CHAPITRE PREMIER
ns la Musique, les praticiens à l’égal des théoriciens ont une tendance inexplicable à considérer les principes fondamentaux de toute composition comme étant d’ordre scientiûque plutôt que comme ressortissant à l’art.
Le but de cet essai est de montrera quel point cette idée est peu nécessaire et illogique. Peu nécessaire à cause de sa redondance et illogique par ce fait que, tandis qu’il est possible de traiter entièrement la musique comme art, des lacunes nombreuses doivent être comblées en se référant soit au sentiment esthétique, soit à des phénomènes pseudo-scientitiques d’une authenticité extrêmement douteuse, dès qu’on tente de la considérer comme science.
Loin d’être une science exacte la musique est le plus intangible et le plus fugitif de tous les arts et, tel qui voudrait la traiter autrement chercherait avantage à poursuivre un feu follet, le iilet d’une main et une toise métrique de l’autre. Et, cependant, nombreux sont encoie ceux qui se nourrissent de cette illusion.
Lorsque, par une métaphore hardie, nous parlons de la chimie des sons, nous ne devons pas oublier la transmutation qu’opère l’introduction imprévue des éléments négligés d ordinaire par les théoriciens • lu personnalité et le génie.
Divine par son origine, la musique est humaine par son développement et, par conséquent, pleine de contingence. L’accordeur de piano sait lui-même que sa plus grande expérience n’aboutira qu’à une approximation de l’intonation absolue. Et, c’est peut-être grâce à cette imperfection que l’art de la musique possède un pouvoir souverain sur l’émotion humaine et pi ovoque une sympathie si intense.
La musique exprime tous les sentiments de joie et de tristesse des peuples. Le chant du berceau, l’hymne de guerre, la mélopée funèbre, suivant la circonstance, nous la montrent sous sa forme la plus favorable pour stimuler et intensifier l’expression de la passion ou de l’émotion.
Comme l’individualité de la personne qui se manifeste par certains traits caractéristiques, de même et si l’on étend davantage, l’individualité
des nations se fait jour dans ces épanchements d’une manière si puissante que ce qui est harmonie en Orient peut être discordance à l’oreille en Occident. Si l’on écarte pour un moment la prétention du chauvinisme occidental, il peut être encore difficile de déterminer ce qui, en abstraction pure, constitue le vrai. L’Orient, avec ses progressions enharmoniques, doit être en contact plus intime avec la nature que nous autres, en Occident, avec nos systèmes compliqués et arbitraires. Je dis arbitraires, car, en dépit des dogmes du culte de la science, je suis obligé de confesser que je ne trouve qu’un faible appui, si même il existe, dans la nature (l’usage conventionnel de ce terme défini l’ayant si profondément dérivé de son sens primitif) en faveur du système musical usité en Europe.
La musique est à la fois le plus antique et le plus jeune de tous les arts :
Musique, délice enchanteur du ciel et de la terre, U où tires-tu ton fécond enfantement?
Es-tu ta créatrice, maîtresse de ton sort,
Ton âge est-il égal à celui du Destin'?
L idée confuse et rudimentaire de cet art était restée latente depuis l’origine de l’humanité, et, c est seulement durant la période la plus récente
i Ode in Praisc of mnsic. Eloge de U Musique 1707, Edmund Smith , poète anglais (1672-1710). Traduction française en vers libres.
de son histoire que la notion en a été formulée par un système défini de symboles écrits. Son existence a été par là protégée et assurée contre l’oubli ou la négligence de ses adeptes, comme les productions de ses maitres ont été rendues compréhensibles à toutes les nations civilisées et à travers les âges.
Cette réalisation tardive ne put que favoriser la reconnaissance du caractère intangible et idéal de cet art. D’autres arts avaient eu leur commencement dans l’expression définie d objectivités et d’idées revêtues de réalité. La poésie, par le récit d’exploits fameux; la sculpture, en essayant d’enclore l’idée de déité sous une image plus ou moins difforme ou terrifiante; la peinture, en reproduisant les scènes de la nature et peut-être aussi par un commencement d’écriture hiéroglyphique.
De la sculpture et de la peinture nous avons des vestiges qui remontent aux temps lointains et même préhistoriques. La poésie dut attendre pour son épanouissement la naissance des alphabets; la musique, malgré son infinie beauté et son influence plus féconde, a attendu durant une période plus longue son symbolisme particulier.
A l’amateur musicien, vivant en ce temps d’instruction favorisée par les publications populaires, la difficulté de tabler une notation musicale peut ne pas sembler si grande ; mais, il devra convenir que si tout déclamateur peut reproduire de mémoire un poème qu’il possède, en
revanche, peu de musiciens sont capables d exécuter de même façon les morceaux de leur répertoire.
On voit par là que la musique, différente des autres arts, existe par et pour elle-même et ne compte pas sur sa relation avec les objets ou les circonstances externes pour agir sur notre esprit. Les autres arts reproduisent ou représentent; la musique exprime et se contente de dire sa propre et merveilleuse histoire suivant son cours mystérieux. Et, bien qu’elle soit capable de dépeindre, comme en témoigne le monument musical considérable défini d’une façon si heureuse musique à programme, elle s’élève à la sublimité lorsqu’elle est musique et rien autre chose. Cela fait qu’une certaine catégorie de gens, critiques avant de comprendre, en supposant qu’ils en soient capables, condamnent les légendes dramatico-musicales de Wagner en raison de la part faite à la musique, et qu ils trouvent secondaire. Ceux-là oublient que, pendant que d’autres manifestations de 1 art font appel à nos sens organisés pour les relations extérieures, la musique pénètre nos facultés intimes et communique avec nous par son merveilleux langage suggestif jusqu’à nous faire sentir par la puissance de l’émotion ce qu’autrement nous aurions été seulement capables d’observer.
Ainsi, de même que l’art est, en général, plus sympathique que la science, de même la musique possède une communion plus étroite que les
autres arts avec la part émotionnelle de notre intelligence et, par là même distance chacun d’eux.