La musique dans la Grande-Bretagne
C’est en un passé légendaire, dans des régions appartenant, pour ainsi dire, à la tradition préhistorique, que l’on doit aller chercher, en Angleterre, les premières traces de la vie musicale. Les premiers musiciens anglais furent les bardes bretons, parmi lesquels émerge, au commencement du vT siècle, Aneurin Gwandrydd. Ces artistes primitifs, à la fois poètes, compositeurs, et interprètes de leurs propres œuvres, étaient en même temps, comme tous les hommes de leurs tribus, des guerriers. Non seulement ils jouaient le rôle classique de Tyrtée, exaltant les âmes, adressant aux combattants une sorte d’éloquent et persuasif sursum corda, mais ils prenaient eux-mêmes part a la bataille. Les Gododiniens , dont Aneurin était lechorège et le chef, tenaient alternativement la harpe et la hache. Tantôt, debout, sur une éminence, ils faisaient résonner les accents d’où s’exhalait l’idée du dévouement et du sacrilice ; tantôt, cédant à l’enthousiasme que leurs inspirations avaient fait naître, ils participaient à la mêlée, et n’y portaient pas toujours les coups les moins redoutables. On a dit que, dans la succession normale des phénomènes, l’artiste est le fils du héros. Ici, le héros et l’artiste se confondaient
glorieusement en une personnalité unique, doublement en honneur à tout le clan.
Frère de Gilbas Albanius, le plus ancien des anna-
listes bretons connus, Aneurin prit une part honorable à la défense de sa patrie contre l'invasion anglosaxonne. 11 fut un des rares survivants de ce combat de Cattracbt, où périt l’élite des guerriers. Une sorte de grandeur barbare, de fruste mais émouvante poésie éclate dans le récit qu’il composa de ce massacre, et que, parvenu à la vieillesse, il exécutait en s accompagnant de sa harpe. Une des caractéristiques de notre siècle, depuis la renaissance des études historiques signalée en France par les noms des Chateaubriand et des Augustin Thierry, a été de bien saisir tout 1 intérêt que présentent ces monuments d’un art naïf, mais pleins de grandeur et de souffle.
Comme les Celtes, les Saxons envahisseurs étaient une race intellectuellement fort bien douée, apte à développer en elle les germes de la civilisation et des arts, non insensible, notamment, aux charmes de la musique. C’est ce dont témoignent, en particulier, dès le commencement du vin' siècle, les Cantiones saxonicœ , que chantait lui même au peuple, principalement en vue de l’édification morale, un ecclésiastique, Aldhelm, de race royale, qui, élevé dans un monastère augustinien, devint abbé, puis évêque.
A l’influence saxonne se rattachent aussi les souvenirs brillants du règne d’Alfred le Grand qui, très jeune, succéda à son frère Athelred en 871, et qui, énergique et clément, ingénieux et cultivé, grand homme et grand prince, joua dans son royaume insufaire un rôle (le civilisateur analogue à celui de Charlemagne sur le continent. Il faisait des vers, excellait à manier la harpe. Créateur de l’Université d'Oxford, il y institua une chaire de musique dont le titulaire fut un moine.
L’Eglise, principalement par l effort et les travaux du clergé régulier, eut d’ailleurs une part considérable à la diffusion en Angleterre de tous les genres de savoir. Nous aurions ici à relever les noms de toute une dynastie, si l’on nous permet cette expression, de religieux, profondément versés dans tous les ordies de connaissances. Le plus ancien, à la lisière du vin siècle, est Bède le Vénérable, dont le labeur encyclopédique embrassant tous les sujets ne négligea point les questions musicales. Dans l énorme ensera-
ble de ses œuvres, ne composant pas moins de huit volumes in-folio, figurent deux traités de musique, la Mus ica quadrata seu mensurata et la Mus ica theoretica. L’attribution du premier de ces écrits offre prise d’ailleurs à l’incertitude. Ce qui est indubitablement authentique, c’est le passage de Y Histoire ecclesiastique où il est fait mention d’une harmonie consonante à deux parties. Signalons aussi le curieux opuscule relatif à l’interprétation musicale des psaumes.
Bède eut pour élève Alcuin, si célèbre en son temps, et qui, d’abord abbé de Cnnterbury, fut attiré en France par Charlemagne. Il finit par obtenir l’abbaye de Saint-Martin de Tours. 11 composa un ouvrage spécial sur la musique, et, en outre, traita de cet art dans son travail, incomplètement conservé : De septeni artibus liberalibus .
Beaucoup d’insulaires, dès ces époques lointaines, passaient la mer et s’établissaient dans les pays continentaux. Aaron qui, au xi c siècle, fut investi de l’abbayede Saint-Martin, à Cologne, était né en Ecosse. On sait que parmi ses œuvres figuraient un : De utilitatc cantus vocalis et de modo cantandi atque psallendi , et peut-être un : De regulis tonorum et symphoniarum.
Dans cette série de savants théoriciens, il conviendrait encore, en suivant le cours des âges, d’évoquer le souvenir de beaucoup d’autres moines anglais : au xi e siècle, Osbortus, auteur probable du De tmisica et du De cocutn consonantiis qui existent en manuscrit ; au xn p siècle, Fastolphe, qui passa par le couvent de Clairvaux et fut l’ami de saint Bernard ; Aelrede, disciple de ce docteur illustre ; Adam, de l’ordre de Citeaux, à qui l’on doit des Rudimenta musiccs; le bénédictin Athelhard, qui vécut sous le règne de Henri F r . 11 voyagea par toute l’Europe, alla même en Orient, visita une partie de l’Egypte et de l’Arabie ; c’est d’après la traduction arabe qu’il fit passer en latin les Eléments d’Euclide. Exposant la doctrine de tous les arts libéraux, il fit une part à la musique.
Voyageur également, et quelque temps fixé à Rome, Alfred le Philosophe, dont la réputation fut grande au xm r siècle, ne retourna définitivement dans sa patrie qu’en 1268, à la suite d’un légat du Pape. La
musique ne demeura pas en dehors du cycle de ses vastes études.
Nous rencontrons, dans la même période, un nom singulièrement glorieux, celui de Roger Bacon, un des hommes dont le cerveau puissant absorba toute la science un peu confuse de cette époque de vif éveil et de haute tension. C’est, au reste, surtout en savant, en physicien, qu’il s’intéressa à la musique.
Une mention plus détaillée est due au bénédictin Odington, un peu antérieur au précédent, qui, astronome, mathématicien profond, a laissé un ouvrage étendu et important, où il touche à une foule de questions musicales. On y trouve même des considérations sur les instruments à cordes, sur les proportions des tuyaux d’orgues, sur l’accord des cloches. Ce livre démontre quelle était l’érudition de l’auteur en tout ce qui se rapporte à l’antiquité, au chant des Eglises d’Orient et d’Occident. Il n’était pas moins au fait des éléments de l’harmonie, de la pratique du rythme et de la mesure.
C’èst toujours le xm c siècle qui vit fleurir Grégoire de Bridlington, prieur dans un monastère du comté d’York, auteur d’un écrit sur la technique, et Guillaume de la Mare, cordelier, qui professsa à Oxford, et dont la bibliothèque bodléienne conserve un manuscrit : De arte musicall.
Au siècle suivant appartient Bartholomæus de Glantville, issu de la famille des Sutïolk. Un ouvrage de lui renferme des données intéressantes sur la ilûte, le chalumeau, le psaltérion, les cymbales, la lyre, le sistre, etc. Citons encore Hothby, Lyonel Power, Tunstede et Robert de Ilandlo.
Ne nous proposant, dans le présent livre, que de tracer une histoire musicale sommaire du Royaume- Uni, nous ne pouvons songer, on le comprendra aisément, à distinguer ce qui se réfère à l’Angleterre proprement dite, de ce qui appartient à l’Irlande et à l’Ecosse. C’est dans un ouvrage plus étendu qu’il serait à propos, nota in ment, de caractériser la forte individualité écossaise. On rencontrerait, à cet égard, des indications précieuses, ayant trait à l’ancienne musique, dans le vingt-neuvième chapitre de l’historien Jean de Fordun qui, dans une chronique gé-
nérale, conduisit les annales de son pays jusqu’en 1360. L’Ecosse fournit encore à l’histoire de la musique, dans le xv f siècle, la figure originale et attrayante du roi Jacques 1 er , qui employa à orner son esprit les loisirs de sa longue captivité à la Tour de Londres, qui fut un habile musicien, composa des mélodies demeurées populaires, d’un caractère suave et mélancolique, et favorisa dans ses Etats le développement de la musique, dans laquelle il voyait un précieux élément de culture civilisatrice.
Le siècle du roi Jacques, le xv c siècle — auquel appartient le théoricien Chilston — vit naître pareillement, en Ecosse, un véritable maître, Dunstable, dont l’importance considérable peut presque être égalée à celle de Dufay et de Binchois, en Flandre, et qui eut une part décisive et capitale dans la métamorphose de l’art d’écrire et la formation du contre point. A dater de ce moment, nous allons avoir affaire non plus à des théoriciens plus ou moins indécis, verbeux et diffus, mais à des praticiens parfois passés maîtres dans les artifices les plus ardus et les plus secrets de la composition. Il est assez remarquable que telle fut, un instant, la réputation des Anglais, que Tinctoris, vers la fin du xv e siècle, leur attribuait, en signalant Dunstable pour leur chef, la décisive invention de Yart nouveau du contre-point.
Quelques annalistes anglais de la musique ont, par une sorte de point d’honneur national, insisté ou enchéri sur cette attribution, trop complaisants, toutefois, si l’on veut bien réfléchir que Dufay, ténor à la Chapelle pontificale dès 1380, avait déjà, en purifiant et en élargissant le style, réalisé le perfectionnement qui devait, en des applications prodigieusement variées, développer, un peu plus tard, toutes ses conséquences sous la plume flexible et savante des Okegliem, des Busnois, des Régis et des Caron.
Sûrement, il n’y a pas lieu d’ôter aux Flamands l’honneur d’avoir marqué cette étape, d’importance capitale, dans l’évolution de l’art, mais il est juste de reconnaître que Dunstable, si on lui enlève la renommée de l’initiateur, prit néanmoins, par une contribution fort effective, une part considérable au mouvement qui s’accomplit alors, et qu’il concourut, avec les
Flamands de la haute époque, à émonder l'harmonie, à la rendre tonale, à lui prêter plus de plénitude et de diversité en rectifiant eten assouplissant le mécanisme et la disposition des voix.
La seconde moitié du xv c siècle vit paraître des compositeurs anglais habiles, comme ce Lambert de Beanon qui fut chantre de la Chapelle pontificale vers 1460, comme Hamboys qui, le premier ou l’un des premiers, fut investi du grade de docteur en musique, comme ce Thomas Ashwell qui composa pour l'Eglise. Les bibliothèques britanniques conservent aussi en manuscrit des pages, intéressantes à plus d’un égard, de L)ygon, d’Ashton, qui fit partie de la Chapelle royale, de Fairfax, organiste et chantre, qui composa des chansons anglaises à deux et trois parties, d’un style harmonique d'ailleurs non exempt de lourdeur et de gaucherie. Cornish, poète en même temps que musicien, fut l’auteur de chansons de table. Quant à Cutell, il mérite surtout d’être mentionné pour avoir formulé avec assez de netteté quelques-unes des règles qui commençaient alors à se dégager de la pratique.
Nous sommes arrivés insensiblement au xvi f siècle qui, en Angleterre comme par toute l’Europe, fut, pour ce qui concerne les arts, une époque si florissante. Déjà les musiciens anglais se distinguaient par une facture plus ingénieuse, comme en témoignent le canon savamment écrit qui subsiste d’Ambrosus et le motet : O (jloriosa Stella maris , du docteur Cooper. Abington, dans les premières années de ce siècle, jouit d’une brillante renommée d’organiste et de chanteur.
Nous avons eu à évoquer déjà le souvenir d’un roi d’Ecosse, de Jacques L r . Ici, nous voyons se dresser devant nous la figure complexe, énigmatique, d’un souverain anglais qui, à un double point de vue, mérite une place dans l’histoire musicale. Nous voulons parler de Henri VIII. Tout d’abord on doit observer que, fort instruit, d’intelligence très souple et très ornée, n’étant demeuré étranger à aucune science et à aucun art, il ne saurait être omis sur la liste des bons musiciens de son siècle. Chanteur exercé, il excellait en outre sur la flûte et le clavecin. Compositeur, il écrivait dans la manière alors régnante, et, si
l’on ne peut, dans les motets qui ont subsisté de lui, reconnaître une bien frappante originalité d inventeur, il est du moins impossible de ne pas lui concéder la pureté de goût et une certaine sûreté de main qui ne décèle point trop l'amateur.
Indirectement, en rompant avec Rome, et en posant par là le point de départ d’une profonde modification du rituel, de la liturgie, de tout le cérémonial, Henri VIII exerça une influence considérable sur le développement de la musique religieuse dans la Grande-Bretagne. C’est à partir de ce moment que commença à se former la musique religieuse anglicane* qui devait peu à peu acquérir un aspect si carat téristique.
En Angleterre, un des premiers ouvriers de la Réforme, dans ce qui se rapporte à la musique, fut Marbeck, à qui son adhésion aux idées de Luther avait d’abord valu de violentes persécutions. Il est l’auteur du premier livre de chant qui ait été publié pour l’usage de l’église nationale. Par là, il est avec White, l’authentique prédécesseur des Tye et des Tallis.
Attaché à la Chapelle royale sous les règnes de Henri VIII, d’Edouard VI, des reines Marie et Elisabeth, organiste de haute valeur pour son temps, Tallis atteignit à la célébrité par ses compositions dont la polyphonie est parfois très nourrie, et révèle une vaste puissance de combinaisons. Son élève Byrd lui fut associé comme organiste en 1575. Celui-ci cultiva l’art avec l’ampleur et la dextérité des plus fameux maîtres étrangers de son temps. On lui a donné parfois le titre de « Père de la musique », et, il est certain que, le premier peut-être en son pays, il fut en possession d’un art complet, normal, ne comportant ni insuffisance, ni faiblesse, constamment brillant par le poli et l’aisance du style. Il manie le genre figure avec une connaissance exacte de toutes ses ressources. Dans l'harmonie, il a la capacité compréhensive d’un Palestrina ou d’un Roland de laissas. Par-dessus tout, il est excellemment régulier, et les plus minutieux censeurs auraient peine à relever chez lui, pour tout ce qui touche à l’exécution méthodique, rationnelle et consciencieuse, la plus légère défaillance.
Musicien tour à tour sacré ou profane, Byrd se
recommande autant par la correction que par la variété. Ses Cantiones sacrœ sont d’un sentiment élevé, d une facture savante. Elles sont écrites à cinq voix, disposition difficile, qu’il a volontiers pratiquée. Il ne réussit pas moins à prendre le ton convenable quand il compose des chansons « joyeuses », selon le titre que lui-même leur donne. Huit pièces instrumentales de lui, de rare élégance, deux préludes, deux pavanes, quatre gaillardes, figurent dans la Parthènie , dédiée à la reine Elisabeth, et qui est citée comme le premier recueil que l’on ait imprimé pour elle. Son talent particulier à cet égard avait d’ailleurs trouvé d autres occasions, fort nombreuses, de s’exercer.
Byrd eut un élève, Thomas Morley, qui, moins richement doué que lui, et assez loin de l’égaler pour l’imagination comme pour le fini du détail, tint néanmoins dans 1 histoire artistique une place considérable. Son existence, au reste, assombrie vers sa fin par des maux physiques presque continuels, fut assez courte. Il mourut en 1604. Il avait pour caractéristiques la facilité et la grâce et l’on peut démêler dans certaines de ses œuvres les traces d’une étude intelligente des procédés de Palestrina. Les madrigaux, les canzoncttes furent les genres où il se produisit de préférence. On lui doit aussi des Ballets , compositions madrigalesques d’un rythme marqué, d’un mouvement vif, purement vocales d’ailleurs, traitées à quatre ou cinq voix, et aux accents desquelles on exécutait parfois des danses. Cette mode, comme bien d’autres, venait d’Italie. Fort actif, Morley fut l’éditeur de morceaux écrits à l usage d’un orchestre sommaire, formé par le luth, la pandore, la guitare, la flûte, la basse et le dessus de viole. On commençait alors à se plaire à cet embryon de symphonie. C’est lui pareillement qui publia le recueil si connu des Triomphes (TOriana. Oriana, on le sait, avait été, dans la poésie épique du Moyen Age, l’incomparable dame du noble Amadis de Gaule. Merveille de beauté, de pureté, on glorifiait sous son nom la reine Elisabeth. Les Triomphes sont une collée tion de chants à cinq et à six voix dus non seulement à Morley, mais à vingt autres musiciens de cette époque.
Un excellent livre didactique, embrassant l’ensemble des notions musicales, et particulièrement intéressant sur tout ce qui a trait à la composition, constitue également un des titres sérieux de Morley à l’attention de la postérité.
De crainte d’abuser de la simple nomenclature, nous avons cru superflu de nommer tous les musiciens, la plupart ensevelis dans l’oubli, dont Morley lit entrer les œuvres dans la suite des Triomphes d’Onana. Parmi eux, citons du moins Michel Est, qui fut maître des enfants de chœur de la cathédrale de Lichtfîeld, et qui se distingua dans la composition des psaumes à plusieurs voix. Il était probablement le fils de Thomas Est, titulaire, avant Tallis et Byrd, du privilège de publier la musique, et qui, comme éditeur, tint, par son application et son activité, un rôle d’une certaine importance. Parmi les collaborateurs des Triomphes d’Oriana, l’on peut aussi mentionner Farines qui, dons la préface de ses madrigaux, se vante, assez gratuitement du reste, d’avoir surpassé les Italiens dans l’expression, l’accord de la musique avec le texte littéraire.
Au règne d’Elisabeth, de celle que Shakespeare appelait « la belle vierge assise sur le trône de l’Occident », se rattachent pareillement les travaux d’Allison, qui se fit connaître comme professeur et comme auteur de compositions sacrées ; de Farrant, dont le style a de la hauteur et de la gravité, et de l’Irlandais Bathe, qui, ayant abjuré le protestantisme, quitta l’Angleterre et passa en Espagne. Ferrabosco, qui était né de parents italiens, fut l’ami de Ben Johnson et mit en musique ses Masques. C’étaient, on le sait, des sortes d’intermèdes, des divertissements dramatiques, prêtant à un fastueux déploiement décoratif. On affectionnait ce genre à la Cour d’Angleterre. Citons la Reine de beauté, Obèron prince des fées, le Retour de l’âge d’or , le Masque des fleurs, le Masque nuptial , composé pour le mariage de lord Haddington.
En Angleterre comme dans le reste de l’Europe, l’histoire de l’orgue, à partir du xvi' siècle, constitue l’un des chapitres les plus curieux et les plus importants dans les annales de la musique. De Taverner, un des plus anciens maîtres de cet âge, il a subsisté
un nom et des œuvres manuscrites. Nous avons cité Tye avec Tallis : il y a lieu d’insister sur lui, surtout en sa qualité d’organiste. Il était en possession de cet emploi dans la Chapelle d’Elisabeth. Aussi indépendant que certains artistes germaniques dont nous avons noté les réparties parfois assez peu civiles dans notre Histoire de la musique allemande , il ne craignit pas, un jour que la grande reine lui faisait dire « qu'il ne jouait pas dans le ton des chanteurs », de se borner à cette sommaire et péremptoire réponse : « Ce sont les oreilles de Sa Majesté qui ne se trouvent pas dans le ton. »
Dans le même laps de temps, on rencontre, parmi les organistes de réputation, Damon, Parsons, Hooper, Inglott qui jouit d’une autorité considérable, et Gibs.
Nous avons, en écrivant l’ouvrage auquel nous faisions allusion tout a l’heure, eu l’occasion, à propos des imprimeurs de Munich, de faire remarquer ce que, dans le siècle de la Renaissance,, la diffusion de la musique dut aux travaux des éditeurs de différents l m ys. En ce sens, pour l’Angleterre, le nom de John Day ne doit point être mis en oubli.
Musique vocale et orgue, tels étaient jusque-là les principaux éléments de l’art. Mais les instruments à cordes, nous en avons noté les indices au passage, tendaient à se faire une place de plus en plus considérable. Le luth et la basse de viole étaient spécialement en faveur. On relève alors la trace de plusieurs luthistes distingués, tels que Pilkington. Dowland, dont le souvenir se retrouve dans la série des cent cinquante six merveilleux sonnets de Shakespeare, atteignit en ce sens, à la lisière du xvi e siècle, la véritable gloire. Il franchit la mer à la suite de sa renommée, et reçut d’abord en France, puis en Allemagne, l’accueil ilatteur dû à ses talents. Applaudi ensuite dans les plus cultivées et les plus florissantes des cités italiennes, il fut plus tard comblé d’attentions et de présents à la cour du roi de Danemark. Ce fut à la reine Anne, sœur de ce monarque (Christian IV), qu’il dédia le recueil, un moment fameux, dont le titre, riche en particularités significatives et documentaires, mérite d’être intégralement transcrit : Les Larmes ,
figurées pur sept pavanes passionnées, avec, d’autres pavanes, gaillardes et allemandes, arrangées pour le luth, les violes ou violons, à cinq parties. Il semble, au reste, que sa valeur de compositeur fut assez loin d’égaler son talent d’exécutant. Traducteur de l’ouvrage théorique d’Ornithoparcus, il fit en outre paraître des observations et instructions techniques où il avait condensé les principes et les leçons de son expérience de virtuose.
Bien qu’il ne s’agisse pas d’un Anglais, il est difficile de ne pas évoquer ici le souvenir d’un autre luthiste de ce siècle, lequel se trouva mêlé à l’histoire dos Iles Britanniques, sous des rapports étrangers à la musique. On devine que nous voulons parler de Rizzio; à la Cour de Marie Stuart, il excita, par sa grâce et ses succès, la jalousie riu mari de cette princesse, qui le fit assassiner, Ainsi se termina d’une façon tragique cette étrange et romanesque destinée, un moment si brillante.