IV
— Frère Antoine Ferrer, luthier de la Cour, en 1481. — Scnptorium organis^î k ladite Cour. — Jean de Bruges, calligraphe-enlumineur. — Les rois aragonais de Naples, bibliophiles et protecteurs des lettres. — Une transcription ofllcielle a-t-elle été faite des œuvres de Tinctoris? — Le professeur dechan de Béatrix d* Aragon. — Éloge du talent musical de cette princesse. — Les cinquante mille manuscrits de Blathias Gorvin, son mari, contenaient-ils des œuvres du théoricien poperinghois ? ~ Candeur juvénile dans la préface du premier opuscule du maître, le point de départ de sa renommée. — Allusion à ses parenls et à ses amis des Pays-Bas. —Facilité de style de Tinctoris.— Achèvement complet de ses traités, en trois ans. — Leur description bibliographique. — Date certaine de T apparition du Diffinitorium. — L*exemplairc rarissime du Britùh Muséum est de 1480. — Tinctoris publie des compositions musicales à Venise, en loOl et 1506. — Objections contre son prétendu retour aux Pays-Bas. — Découverte de la date authentique de son décès, arrivé en IMl. ~ Le texte comporte simplement le titre de prébendaire, c*est-à-dire de possesseur d'un revenu de chanoine. — Série de prébendes non-résidentes octroyées à des célébrités musicales aux Pays-Bas, du xv« an XVII* siècle. — L'expression nivellentis canonicux, ^ Mission temporaire de Tinctoris en deçà des monts. — L'erreur de Tritbème expliquée. —Prébendes belges et néerlandaises à la chapelle sIxUne. — Preuves contre TobUgation de la résidence prébendaire tirées de l'histoire générale, des lois ecclésiastiques et des induits des papes. — Pérégrinations des anciens artistes officiellement enregistrées, comme, par exemple, le voyage que fit, en 1870, l'organiste malinois Paul De Winde, pour aller remplir le même emploi à la Cour de Vienne. — Rien, nulle part, quant à l'occupation réelle du canonicat nivellois par Tinctoris. — Le texte officiel italien d'un recrutement de chantres eflTectué, en 1487, en France et en Allemagne. — Importance de cette pièce inédite.
— Absence de toute qualification relativement h Tinctoris. — Le maître belge transformé en napolitain. — Silence de Cérone à l'endroit de ses œuvres. — Gafori châtie son Traité des proportions. — Inductions diverses à ce suiet. — Contradictions et erreurs de Fétis. ~ Le célèbre contrapointiste Bernard Hycart, collègue de Tinctoris en 1479. — Antériorité de ses fonctions à la Cour de Naples. — Nouvelles erreurs de Fétis.— École et doctrine.— Hycart, originaire du Brabant. — Sa famille et Porthographe originale de son nom.
— Le compositeur Jean De Macque, organiste et maître de chapelle à Naples, également natif du Brabant. — Sa famille. — Éloge brillant de cet artiste, par Cérone. — Sa biographie e;;traile des Notizie manuscrites de Piioni, maître de Saint-Pierre, à Rome. — Jean De Hacque, élève de Philippe de Monte, k Matines.
Jusqu'à ces derniers lempsja question du lieu de naissance de Tinctoris a pivoté sur le témoignage d*un seul écrivain : Tri thème. L'autorité de cet historien est-elle assez grande, assez solide pour se croire obligé de s'en tenir exclusivement à son assertion? C'est ce qu'il y aura lieu d'examiner d'abord attentivement.
Redisons-le, les légendes fabuleuses ont eu leur temps. On n'accepte plus un fait par la seule voix de la tradition. On veut des preuves authentiques, irrécusables. Depuis quelques années, une foule de récits erronés, relatifs à nos annales musicales, ont été complètement redressés. Le nombre de ceux qui restent à rectifier, est immense. Quiconque se voit en possession d*un contingent de preuves, en doit la publication flranche et loyale, quels que soient les obstacles ou les préjugés contre lesquels il aura à .lutter. La vérité, qui sera sa devise, doit l'emporter sur toutes les considérations de caste, d'autorité ou de convenance personnelle. Nous aurons, dans le cas dont il s*agit, ces principes sous les yeux.
Au lieu de recourir, à notre tour, à l'intermédiaire d'un écrivain pour voir à quel point Trithème peut être pris au sérieux comme historien ou comme biographe, jugeons-le par ses productions ; c'est le seul moyen de nous renseigner sûrement et définitivement h ce sujet. Prenons au hasard :
Joannes Rusbrock, prior canonicorum regularium Viridis Vallis in Brabanciâ, cnmeracensis diocesis natione teutonicus; vir. utferunt, devotus, sed parum litteratus. Scripsit, patrio sermons, ad aedificationem simplicium, qnsedani opuscula, gnas per alium post ejus mortem in latinum conversa; in certis optiina, in quibusdam vero à doctoribus feruntur esse erronea... Claruit temporibus Wencislai imperatoris et Bonifacii paps noni anno Doniini millésime CCCXC(I).
Presqu'autant d'erreurs que de mots. Le célèbre mystique dont les Bibliophiles flamands ont édité un livre colossal : Dat boec van dm gheesteleken tabemacule , formant trois volumes in-8®, ne s'appelait point. Rusbrock, mais Van Ruysbroeck, Loin d'être un homme illettré et dont les ouvrages, qualifiés d*opnscules par Trithème, ne s'^^dres-
{i) De scriptoribuB eeclesiasticis coUectanca, Bâie, 4494, fo 97, vo.
saient qu'aux âmes simples, « c'était, dit Snellaert, un esprit exquis et le meilleur littérateur de son temps. » Il appartenait à la race flamande,et non & la race teutonique. Admettons, à la rigueur, que teuionicus signifiait flamand. 11 ne vécut point sous le règne de Tempereur Wenceslas, mais sous celui du duc de Brabaut Wenceslas. Il ne put briller en 1390, puisqu'il mourut dès 1381. D'ailleurs le duc de Brabant Wenceslas étant décédé également en 1383, c'est à sa veuve qu'échut, depuis cette date, le gouvernement du Brabant. Rien ici, selon toute évidence, de Wenceslas VI, d'abord roi de Bohême, puis empereur d'Allemagne, ce dernier titre ne lui ayant été conféré qu'à la fin de la vie de l'annaliste qui nous occupe, en 1378. Pour le pape Boniface IX, il ne se doutait guère, en montant sur le trône (1389), qu'on lui attribuerait un jour l'honneur d'avoir vu s'épanouir, sous sa paternelle administration, un écrivain mort depuis longtemps. Restent les écrits erronés de Van Ruysbroeck. Qui le croirait? C'est Trithème lui-même qui va en faire justice :
Claruit sub Wenceslao imperatore, non sine opinions sanclitatis (i).
Voilà l'hérétique transformé en véritable saint ! Vut ferunt est abandon né,et le vir studiosus remplace le vir parum. litteratus.Vsinnsiisie tient seul à son empereur Wenceslas, apparemment parce qu'il croit Van Ruysbroeck un allemand. Poursuivons :
Judocus Badius, ascensius, oriundus ex Gandavo.
Il s'agit d'un contemporain : « Anno Domini quo haec scribimus, millésime CGCCXCV. » Ascensius^ d'Assche, est donc une épithète quelconque, un surnom peut-être, et
(4) Catalogua iltuitrium virorum Germaniam suis ingeniis et lueulfrationihM exomaniiam. (Sans lieu), 4495, f» 31
Badius, grâce à un oriundus nctlement caractérisé, se trouve être né en la ville de Gand ! En définitive, si la cité de Van Artevelde est la patrie de Tillustre savant, ascensius n'est qu*un vain mot, et si Badius a pour berceau le village flamand d'Assche, oriundusy en ce cas, comporte la signification à' originaire (i).
On pourrait clore ici le débat. Démontrons toutefois à ceux qui seraient tentés de ne croire qu'à des erreurs accidentelles, que Trithème est coutumier du fait, et que pas une ligne de ses compilations indigestes ne résiste à un examen sérieux.
Naximus episcopus ThaurincDsis. Claruit sub Acardio et Honorio principibus, anno Domini 420, et sub Theodosio juniore moritur (%.
Saint Maxime, qui assista au concile de Milan, tenu sous saint Léon en 4SI, et qui souscrivit, après saint Hilaire, au synode de Rome en 465, serait donc mort avant le 29 juillet 450, date du décès de Théodose le jeune.
Watafridus, abbas monasterii Saneti Galli... Claruit circa tempera Tiberii Âugusti, anno Domini DCC.
Evidemment, ce n'est pas en 700 que brillait ce Walfride, mais près de cent cinquante ans plus tard, puisqu'il ne fut nommé abbé de Saint-Gall qu'en Si±
Salomon, episcopus constantiensis, Notgeri (episcopi Leodiensis) quondam auditor... Claruit sub Lothario, anno DCCCL.
(4) InuUle de rappeler ici que le mémo gérondif oriundus, qui semble comporter un doute, est appliqué, par Trithème, à la naissance de Tinctoris en la ville de Nivelles.
(3) De scriptoribus eccletiasticit. FrancofurU, 4601 ; Catalogus^ etc. — Ib., passim.
Un abbé de Saint-Gall, qui florissait en 850, et qui a été disciple d*un évéque de Liège mort en 1007 !
Et Rheinherus, que Trithème fait vivre en 1300, tandis que les biographes les plus autorisés Font en estime en 1414 seulement ; et les Accurses qui florissent longtemps après leur mort; et Alain de Lille, qui, décédé en 1203, n*en continué pas moins à exister glorieusement en 1300; et Grégoire de Tours, qui s*illustre en 600; et Marc- Aurèle, qui est créé empereur dès 160!..
L'exemple de Badius, né dans deux localités à la fois, n'est pas le seul à invoquer ici. Raban-Maur, à qui Trithème a consacré une biographie spéciale : Vita Rabani Mauri, voit simultanément le jour à Mayence et à Fulda :
Ruhanus Maurus, inagnentius, ex civitatc Fuldensi onundus, Albani discipulus...
Puis, il devient le disciple d'xVlbain, c'est-à-dire que Trithème confond étourdîment le savant Alcuin, qui portait les prénoms de Flaccus Albinus, avec un martyr quelconque ayant vécu plusieurs siècles plus tôt.
Que dire de ce Francon, évéque de Liège, auquel Trithème attribue des ouvrages publiés deux siècles plus tard par un écolàtre du même nom ?
Que penser de l'historien payen Eutrope, devenu « un moine tenant les propos les plus orthodoxes, » et transformé en auteur de l'opuscule Ad virgines duas sorores^ opuscule émané d'un autre Eutrope, qui vivait, non sous les Valeris, mais sous Théodose le jeune?
Hermolaus Burbarus s'élève jusqu'au cardinalat ; Henri, dit de Gand, n'appartient plus à Munde, mais à la capitale actuelle de la Flandre orientale ; le Français Nicolas De Lyre devient un Anglais ; Henri Uarphius, le Brabançon, passe d'emblée Rhénan de la province de Cologne ; Herman Gontractus, le moine de Reichenau, est promu moine de Saint-Gall ; Algerus, un enfant de Liège, qui fut scolastique
de Saint-Barthélémy et de Saint-Lambert, en sa ville natale, est regardé pour un moine saxon; Rodolphe Agricola, bien que né à Bafflen,voit le jour à Groeningue, outre que ce rimeur médiocre est qualifié de poéta celeberrimus et s'élève aux régions célestes dans ses écrits : « Varia et elegantissima carmina edidit, quibus ingeniiim suum prope divinum ostendit. »
Nous voici revenu aux Pays-Bas. Restons-y pour citer encore deux exemples frappants des hérésies historiques du trop fameux Trithème :
Notgerus, episcopus Leodiensis, ex abbate nionaslenî Sancti-Galli, Rabani quondam familiarissinius...
L'évéque de Liège Notger, promu au siège épiscopal en 972, fut donc Tami de Raban-Maur, décédé en 855! Ce n'est pas tout. Notger, l'évéque guerroyeur, qui fit raser le château de Chèvremonl, est métamorphosé en philosophe, en poète, en astronome, en théologien, etc. Il publie des ouvrages dont Trithème se vante d'avoir vu les originaux. Il compose des hymnes, que le pape Nicolas I«^ approuve. Il écrit à Luitard, archichapelain de Charlemagne, et mort depuis près de cent cinquante ans !
Le dix-septième évéque de Liège est sérieusement classé dixième sur la liste des prélats de cette église, et, pour comble de gloire, il s'illustra comme évêque en 850, c'està-dire cent vingt-deux ans avant qu'il fût appelé à ces hautes fonctions !
Donc, si Trithème dit que Tinctoris est né à Nivelles, convient-il de le croire sur parole? Fétis,qui a eu la malechance de prendre Trithème pour guide, et qui a reconnu trop tard, hélas! la valeur des archives, dit, avec un accent de conviction sincère, à l'endroit des vieux registres des villes, des collégiales, des abbayes : « Là est la vérité concernant les faits historiques, et non dans les
livres, où d'anciennes erreurs se copient et se répètent d'âge en âge (1).
Les matricules de l'université de Louvain sont, parmi tous ces trésors d'informations, ce que l'on possède peutêtre de plus curieux et de plus utile pour notre biographie nationale. Ils forment, depuis la fondation de Y Aima matei\ une série de noms, enregistrés jour par jour, et où brillent une foule d'illustrations de la littérature, du droit, de la théologie, de la musique, etc. Ces registres, tenus avec le plus grand soin, par des professeurs de l'Université, placés sous le contrôle du recteur en fonctions, sont de toute authenticité, et ont déjà fourni à notre histoire maint renseignement de la plus haute valeur.
Pour ne parler que de la musique, on y rencontre, entre autres, une ligne précieuse se rapportant à une célébrité du xv« siècle, à un contemporain de Tinctoris : nous avons nommé Antoine Vanden Wyngaerde, dit De Vineâ, réputé pour avoir été un des plus habiles contrepointistes de l'époque :
Anlonius de Vineâ, cameracensis diocesis, XXX* augusti.
Or, Vanden Wyngaerde naquit à Anvers, qui appartenait, comme on sait, au diocèse de Cambrai.
Rien de plus laconique qu'une immatriculation pareille; mais aussi rien de plus catégorique ni de plus valide. Tous les élèves étaient égaux, sur le même pied, comme dans un registre de baptême. La notoriété, cela va sans dire, n'existe point encore pour la plupart; donc une seule ligne suffit. Ce n'est qu'en faisant correspondre plus tard les noms, les dates et les lieux, que l'on parvient «^ les rattacher à la célébrité acquise. Il serait puéril de vouloir
(1) Biographie universelle det musiciens, Voy. aussi Musique aux Pays-BM t. Ul, iDtroductiOD, p. xi et xn.
insister là-dessus et de prétendre qu'il faudrait pour eux des indications anticipant en quelque sorte sur leur renommée future.
C'est dans un de ces registres importants qu'eut lieu, il y a un an, la découverte du nom de maître Jean Tinctoris, découverte annoncée à M. le ministre de l'intérieur en ces termes :
Bruxelles, le 8 mars 1875.
Monsieur le ministre,
Tout est imprévu dans les informations fournies par les archives. Les raisonnements les plus ingénieux, les déductions les plus savantes tombent devant une simple ligne renfermant la vérité.
Cette ligne vient d*élre trouvée, relativement à Jean Tinctoris, grâce à Tattention que mon collègue et ami, M. Louis Galesloot, a eue de parcourir les anciens registres d'inscription à TUniversité de Louvaîn.
On y lit, à Tannée 1474 : « M(agister) Johannes Tinctoris, Morinensis dyocesis, XV** maij. » Voilà, en quelques mots, toute une révélation.
Tinctoris, déjà matlre ès-arts, vient, avec plusieurs de ses collègues élevés en dignité comme lui, achever ses hautes études à la célèbre Université. La qualification de pauper ne précède pas son nom, ce qui indique, selon moi, qu'il était de bonne famille, et explique, jusqu'à un certain point, l'avancement rapide qu*il obtint dans la suite. En lui supposant seulement vingt-cinq ans, en 1471, il aura atteint, étant mort en 1511 (1), l'âge de soixante-cinq ans, c'està-dire la moyenne de l'existence humaine.
Désireux de connaître son vrai lieu de naissance, j'ai cherché à savoir s'il n'avait point été immatriculé dans la classe des arts, mais vainement. Toutefois, les mots « morinensis dyocesis » suffisent à prouver que le grand théoricien musical appartenait à un diocèse autre que celui dont dépendait la ville de Nivelles, comprise, comme on sait, dans le diocèse de Liège, « leodiensis dyocesis. »
La Morinie occupait, au w" siècle, une grande partie de la Flandre
(1 ) D'après une autre dc'çooverle, dont il sera question plus lein.
occidentale et de la Flandre marilime française. De sorte que Tinctoris se trouve être, en définitive, un flamand, comme j'ai eu Thonneur de vous Tannoncer dans mon récent Rapport sur les musiciens belges en Italie, Agréez, etc.
Edmond Vander Straeten.
La simple ligne concernant Tillustre théoricien Jean Tinctoris, c'est le fait réel substitué à la tradition fabuleuse et à la légèreté des annalistes qui l'ont seulement copiée : Guichardin, en léte (1867), puis Sweertius (1628), puis Valère André (1643), etc. Comme caractère authentique, elle vaut, nous le répétons, un extrait de baptême, et laisse à des distances incommensurables le témoignage d'un auteur irréfléchi, ignorant, versatile, écrivant à des centaines de lieues, et basant son allégation sur un nuageux, un vacillant, un problématique gérondif.
Une seule ligne, et pourquoi pas? Cette simple ligne n'a-t-elle point renversé tout dernièrement le témoignage erroné, transmis depuis trois siècles, et relatif au compositeur André Pevernaege, prétendument né à Courtrai?
Andréas Pevcrnage de Harlebeka, clericus diocesis tomacensis.
Cela se lit dans les actes capitulaires de l'église de Saint- Sauveur à Bruges, au 21 janvier 1563 (n. st.). En dévoilant cette méprise si longtemps accréditée, nous avons indiqué, par la même occasion, la source où elle a pris naissance (1). Au milieu du déluge d'informations dont nous sommes journellement inondés : télégrammes, lettres, journaux, livres, Hiller, le directeur du Conservatoire de Cologne, n'écrivit-il point, il y a quelque temps, à propos du livre sur la musique grecque et romaine de son collègue, le directeur du Conservatoire de Bruxelles :
(1) VAKpER Staaëte;« et Vande Casteele, Maîtres de chant^ etc., p. ëO et s.
a Gevaert, né à Gand... » Si un homme sérieux comn^e Hiller énonce un fait semblable, alors que Cologne et Bruxelles se touchent en quelque sorte par le chemin de fer, combien le léger Trithème a dû avoir beau jeu, pour ses légendes, aux xv« et xvi« siècles, quand les voies de communication étaient lentes et difficiles, et que la moindre poste n'existait pas encore. Trithème a pu confondre facilement la notule du bénéfice de Tinctoris à Nivelles avec la naissance de Téminent musicien en cette même ville.
Aux xV" et xvi« siècles, on avait, aux Pays-Bas, la manie très-pédante de mettre au génitif latin tous les noms flamands précédés d'un de, article, ou terminés par un s, désignation exacte du génitif flamand. Exemples : Ducis, De Hertoghe; Caesaris, De Keysere; Régis, De Co-ninck; Prioris, De Veurste; Dïyiiis, De Rycke ; Textoris, De Wevere ; Majoris, De Groote, Custodis, De Coster ou Coslet^s; Nepotls, DeNevé; Lu pi. De Wolf; Fabri, De Smet; Canis, De Hoiidt] Clerici, De Clerc; Albi, De Wit; Braxatoris, De Brauwer ; Pavonis, De Pauw; Pétri, Peetas ; Stephani, Steveru, etc. La plupart de ces noms appartiennent à Tart musical, et offrent, après. le génitif Jatin, les adverbes se^, vulgo ou aliàs, qui déterminent nettement la forme flamande. Ainsi de Tinctoris, De Ververe ou Va^ers.
Ce dernier nom a été porté, dès les siècles les plus reculés, par les représentants d'une des plus importantes industries de la Flandre, la draperie, qui comprenait notamment les teinturiers. Un de ceux-là, que des documents officiels enregistrent sous le nom de c< Waltherus Tinctoris, vulgô Verwers, » c'est-à-dire « Gauthier Tinctoris, vulgairement appelé Verwers »,devint pléban à Turnhout en 1449.Un autre,Jean Tinctoris,dont le nom véritable a été Venoeis ou Farbers, d'après Paquot, vécut, au commencement du xv siècle,à Cologne (l).Un troisième,Simon Tinctoris, natif de Malines, fut immatriculé, en 1429, à
{i) Voir les sources que cile, à ce propos, FéUs,
YAlma mater. Reste un Jean Le Tintillier, indiqué, à titre de curiosité, par M. De Burbure, et qui se traduit exactement par Tinctor : « Tintillier avait, aux xv« et xvi* siècles» dit Fétis, la même signification que Tincior. » L*auteur de la Biographie univei'selle des musiciens^ qui, dans ses premiers rapports à TAcadémie royale de Belgique sur les compositeurs illustres de ce pays, avait indifféremment employé les formes Tinctor, Tinctoris et Teinturier, suivant en cela l'exemple de Perne et de La Fage, fixe définitivement, dans son dictionnaire biographique, l'orthographe de Tinctoris (1), en ajoutant judicieusement que « rien ne prouve que le nom de sa famille n'ait pas été flamand. »
Une énorme différence existe, en effet, entre les deux appellations Tinctor et Tinctoris. Comme forme de nom, impossible d'attribuer l'obscur Jean Le Tintillier à notre célèbre Jean Tinctoris, le nominatif Tinctor signifiant à la lettre Le Teinturier ou Le Tintillier, et le génitif se traduisant exactement par la forme inadmissible Du Teinturier, Du Tintillier. Chronologiquement, Thétérogénéité des deux personnages, wallon et flamand, s'accentue encore davantage. Le Jean Tintillier parait.en 1454, comme témoin. Or, comme le fait observer avec raison Fétis, il fallait avoir atteint l'âge de vingt-cinq ans pour être admis à tester. Bien certainement, on n'aura pas attendu que Jean Tintillier eût accompli cet âge, pour l'admettre à témoignage dans un acte public. Accordons-lui seulement trente ans en 1484; il se trouvera, en ce cas, avoir quarante-sept ans en 1471. Ce n'est plus au seuil de la cinquantaine qu'on va s'asseoir sur les bancs d'une Université! Donc, nom et âge empêchent à la fois de faire l'assimilation voulue.
Où le maître ès-arts, Jean Tinctoris, vit-il le jour? De
(1) Cette orthographe, officielle à Maples comme à Bruxelles, ainsi qu*on le verra plus loin, était d'ailleurs adoptée invariablement par Tinctoris lui-même. Ainsi, notre artiste écrit Tinctori», à côtéd*un nominatif latin : Tuus Tinctoris, et même à côté d'un ablatif: A magistro Tinctoris, Cela est décisif.
nouvelles recherches, faites dans les matricules de TUniversité, ne tardèrent pas à fournir, à ce sujet, une indication précieuse qui équivaut à une quasi-certitude. Voici en quels termes cette découverte complémentaire fut annoncée à M. le ministre de l'intérieur :
Bruxelles, le il mars 1875.
Monsieur le ministre.
rai eu rhonneur de vous informer, par ma lettre du 8 mars, que l'illustre théoricien musical, Jean Tinctoris, a vu le jour dans le diocèse de la Morinie.
11 me restait à préciser le lieu même de sa naissance. Les recherches que i*ai poursuivies, dans les registres d'inscription de l'Université de Louvain, m'ont permis de résoudre cette question.
Un Jacques Tinctoris, de Poperinghe, « morinensis diocesis, » est reçu dans la classe des Arts, à ladite Université, le ^ février 4475, c'est-à-dire quatre ans après l'immatriculation de Jean Tinctoris :
• Jacobus Tinctoris, de Poperinghe, morinensis diocesis. In artibus, XXV* februarij (U75, n. st.). »
Sans nul doute, voilà un frère de Jean Tinctoris, qui, à l'issue des études théologiques du grand musicien, vient, à son tour, conquérir le titre de mattre ès-arls, et peut-être davantage.
Jean Tinctoris a donc pour berceau la ville de Poperinghe.
En quittant Louvain, il écrit, dès 1476, son traité de naturd et proprielaU tonorum, qui est le fondement de sa célébrité.
Agréez, etc.
Edmond Vander Straeten.
Répétons ici, avec le Guide musical, que la coïncidence des noms, des lieux et des dates est parfaite, et que le tout s'enchatne à merveille.
Ce Jacques Tinctoris appartenait également à une famille aisée, puisque la qualification de pauper ne précède point son nom. Effectivement, un Jean De Vaerwere, mis en lumière, peu après Tannée la38, dans les archives de la
ville de Poperinghe, fait partie d'une gilde littéraire et dramatique — nous pourrions ajouter musicale — très-florissante alors, et qui se composait de l'élite de la bourgeoisie de l'endroit : les Cruusbroef*s ou Frères de la croix. C'est le seul membre du nom de De Vaerwere que comporte le registre d'inscription de cette société (1).
Selon nous, voilà un fils de Jacques Tinctoris, ou un neveu du grand musicien, peut-être son filleul, car d'après une coutume immémoriale, encore en vigueur aujourd'hui, on aimait à donner à Tenant tenu sur les fonds baptismaux, le nom du parrain. La distance de Naples à Poperinghe aura été rapprochée par voie de procuration.
La forme flamande de Veiwer ou Ververs^ telle que je l'ai donnée à piiori, exige naturellement l'orthographe que le lieu de naissance de l'artiste vient de faire surgir. Vaerwer^ c'est l'orthographe typique du moyen âge, c'est celle surtout qui correspond avec la prononciation locale, et que nous retrouvons exactement dans Un état de contribution à fournir, en 1471, à Charles-le-Téméraire, pour l'expédition d'Amiens, et dans un chapitre des droits d'issue de 1487, que renferme un registre de comptabilité communale. Van Maerlant écrit, dans ses Akxanders Geeslen :
Dïe locht hadde die varwe groen,
c'est-à-dire « l'air avait une teinte verte. » En outre, il existait en 13S0, dans la métropole commerciale de la Flandre, à Bruges, un quartier fort populeux appelé Vaerwers dijc: « Digue aux Teinturiers. »
De Vaetwei' ou plutôt De Vaeiivere, tel est donc le vrai nom flamand de Tinctoris. A Ye muet final près, c'est l'orthographe verbale qui domine encore actuellement dans la
fl) Vamde Casteele. Notes historiques sur tancietme chambre de rhéiorique, dite Crucsbroers, à Poperinghe, p. 43.
Flandre occidentale. Ve muet donnait jadis un cachet d*élégance harmonique et rhythmique aux verbes aussi bien qu'aux mots : ghevene, bevene^ lesenCy dôme. Aujourd'hui, la différence de prononciation entre l'a et Ye est particulièrement caractéristique dans le Brabant et dans la Flandre. Ici, par exemple, on dit schaai\ Ih on dit scheei-.
One incise de phrase du Traité des effets de la musUjue, le plus faible des opuscules de Tinctoris,nous apprend que le maître s'adonna à Tétude de la musique dès Tenfance, c'est-à-dire à l'entrée de la vie : « ab ineunte aelate musicae dedidi. » Traduisons en entier le passage où cette précieuse révélation est faite :
« De même, en effet, qu'il est pour moi, on ne peut plus agréable que la musique, à laquelle je me suis appliqué dès mon jeune âge, devienne un sujet de gloire par le zèle d'une princesse que distingue sa prudence et sa beauté, et qui est fille de roi ; de même, grâce à cet art, que Platon proclame le plus puissant de tous, que Quintilien appelle art d'une suprême beauté, et qu'Augustin nomme la science divine, j'attends que ton âme se maintienne toujours pure et à l'abri de toute douleur... »
Qui ignore que la musique était loin d'avoir, au quinzième siècle, l'importance qu'elle a acquise aujourd'hui ? N'existant qu'en formules étroites et banales, elle était confondue quasi àveô les mathématiques, et les gens de profession seuls s'en occupaient sérieusement. Tinctoris, qui était mathématicien avant tout, « inter eos qui jura scientiasque mathematicas profitentur (1), » prétend que, sans l'arithmétique, il n'était donné à personne d'exceller dans cet art : « quod quidem ob defcctum arithmeticœ, sine quâ nullus in ipsâ musicâ prsBclarus evadit... (2). »
Le passage de Guichardin relatif à la musique pratiquée par les Belges, au seizième siècle, ne porte que sur l'apti-
(1) Voirie prologue du traiU^ De natnrâ et proprietate touornm, (S) Traité des proportions»
tude naturelle qu'avaient alors les hommes et les femmes à chanter harmonieusement entre eux, et il distingue nettement ce don propre à Tamateur, de la science acquise, à raide de longues et profondes études, par les maîtres de l'art.
Ce n'est que depuis un demi-siècle tout au plus que la vogue réelle de la musique, c'est-à-dire sa culture sérieuse dans toutes les couches de la société, a commencé parmi nous. Il e&t été difficile de rencontrer, il y a cent ans, un piano ou un clavecin ailleurs que chez un organiste ou un maître de chapelle. Quelques privilégiés seulement chantonnaient en s'accompagnant timidement, sinon gauchement, de la harpe ou de la guitare.
Tinctoris vivait donc, au début de l'existence, dans un milieu musical. Il aura reçu, bien certainement, les premiers principes de l'art qui Ta immortalisé d'une bouche familière et intime, comme c'est le cas pour une multitude de musiciens devenus célèbres dans l'histoire. Quoi de plus naturel de supposer dès lors qu'il tient cette éducation rudimentaire de son père même, qui peut avoir été organiste ou maître de chapelle à Poperinghe? Cette profession, qui se cumulait dans les petits centres avec le commerce ou l'industrie, procurait l'aisance, et partant l'estime et la considéi^tion. De sorte que les parents de Tinctoris auront pu facilement compléter l'éducation littéraire et artistique de leur enfant, sans en faire un boursier.
Poperinghe possédait alors un prieuré de Saint-Bertin, formé exclusivement de religieux appartenante la célèbre abbaye audomaroise de ce nom. Serait-ce là que Tinctoris, doué peut-être d'une intelligence précoce et d'une voix sonore, reçut les premiers principes d'une instruction littéraire et musicale ? A moins que ce ne soit à la maisonmère même, qui avait de fréquentes relations avec la succursale poperinghoise. De Saint-Omer à Paris, il n'y a qu'un pas.
Le jeune artiste n'ayant pas obtenu son grade de maître ès-arts à l'Université de Louvain, ce que témoignent irrécusablement les registres d'inscription, il a dû, en définitive, conquérir son diplôme dans quelque autre établissement d'enseignement supérieur, soit à Paris, soitàBàle(l), soit même à Bologne. Nous optons naturellement pour Paris, vu que d'abord la Schoone historié van Mariken van Nimweghen, de Moenen, dit de l'héroine du roman, qu'elle était si savante en faits d'arts libéraux : astronomie, géométrie, arithmétique, logique, grammaire, musique et rhétorique, qu'elle aurait osé se mesurer avec les plus intrépides <c clercs (2) » de l'Université de Paris ou de Louvain :
Die vry consten can zy aile seven :
Astronomia ende Geometria, Artthmetica, Logica en Grammatica, Husica ende Reiorica is die aIdeiM)utste, Zy sou derren sUen tegen d^alderstoutsLe Clerc, die in Parys oft Loven studeren.
Puis, grâce à un examen attentif de nos vieux registres de comptabilité communale, j'ai pu constater une assez grande affluence d'élèves flamands à l'Université parisienne, même un siècle après la création de Y Aima mater. Enfin, Thierry Mariens ne dit-il pas, dans lavant-propos d'un opuscule sorti de ses ateliers en 1818 : « L'Université de BâlO) si peu fréquentée, si morte, en comparaison de celle de Louvain, nourrit une foule d'imprimeurs ; et la nôtre, qui n'a de rivale que celle de Paris, fait difficulté d*ea nourrir un seul ! » Érasme constate d'ailleurs, en 1531, que l'Université de Louvain est la plus fréquentée de toutes, « à l'exception de celle de Paris. » N'oublions pas que beaucoup de fondations belges existaient à Paris,
(1) L'uivertilé de Bftle veoMt d^ètrefoodée, en 4489, par Pie II.
(2) Clercs s'employait pour gent instruits.