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La musique chez les Persans en 1885

Au temps actuel, des Artésiens d’un grand mérite honorent encore leur province à l’étranger par leurs talents, leurs travaux et leur participation aux progrès du pays qu’ils habitent.

Mais, à la distance qui les sépare de nous, leurs actes seraient vite oubliés, si Ton ne prenait pas la peine d’en transmettre le souvenir à la postérité.

Parmi ces Artésiens méritants, il faut citer M. Alfred-Jean- Baptiste Lemaire, né à Aire-sur-la-Lys (Pas-de-Calais) en 1842, qui, depuis dix-sept ans, occupe, à Téhéran, la haute position de Directeur des Musiques militaires de S. M. I. le Schah.

Voici ses états de service :

Novembre 1 855 . — M. Lemaire entre au Conservatoire de musique de Paris.

En 1857, il obtient le 2 e prix de solfège et de flûte; en 1 85 8, le 2 e prix de flûte, et, en 1861, le 2 e prix d’harmonie.

1862. — Il est admis dans la classe de contrepoint et fugue de M. Leborne.

1 863 . — Il s’engage volontairement au I er régiment des voltigeurs de la garde, comme musicien; au concours de 1864-1867, il est nommé sous-chef de musique.

1868. — Il est envoyé en Perse.

Lorsque M. Lemaire arriva à Téhéran, l’étude de la musique était encore dans ce pays à l’état rudimentaire, non pas qu’il n’y eût un peu partout des musiciens éclos en quelque sorte d’instinct; mais l’enseignement de cet art y était à peu près inconnu et, dans tous les cas, y avait fait peu de progrès.

Avant lui, M. Bousquet, — chef de musique, aidé de M. Rouillon, son sous-chef, qui faisaient partie d’une mission militaire envoyée par le gouvernement français — y avait créé, pour l’usage du Schah, une musique militaire, à l'instar de celles qui existaient chez nous avant la nouvelle organisation de 1 855 . M. Bousquet ne resta à Téhéran que deux ans : 1 856 et 1857. M. Rouillon, qui lui succéda comme chef de la musique du Schah, ayant presque toujours été malade, ne put faire travailler sérieusement ses musiciens. Néanmoins il fut leur seul professeur jusqu’en 1867.

A cette époque, le gouvernement persan, voulant donner une vive impulsion aux essais tentés par MM. Bousquet et Rouillon, chargea son ambassadeur à Paris de prier le gouvernement français de lui envoyer un chef de musique expérimenté. Le choix du maréchal Niel, ministre de la guerre, s’étant porté sur M. Lemaire, alors sous-chef de musique du i er régiment des voltigeurs de la garde, et celui-ci ayant accepté les propositions qui lui étaient faites, notre concitoyen fut autorisé à aller à Téhéran, en qualité de chef de musique de S. M. le Schah, pour organiser des musiques militaires.

A Téhéran, M. Lemaire trouva les musiciens de M. Bousquet dans le plus complet désarroi ; non seulement ils n’avaient fait aucun progrès, mais ils avaient totalement oublié les quelques morceaux européens qu’on leur avait appris. En outre, dans l’intervalle de la vacance, un Italien, nommé Marco, ancien matelot, soi-disant clarinettiste et maestro di capella , avait monté une autre musique du Schah dans des conditions déplorables.

Ce 'j brave père Marcon, comme l’appelaient ses concitoyens, excellait à faire du macaroni, et sa table, à n’en pas douter, aida puissamment à sauver sa détestable musique. Toutefois, malgré son ignorance absolue des règles cie la musique, son

insuffisance comme professeur et exécutant, le gouvernement persan, qui est très indulgent et qui n’aime pas à renvoyer ses serviteurs, lui conserva son emploi jusqu’à sa mort, et fit ensuite à sa veuve et à ses enfants une pension, que ceux-ci touchent encore.

Tout était donc à peu près à faire, ou plutôt à refaire, pour M. Lemaire.

En 1868, il commença à réorganiser ces deux musiques sur le modèle des musiques militaires françaises actuelles, avec les mêmes instruments, sortant de chez Buffet-Crampon, Benon et Couturier.

Ce n’était certes pas une besogne facile.

Il fallait, sans un aide et sans connaître la langue persane, donner les leçons en plein air, par la chaleur et le froid, à des hommes qui ne savaient ni lire ni écrire, leur mettre à chacun l’instrument à la bouche, leur apprendre à jouer la gamme après leur avoir appris le solfège, eux qui n’avaient jamais entendu de musique européenne et dont l’oreille était rebelle à tout ce qui n’était pas mélodie asiatique.

Néanmoins,M. Lemaire suffit atout; et, grâce à son énorme labeur, à ses aptitudes variées, il put ainsi, en peu d’années, doter l’empire persan de plusieurs excellentes musiques militaires.

On ne lui laissait, du reste, ni trêve ni repos.

Chaque année, on lui donnait de nouvelles musiques à organiser et à instruire, et il en eut jusqu’à quatre à la fois.

Mais il ne perdit pas courage; et aujourd’hui le nombre des musiques qu’il a ainsi successivement organisées s’élève à dixhuit.

Depuis trois ans, M. Lemaire en a cédé six, tout organisées et instruites, à un chef de musique autrichien, capable, mais qui, on le voit, n’aura qu’à continuer la tradition de notre concitoyen.

Il n’y a pas, à Téhéran, ce qu’on peut appeler un Conservatoire de musique; mais il existe, au Collège impérial de cette ville, une école de musique créée aussi par M. Lemaire, et qui mérite le titre de Gymnase musical, car elle a été fondée pour atteindre le même but que l’ancien Gymnase musical de Paris, c’est-à-dire pour former des chefs de musique militaire, ainsi que des solistes pour les musiques de l’armée. Toutefois, il n’y a encore dans cette école qu’un seul professeur, qui est en même temps directeur et qui professe tous les instruments à vent, le

piano, le solfège, l’harmonie et l’orchestration militaire. M. Lemaire en est le professeur et le directeur pour tout ce qui concerne la musique.

Voici le programme des études de cette école :

i re année . — Solfège. Théorie musicale. Langue persane. Arithmétique.

2 e année. — Solfège. Théorie. Étude d’un instrument a vent. Langue persane. Arithmétique.

3 e année. — Solfège. Théorie. Instrument. Langue persane. Cours d’histoire.

4 e année . — Instrument. Musique d’ensemble. Langue française. Cours de géographie.

5 e année. — Études théoriques et pratiques des différents instruments à vent. Exercices militaires. Langue française. Connaissance de la partition militaire. Examen pour le grade d’officier dans une musique.

6 e année. — Harmonie. Piano. Musique d’ensemble. Mathématiques. Langue française.

7 e année. — Harmonie. Piano. Musique d’ensemble. Cours de français.

8 ° année .— Harmonie. Orchestration. Piano. Musique d’ensemble. Composition. Concours pour obtenir le diplôme de chef de musique. Avec ce diplôme, les élèves reçoivent le grade de commandant et peuvent devenir colonels.

M. Lemaire donne la leçon à dix élèves, qui forment la première division. Ces dix élèves, après trois années d’études, prennent chacun deux élèves du collège à qui ils enseignent ce qu’ils ont appris : ces vingt élèves forment la deuxième division. Après deux années d’études, chacun de ces vingt élèves prend un élève du collège à qui il enseigne les premiers principes de la musique. Ces vingt nouveaux élèves forment la troisième division et suivent des cours de solfège, de théorie et d’instruments faits par les élèves de la première division.

Chaque musique militaire envoie cinq musiciens au collège,

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où ils sont en subsistance et où ils prennent des leçons de solfège, de théorie et d’instrument avec les élèves de la première division.

Tous les ans, chaque musique reprend un de ses musiciens en subsistance au collège et le remplace par un autre musicien.

Les cours des deuxième et troisième divisions et des musiciens sont surveillés par un élève de semaine de la première division qui, tous les jours, rend compte des études au directeur.

Le directeur indique le programme des études, inspecte les cours chaque semaine et fait passer plusieurs examens dans l’année à tous les élèves des différents cours.

Les élèves de la première division vont tous les matins de très bonne heure au terrain de manœuvres, où M. Lemaire instruit les musiques militaires, donnent des leçons aux musiciens et s’exercent à commander et à diriger une musique.

Ces élèves, à qui M. Lemaire fait la leçon lui-même pendant six ans, sont devenus de bons solistes, non seulement sur un instrument, mais sur presque tous les instruments, et en outre bons professeurs, car ils sont très intelligents, et ayant eu constamment des musiciens à instruire, ils se sont habitués à professer.

Chaque musique, composée de quarante à soixante exécutants, a un commandant, un capitaine, un lieutenant, un souslieutenant, de deux à quatre adjudants, dix sergents ou caporaux.

Les deux musiques spéciales du Schah ont en plus un colonel.

Le gouvernement persan fait de sérieux sacrifices pour encourager l’art musical. Il paye bien les musiciens militaires et leur donne tous les grades pour lesquels ils sont proposés par le directeur des musiques.

Le Schah aime naturellement, de préférence, la musique persane et la musique turque et arabe; mais il est très bon appréciateur de la musique européenne, notamment de nos morceaux d’opéra, et fait de larges distributions d’argent à ses musiciens quand ceux-ci exécutent des morceaux nouveaux qui lui plaisent.

Il en est de même des princes persans. Le programme ciaprès d’un concert donné chez l’un d’eux, par M. Lemaire, prouve qu’à l’audition on aurait pu se croire à Paris ou à Arras, dans un des lieux publics que vont égayer l’été nos musiques militaires.

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