‹ La musique aux Pays-Bas avant le XIX ̊siècle. Documents inédits et annotés. Compositeurs, virtuoses, théoriciens, luthiers; opéras, motets, airs nationaux, académies, maîtrises, livres, portraits, etc.; avec planches de musique et table alphabétiqueChapitre 5 sur 60 · IV · texte numérisé non relu

IV

lant pour les études préparatoires que pour les hautes études. Le collège Calvi, par exemple, nommé aussi Petite Sorbonne, entretenait un grand nombre de boursiers flamands (1). Des élèves, peu favorisés de la fortune, y auront afflué également.

Si Tinctoris n'a point passé parles cours préparatoires de Paris, il y a lieu de supposer qu'il a fait, à l'Université même, son cours des arts, lequel prenait trois ans et demi, d'après un règlement de 1421. Ne serait-ce point là qu'il vit le célèbre contrepointiste flamand Okeghem, à qui il dédie son premier ouvrage d'importance? Il lui parle presque familièrement, ainsi qu'à Busnois, dans sonprologus. Okeghem à Paris, Busnois à Louvain, voilà, ce nous semble, l'explication d'une dédicace, qui, sans cette double rencontre — d'élève à maître très-vraisemblablement — revenait, avant tout, au souverain de Naples.

C'est dans ce sens, à peu de chose près, que nous traçâmes, il y a deux ans, les lignes suivantes :

« N'était point qui voulait, au xv« siècle,maître ès-arts. Le terme d'arts comprenait, dans l'origine, tout le cercle

(i) Citons-en un exemple : « Ghepresenteert den xui]« in ouf^t, meester Jan de Campis, recteur te Parys, in colegie CalvJ, omme dat onse scholieren daer ligghendo over gherecommandeert houden zoude, iiij cannen wyns, ten pryse voorscroven, iij tt iiij s. » Comptes de la ville de Nieuport, année iJS06.

Traduction : « Offert, le 44 août 4506, à maître Jean de Campis (Van Campen, Vander Velden ?], recteur du collège Calvi, k Paris, pour qu'il prenne sous sa sauvegarde nos élèves qui s*y trouvent, quatre cannettes de vin, du prix susdit, iij livres, iv sous. » Nieuport, qui tenait ainsi ^ voir ses étudiants fortement protégés à rUniversité de Paris, faisait partie, comme on sait, du diocèse de la Morinie. Si une ville, naturellement restreinte en population, envoyait plusieurs de ses Jeunes concitoyens pour faire leurs hautes éludes k Paris, combien devaient en fournir des cités plus vastes el plus riches en resseurces? Poperinghe, qui se trouvait dans ce cas, par la fabrication de ses draps de laine appelés Teutonum Douche^ était d'ailleurs plus rapprochée de la capitale de France que Tétait Nieuport. Voir, sur ces Douche^ de rallemand Tuche, draps, la savante notice d*AUmeyer, relative k Poperinghe. Non-seulement les marchands d*outre-Rhin venaient les acheter à Poperinghe môme, mais les industriels poperinghois allaient les débiter dans les foires d'Allemagne et des Pays- 6a«.

des connaissances humaines. Ce que Ton appelait arts libéraux — domaine actuel des sciences et lettres, — embrassait le trivium^ c'est-à-dire la grammaire, la rhétorique et la dialectique, et le quadrivium, ou Tarithmélique, la géométrie, la musique et Tastronomie. La musique était theorica etpractica, seu mensurata.

» C'était une rude affaire que d'obtenir ces grades académiques. Les épreuves étaient nombreuses et difficiles pour passer bachelier ès-arts, puis licencié, enfin maître. Ayant d'entreprendre ces études, et de subir ces examens, l'élève s'instruisait dans une de ces écoles rudimeiUaires si nombreuses jadis à Louvain, et qui servaient de pépinières îk rUniverâité. Ou bien encore, si l'élève avait des dispositions musicales et un organe valide, on l'enseignait dans une abbaye ou une collégiale, jusqu'à la mue de la voix.

» Tinctoris a-t-il passé d'abord dans quelqu'une de nos nombreuses maîtrises qui fournirent des musiciens d'élite à toutes les cours de l'Europe? Il appartenait, on l'a vu, à des. parents aisés. Il est donc probable qu'il regut les leçons élémentaires ou même plus complètes, vu son étonnante facilité de conception, d'un maître particulier, renommé pour son savoir et son expérience, et établi à une portée normale du domicile du jeune musicien.

» Au lieu de placer son premier ouvrage théorique sous les auspices du souverain de Naples, notre musicien en fait la dédicace à deux compatriotes illustres : à Antoine De Busne, dit Busnois, chantre de Charles-le-Téméraire, et à Jean Okeghem, chantre de Philippe-le-Bon, tous deux grands compositeurs, et, selon lui, « très-excellents et très-célèbres professeurs de musique, » ce dernier surtout qui fut appelé ensuite à diriger la musique particulière de Louis XL

» Il y a là une intention, un souvenir. Vraisemblablement Tinctorisa-t-il reçu lesprécieuses leçonsdeDe Busne, pendant le séjour que ce maître fit à Bruges ou dans les environs. De Busne remplit les fonctions de chantre, avec

un demi-chapelinat, de U68 à 1481 (1). Quanl à Okeghem, qu*on appelait à juste titre, le père du contrepoint^ Tinctoris lui devait en quelque sorte cette gracieuseté. Son entrée à la chapelle de France ne s'éiant effectuée que dans Fintervalle de 1450 à 1460, Tinctoris ne Taura pu connaître sans doute qu'à son passage probable par la France, ^ moins qu'il n*ait fait, parmi nous, de fréquentes visites, à rinstar de celle qu'il a accomplie avec ses chantres, cum suis, en 1484, visite qui eut le caractère d'un vrai triomphe. »

Qu'on ait maintenant enseigné Jean de Mûris à Paris aussi bien qu*à Louvain, notre constatation de Tétude des écrits du plus célèbre théoricien du xiv^ siècle, à YAlma mater, n*en aura pas moins sa valeur et sa portée :

Staluimus et ordinamus quod in malhematicalibus iegentur tractatus de sphera, primus. liber Euclidis, aliquis tractatus de arithmetica, et Johannes de Mûris de musica.

Voilà ce qu'attestent les statuts louvanistes de 142é.

(4) li devint, depuis, rector cantoriae à Téglise de Saint-Sanveur, à Broges, et mourut dans ces fonctions, au mois de novembre 449i : c [6 Noveinbri8i492]. « Item, eodem die conclusemnt domini quod per obitom cantons AHTwmii Bos- MOIS, dominus Waiterus susciperet onus regendicantoriam, donec provideretor ad utilitatem ipsius ecdesie de habiii viro. > Cette précieuse découverte, qui date seulement de 4870, nous suggère les réflexions suivantes :

« Encore un renseignement d'une haute importance ! Antoine Busnois, chantre de la chapelle de Charles-le-Téméraire et de Marie de Bourgogne et regardé comme un théoricien consommé; Antoine Busnois, célébré par Tinctoris, Remis de Pareia, par Aaron et par d*autres écrivains; dont rimprimeur Petrucci de Fossombrone imprima diverses œuvres, et que M. Fétts, toujours enclin k tirer, de quelques dates mises en sa possession, des conclusions erronées, Ikit mourir de 4480 k 4484, est définitivement venu passer le reste de son existence à Bru{;es, et y continuer TolBce de chantre à Péglise de Saint-Sauveur, jusqu*à la fin de ses Jours, dont la date authentique et officielle est le 6 du mois de novembre 4492. Le chapitre souhaite un kabiiit vir pour lui servir de successeur; c*e8t indirectement iaire Téioge du déTunt. Antoine Busnois a-l-il, dans sa position de retraite, publié quelques ouvrages? L*avenir nous l'appi^endra. > Mattresdechani ei organi»te$de Saùtt-tHmatienj etc.. p. 4S.

Nous voudrions bien voir, au demeurant, qu'un musicien doué, comme Tétait Tinctoris, et dont la vraie vocation élait la théorie de son art, ait pu rester, durant quatre ans, complètement étranger à toute étude, à toute dispute, à toute leçon ayant pour base les écrits de Jean de Mûris. Se tenir ainsi u distance, à un âge où tout est curiosité,où tout est attrait, de ce qui flatte ses goûts et constitue son vrai génie, serait une anomalie, un non-sens, une monstruosité. Nous croyons donc fermement que Tinctoris aura examiné, commenté et discuté Jean de Mûris à Louvain.

Est-il besoin d'ajouter que le principal modèle, dont se servit notre Tinctoris, dans ses écrits de théorie musicale, était ce même Jean De Mûris? Les modèles de ce genre abondaient pourtant (!). Aux trois gros volumes publiés, au siècle dernier, par l'abbé Gerbert, et formés des écrivains didactiques musicaux ayant vécu du ni^ au xv* siècle, De Coussemaker en a ajouté quatre autres, comprenant les traités de Jérôme de Moravie, de Hothbi, de Robert de Handlo, de Walter Odington, de Philippe de Vitry, d'Anselme de Parme, de Jean de Garlande, de François de Cologne, du nommé Aristote, de Pierre de la Croix, de Réginon de Prum, de Guy de Ghâlis, etc., etc.

Tinctoris aimait, comme son initiateur De Mûris, à s'appeler magister (artium) : «Explicit musica magistri (artium) Johannes de Mûris. » Voilà pour le premier. « Magister Johannes Tinctoris, legum artiumque professer. » Voilà pour le second. Outre l'imitation d'un auteur qui était enseigné dans l'Université où il acheva ses hautes études, le litre qu'il lui emprunte, à son arrivée en cette Université (1471), et qu'il reprend, avec empressement, à «on installation à Naples (1476), achève merveilleusement

(1) La Flandre avait, du temps de Jean de Mûris, deux théoriciens musicaux cités avantageusement, dit De Coussemaker. C*étaient Jean d'Ypres et Jean de Belle (Bailleul), tous deux du diocèse de la Morinie.

ridenlification de notre musicien, le revêt en même temps d'une certaine autorité,en fait quasi un personnage, et, de plus, permet à ses biographes de déterminer nettement rage du maître. Au rebours de Fétis, qui avoue ne rien connaître de la vie de Tinctoris avant 1476, nous pouvons, preuves en mains, certifier toutes les particularités que Ton vient de lire, et, partant de l'âge approximatif de vingt-cinq ans que nous attribuons à Tinctoris, à son entrée à YAlma matei\ placer la date de sa naissance à Poperinghe, vers 1446. Gerber et Schilling, sans le savoir apparemment, côtoient la vérité, en mettant tous deux ladite naissance vers 14S0. Le premier dit : etwa um 1450 ; l'autre met : um 1450. De 1450 k 1446, il n'y a guère loin.

Tinctoris, on doit l'avouer, est presque un personnage aussi mystérieux qu'Homère. Il faut donc s'accrocher forcément au moindre lumignon qui flamboie dans la nuit obscure de son existence. Ne parlons pas des supputations à la Trithème. Un écrivain qui contbnd étourdîment les années, les règnes, les pays, les bons et les mauvais livres, les épithètes d'origine avec les surnoms, qui base ses assertions sur des on dity qui tronque les noms de famille et qui fait vivre et mourir à son gré les personnages qu'il biographie, ne mérita, nous le répétons, aucune sorte de crédit et n'est digne tout au plus qu'à aller grossir la liste des mystificateurs audacieux d'un âge déjà loin de nous.

Veut-on un exemple caractéristique emprunté à la carrière d'Adrien Willaert, qui, comme notre musicien, devint jurisconsulte, et passa, à un âge à peu près semblable, par tous les degrés académiques?

Le célèbre Willaert naquit, comme on sait, entre les années 1480 et 1490. Il se trouvait déjà à Rome en 1516, sans doute pour y solliciter une maîtrise. Il y entendit chanter, sous le. nom d'un musicien de grand renom, le motet de la Couronne^ dont il était l'auteur. Il était donc déjà un maître distingué dans la composition, à un âge

relalivement jeune. Un débutant qui passe dans une ville aussi avancée, musicalement parlant, que Tétait alors Rome^ pour un mattre consommé, c*est \h un fait qui doit confondre ceux qui veulent toujours placer Téclosion des œuvres marquantes à l'âge de maturité des artistes. Nonseulement Willaert avait achevé ses humanités dans sa patrie, mais il avait suivi, comme le témoigne son élève Zarlino, un cours de droit et de jurisprudence à Tliniversilé de Paris. Cyprien De Rore qui le remplaça brillamment à Saint-Marc à Venise, n'écrivait-il pas des motets à quatre paities à un âge tendre (1) ? L'illustre compositeur A-ndré Pevernaege n'était-il point mattre de chapelle à l'âge de vingt ans?

Ces trois artistes belges, pour devenir maîtres, durent, bien jeunes encore, passer par les fourches caudines de la science et de l'art à tous les degrés. Et, pour emprunter des exemples à des temps plus rapprochés de nous, Rossini et Mozart n'ont-ils point produit, l'un à trente-sept ans, l'autre h trente et un ans, deux types de l'art lyricodramatique moderne? Il a fallu, pour écrire ces œuvres impérissables, connaître des théories autrement profondes, autrement compliquées que les battologies scolasliques du moyen âge.

Avions-nous besoin, en somme, de recourir aux exemples de Willaert, de Pevernaege et de De Rore, à ceux de Mozart et de Rossini, pour prouver que Tinctoris était parfaitement en état de mener à bonne fin son œuvre théorique, h un âge qui n'atteignait point la quarantaine? L'exemple seul de Gafori, le contemporain et l'émule de Tinctoris, suffit pour trancher la question. Gafori, l'illustre théoricien musical italien, né en 1451, publia, en 1480, son grand traité appelé Theoricujn opus musicœ disciplinœ. Il n'avait donc que vingt-neuf ans, quand il s'illustra d'un coup par cet ouvrage capital, et conséquemment il fut

(1) De Rore atait vingt-six ans, quand on imprima ses compositions à Venise.

deux ans plus précoce que Tinctoris, qui n'acheva sa première œuvre d'importance qu'à trente et un ans. Est-ce assez concluant ? Nous aurons bientôt à faire valoir d'autres arguments décisifs.

Un musicien aussi richement doué que l'était Tincloris, dut promptement faire son chemin dans le monde. Aussi, le vit-on, en peu de temps, revêtu, à la cour de Naples, de plusieurs fonctions dont nous aurons à déterminer la nature et l'importance.

D'abord, qu'étudia-t-il à l'Université de Louvain? Il n'a pu, en réalité, s'adonner qu'au droit ou à la théologie, vraisemblablement aux deux branches à la fois. Il venait d'être promu au grade de maître ës-arts, lequel était considéré, à juste titre, comme la base de toute l'instruction académique. Il s'intitule, h ^d^pXes, jwHscoiisuUus et capeltonitô.Pour cette dernière fonction, il suffisait, à la rigueur, d'être simplement clericus. Si donc l'on contestait à Tinctoris la faculté d'avoir fait, en quatre ans, un cours complet de théologie et de droit, on pourrait objecter avec raison que le maître s'est contenté d'en savoir assez, en fait de théologie, pour devenir un humble clerc. Aussi, ne fait-iU dans ses nombreuses révélations, quant au genre de position qu'il avait acquis à Naples, la moindre allusion au degré plus ou moins élevé qu'il occupait dans la hiérarchie ecclésiastique. Il y avait des chapelains-chantres en grande masse, à l'époque dont il s'agit, lesquels, à raison de leur grand talent musical, étaient dispensés du sacerdoce. Était-ce le cas pour Tincloris? Son silence, à cet égard, me fait pencher par l'affirmative.

En tout cas, il a plus ou moins côtoyé les études théologiques,puisqu'il enseigna le droit canon et le droit civil, ce legum artiumque professm*. » Dans les prologues de ses premières œuvres, il décline seulement sa qualité de Hemciatus in legibus. La dédicace et Yexplicit de son traité de contrepoint, en revanche, comportent le titre de jumconsulius, qui laisse entrevoir l'obtention, à Naples, du grade

de doctor legum. Pour la première fois, il y décline aussi la qualité de musicus^qne nous apprécierons tout à Tbeure.

Il reste donc acquis à Thistoire que Tiuctoris fut professeur de droit à Naples, ainsi que maître de musique : « inter eos qui jura scientiasque mathematicas profitentur, » (nous venons de dire que les mathématiques comprenaient la musique : inter mtmeœprofessoreë...); en outre, qu*il fut Tun des chapelains du souverain de Naples: « inter musicse professores suosque capellanos minimus. » Qui dit chapelain dit chantre,attendu que les chapelains étaient choisis parmi les chantres les plus experts. Aussi, la- dédicace de son Traité des notes et des pauses^ à Martin Hanard, chanoine de Cambrai (probablement un ami de classe) comporte-t-elle clairement la désignation de chantre royal : « inter cuntores régis Siciliae. » Ce titre de chantre lui répugne apparemment, car il ne le décline qu'une seule fois.

Toutes ces révélations vont seulement jusqu'en 1478. On peut y suppléer ^ à l'aide du document officiel que nous avons découvert à Naples, et qui le qualifie encore, en 1479, simple chantre, venant en douzième ligne, et après son collègue et compatriote Hycart (1).

Les biographes lui donnent le titre d!aixhicapeUanus^ faussement envisagé, par Fétis, comme équivalant à celui de mattre de chant.

C'est en 1487 qu'il est chargé de recruter des chantres pour la chapelle de Ferdinand. En lui recommandant de bien s'acquitter de sa mission, le souverain ajoute : ce Cela vous sera facile, en raison de la connaissance que vous avez de l'art du chant. » Ne semble-t-il pas que ce soit là un chantre expérimenté qu'on emprunte au personnel comprenant la chapelle royale, pour combler les vides qui s'y font sentir, et non un maître de chant d'une habileté assez consommée en cette matière pour n'avoir pas besoin qu'on

(1) Ëxtrail ôe notre Rapport à J/. le Ministre de Cintérieur^ etc. Il en sera question plus loin.

le lui dise? Trop vieux sans doute pour entreprendre de difficiles et périlleux voyages, il se sera contenté d'abord de les chercher dans le pays même; puis il aura désigné Tinctoris comme étant le plus apte à le remplacer en cet office. C'est ce qu indique, selon nous, très-clairement l'incise : « ne les trouvant pas de ce côté. » Ce n'est pas Tinctoris qui les a cherchés vainement ; donc, une mission antérieure à celle-ci a eu lieu par un autre intermédiaire.

Où rencontrer dès lors le titre officiel de magistercantûs? Nulle part, nous imaginons. Les biographes se sont trompés en cela comme en tout le reste. Il y aurait miracle, à coup sûr, de les voir dans le vrai ici.

Tinctoris se dit une seule fois musicusyqai est essentiellement distinct de cantor, et qui s'entend d'ordinaire d'un instrumentiste. Parmi les variantes d'appellations que fournissent les écrits de Tinctoris, celle-ci n'est pas la moins curieuse ni la moins caractéristique.

Pour nous, il est certain que Tinctoris, en dehors des solennités religieuses ob il remplissait les fonctions de chantre, jouait soit aux repas d'étiquette, soit aux soirées musicales, d'un instrument qu'il avait appris aux Pays-Bas ou à Naples même.

Le Traité des effets de lu musique fournit, quant aux repas solennels qui se donnaient à la cour de Ferdinand, des renseignements précieux que Tinctoris a eus évidemment de mu et auditu. Après avoir cité Quintilien, qui parle d'instruments de musique employés aux festins, il ajoute que « au temps où il vit, les grands, au milieu de leurs brillants repas, donnent une vraie image des joies du paradis, par la voix mélodieuse des chanteurs, des flûtistes, des tympanistes, des organistes, des citharèdes et des trompettes (i). »

(1} « Banc quoque consueludinem, hftc tempestate^plurimam vigere videmus. Magnalibus splendidc ac solenDiler cpulantibus, quod genus musicorum adesse senlimas : illîc canlores, iUic tibicincs, illîc tympaniste, iUic organiste, iHic

Jouer d*un instrument quelconque était alors une chose si insignifiante pour un artiste comme Tinctoris, qu*il a cru ne devoir en parler. Nous ne serions pas étonné d'apprendre un jour, par quelque vieux manuscrit révélateur, que Tinctoris a pincé de la cithare dans les joyeux festins du roi de Naples.

Les guerres intestines ont anéanti une foule d'archives précieuses à Naples. Les révolutions allumées par Masaniello en 1647, et par Macchia en 1701, ont été particulièrement désastreuses pour les annales de la cité (1). C'est par miracle, pour ainsi dire, qu'un registre de 1480, oii figurent les chantres de la chapelle musicale de Ferdinand I^% a échappé aux bouleversements. Il y a donc lieu de se féliciter d'avoir au moins pu retrouver la trace de Tinctoris, dans un document officiel de l'époque où il vivait. Cette mention, bien que concise, tranche plusieurs questions résumées ainsi dans notre Rapport à M. le ministre de r Intérieur :

« Tinctoris ne dirigea point, comme on l'a cru jusqu'ici, la chapelle musicale du roi de Naples. Le plus grand théoricien du xr siècle n'était qu'un humble chantre, et, parmi les vingt et un artistes, non compris les soprani qui formaient le personnel chantant de cette chapelle, son nom n'apparail qu'en douzième ligne.

» L'impartiale histoire veut cette rectification, fondée sur les documents les plus irrécusables. Je me suis rendu en Italie pour y chercher la vérité.

» Comme chanoine-chantre, Tinctoris jouissait apparemment de lucratives prébendes. J'ai voulu savoir quelles étaient les faveurs dont, à l'en croire, le souverain le gratifiât si généreusement, et je n'ai trouvé que la mention

citharedi, ilUc fistule, illic tube» ade6 melodiosô concinentes, ut vera quedam imago supcrnorum gaudiorum esse videatur. »

(4) Ces deux époques néfastes nous ont été signalées d*abord oralement Nous les avons trouvées mentionnées ensuite dans le premier volume d'un inventaire général du dép6t des Archives de TÉtat, à Naples.

d'un costume de drap, qui lui fut donné en 1479, selon un antique Ubage également suivi aux Pays-Bas. »

Où est cette école qu*il a formée? Où est ce titre de maître de la chapelle qu'on lui a octroyé si gratuitement? Où sont toutes ces dignités dont l'imagination complaisante des biographes, et particulièrement celle de Fétis, s*est plue h revêtir Tinctoris? S'il avait été investi de ces fonctions élevées, lui-même nous les eût révélées, comme il nous a transmis l'emploi de simple chantre, humUUmus t^ntar, qu'il remplissait. Lichtenthal nie également, en ces termes, la fondation d'une école musicale à Naples par Tinctoris : <c Divers auteurs étrangers à l'Italie, allèguent que le flamand Jean Tinctoris avait déjà érigé une autre école musicale à Naples, ce qui ne semble guère Vrai, attendu que les historiens italiens n'en font aucune mention (1). »

Reproduisons le document dont il s'agit :

Ad XXI Ganturi de la Cappella del Signor Rb inprasgripti

PER LORO VESTIRE A C1ASGUN0 L'iNFRASCRIPTI PANNI A DI...

DiCTO (27 octobre 1480).

 Joan de Ghianes.

Garbo de Firenza verde — canna (S) 4 paimi 2 i/2 a Ducati 3. Siti (3) cilestro d« — d* 61/2 d*» 6.

PannodeJenuabianco d* - d« 1 j^a^^^jgrani».

A messer Filippet Dortren.

Firenza fina cilestro d^ 5.

A messer Guglieimo foro spul.

Garbo de Firenza verde d*» 2 d« 4 tari (4) 15.

Firenze lionalo azimalo d^ 2 d^ 4 Ducati 6.

(1) < Vari autori ester! asseriscono che il flamingo Giov. Tinctor n'ahbia giâ prima Ibodata un' altra scuola a Napoli, ciô che non aembra vero, montre gli Btorici itaiiani nollane dicono. » Diûonario^ etc., 1. 1, p. 368.

(9) Canna^ mesure de quatre palmes.

(3) Sete^ soie.

v4) Tixro^ monnaie napolitaine.

A JoandePlatea.

Firenze Paonazo de grana azimalo — Canna ^ — pal. 6. Dt. (I) 8.

 Joani Lothin.

Paonazo de grana — Canna 2 — palmi 6 1/2 Duc : 8.

 messer Ânselmo.

Paonaczo de grana ^ canna 2 palnoi 6 1/2 » Ducali 8.

A Salvatore Pinia.

Paonaczo de grana azimato canna 1. palmi i i/2 a Duc : 8. Siti cilestre =« canna 2. Palmi i 2/3.

A Fra Aifonso Galeco.

Paonazo de grana azimato — Can : 2. pal. 2 1/2 a Duc : 8.

SEGUITANO LI CANTURI.

A Jean Brusca.

Firenza paonacza de grana zimato» can : i.pal. 21/2 a Dt. 8. Siti cilestri et negri » canna 2. pal. — a ducati 6.

A Baldassarro Ospato.

Firenza lionato bagnato (2) et zimato » can : 2. pal. — a Dt. 6. Firenza paonaczo de grana zimato = can : — pal. 3, a Dl. 8. Firenza torchino a la terllcza =« can : — pal. 2 1/2. Cordellalo nigro de Bara : canna 2. pal : VIT a Dt. 2.

A Bernar Hicart.

Firenza cilestro « canna 5. pal.

A Joan tintoris.

Firenza paonaczo de grana sbagnalo «= canna 3. pal. 6.

A Perot de Vertoya.

Paonaczo de grana de flrenza sbagnata » canna 3. pal. 6 .

A messer lach Vilet can tore per Dt. 3. tari 22, graira 10. Paonaczo do grana de flrenza «» canna 3. pal. 6.

Al Gappellano maioi*e per Dt. 3 tari 22 e grana iO. Paonaczo de grana bagnato et zimalo « canna 3, palmi 6 i/2.

A Luisot Patin canlore per Dt. 3 tari 22 e grana iO. Paonaczo de gi*ana bagnato et zimato » canna 2 e palmi 6 1/2.

A Abbate Jordi Marot per Dt. 3, tari 22 e grana 10. Garbo de flrenza verdc — canna 7 e pal. 4.

A Alon Aloth eantore per Dt. III — tari XXII grana X.

(1) Abréviation de ducati,

(2) Bagnato, tèagnato, baigné, trempe.

Paonaczo de grana bagnato el zimalo =■ canna II. pal. VI. Sili nigro firentino = canna — pal. III i/2.

A Amatore canlore per Dt. III tari. XXII gi*a X. Villagio de londrej nigro = canna IlII pal. — Damasco verdescuro == canna I — palnii VI.

A fra Simon Jan. cantor per Dt. III lari XXII, grana X. Garbo de fircnza torchino = canna V. palmi V Mi a tari 45. Sili cilestro firentino = canna — pal. VII a Dt. 6.

Per cautela di Monsieur Pasquale 25 oltobre 1480 (1).

Au lieu de vingt et un noms, le registre n*en donne que vingt, ce qui est du sans doute à Tomission d'un chantre, après la deuxième ligne qui suit « A Baldassarro Ospato. » Ce dernier artiste se trouve être, en effet, l'objet d'une quadruple gratiQcation, au rebours de la plupart de ses collègues, même de ceux appelés a messer » qui n'en ont reçu qu'une. Voici donc les vingt noms mentionnés : 1* Joan. De Ghianes; 2*» Messer Filippet Dortren; 3*» Messer Guglielmo Foro Spul; 4* Joan. De Platea; S*» Joani Lothin; 6<» Messer Anselmo; V Salvatore Pinia; 8^ Fra Alfonso Galeco; O^'Joan. Brusca; lO'' Baldassarro Ospato; 11* Bernar Hicart; 12® Joan. Tintori^; 13* Perot de Verloya; 14* Messer Jach. Vilet; 18* Cappellano majore; 16* Luisot Patin; 17* Abbate Jordi Marot; 18* Alon Aloth; 19* Amatore; 20* Fra Simon Jan.

Il est difficile de dire si plusieurs d'entre ces musiciens ne portent point un nom latinisé ou italianisé. Tels que les noms s'offrent, on peut, sauf avis contraire, les diviser en italiens, espagnols, français et flamands. Pour Luisot Patin, il y a doute, vu que la famille Patin se rencontre, dans plusieurs registres officiels de Flandre, à une époque plus reculée encore que le xv* siècle. Sauf Tinctoris et Hycart, tous, croyons-nous, sont demeurés obscurs. Le a messer Anselmo » concerne-t-il le célèbre Anselme dit

(i) Cedola di Tesoreria de guarda robba del Sigre Be, HCCGCLXXX, mese otU>bre,No84,dont nous avons laissé subsister l'orthographe et la ponctuation.

— Zi —

de Parme? La question reste indécise. Il est triste certainement de voir ainsi confondus, dans la phalange des chantres, deux compatriotes d'un talent éminent. Mais, rappelons- nous que le moinclre des collègues de Tinctoris et d*Hycart était versé dans la connaissance approfondie de rharmonie et du contrepoint, et avait passé, plus d'une fois peut-être, par les fourches caudines d'un examen rigoureux.

Nous rencontrons éparpillés dans d'autres registres quelques renseignements complémentaires sur les musiciens de la chapelle et de la chambre, délia casa, du souverain de Naples :

1479.— if Antonio, capellano del S. Duca; Nicola, capellano del S. Duca. » — Vannella, moglia del q* Vincinet, cantor fo del S. R. — Mention de plusieurs trombonistes, dont quelques-uns sont empruntés au duc de Ferrare. — « Joan Orosco, musico del S. R. — Laurenczecto, musico de casa del S. R. — Jeronimo Donnatja, musico del S. R. — Jîesser Pernecto, musico del S. R. »

1480. — <c Filippot, cantore de la capella del S. R. — Domino Luisi Prats, de la capella del S. R. — Jeronimo Milecio, dicto Pianano, cantore délia capella del S. R. (1).

— Vincent Sallit, musico del S. R. — Zacharia di Milano, trombetia del S. R. — Madama Anna Inglese, musica del S. R. »

1481. — « Epo de Tropoya, cappellano maior del S. R.

— Frate Messer Gonzalvo de Corduva, musico de la casa del S. R. » Il reçoit de nombreuses gratifications, et figure en tête des musiciens officiels. — « AlfonseSamora,cantore délia capella del S. R. — Joan. de Stefano, de la caméra de musica del S. R. — Joan. Oroschos, musico délia casa del S. R. — Joan. Sagarra, musico del S. R. — Antonello Ascolano, musico. — Jacomo Eximenez, musico del S. R.

— Antonio Bertram, tamborino. »

(4) Cité encore en 1481.

A cette même année 1481, se rencontre le nom d'un luthier, que nous nous empressons de consigner ici, pour le joindre, s*il y a lieu, à la liste fort clair-semée des facteurs d'instruments du xv* siècle : « A Frate Ant« Ferrer, quale fa certi stromenti da sonar por lo S. R., graciosamente adi i dieto bis (1). » Suivent ici quatre dons de vêtements. La qualification de frate annonce, on le voit, un artiste affilié à un ordre religieux.

Parmi les calligraphes et enlumineurs de Ferdinand P', scriptori del S. /t., apparaissent, en 1481, les noms suivants : l"" <c Joan de Bruges, scriptore del S. R., la valuta de d. vij tt. iiij gr. v, in cuncto de certi quaterni scripti ad 2 maij. » 2® Petro Francese; 3*» Ipolito Lumensis; 4*» Randolfo ; 8*^ Joan. Marcheo de Crapi ; 6* Vincilao de Boemia; 7«Rinaldo (2).

Hyppolite Lumensis et Wenceslas de Bohême, alias Grispus, sont les seuls altistes de cette liste que mentionne M. Leopold Delisle, dans son Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque impériale de Paris. La phalange des copistes attachés à la cour de Ferdinand P' est donc doublée pour ainsi dire (3). Nous laissons naturellement aux spécialistes le soin de déterminer si le Jean de Bruges, qui figure en tête des calligraphes, n'est pas un compatriote de Tinctoris. En ce cas, il y a réellement à s'étonner de n'avoir point, à défaut d'une impression soigneuse des œuvres du grand théoricien belge, au moins une copie splendide de ces travaux, car nous attribuons toujours le manuscrit, fort net, du reste, qui nous en a été conservé, au maître lui-même. Le premier eût été pour le souverain, l'autre aurait été pour Tinctoris.

(i) On a va, plus haat, qu'à la Cour de Ferdinand 1er on jouait de toutes sortes d'instruments. 11 est à regretter que les noms de ceux que frère Ferrer confectionna, n'aient pas été cités par le scribe officiel.

i% En 1479, figure un peintre de Ferdinand 1er, nommé Joan de Juste.

(3) Les noms de calligraphes cités par M. Delisle sont : i» Antonius Sinibaldus; So Gantes Bonagius deCantinis; 3» Hippolltus Lunensis; 4* Joachimde Gigantibus; 5» Joannes Mattheus Gapitanus; 6o Vcnceslaus Crîspus.

Disons, en passant, que la bibliothèque des rois aragonais de Naples était, comme Tatteste M. Deslisie, une des plus riches du xv' siëcle.Le fonds principal de cette importante collection fut acquis de Frédéric III, roi de Naples, par le cardinal d*Amboise.

Alphonse I*"" ne négligea aucune mesure propre à favoriser le développement de rinstruction dans ses États. Il prodigua les encouragements aux hommes de lettres qui faisaient alors la gloire de lltalie, et qui, de toutes parts, rivalisaient d'empressement à lui faire hommage de leurs com positions. Il lisait assidûment ces livres, et en avait toujours avec lui, dans les camps aussi bien que dans les châteaux. Il transmit ce goût à son fils naturel, Ferdinand I«% qui, sans contredit, mérite aussi d*étre mis au rang des princes bibliophiles. Seulement, la musique ne faisait point partie de la collection qu'il avait amassée. Grammaire, philosophie, nécromancie, astrologie, médecine, art militaire, poésie, cosmographie, histoire, etc., de tout enfin, hormis de la science ou de l'art des sons. Ferdinand l" ne se borna pas à faire travailler les copistes et les enlumineurs; il favorisa l'introduction de l'imprimerie dans ses Etats et alla, dit Auguste Bernard (1), jusqu'à offrir un évéché à Sixtus Riessinger, de Strasbourg, qui avait imprimé des livres à Naples, en 1471 et 1475 !

On sait déjà que les principaux trésors bibliographiques des souverains de Naples furent vendus vers 1801, par le dernier prince aragonais, Frédéric III, oncle et héritier de Ferdinand II. Nous avons parcouru minutieusement le catalogue qui en a été dressé, en y comprenant les manuscrits dont s'empara Charles VIII, roi de France, après la campagne de 1495. Aucun livre de didactique ni de pratique musicale ne s'y trouve cité. Il faut en conclure que les successeurs de Ferdinand F% pas plus que ce prince lui-même, ne se sont guère souciés de faire prendre une

(i) De Vorigine et de» débuts de Vimprimerie en Europe, t. H, p. 357 el 358. lY. 3

soigneuse transcription des traités musicaux de Tinctorîs, par les nombreux copistes qu'ils avaient à leurs gages.Nous tirerons plus loin la conclusion nécessaire de ce cas étrange.

Tinctoris fait, à son arrivée à Naples, l'éloge continuel de Béatrix d'Aragon, et il poursuit ses panégyriques jusqu'au trône où elle s'éleva. Après l'avoir exaltée comme beauté, comme intelligence, il la vanta comme cantatrice à la diction exquise : « mulieres supereminens omnes,non modo cantu, sed pronuntiatione (1). » Est-ce à son intermédiaire qu'il dut sa position à Naples? Si Beatrix ne crut piis indigne d'elle de s'adonner passionnément à l'étude de la musique, n'est-il point permis de supposer que celui qui exalte ainsi son mérite comme artiste, l'a aidée de ses conseils et peut-être de ses leçons? Son i)ère jugeait Tinctoris « per essere tanto intendente in arte de canti (2). »

Le mariage de la fille de Ferdinand I" eut lieu, d'après Y Art de vérifiei' les dates, en 1476. Selon Didot, ce mariage ne s'accomplit qu'en 4477. La première date marque apparemment les fiançailles ou le mariage par procuration. L'écart que l'on remarque dans les diverses dates assignées par des bibliophiles compétents à l'apparition de l'opuscule où Béatrix d'Aragon est appelée virgo, provient, selon toute probabilité, d'éditions successives faites de cet opuscule et où la qualification de virgo aura été conservée. La première édition, on Ta vu, nous donne déjà parfaitement gain de cause.

Malhias Corvin, roi de Hongrie, partageait les goûts artistiques de sa gracieuse épouse. Il attira à sa cour les gens les plus habiles dans tous les arts, et les récompensait libéralement. Les chanteurs de sa chapelle passaient pour les meilleurs de l'Europe. Lettré lui-même, il avait

(1) f)e naiarà tt prop'ietate tonorum : « Quo afTeclum est ut sua penè divina maicsUks forma (velut Diana nympbas) et arte (velut Caliope musas), mulieres supereminens omnes, non modo cantu, sed pronuntiatione vehementiiis gaudeat. •

{% Voy plus loin le texte original de sa lettre à Tinctoris.

fait réunir en son château deBude,une collection de plus de 80,000 manuscrits, collection malheureusement dispersée et en grande partie détruite après sa mort. N'y aurait-il point eu, dans cette masse de volumes, tant autographes qu'apographes, des écrits inconnus de Tinctoris ? Les traités dédiés à la reine de Hongrie ont dû s'y U^ouver, celte fois peut-être, en calligraphie enluminée. Quelle perte immense à déplorer, si les révolutions dévastatrices ont englouti ces trésors précieux du génie flamand !

Un des premiers écrits de Tinctoris est, sans contredit, son opuscule de natvrâ et proprietate lonorum. Lisez-en la dédicace, et vous verrez Tinctoris, comme tous les débutants en littérature, se préoccuper, avant tout, des censeurs réels et imaginaires de son livre. Il y a là, comme dans toute publication première, un Zolle à immoler sur rJEiutel du ridicule ou de la dialectique. Écoutez comme ri en parle, de ce ton candide et familier, que nous avons déjà fait ressortir :

« Dès que cet ouvrage vint aux mains de plusieurs personnes, il y en eut quelques-unes et surtout une, que je ne citerai pas, elle en est indigne, car elle n'a aucune notion des arts libéraux, qui voulurent qu'on me puntt d'une marque de blâme. De plus, ce seul individu, le plus ridicule des chantres, n'eut pas peur de me menacer, si jamais je retournais dans ma patrie, de me faire avaler par force ce livre, pour la raison que, comme il en a déjà été question plus haut, j'aurais essayé de désapprouver l'abus qu'on fait des signes de proportion. Paroles vraiment dignes d'un homme si clairvoyant ! Menaces qui appartiennent bien à un homme si courageux ! Et de fait, ce qu'il a prédit avec tant de clairvoyance, les menaces qu'il a faites avec tant de courage, tout cela s'est réalisé en entier dans notre personne. Bien souvent depuis je me suis rendu dans mon pays.

» En effet, quoique le corps en soit à une très-grande distance, l'âme réfléchissant constamment aux parents et

— seaux amis, assurément en est peu ou point absente. N'ai-je pas aussi avalé le livre même? Sans aucun doute, je Tai avalé ; cela fut même déjà dit par Tesprit d'Ezéchiel : c< ton estomac avalera,et tes entrailles seront rassasiées. » Je ne rougis pas d'affirmer que,par ce voIume,j*ai été bien rempli (rassasié). Qu'est-ce, en effet, autre chose d'avaler un volume et d'examiner avec grand soin ce qu'il contient, et de s'en remplir le ventre, en confiant à la ténacité de la mémoire ce qui a été l'objet de l'examen?.... »

Comme ce sarcasme, avec lequel il immole sa victime, est sincère et naïf! Comme on voit bien là un bomme peu rompu aux tracasseries de la basse envie ! Il n'y manque que le jeu de mots, imaginé par lui sur son nom de Tinctoris, pour former un petit tableau de candeur juvénile : ce licet eas (proportiones) non summis rhetoricae côloribus tinxerit... tuus Tinctoris, etc. » Voyez- vous le De Vaerwere poperingbois teindre de hautes couleurs rhétoricales son livre des proportions?

Le passage que je viens de traduire d'un traité antérieur, contient encore quelques particularités, trois surtout, à noter pour la biographie du maître : 1/" Les transcriptions qui en ont circulé ou les lectures qui en ont été faites avant toute dédicace ; 2*" La désignation indirecte de l'aristarque, qui paraît être belge ou flamand. Serait-ce son collègue Hycart? 3*» L'existence, en Flandre, de parents ou d'amis, auxquels il songeait souvent ou écrivait peutêtre.

On pourrait encore y voir un argument sérieux de Tinctoris contre son retour aux Pays-Bas. Si Tinctoris parle avec complaisance de sa patrie à Okeghem et à Busnois, qu'il nomme justement « lumina daritatis inter recentiores compositores, » il insinue volontiers que ce qu'il ressent pour son pays, est purement platonique. Son esprit s'y rend souvent, au lieu de son corps. Cela paraît lui suffire.

Nous avons rencontré incidemment l'objection portant sur la promptitude avec laquelle Tinctoris acheva son pre-

mier traité de musique, à son arrivée à Naples. Revenons-y, en envisageant la question, déjà tranchée d'ailleurs, sous un nouvel aspect.

Tinctoris a dû quitter Louvain vers le commencement de 1478. Il est bien évident que, poussé par son irrésistible vocation de musicien, et malgré des études toutes difTérentes, il ne sera pas resté les bras croisés dans la cité brabançonne, ou dans la cité parisienne, il n'importe, et que ce n'est pas en arrivant sur le sol italien que l'envie de produire les théories bouillonnant dans son cerveau lui sera venue.

C'était une coutume d'écrire les leçons orales données dans les cours publics. Les cahiers où se consignaient ces leçons étaient soigneusement tenus, comme il est facile de s'en convaincre par les fragments qui nous en sont restés, et dont plusieurs sont en notre possession. Outre cela, rélève se livrait à des exercices variés et nombreux, traçait des plans, formulait des problèmes, préparait des thèses imaginaires pour assouplir son esprit aux thèses réelles qu'il avait à subir.

Notre jeune musicien se sera adonné de corps et d'âme à cette gymnastique intellectuelle. Qui sait si les travaux qui font sa gloire, ne sortent pas de la forme embryonnaire des cahiers d'école? On prétend que les meilleure» pages de Zarlino ne sont autres que les leçons orales de son mattre Willaert. La moitié des théories musicales du temps consistaient d'ailleurs dans des formules invariables qui se transmettaient d'une maîtrise à l'autre. Le théoricien n'innovait qu'au fur et à mesure des hardiesses pratiques introduites par les musiciens autorisés (1).

Le célèbre Busnois écrivit, à en croire de sérieux témoi-

(I) « Tant d'incertitude régnait alors sur Tapplication des règles aux cas particuliers, dit Fétis, que les théoriciens et les auteurs didactiques étaient obligés d'employer la plus grande partie de leurs ouvrages à dissiper des doutes sur ce sujet, et ron perdait de vue Tobjet essentiel de Part, pour expliquer des énigmes auxquelles il aurait fallu renoncer. »

gnages, uq traité de musique qu*il avait destiné à ses élèves. Schacht en fait mention dans sa Bibliothèque en invoquant Taulorité d'Adrien Petit dit Coclicus, qui, à l'en croire, Ta connu et consulté. Selon Fétis, la découverte du livre de Busnois serait « précieuse pour l'histoire de l'art. » Nous ajouterons que, fort probablement, elle diminuerait de beaucoup le mérite des traités de Tinctoris.

Et de fait, si les théories de Tinctoris ont le précieux avantage de fournir des spécimens intéressants des innovations introduites par les compositeurs de son temps, spécimens munis de commentaires qui en expliquent le mécanisme et la portée, ces théories, basées sur les écrits de Jean de Mûris, ne renferment généralement que des formules connues, traditionnelles, consacrées, dont une exposition claire, précise, sagace, fait le seul mérite. Tout y est facile et coulant. Au milieu des termes scolastiques et techniques dont la prose est hérissée, au milieu de cette logomachie toute mathématique, conforme aux doctrines de l'époque, on sent comme un parfum de juvénilité (1).

En arrivant à Naples, où il allait se rencontrer avec les sommités de la théorie musicale italienne, il aura tenu certainement à se poser tout d'abord comme un savant didacticien. On voit tous les jours de jeunes écrivains s'annoncer, dans les grands centres intellectuels, où ils viennent mettre le pied, par quelque livre à sensation, qui les tire de l'obscurité, de l'indififérence, de l'abandon où nécessairement ils auraient dû végéter longtemps encore. C'est ce que nous nommons, en termes vulgaires, frapper un coup décisif.

On pourrait s'imaginer que l'ensemble des ouvrages de noire théoricien formait quelque chose d'imposant et de

(4) C'est ce que nous avons remarqué aussi, plus haut, dans certaines dédicaces. André Van Hssselt trouve une « naïveté d*expression » dans ces dédicaces, ainsi que dans les épilogues. Voir le rapport de cet érudit k rAcadémie royale de Belgique sur la traduction française des Traité» de musique de Jean Tinctoris^ par Fétis.

monumental comme la Somme de saint Thomas ou les Pandectes de Justinien. Que Ton se détrompe. Chaque grande division de l'œuvre n'est qu'un mince opuscule, et chaque chapitre de cet opuscule comporie parfois à peine une page d'étendue. Nous avons sous les yeux une épreuve dudit ouvrage que nous n'avons pu corriger avant notre tournée scientifique en Italie (1). Le croirait-on? Toute l'impression in-4° des opuscules, depuis la première page du manuscrit jusqu'au Proportionale, et où sont compris les trois livres du Tractatus de contrapuncto^ n'atteint qu'au chiffre de cent cinquante-trois pages !

Si l'on hésitait à s'en rapporter à notre témoignage, le savant Perne,longtemps possesseur du précieux manuscrit, est de nature à dissiper tous les doutes : « Le manuscrit de M. Fayolle, dit-il. est bien écrit et bien conservé. La plupart des lettres initiales, qui doivent être en rouge, manquent ; mais il est facile d'y suppléer. Les abréviations y sont aussi fréquentes que dans les ouvrages imprimés sur la fin du quinzième siècle. Il contient 126 feuillets contenant 252 pages; cent vingt ou environ sont remplies par les exemples en notes, dont la copie est très-belle. »

Or, ces deux cent cinquante pages ont été écrites en un intervalle de temps qui ne dépasse pas trois ans. Fétis, après avoir parlé des révolutions qui obligèrent Gafori à s'enfuir, en 1478, à Naples, dit en toutes lettres : « Tinctoris avait achevé depuis peu les traités de musique que nous avons de lui. » Cela est catégorique, nous semblet-il. Le maître poperinghois avait alors trente-trois ans. C'est l'époque de la vie où les idées sont les plus généreuses, les plus actives, les plus bouillonnantes. On verra

(i) Cette épreuve, qui a étd collationnée soigneusement sur le manuscrit le plus complet et le plus authentique de Tinctoris, à savoir celui qui fait aujourdliui partie du Fonds Fétis, à la Bibliothèque royale de Bruxelles, a servi depuis au IV« volume des Scriptores de De Goussemaker. Les Traités de musique de Jean Tinctoris^ présentés par Fétis à TAcadémic de Belgique, et dont il est question à la note précédente, ont été copiés en grande partie par nous.

bientôt que, s*il commença par la théorie^ il finit par la pratique.

Si Tinctoris a pu mener à bon terme, en trois ans, tout son œuvre didactique, à plus forte raison a-t-il pu écrire, en deux ans, c'est-à-dire de février 1478, date probable de sa sortie de l'Université de Louvain, jusqu'en novembre 1476^ le traité de natura et projnietate tonorum ainsi que les opuscules abécédaires qui le précèdent. Faut*il rap* peler que la partie imprimée, avant le ProportioncUey partie qui comprend les trois livres concernant le contrepoint, ne dépasse guère les cent cinquante-trois pages ?

Citons encore Perne à ce sujet : « Nous ferons quelques observations sur les diverses époques auxquelles les Traités de Tinctoris ont pu être composés. Le livre de TExposition de la main n'a pas de date; nous le croyons le plus ancien de tous , non-seulement parce qu'il est placé le premier dans notre manuscrit (1), où Tordre paraît être exaclement observé, mais encore parce qu'effectivement il était naturel que Tinctoris rédigeât les éléments de la musique avant de composer un traité de contre-point.

» Le livre de la nature et des propriétés des tons qui vient ensuite, est sous la date du 6 novembre 1476. Le Traité des notes et des pauses, celui des altérations, le livre Sciiptum super punctU n'ont point de date ; mais on voit clairement que toutes ces matières, qui ne tiennent qu'à la musique, ont dû nécessairement être traitées avant la composition, et que l'ordre est parfaitement observé.

» Les trois livres de l'Art du Contre-point qui viennent ensuite, ont dû être composés en 1477, puisque le dernier est daté du 11 octobre de cette même année. Le Proportionale musices parait avoir été composé après l'Art du Contre-point, puisque cet ouvrage est en quelque sorte un supplément à la composition, et que Tinctoris l'a écrit

(i) Celui qui fait partie de la collection Félis, précitée.

(ainsi qu'il le dit à la fm de son prologae) parce que les jeunes gens composent d*après les proportions et non par routine. Ce livre n'est pas daté, non plus que le Diffinitorium qui le suit, et qui est dédié à Béatrix ; mais il est probable qu'ils n'ont pu être composés, ainsi que le Traité des effets de la musique qui termine le manuscrit, qu'en 1478 ou années suivantes (1). »

Les mots hypothétiques : « En 1478 ou années suivantes, » sont tranchés dans le sens de 1478 par Fétis, toujours meilleur juge en théorie musicale qu'en histoire. Pour le Diffinitorium, la place qu'il occupe, à la suite de tous les autres traités, indique assez qu'il était considéré par l'auteur comme une sorte de glossaire explicatif de l'œuvre entier. Grossi assigne à l'apparition du Difflnitorium l'année 1478, qui est celle de l'achèvement de l'œuvre donnée par Fétis. De son coup d'œil exercé, l'exact et consciencieux Brunet a placé la publication du Diffmtorium en 1479. Panzer, l'éminent bibliophile, fournit aussi l'année 1479, et si nous avions à énumérer les biographes et les historiens, favorables à des dates postérieures à 1474, comme Reissmann et Bernsdorff, qui opinent pour 1476, dix pages de ce volume n'y suffiraient pas. Hais la question, en somme, n'est ni musicale, ni historique ; elle est bibliographique avant tout.

Pour aller aussi loin que possible en ce sens, nous avons voulu consulter Topinion de savants qui ont examiné attentivement et étudié, avec toute la maturité voulue, l'exemplaire précieux cité par Burney (â). Cet exemplaire, on le sait, appartenait jadis au roi d'Angleterre. Il est

(1) Choron et Fayolle, Dictionnaire historique des musiciens, au mot Tinctoiis. Le passage de Perne, cité plus haut, émane de la même source.

(2) Burney, qui n*était pas un bibUographe, tant 8*en faut, a seul parlé de i474, comme date probable de Timpression du Uiffinitorium k Naples. Ce qui fait dire à Perne — que Fétis fait erronément du même avis que Burney : c Nous ignorons quelles indications ont pu Tautoriser à prononcer sur ces deux points avec autant de précision et d^assurance. »

conservé actuellement au British Museuniy où, de Taveu de tous les gens compétents, les travaux herculéens du catalogue général des livres recueillis dans l'éminent établissement, ont été exécutés avec une précision, une patience et une sagacité merveilleuses.

Eh bien ! quelle date les savants rédacteurs de ce catalogue assignent-ils à la publication ou impression du Diffinitorium? La date de 1480, qui se rapproche sensiblement de celle de Brunet. « Press Mark : 166, e, 21 ; Title of the work : Tinctoris (Johannes), Terminorum musieœ DiffinUorium ; Place : Tarvisii; Date : 1480; Size : 40. » Suitunedescription de l'opuscule exactement conforme aux autres exemplaires connus. A côié de toutes ces preuves accumulées, celle-ci u*est-elle pas la plus péremptoire, la plus significative ?

Les traités élémentaires, dont il a été incidemment question, sont de vraies plaquettes de quelques pages, de vrais abécédaires d'école, comme l'Exposition de la main guidonnienne qu'on retrouve partout, et Tinctoris, qui applique à son Traité de contrepoint le terme diminutif d'opusculum, opuscule, les a jugés d'une importance si minime, qu'il n'a point cru devoir les munir d'une date ni d'une dédicace. L'Exposition de la main ne renferme que 18 pages. Le Diffinitorium est de 1478 ou 1479 ; nous l'avons prouvé. Fût-il de 1476, comme le prétend Fétis, il y avait parfaitement moyen de l'écrire, car il ne comporte que 34 pages d'écriture. « Au surplus, je crois, dit Fétis, que Yopuscule dont il s'agit, a dû paraître au plus tard dans Tannée 1476, car on voit que Tinctor(is) n'y donne à la fille de Ferdinand que le nom de Béatrix d'Aragon, en la qualifiant de vierge. Or, elle épousa, le 15 novembre delà même année, Matthias Corvin, roi de Hongrie, et fut couronnée en cette qualité le même jour (1). »

Voici, pour ceux qui ne seraient pas à même de pou-

(i) Voy. pour le mariage de Bcalrix, plus haat, page 34.

voir consulter les traités non imprimés de Tinctoris, le nombre précis de pages qu'occupent, dans le manuscrit de Bruxelles, lesdits traités, en dehors de ceux naturellement dont les pages ont déjà été comptées : De naturâ et propiietate tonomm, 36 pages ; De notis ac pausis, 36 pages ; Liber imper fectionum tonarum^ 17 pages; Tractatus altérationum^ 4 pages ; Super putictis^ 9 pages ; TractatiLS de contrapunctOj le plus important des ouvrages de Tinctoris, 98 pages (1). Ces chiffres ont leur éloquence. On pourra, un jour peut-être, prouver, à l'aide d'une étude comparative des filigranes du manuscrit Tinctoris, que ce recueil est bien l'original de l'auteur, et que l'ordre qu'il y a suivi est celui qu'il a voulu prescrire.

Hormis la simple plaquette du Diffinitorium, qu'on se disputerait aujourd'hui à coups de billets de banque, Tinctoris, qui se vante ouvertement d'avoir reçu les plus insignes faveurs de son souverain, n'est guère parvenu à faire éditer un seul de ses ouvrages. Il était bien facile pourtant au roi de Naples de donner au moins à notre glorieux compatriote de quoi publier son remarquable Traité de contrepoint, à l'instar des autres maisons princières de l'époque, qui mirent à même leurs principaux musiciens de répandre, par la voie de la presse, leurs productions. Prenons que les révolutions continuelles dont la Péninsule fut le théâtre, surtout au midi, aient mis un obstacle invincible à cette vulgarisation. Le mystère reste toutefois inexpliqué, et est peut-être impénétrable ; car, nous l'avons constaté, non-seulement Ferdinand I®^ et ses successeurs, qui protégeaient si efficacement les lettres et les arts, n'ont pas fait imprimer les opuscules didactiques de notre musicien, mais même ils n'en ont pas fait prendre, selon toute apparence, une transcription luxueuse, par les nom-

Ci) Le dernier traité, qui est aussi le plus faible, comme il a été dit, a été lac(îré en grande partie par une main profane. M. De Goussemaker a pu en Ciiire la restitution au moyen du manuscrit de Gaod.

breux copistes et enlumineurs qu'ils avaient à leurs gages. C'eût été un digne complément à Tévêché offert à l'Imprimeur strasbourgeois, qui avait imprimé quelques livres à Naples.

Mais si Tinctoris est revenu aux Pays-Bas, comme on le prétend, s'il y a joui, en ce cas, d'une plantureuse aisance, comme il est à supposer, rien n'était plus facile, ce semble, que de s'adresser à l'un ou à l'autre de nos grands typographes, tels que les Vorsterman, les Martens, etc. Il avait la tranquillité réclamée, les loisirs voulus. Il voyait, au moyen de la presse, une immense vulgarisation s'ouvrir devant lui. Rien n'a été entrepris (1). Ceci n'est d'ailleurs qu'un mince argument, à côté de tout ce que nous allons opposer au retour de Tinctoris aux Pays-Bas.

D'abord, Tinctoris fit imprimer des compositions à Venise, en 1801 et 1506 (â). Ce n'est point là le fait d'un chanoine décrépit, retiré dans une petite ville des Pays- Bas, d'où d'ailleurs, nous le répétons, il n'avait qu'à tendre la main pour avoir des typographes à volonté. Il avait soixante ans, tout au plus, d'après nous. C'est bien plus le climat de Naples, quo la décrépitude qui l'aura mené à la tombe, cinq ans plus tard.

Quand nous découvilmes, il y a peu de temps, la date importante de cette mort, nous crûmes, à une première lecture du document révélateur, que le chantre-chapelain du roi de Naples était revenu aux Pays-Bas, en qualité de chanoine de la collégiale de Nivelles. Nous avons même consigné cette impression fugitive dans la lettre que nous écrivîmes immédiatement, à ce sujet, à M. le ministre de

(i) Si, à la fin du xve siècle ou aucommeocement du xvi*, rimpression musicale à notes mobiles n'existait pas encore aux Pays-Bas, il y avait rimpression tabellairo, maintes fois employée avoc succès pour les planches de musique d*une cHendue restreinte, l/ouvrage de Gafori, du moins Tédition de 4508, est entièrement parsemé d'exemples en notation mobile.

(3) Consulter ce qui a été écrit sur les impressions de Petrucci à Venise. Voir au5si Fétis, à la Un de sa notice sur Tinctoris.

rintérieur (1). Depuis, des doutes sérieux surgirent dans notre esprit, et ces doutes se convertirent même en certitude, au fur et à mesure de Tétude des pièces que nous pûmes interroger sur ce point intéressant.

L'historien de Nivelles, M. Alphonse Wauters, dément en quelque sorte le fait en question : « Si Ton en croit Sweerls, dit-il, le célèbre musicien y serait devenu chanoine de la collégiale (2) ; mais cette assertion est extrêmement douteuse. » Pour qu'un écrivain aussi consciencieux et aussi solide que Test M. Wauters, se soit autorisé à se servir de l'expression « extrêmement douteuse, » il faut qu'il ait ey, à l'appui de son dire, des considérations d'une haute valeur.

Si l'on regarde aujourd'hui certaines positions de chanoines, obtenues à des vingtaines de lieues de l'église où la prébende leur a été assignée, on est facilement disposé à supposer que le pape, coUateur du bénétice octroyé à Tinctoris, aura pu dispenser également cette illustration musicale d'aller habiter le lieu désigné de sa prébende. Le souverain de Naples devait tenir, aussi bien que le pape, à retenir en Italie un homme qui jeiait tant d éclat sur son règne.

lorsque le titulaire de la prébende en question venait à mourir, le coUateur avait six mois de délai pour poui'voir à la place vacante (3). Six mois, c'était plus qu'il n'en fallait

(i) Cette lettre date da mois de février 4875. Tons les journaux se sont empressés de propager la précieuse trouvaille. Schilling ne fixe-t-il pas le décès de Tinctoris â 4520 ? Ce qui fait dire à Fétis que « les assertions do ceite espèce sont sans valeur, n*étant appuyées par aucun document authentique. » Si Fétis s*était toujours ainsi contrôlé lui-même !

[% H. Wauters entend dire évidemment « chanoine résident. » Nous rencontrerons ultérieurement Topinion fort équivoque de Sweertius.

i8) « Les prébendes furent toutes, d*abord, à la nomination de Tabbesse, qui était tenue de pourvoir aux places vacantes, dans les six mois de la mort des titulaires. Quant aux chanoines, ils étaient nommés aussi par Tabbesse, mais, à une époque que nous ne pouvons préciser, cette prérogative fut partagée par moitié entre elle et le Saint-Siège, v Wauters, Histoire de Nivelles, et Gui- CHARDIN, Description de tout le PaU-Das^ etc.

pour régler de Naples à Nivelles, par rintei'vention de Rome, toute l'affaire de la succession ouverte. S'il y avait ce que Ton nomme une rotuldy la chose aura dû être plus expéditive encore.

Mais, objectera-t-on, le texte du document que vous avez découvert relativement à la mort de Tinctoris, dit, en toutes lettres, que son successeur est venu prendre possession de son bénéfice. Voici ce texte :

Van eenen placet voer Peteren De Coninck, cm te comen tolter possessien van eender provende van Nyvele, vacerende by doode van wylen heeren Janne Tinctoris, ende dat vuyt crachle van zckeren buUen apostolike, etc., de data xij octobris anno [XV«^] X^ signala Hane... vu s. vj d. (i).

Traduction : « D'un placet pour Pierre De Coninck, afin d'entrer en possession d'une prébende à Nivelles, vacante par la mort de feu M*^ Jean Tinctoris, et cela en vertu de certaines bulles apostoliques, etc., en date du 12 octobre 1511, signées Hane.... vij s. vj den. »

Au premier abord, ce passage est catégorique. Mais une inspection plus attentive démontre que le mot possession est un terme équivalent à « entrer en jouissance » ou à « jouir des fruits » de la prébende,et que^conséquemment, la plus large acceptation doit lui être donnée dans le sens de la liberté de résidence.

Le terme de prébende lui-même signifie simplement, en effet, revenu d'un canonicat. En veut-on une preuve convaincante, irréfutable ? Qu'on relise la requête suivante, adressée en 1542, par Jean Taisnier, à la reine Marie de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas :

A LA HOTNE,

Remonstre très-humblement maistre Jehan Taisnier, M<^ d'escolle des enifans de la chapelle de Tempereur, vostre bon frère, comme

(f; Archives générales du Royaume, regislre aux droits de scel de Brabanl, du i'c octobre 4514 au 31 septembre 4512, fo 4.

(lepuys ccrlain temps cnchù, il ait pieu à Sa Majesté luy donner ung induit dû Thunes avec ses lettres patentes sur ce, en vertu duquel le remonstranl a accepté et prins possession d*une prébende de Saint-Pierre de Leuze, vacant par le Irespas de feu M« Pierre de Manchicourt, mort à la court de Rome (i)...

Le prédécesseur, qui avait « prins possession » de la prébende, habitait « Rome, » et le possesseur succédant était attaché comme chantre et comme précepteur des enfants de la chapelle royale à Madrid! Sa présence à Madrid est constatée clairement en cette même année 1542.

Faut-il ajouter que des prébendes pareilles se distribuaient jadis par centaines? Les souverains, toujours gênés financièrement, se voyaient obligés de payer leur <* personnel domestique, » comme on appelait alors les musiciens des chapelles royales et impériales, sur les revenus et les fondations des églises et des abbayes. Nous avons les mains pleines de ces nominations. Celles qui suivent sont empruntées à la vie de nos plus éminents musiciens.

Jacques Obrecht était chanoine à Téglise de Saint-Donat à Bruges,en même temps que prévôt de Téglise paroissiale de Thourout.

Jean Okeghem, tout en étant premier chapelain du roi de France, avait le titre de prévôt de la cathédrale de Tours.

Gilles Binchois, chantre de Philippe-le-Bon, reçut,vers 1440, une prébende à Sainte-Waudru à Mons.

Antoine Busnois, chantre de Cliarles-le-Téméraire, avait des prébendes à Mons et à Oost-Vorne (Hollande). Cette dernière consistait en un décanat.

Pierre De Larue, chantre de Philippe-le-Beau, possédait des prébendes à Courtrai, à Gand et à Naraur.

Thomas Créquillon, maître de chapelle de Charles-Quint, à Madrid, était, dit Fétis, « chanoine à Namur ; il résigna

(i) Muniqut aux Pays-Ua»^ t. UI, p. '153,

celle prébende en 1S52, el eut en échange un canonicût à Termonde, qu'il résigna encore en 1888. Enfin, il en eut un à réglise de Béthune (1).

Trois autres maîtres de chapelle de Gharlcs-Quint avaient des bénéfices à Béthune, à Soignies, à Lens, à Floreffe, à Middelbourg, à Bergues-Saint-Winoc, etc.

Gérard de Turnhout, maître de chapelle de Philippe II, à Madrid, jouissait de deux prébendes, une à Namur et une à Tournai.

Michel de Bock, organiste de Charles-Quint et de Philippe II, avait des prébendes nombreuses, dont on peut voir quelques-unes dans la Déclaration des dignetés, canonies, pi'ébendes, cures, cousteries et scholasteries et autres bénéfices du patronaige du roy des Espaignes et archiduc

d^Austrice , que publie le savant Dodt von Flens-

burg (2).

(téry de Ghersem, maître de chapelle d'Albert et Isabelle, sollicita en 16â0 «un canonicato de Oirschot,» ou, à son défaut, un autre à Gondé,« uno de Gondé. » Lui-même possédait une prébende en Téglise de Sainte- Waudru, h Mons, qu'il permuta, en 1622, avec une autre relevant de l'église de Saint-Gobert, à Bruxelles, et qui appartenait à Théodore de Ghersem, « clerc du diocèse de Tournay (3). »

Albertet Isabelleeurent pourorganiste un artiste anglais, Pierre Philips, lequel s'intitule à la fois chanoine de Béthune, Bethuniensis canonicus, et chanoine de Soignies, Sonegiensis canonicus, tout en résidant à Bruxelles. N'estce point, à la lettre, Yibidem canonicusy c'est-à-dire le nivellensis canonicus de Sweerlius? Ce texte d'un biographe qui a publié son ouvrage près d'un siècle après le décès de Tinctoris, n'a point été jusqu'ici l'objet d'une sérieuse attenlion,et on la traduit invariablement dans le sens d'un

(i) Biographie umuerselle des musiciens. Plusieurs de ces prébendes se perdaient par le mariage.

(2) Musique aux Pays-BaSy t. I, p. 244, el t. UI, p. 168 à 474.

(3) idem, t. U, p. 4 à 90.

séjour fait par Tinctoris dans la petite cité brabançonDe, ce qui n'implique point rigoureusement Texpression nivellensis caiwnicus.

On est prébendaire, en définitive, d'un lieu quelconque : d'une église, d'une abbaye, cl'une chapelle. En nommant ce lieu, et en l'accolant au titre de bénéficiaire, on ne veut nullement que le personnage auquel le tout s'applique, ait occupé, dans le sens rigoureux du mot, le poste qui lui est échu par tour de rôle. On a répété cela pendant des siècles, sans avoir exaipiné soigneusement le texte primitif. Que d'erreurs grossières se sont accréditées ainsi d'auteur à auteur ! Nous ne nous étonnerions donc pas que l'on rencontrât, quelque jour, les titres suivants, réunis par Tinctoris : (c Régis Sicilis^ capellanus, et ecclesise nivellensis canonicus. »

II existe, pour la succession d'une prébende non résidente, un texte à peu près identique à celui qui concerne la succession de Pierre De Coninck à la prébende nivelloise, dont Tinctoris eut la jouissance : « De lettres de collation d'une prébende en l'église de Saint-Pierre à Ânderlecht, en faveur de Jean Gaerite, prêtre, haute-contre de la chapelle de Sa Msgesté en Espagne, [prébende] vacante par la mort de feu Frédéric Gockaert, dernier possesseur, en date du 29 avril 1886 (1). » « Dernier possesseur » pour un bénéfice brabançon qui permettait la résidence en Espagne ! C'est apparemment la même prébende, — un décanat, — qui fut octroyée, le 4 septembre 1SK2, au prôtre Corneille Brustaut, également chantre de la chapelle souveraine à Madrid.

Et nunc erudimini ! Les souverains allemands, soit dit en passant, étaient bien plus riches et nien plus généreux, car le roi de Bavière notamment fit cadeau à notre Orland de Lassus d'une superbe propriété foncière !

Tinctoris, à ce qu'il assure dans plusieurs de ses dédi-

(1) TradnctiOQ da Aamand. Archives générales du Royaume.

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