspard, par Galéas Sforce, duc de Milan. — Document qui la concerne. — Position qu'occupe Gaspard à la chapelle milanaise. — Altération de son nom de famille. — Méprises de Fétis à ce sujet. — Identification de Guillaume Guinand et de Guillaume Garnier. — Fable imaginée par Fétis, quant à l'absence, purement temporaire, de Gaspard. — Nouvelle mission dont celui-ci est chargé, en 1498. — Le duc Louis Sforce lui confère Vampla audorità. — Pièce intéressante à cet égard. — Collègues de Gaspard. — L'un d'eux, Alexandre Agricola, chantre et comi^ositeur célèbre, quitte le service, en 1477, pour se rendre à Florence. — Éloge officiel de son caractère et de son talent. — Document y relatif. — Jean Cordier, fameux chanteur brugeois. — &es appointements considérables.— Erreurs redressées, à ce sujet, par le témoignage vérididique de Morigi. — Cordier, nommé gallicus, retourne, en 1493, dans sa patrie. — Jacques Teybler, maître des orgues, en 147^, à la chapelle susdite. — Composition officielle de la chapelle du duc de Milan, en 1475. — Relations entre Milan et les Pays-Bas au commencement du XVe siècle. — Un ténor flamand de la chapelle de Josei^h-Galéas Visconti avant 1404. — Variantes d'ortographe. — Eligio (Eloy?), Cornelio {De Wilde?), Tuschino (Deprès?). — Fonctions de ce dernier,

et cahier de musique écrit de commande. — Inductions diverses. — Gratifications octroyées aux chantres Cordier, Scach, Brant, Gaspard, et à l'organiste George de Gérard. — Travaux de facture d'orgue confiés à celui-ci pour la chapelle ducale. — J-^on origine flamande. — Importance des faits qui le concernent. — Les joueurs de pifero, de trombone, de viole et de luth. — Mœurs des ménestrels de la cour milanaise, la plupart flamands et allemands, en 1475. - Les trompettes et les flûtes. - Goûts artistiques des Sforce. — Fêtes brillantes célébrées à Milan (drames lyriques et comédies, exécutions vocales et instrumentales), pour le mariage de Galéas Sforce, et auxquelles participe Gaspard. — Les Flamands préparateurs du drame lyrique en Italie.

— Curieuse homonymie. — Gaspard est mort, selon toute apparence, au service de Sforce. — Son éloge par Gafori. — Stahat mater de lui, inconnu aux musicographes. — Description d'un précieux manuscrit du XVe siècle qui le renferme. — Dépouillement analytique des nombreuses compositions du recueil, confectionné, selon nous, par un calligraphe et un miniaturiste flamand. — Blason à déterminer. — Messes et motets, dits farcis, d'Okeghem, de Barbiriau,d'Agricola,de Brumel, de Busnois, de Compère, de Févin, de Deprès, d'Isaac et de Régis. — Commentaires et renseignements nouveaux sur ces illustrations musicales, la plupart néerlandaises. — En tout douze compositions inconnues, dont cinq dues à Okeghem. — Traduction en notation moderne d'une grande partie du Stahat de Gaspard. — Difficultés de restitution et appréciation analytique. — Simon De Quercu et Matthias Lemaistre à Milan. — Le premier, maître de chapelle des Sforce; le deuxième, maître de chapelle de la cathédrale. — Nouvelle homonynie bizarre : Simon Du Quesnoy. — Conjectures à ce sujet — Un « Simon de organist, n à Bois-le-Duc. — Période active de Matthias Le Maistre à Milan. — Circonstances où naquit sa BaUaglia Taliana. — Autres compositions de lui, écrites à Milan. — Ses relations à la cour ducale.

— Compositions de Christophe Plantin (?) et de George De la Hèle, celles-ci imprimées à Tournai (?) — Œuvres musicales néerlandaises parues à Milan, au XV^ siècle. — Opuscules rarissimes d'Erycius Puteanus conservés à la Bibliothèque amb oisienne. — Canon énigmatique à résoudre. — Méprises de Burney, de Fétis et de Catalani. — Puteanus à la villa dite Nonianum. — Musiciens distingués qu'il aura connus : Lucio Cavanago, le prêtre Egidio. Giuseppe Caimo, Francesco di Milano, Guglielmo Arnone, Cesare Borgo, Ottavio Bariola, Bernardmo Borghese, Orfeo de Vecchi, Camillo Perego, Lucio Castelnovati. — Leurs compatriotes supplantent complètement, à la fin XVIIe siècle, les maîtr s néerlandais. — Van de Putte, Puteanus et Dupuy. — L'illustre André Pevernage attaché à la chapelle de Cesare Homodei de Milano. — Ses excursions probables dans la cité des Sforce. —

Séjour vraisemblable à Milan, de Matthias-Hermann Werrecoren, compositeur flamand. — Il y fait paraître, chez les Moscheni, une collection de motets à cinq voix. — Sa dédicace. — Erreurs étymolog-iques de Fétis. — Essais d'attribution en Allemagne. — Analyse du nom de Werrecoren. — Prudence d'Ambros. — Motets attribués à Le Maistre et restitués àMatthias-Hermann Werrecoren. — Séjour d'Adrien Petit, dit CocHcus, à Lodi, près de Milan. — Devenu l'ami de l'évêque Ottavien, il y préside à la musique de la cathédrale. — Un facteur d'orgues flamand, affilié à la O^ de Jésus, Guillaume Herman, s'illustre dans le pays des Antegnati, et notamment à Corne. — Il y construit, pour la cathédrale, un orgue monumental muni de combinaisons de jeux inaperçus dans la péninsule. — Perfectionnements et transformations. — Description complète de cet orgue facturé en 1650. — Ses registres, ses tuyaux, ses touches, ses combinaisons de claviers superposés, ses jeux divers, son buffet, etc. — Opuscule rarissime qui le concerne, paru, à Corne, en 1718. — Guillaume Berman appelé « célèbre fabbricatore de organi. » — Autres travaux de lui : l'orgue de l'église du Jésus, à Gênes, et celui de la basilique de S. -Maria di Carignano, en la même cité (1657-1660).

Ceux qui ne voient que la superficie des choses, pourraient être tentés de trouver oiseuses les recherches tendant à connaître le nom exact et le berceau véritable des grands maîtres de l'art. Il y a là pourtant autre chose qu'une vaine curiosité. Le nom, quelqu'il soit, mène au lieu de naissance, et celui-ci conduit à l'école où s'épanouit l'intelligence de l'artiste aimé. Parler sans cesse, en termes généraux et vagues, de la prospérité brillante de nos anciennes maîtrises, et ne parvenir à y rattacher sûrement que quelques individualités isolées; se voir forcé même de placer les illustrations qui échappent aux investigations premières, sous l'influence d'un génie unique en qui s'absorbe et se monopolise toute la science d'une époque, c'est vraiment traiter l'histoire d'une façon par trop cavalière et la tenir, comme à plaisir, dans une sorte de pénombre vacillante qui dérobe, à l'éloquente signification qu'ils comportent, les personnages et les lieux.

Renonçons à cette optique nébuleuse, et venons à l'ap-

prëciation sérieuse des choses. De vingt artistes musiciens, dix-neuf au moins, nous l'affirmons, ont reçu leur instruction rudimentaire dans la localité qui les a vus naître. C'est le cas pour le glorieux maître dont le nom figure en tête de ce chapitre 0).

Grâce à une précieuse découverte enregistrée, entre autres, par Fétis et par Ambros (^), il nous est permis d'assigner à la maîtrise de Sainte -Walburge à Audenarde, pendant la deuxième moitié du XV^ siècle, une importance réelle, quant aux études élémentaires et même supérieures qu'y effectuaient les élèves confiés aux soins du magister en fonctions. Elle a dû même être alors en pleine floraison, vu les sujets distingués qu'elle a produits, dans un laps de temps relativement restreint. Outre Gaspard Van Weerl)eke, qui en est la personnification la plus éclatante, vu la position éminente qu'il remplit à la cour de Milan, on compte encore Louis Voet, qui devient maître de chant de

(1) Nous croyons devoir rappeler ici que la série de recherches italiennes formant le présent volume, a été inaugurée, au volume 1\^^, par un chapitre consacré à Jean Tinctoris. Celte publication anticipée nous était commandée par d'impérieuses circonstances.

(2) Fétis, après avoir cité les lignes du registre de la comptabilité communale d'Audenarde relatives à Gaspard Van Weerbeke, et mises, pour la première fois, en évidence par nous, ajoute : " La patrie de ce musicien distingué était inconnue, ainsique son nom de famille, et la position qu'il avait occupée était igno 'ée, avant que M, Vander Straet(en), auteur de plusieurs opuscules relatifs à l'hi toire de la musique, eût fait la découverte de ce document dans les Archives de la ville d'Audenarde, où il est né. Il a eu l'obligeance de me le communiquer immédiatement. » Biographie univ. des musiciens, à l'article Gaspard.

Ambros dit à son tour : « Von Gaspar hat erst in neuester Zeit der K. belgische Archivar Herr Edmond Vander Straeten nachgewiesen, sein vollstâudiger Name sei Caspar Van Weerbeke und seine Vaterstadt Oudenarde, deren Vertreter ihn mit grossen Ehrenbezeigungen begriissten, als er 1490 aus Mailand heimkehrte, wo er in den Diensten der Sforza gestanden hatte. 5? Geschirh'e der Mnsiek. t. III. p. 2îfi.

la Sainte-Chapelle à Dijon ('), et toute une pleïade de chantres et d'instrumentistes méritoires, que le poëte Matthieu Castelejn a célébrés dans une Défloration analysée par nous ailleurs (^).

Si Audenarde était, à l'époque précitée, une sorte de pépinière musicale qui projetait son influence jusqu'en Italie, qu'ont dû être à fortiori des localités plus grandes et plus importantes en population comme en ressources intellectuelles? Y a-t-il lieu, nous le demandons, d'attribuer, comme le fait gratuitement Fétis, non- seulement Van Weerbeke à l'école parisienne fondée par Okeghem, mais d'y rattacher Crespel, Deprès, Brumel, De la Rue, Agricola, Verbonnet, Prioris, et d'autres illustrations encore ? Quoi, nous aurions eu la supériorité, aux Pays- Bas, pour nos écoles chapitrales, à partir du « douzième siècle; » notre pays, devenu, toujours d'après Fétis (^),« le plus avancé de l'Europe en organisation sociale, en culture intellectuelle et en industrie » fournissait des maîtres qui n'avaient « de rivaux en aucun lieu, » et nos artistes auraient dû s'asseoir, comme d'humbles élèves, sur les bancs d'une institution française, dirigée par un Flamand qui, seul, possédait les vrais secrets de la science! Nous y voyons volontiers Okeghem. en continuateur de Jean de

(') Les lettres autographes de Voet parlent avec un sentiment de reconnaissance mêlé de vénération de son maître à Sainte-Walburge à Audenarde. Voy. nos Aldenardiana, t. II, p. 1 à 13.

(2) Recherches sur la musique à Audenarde, p. 11 à 13. Nous pourrons peut-être un jour ajouter à cette liste respectable le nom glorieux de Stéphan Mahu et celui, moins rayonnant mais non moins significatif, d'Arnoud Caen.

(5) Note sur la découverte récente des plus anciens monuments de la typographie musicale^ etc., dans le Bulletin de P Académie de Belgique, 2e série, t. XI, p. 278. Fétis est venu un peu tard, ce nous semble, pour faire connaître en 1861, à l'Académie belge, un ouvrage du ci-devant conservateur delà Bibliothèque impériale de Vienne, Antoine Schmid, que le monde savant avait déjà admiré et analysé depuis 1845.

Mûris, un autre Flamand, comme nous aurons roccasion de le démontrer amplement, inoculer patiemment ses savantes leçons aux intelligences parisiennes; mais, nous nous refusons à y supposer, jusqu'à preuve du contraire, des compatriotes en possession de tous les arcanes de la musique, grâce à l'état avancé de cet art sur toute la surface du pays.

En attendant que le jour se fasse sur cette grosse question, consignons ici le nouvel appoint d'informations qu'il nous a été donné de recueillir, entre mille autres d'une nature bien étrangère à nos perquisitions, dans le vaste dépôt d'archives de l'État à Milan. D'abord, un renseignement du plus haut intérêt emprunté à une collection particulière.

En 1474 (n. st.), le duc Galéas Sforce donne à Van Weerbeke, chantre de sa chapelle, une mission de confiance et toute artistique. Il s'agit, pour notre savant compatriote, de se rendre, à partir du 18 janvier, en Picardie et en Flandre, pour y recruter une série supplémentaire de chantres dont ladite chapelle avait besoin, et notamment « dix bons soprani, un ténor haut comme Bovis, un ténor pareil à Peroto, et deux contrebasses. »

Galeas Maria Sfortia, vicecomes, dux Mediolani, etc. ; Papiae Angleriaeque cornes, ac Genuse et Cremonae dominas.

Die ISjanuarij MCCCCLXIII.

Instruzione data a Gasparo, cantorc, mandato in Picardia et Fiandra per altri cantori. — Primo, chel conduca soprani dece buoni; item, tenore uno alto corne Bovis; item, tenore uno come Peroto; item, duy contrabassi.

Ce curieux document réclame quelques commentaires indispensables :

P II y a là, on le voit, un établissement musical organisé

d'une manière sérieuse et complète, ayant à sa tête un maître d'élite et capable d'exécuter les compositions les plus remarquables de l'époque. Remarquons, entre autres, les voix graves, divisées en basses et en contrebasses, ces dernières descendant sans effort jusqu'à VîU et même jusqu'au si bémol, c'est-à-dire à la tierce inférieure de VîU grave du violoncelle. Berlioz, dans une petite étude consacrée à Michel de Glinka, dit que les contrebasses de la chapelle russe à Saint-Pétersbourg faisaient fîbrer le ïa bémol bas. En doublant ainsi à l'octave les notes fondamentales de l'harmonie, on obtenait, pour cette phalange privée de tout accompagnement instrumental, un ensemble moelleux qu'on ne connaît plus guère aujourd'hui, parmi nous, dans les masses vocales mises en œuvre. Les ténors Bovis et Peroto, invoqués comme types de l'espèce, n'ont guère laissé de trace dans l'histoire.

2° Gaspard, bien que simple chantre, aura pu être le directeur effectif de cette phalange vocale. La mission dont on le chargea, fait supposer en lui des connaissances spéciales et des services importants rendus à la cour de Milan. Était-ce ici, comme à Rome, où, avant le XVP siècle, l'office du maître de chant, purement honoraire, était dévolu à un ecclésiastique de haut rang, mais était rempli, en réalité, par le plus digne, le plus capable d'entre les chantres, appelé à ce poste important par le suffrage de la chapelle entière? Il est permis d'en douter, par ce que nous dirons tout à l'heure de Guillaume Garnier.

3"* Inutile de nous arrêter à faire valoir la Flandre comme pays musical par excellence. Elle offrait, nous l'avons dit, une fourmillière de voix exercées, robustes et conduites par de vrais tempéraments d'artistes. Quanta la Picardie, qui appartint longtemps aux comtes de Flandre et aux ducs de Bourgogne, et qui venait d'être réunie à la couronne de

France, par Louis XI (^), elle aura subi, par le contact immédiat des Flamands, une influence salutaire pour son organisation musicale, influence qui se sera prolongée bien au-delà de la scission consommée par le roi de France, à preuve les compositeurs éminents qui surgirent de son sein au siècle suivant (^). On pourra juger de l'importance qu'eut autrefois cette province des Paj's-Bas, par ce fait qu'à l'université de Paris, le plus fréquenté des établissements d'instruction supérieure, la Picardie formait avec la France, la Normandie et l'Angleterre , la division en quatre nations de chaque faculté : la théologie, le droit canon, la médecine et les arts libéraux. Le Picard se coudoyait, à cette célèbre université, avec le Lombard, qui était qualifié, par les étudiants — à en croire le cardinal Jacques de Vitry — d'à avare, de méchant et de lâche. » Ces relations entre deux contrées assez éloignées et assez dissemblables de caractère, ont leur signification ici.

4° Peu familiarisé avec les noms exotiques, d'origine germaine surtout, le scribe se sera trouvé dans l'embarras pour enregistrer celui de Van Weerbeke, qui aura dû lui paraître bien barbare. Il a donc tourné la difficulté, en appelant l'artiste de son nom de baptême seulement, comme le cas s'est oflert bien souvent pour Willaert. A cela rien d'étonnant, sans doute. Ce qui surprend, ce qui amuse même, c'est de voir Fétis, né en pleins Pays-Bas, entourer le nom de Van Weerbeke de toutes sortes de bizarreries curieuses, le tout pour édifier ses confrères de l'Académie royale belge. Il suppose, par exemple, que(Van) Weerbeek(e). — les parenthèses émanent de nous — n'est autre qu'un

(') En 1463.

(2) Fétis assigne à la Picardie Loyset Compère et Pierchon De la Rue compositeurs du XY^ siècle. Nous avons déjà fait ressortir l'inanité de cette dernière attribution. Voy. la Musique aux Pa>/s-Bas, t. III, p. 211. L'a'^t^e attribution sera combattue ouelaues Dases dIus loin.

- u — certain Overbeek, embarrassé qu'il est de la forme Uuerback, employée par 1 éditeur Petrucci, et qui dérive simplement de rZ7 redoublé équivalant au Wf). Un peu plus loin, Fétis mentionne Gaspard comme étant un musicien entièrement distinct de Van Weerbeke, qui s'offre sous sa plume incontinent après. C'est le cahos. L'écrivain avait pourtant reçu communication de notre trouvaille, qu'il ne sut utiliser réellement qu'un an plus tard, dans son dictionnaire biographique. Ce qui suivra bientôt, est destiné à donner une sanction nouvelle à la forme officielle déterminée par nous, à l'aide des Archives communales d'Audenarde.

Autre énigme à résoudre. Le Tractatus alteratiomim de Tinctoris est dédié, comme on a vu, à Guillaume Guinand, maître de chapelle de Louis Sforce, duc de Milan. Cet opuscule doit avoir été écrit en 1476 ou 1477 (-), et la première de ces dates marque précisément la fin du règne de Galéas Sforce, prédécesseur du duc Louis. D'autre part, on fait ouvrir à l'illustre compositeur Guillaume Garnier ou Guarnerio, un cours de musique à Milan, qu'il poursuivit ensuite à Naples, sous Ferdinand d'Aragon, roi de Sicile. Garnier vivait à Naples, selon Melegolo, en 1480 (^). En rapprochant les noms de ces deux artistes, on est tenté de les assimiler complètement, tant par ressemblance graphique, que par la concordance des dates et l'analogie des fonctions. L'homologation a d'autant plus de raison d'être, que Garnier était belge d'origine et que précisément toutes les dédicaces, faites par Tinctoris, concernaient des compatriotes du grand didacticien. Or, si Guillaume Guarnerio, ou son homonyme Guillaume Guinand, est allé s'établir à Naples, avant 1480, il en résulte que, jusqu'à preuve du contraire,

(*) Bulletin àeV Académie de Belgique, tome précité, p. 274. (*) Voy. le t. IV, p. 40, de la Musique aux Pays-Bas. i^\ Vov la notice c/ue Fétis consacre à Guarnerio.

^ 10 — notre Van AVeerbeke peut bien avoir rempli les fonctions intérimaires de maître de chant à la chapelle ducale de Milan, tout en restant officiellement désigné comme cantor. Rappelons-nous que c'est revêtu du titre de sanghmeester , que notre ëminent compatriote fait son entrée solennelle à Audenarde, en 1490 (\), bien certainement pendant une tournée artistique pareille à celle qu'il accomplit, par ordre supérieur, en 1474.

C'est ici que Fétis donne un nouveau cours à son imagination, en brodant l'histoire d'une conspiration qui aurait eu pour résultat, six ans auparavant, le retour de Van Weerbeke aux Pays-Bas. Après avoir constaté que Jean-Galéas- Marie Sforce mourut empoisonné par son oncle Ludovic Sforce, en 1494, au château de Pavie, où il était retenu prisonnier, le ci-devant directeur du Conservatoire de Bruxelles ajoute : « L'usurpateur Ludovic, qui avait gouverné jusqu'alors au nom de son neveu, avait éloigné, dans les dernières années, les anciens serviteurs de maison ducale et les avait remplacés par ses créatures. Ce fut alors, sans doute, que Gaspar dut s'éloigner de Milan et retourner dans sa patrie. » Tout cela est de pure invention et ne saurait résister à la production d'un simple document authentique. Van Weerbeke était aimé à la cour de Milan, non seulement pour son talent distingué, mais pour sa probité accomplie. Un changement dynastique ne pouvait lui. être funeste, attendu qu'on avait besoin de ses lumières et de son expérience pour l'importante affaire de l'organisation de la chapelle ducale, et, dans les missions qui lui furent assignées à ce sujet, il avait plein pouvoir, ampla auctorità, parce qu'il était l'intégrité même.

A l'appui de ceci, il nous est permis d'exhiber une pièce

(ï) Voy. la Musique aux Pays-Bas, t. TI, p. 65.

curieuse et intéressante, rédigée en italien mi-lombard milatin, et portant la signature du duc Louis-Marie Sforce, le même à qui Fétis attribue l'écartement de Van Weerbeke. Datée de Milan, le 18 août 1498, cette pièce, outre les lumières qu'elle nous apporte sur les services incessants de l'artiste à la cour ducale, et sur le cas qu'on j faisait de sa probité affectueuse, confirme à nouveau son identification avec le Gaspar de 1474, par la forme légèrement italienne donnée au nom de famille du musicien, à l'aide du Y remplaçant le W, de Ve simple au lieu de Ve double, et du ch pris pour k.

Van Weerbeke avait à chercher et à emmener avec lui plusieurs soprani supplémentaires ainsi qu'un ténor destinés à la chapelle du souverain. Celui-ci s'en remet à la fidélité et à l'affection que l'artiste avait témoignées sans discontinuer pour l'accomplissement lojal et discret de sa mission. Les lettres patentes qu'il lui octroie, à ce sujet, l'autorisent à conclure avec les chantres de son choix, tels arrangements financiers et autres qu'il jugera les meilleurs et les plus convenables. Il s'engage, de son côté, à observer attentivement tout ce que Gaspard promettera, au nom du duc, dans l'exécution de son mandat. Le document est contre-signe Bartholomeus et Chalcus. Le négociateur y est appelé nostro cantore{^),

Dux Mediolani, ecc. Havemo dato commissione ad Gasparo da Verbech, nostro cantore, de cercare et coiidure ad noi alcuni altri cantori soprani et ono tenorista per la capella nostra, et persuadendone per la fede et affectione quale continuamente ne ha demonstrato, exequira questa nostra commissione fidelmente et con prudentia, concedemo per virtu de queste nostre ad ipso

(*) Archives de VÉtat à Milan, registre 131 des Salvocondutti, patente, etc., année 1498-1499, P 7.

Gasparo ampla auctorità de praticîiare, concludere et stabilire cura quelli cantori chepso ellegira, el stipendio et provisione como a luy parira meglio et essere conveniente, promettendo noi et cosi promettiano per le présente sotto scripte de nostra propria maiio, attendere et observare tutto quelle chepso Gasparo promettera in nostro nome per exequutione de la commissione nostra. Mediolani, 18 augusti 1498.

LuDOvicus M. B. (artolomeus), C. (halcus).

Désireux de connaître les noms de quelques artistes recrutes par Van Weerbeke, tous ayant été astreints à des épreuves de chant qui permettent de les considérer comme des sujets délite, nous avons dû, après une première investigation dans le dépôt d'Archives milanais, limiter notre curiosité à Jean Cordier seul, les autres virtuoses du chant, trouvés par nous, étant étrangers à la période provisoirement établie. De ce nombre sont, par exemple, Jean d'Avignon, Jean Petit, Jean Martin et Alexandre dit à' Allemagne. Le premier est mentionné eii 1470, sous la désignation de « Joanne da Vignon, ducal cantor. » Le deuxième reçut, en 1458, un congé d'un mois, pour se rendre à Rome avec trois compagnons :

Concesse sum Uttere passus Joanni Petit, cantori S™* D. M., eunti Romam cum sociis tribus, valiture mensem unum. Viglevani, quarto Martij 1457 (v. st.) (*).

Le troisième, qui fut un excellent compositeur (^), put

{}\ Arciiives susdites, registre aux sauf-conduits, etc., no 9'2: Viglevani^ aujourd'hui Yigevano, aux bords du Tessin, où .se trouve la Villa sforzcsca.

(2) Petrucci imprima de lui, à Venise, plusieurs motets et chansons, au sujet desquels on peut consulter les ouvrages de Schmid et d'Ambros. Celui-ci mentionne en tout vingt-et-une compositions.

également s'absenter en 1475, comme l'atteste son « bulletinus passûs, » signé !'« iiltimo februarii 1474; » enfin, le quatrième demanda et obtint, le 10 juin 1374, sa démission honorable de cantor dîtcale, après une série de services qui furent marqués par un grand charme attaché à son art et par une régularité exemplaire dans laccomplissement de ses fonctions. La droiture de son caractère, sa fidélité aimable, sa gestion habile lui valurent toute considération et toute louange de la part du souverain. Le projet seul d'aller tenter fortune ailleurs, lui fit abandonner son poste. 11 se dirigea, d'après le texte du sauf-conduit qui lui fut délivré, vers la partie méridionale de l'Italie, où le suivit toute sa famille.

Servi vit nobis plerosqui annos, maxima cum delectatione et diligentia in arte musica, Alexandsr de Alamania, cantor, qui quamdiu nobiscum fuit, recte lideliter ac bene se gessit et commendationem ac laudem meruit; is vero fortunam suam aliunde experiri cupiens, statuit a nobis discedere, et nos ei gratam licentiam concessimus ; itaque cum proficisci veUt ad partes inferiores cum tota sua familia et nos cupiamus iter tutum expeditumque prœberi, etc.

Datum Papie, die Xjunii 1474 (•).

Si l'on pèse bien la valeur de la recommandation qui fut octroyée au chantre Alexandre; si l'on considère, d'autre part, que Yè^\i]ihie de Âlemania s'appliquait assez souvent aux artistes flamands établis en Italie; si on remarque encore que le musicien flamand Alexandre Agricola a nonseulement des compositions imprimées chez Petrucci à Venise, mais en a laissé de nombreuses en manuscrit tant à Milan qu'ailleurs, on est, ce semble, en droit d'attribuer

(') Mêmes archives milanaises, no 118

à ce glorieux artiste tout le bien qu'on en vient de lire. Quand les investigations seront poussées plus avant, cette attribution se confirmera peut-être, de même que l'assertion d'Aaron relative au séjour, plus ou moins prolongé, que le maître, sans doute jeune encore, fit à Florence, ville située, par rapport à Milan, dans une « partie inférieure. » Il y laissa, comme souvenir de cette phase de sa vie, une Canzonetta à trois voix : Amor clie sospirar mefai, actuellement en possession du professeur Basevi à Florence, qui possède du même maître plusieurs autres lieder ingénieusement traités (^). La Riccardiana de Florence en conserve deux, dans un recueil marqué N, n*" 2794. L'avenir se chargera, nous le répétons, de faire les adaptations voulues.

A l'égard de Cordier, le célèbre chanteur, deux importantes rectifications sont nécessaires. L'abbé Du Bos a, le premier, relevé les appointements énormes que cet artiste flamand touchait à la cour de Milan. De nos jours, le texte où Du Bos avait puisé son information a été successivement commenté par Fétis, par Ambros et par d'autres, nous compris, tout en en infirmant implicitement la valeur, par l'attribution erronnée qui en était faite à Bernardine Corio, historien partial et complètement voué à la glorification quand même des Sforce. On peut en voir une trace dans le document reproduit ci-dessous en note (^). Or, le passage en question émane réellement de Morigi, auteur d'un ouvrage

(1) Ambros, GescMchte der Musieh, t. III, p. 246. On en conserve aussi plusieurs dans la Casanatensis, à Rome.

{-) " Concessae sunt Bernardino Corio, alumno et familiari civi mediolanensi, litterse passus, cum sociis duobas, et commendationes ad omnes magistratus et civitates subditas, ut aperiant ei Archivos, bibliothecas et armariascripturarum, causa componendae historiée quamvulgari sermone scribere cepit.

«Datum Mediolani, calendis octobris 1498. v Archivesde VÊta^ à Milan, registre des salvocondutéi, etc., années 1498 et 1499, n° 131, f» 26.

très-estimë consacré à la noblesse milanaise, et où se lisent, à propos de Galëas Sforce, les lignes qui suivent :

Teneva questo raro Principe trente musici tutti oltramontani, et tutti scelti, che da esso erano benissimo pagati, ed al maestro di Cappella, nominato Cordovero, dava centi scudi al mese (elle ora sarebbero più di dugento), posciachi moltosi compiaceva délia musica, nella quale era intelligentissimo(').

A son tour Morigi se trompe, lorsqu'il transforme le chanteur Cordier en maître de chapelle. Nous démontrerons le contraire, en mettant sous les jeux du lecteur un sauf-conduit, daté du 23 septembre 1496, et où l'artiste brugeois, sur le point de se mettre en route pour se rendre en famille avec quatre compagnons (-), est qualifié simplement de cantor; cette constatation officielle n ote rien au mérite supérieur du virtuose; au contraire, elle y ajoute, par la simple considération d'un émolument énorme octroyé à un artiste dépouillé de tout grade hiérarchique :

Concesse sunt littere passas D. (ornino) Cordiero, gallico caatori, Illustrissimi ducis Mediolani, ituri domum suam cum sociis quatuor, valiture menses sex. Vigievani, XXIII septembris 1496 (^).

Per Imperialem.

B. (artholomeus) C. (alchus).

(>) Livre VI, cli. 36.

(2) Il faut croire qu'il s'agii ici simplement d'une vacance que Cordier obtenait, et non d'un départ définitif. Il y aura pourtant à expliquer ultérieurement sa présence en fiollande, de 1480 à 1482. Y aurait-il eu deux chanteurs éminents du nom de Cordier? Ou bien celui qui est en question ici, aurait-il abandonné et repris tour à tour ses fonctions à la cour de Milan? En 1482, ténor de la chapelle de Maximilien, il du être remplacé pour cause de maladie, par Chrétien De Vos, ténor de l'église de Notre- Dame a Louvain. L'archiduc tenait alors sa résidence en cette ville. Messager des sciences, etc., année 1867, p. 104.

(3) Archives susdites, registre aux patentes, etc., années 1496-1497, no 13, fo 33.

Il y a encore lieu d'observer ici que l'ëpithète degallico, comme celle d'aIma7io, s'employait assez fréquemment à propos de Flamands domiciliés en Italie, car l'origine Lrugeoise de Cordier a été précédemment établie ainsi que la retraite de l'artiste en son lieu natal, à côté de plusieurs autres particularités, sa mort entre autres, qui contribueront, avec celles exposées ici, à renforcer considérablement les maigres détails de sa biographie (^).

Le terme de micsici dont se sert abusivement Morigi, doit s'entendre évidemment des chantres de la chapelle et nullement des instrumentistes qui formaient, comme on sait, bande à part, hormis peut-être l'organiste, qui était, en 1473, un allemand nommé Jacques Tejbler et originaire de Plannaro(?)

Concasse fuerunt litterae passus Jacobo Teybler, Alamamo de Plannaro, magistri organorum. cum sociis duobus valiture annos très. DatumPapie, dieXXIIFjan. 1403 (-). Fer lo. Jacobum.

De nouvelles recherches, faites au dépôt milanais, ont ramené à la surface des poudreuses liasses d'archives, quelques informations supplémentaires d'un précieux intérêt. VArchivio storico di Lomhardia en comporte aussi de fort curieuses, que nous ne pouvons omettre d'utiliser.

Voici d'abord deux listes officielles de la chapelle musicale du duc, Tune du 30 mars, l'autre du 3 décembre 1476. Comme il est arrivé pour le personnel des musiciens du roi de Naples, en 1480 (^), c'est à l'occasion du renouvellement du costume des pensionnaires ducaux, qu'une nomenclature complète de chacun d'eux a pu être connue. Considéré

(») Voy, la Musique aux Pays-Bas. t. III, p. 191 à 193.

(2) Archives susdites, registre no 117, années 1472-1473.

(3) Voy. tome IV de la Musique aux Pays-Bas, p. 2"^.

simplement au point de vue de l'archéologie, l'uniforme en question, désigné d'une façon nette pour qu'on puisse le restituer imaginairementtel qu'il était, mérite une sérieuse attention; c'est, si l'on veut, l'élément pittoresque du document.

Pour l'élément biographique ou artistique, l'importance de la tabelle redouble, en ce qu'elle livre à l'histoire le nombre, la dénomination, et, très explicitement parfois, la patrie des chantres aux gages du duc de Milan. On en comj)te trente-trois, au 30 mars, appartenant, pour la plupart, à la Germanie inférieure ou supérieure, à la France et à l'Italie. Trois tout au plus nous sont connus, parce que leurs œuvres, s'ils en ont créées, n'ont pas eu la chance d'échapper à la destruction, comme celles de quelques-uns de leurs successeurs, par la propagande facile et active de la presse. Nous faisons naturellement une exception pour les compositions de Gaspard Van Weerbeke, qui ont reçu, plus tard, le bienfait de cette merveilleuse vulgarisation.

Les relations musicales entre Milan et les Pays-Bas étaient déjà régulièrement établies au commencement du XV^ siècle, témoin le ténor, malheureusement anonyme, qui, à la mort du fameux duc Joseph-Galéas Visconti, arrivée en 1402, quitta la chapelle musicale de ce prince, où il avait été en service, pour solliciter, en 1405, un emploi à la chapelle du duc de Brabant :

Item, XVI^" in junio (1405), bi bevele myner vrouwen, enen clerc tenoriste ende sanger, die hier Galeas in Lombardien gedient hadde, ende gheerne hier in die capelle onderliouden liadde geweest bi meester Thomas Vysdom, gegeven III cronen vr. (i).

(ï) Archives générales du Royaume, Chambre des comptes, n» 1783 ancien).

Ces rapports artistiques se raffermirent, vers la fin du même siècle et au commencement du siècle suivant, par l'alliance que Maximilien contracta avec la fille de Galëas- Marie Sforce, duc de Milan, et dont naquit Marguerite d'Autriche, si chère aux lettres et aux arts, durant sa courte gestion comme gouvernante des Pays-Bas.

Reproduisons, avec les particularités qui les précèdent, les deux pièces en question :

Gotardo Panigarole.

Qui incluse te mandamo le liste de li cantori de la nostra capella....

Primo, a li cantori faray fare uno vestito longo per caduno, sempio o fodrato de bombaxina che sia de panno flore de persico 0 turchino, o verde sambugato o como meglio ad essi parirà, purchè tuti siano de medesimo colore, preterea faragli uno zuparello per caduno de terzanello o zandale, tuti de medesimo colore....

Quali cose tutte volemo omnino siano fornite per San Zorzo.

Datum Vigie vani, XXX martii 1475.

Li cantori sono trentatre.

Caxtori. — d. Labbe, Gaspar, D. Cordier, Victore de Bruges,

d. Enriclio, d. Bonis, Peroto, d. Prugli, Cornelio, d. Rolande,

Eligio, d. Michèle Feyt, d. Daniele, Géorgie Brant, d. Antonio de

Cambray, d. Gullielmo Pergier, Roglerio, Cardino, d. Zohanne

Avignon, Ghilet, Zanino Anon, Zanino Lumon, d. Proposito de

Santa Tegla, d. Ghinet, Aloyseto, Michèle da Tors, luschino,

d. Enricho sacristano, li dui Spagnoli, d. Raynero, Antonio

Ponzo.

Page 1