SIXIÈME LETTRE
Beethoven
A la même .
« Mozart est le seul ! — Que ferez-vous donc de Beethoven ? — Le plus grand ! » Je voudrais aujourd’hui commenter ce mot de Cherubini.
Malgré quelques ressemblances, le contraste est vif entre les natures et les vies de Mozart et de Beethoven. La régularité, l’équilibre et, en dépit des épreuves, le bonheur sont l’apanage de celui-là. L’existence de celui-ci est un drame parfois bien sombre. Son âme est souvent troublée, toujours passionnée, jamais exempte de souffrance.
Dès ses premières années, il est brutalisé par un père ivrogne qui rêve d’exploiter l'enfant prodige et qui fait, des études musicales, une sorte de supplice pour son fils. Pfeiffer, qu’il lui donne pour maître, n’est guère plus tendre. Tout autre eût pris l’art en dégoût. Heureusement le génie triomphe de tout obstacle. Louis n’avait encore que onze ans, lorsque son second maître Neefe rend de lui ce témoignage : « Il deviendra certainement un second Mozart s il continue comme il a commencé. » Quelques années plus tard, à Vienne, Mozart lui-même, à qui Beethoven avait été adressé et devant qui il improvisait, disait aux personnes présentes : « Messieurs, faites bien attention à ce gamin-là ; il ne tardera pas à remplir le monde du bruit de sa renommée. »
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Mais, à Vienne comme à Bonn, il lui fallait bien de l’énergie ! Il n’y trouve pas, tant s’en faut, l’accueil enthousiaste qu’y avait rencontré Mozart, tout enfant. Jusqu’au bout, il devra lutter. 11 s’y anime lui-même ; sur son carnet il écrit, à la date de 1796: « Courage!... Malgré toutes les défaillances du corps, mon génie triomphera... Vingtcinq ans ! Les voici venus ! Je les ai !... 11 faut que, cette année même, l’homme se révèle tout entier ! »
Les défaillances du corps ! Vous connaissez la plus terrible de toutes : l’infirmité la plus cruelle pour un musicien l’avait dès lors atteint et s’aggrava jusqu’à sa mort : il était sourd ! Combien il en souffrit, ses confidences à des amis intimes nous l’apprennent : « Malheureusement, un démon jaloux est venu troubler ma sécurité en me donnant sur ma santé d’affreuses inquiétudes. Depuis trois ans mon ouïe est devenue de plus en plus faible... Cette • situation m’a jeté plus d’une fois dans un véritable désespoir... Avec tout cela, vous devez penser si je mène une vie triste et misérable. Depuis plus de deux ans, j’évite toute réunion, toute société, car il m’est impossible d'avouer que je suis sourd. » Et il termine ainsi : « Résignons-nous! Quelle terrible perspective ! Pourtant c’est la seule qui me reste. » (1)
On ne doit pas chercher une autre cause à ses retraites subites et prolongées : « Tu ne saurais croire à quel point j’ai vécu dans la solitude et la douleur depuis deux ans ; mon infirmité se dressait à tout instant devant moi comme un spectre et je fuyais les hommes avec horreur. On a dû me croire misanthrope et je suis pourtant loin de l’être. »
A Heiligenstadt, il écrivît un testament dont la lecture est navrante mais qui, en même temps, inspire la commisération la plus sympathique pour cet homme véritablement supérieur. On lui a attribué des brusqueries d’humeur, des bizarreries de caractère ; on en a fait une sorte d'Alceste
(1) Lettre à Wegler, du 29 Juin 1801.
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farouche et haineux : rien de plus faux. En plus d’une occasion, sansdoute, il se montra maladroit, même grossier: son éducation première avait été si négligée ! Mais, au fond, il était bon et généreux; il Ta assez montré à l’égard de son frère et de son neveu; et Dieu sait s’il fut payé de retour et ce que l’ingratitude de ce neveu ajouta à ses autres souffrances morales.
Il en est une d’ordre intime et délicat qu’on ne peut passer ici sous silence. Il avait sur la sainteté du mariage des idées très élevées et poussait le puritanisme jusqu’à rompre avec ses amis dès qu’il leur connaissait des relations suspectes. Mais la beauté devait nécessairement produire sur cette âme d’artiste une très vive impression. Il était, en effet, assez inflammable et nombreuses sont les jolies personnes qui firent battre son cœur. Pour plusieurs d’entre elles, il éprouva des sentiments profonds et ardents. Mais de ce côté-là encore les plus amères déceptions lui étaient réservées. Il était timide et maladroit aveclesfemmes; dépourvu de charmes physiques et d’une tenue souvent négligée, il lui était difficile de plaire. Une cantatrice, Madeleine Willmann, l’avait charmé au point qu’il lui demanda sa main : la belle lui éclata de rire au nez et l’éconduisit, le trouvant « trop laid et à moitié fou. » D’autres, d’une nature plus haute, ont pu, pendant un temps, n’être pas insensibles aux hommages d'un homme de génie. Aucune cependant ne se décida à le prendre pour mari : Eléonore Von Breunig épousa le docteur Wegeler, un de ses amis ; Guiletta Guicciardi,* après lui avoir donné des espérances positives, lui préféra le comte de Gallemberg. Bref, à trente et un ans, il écrivit : « Je comprends maintenant que le mariage peut donner le bonheur. Malheureusement celle que j’aime n’est pas de ma condition. » A cette époque un artiste, de quelque génie qu'il fût doué, ne pouvait prétendre à s'élever dans la hiérarchie sociale, et c’est ainsi que cet homme capable des plus loyales et des plus chaudes affections, vécut seul et mourut célibataire.
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Sous toutes les formes, son extrême sensibilité lui fut donc une source de souffrances. Oui, des tempêtes ont souvent grondé au plus intime de son âme; il a connu d’amers désespoirs, des tristesses sombres ; sa mort même, pendant un violent orage, aux lueurs des éclairs, au fracas de la foudre est le dénouement naturel d'une vie étrangement tourmentée.
Mais ce qui ne l’abandonna jamais c’est l’amour de son art, la conscience de son génie et des devoirs qui en résultaient pour lui : « Peu s’en est fallu que je n’en finisse avec l’existence. L’amour de mon art a seul pu me retenir sur cette pente fatale. Il eût été criminel, me semblait-il, de quitter ce monde avant d’avoir accompli la tâche qui m’a été imposée. » (i)
Son intelligence était à la hauteur de son cœur et de sa volonté. Son père lavait retiré de l’école à onze ans, ne sachant guère que lire et écrire et à peine compter ; il mit plus tard une ardeur incroyable à combler les lacunes de son instruction. Initié, à dix-neuf ans, par Éléonore . von Breuning, alors son élève (elle avait dix-sept ans), aux beautés de la littérature allemande, dès lors il lut assidûment Schiller et Gœthe qu’il eût volontiers pris pour collaborateurs dans des œuvres dramatiques. Ajoutez la traduction de Shakespeare, celle de l’Odyssée, son livre favori, et de quelques dialogues de Platon. N’est-ce pas bien remarquable que cette fraternité de tous les grands génies, que cette rencontre, sur les sommets de la beauté, des esprits les plus divers ? Beethoven assurément était loin de tout saisir dans Homère et surtout dans Platon ; mais il avait le droit de dire d’eux ce qu’il écrivait de Klopstock : « Quand je ne l’ai pas compris, je l’ai deviné. »
Enfin, une âme de cette trempe devait être extrêmement sensible aux charmes de la nature. Il en était, en
(i) Testament d’Heiligenstadt.
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effet, passionnément épris. 11 vivait le plus possible au grand air. Par les chaudes journées d’été, il gravissait les collines, s’enfonçait dans les bois, se dépouillait volontiers de ses vêtements; puis, harassé par ces longues courses, il se jetait au pied d’un chêne et s’abîmait dans sa méditation. « Non, écrit-il, il n’est pas d’homme qui puisse aimer la campagne comme je l’aime. Les arbres, les forêts, les rochers sont les seuls amis qui me renvoient l’écho de ma pensée, (i) »
D’ailleurs ce culte s'identifiait chez lui avec le sentiment religieux. On ne connait que très incomplètement une âme humaine si l’on ignore ses dispositions intimes à l’égard de Dieu, si l’on ne sait sous quelle forme elle adore la divinité. Beethoven n’était rien moins qu’un théologien; à ses yeux, le christianisme, dont il n’aurait pu probablement formuler un seul dogme, n’était guère qu’un ensemble de superstitions. Mais il sentait vivement la présence du divin dans l’univers visible ; Dieu était pour lui l’âme des choses. Bref, il était comme les philosophes et les littérateurs allemands ses contemporains, panthéiste. Loin de nier Dieu, il le voyait ou plutôt le sentait partout et en tout.
Telle est donc cette âme ! troublée, inquiète, parfois orageuse, mais élevée, passionnée pour tout ce qui est beau et grand,ouverte à toutes les nobles et généreuses impressions. La force et la tendresse s’y combinent avec ce je ne sais quoi de profond et de sublime que donne le génie aux prises avec la souffrance, avec le malheur virilement supporté. L’âme de Mozart plane dans une région supérieure ; celle de Beethoven, capable d’élans plus hardis encore, demeure cependant accessible à tout ce qui nous intéresse. Ce que chacun de nous éprouve, notre vie même avec ses joies et ses tristesses, ses larmes avec ses sourires, y palpite et y acquiert une extrême intensité.
(i) Lettre à Thérèse Malfatti.
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Et tout cela se traduit dans ses œuvres, dont la puissance expressive n’ajamaisété, ne sera probablement jamais égalée.
Convaincu de la supériorité de Mozart, en ce sens qu’il est mieux pondéré et équilibré, plus voisin en ses chefs-d’œuvre, delà perfection idéale, j’en admire l’exquise correction dans l’ensemble et les moindres détails. Mais j’avoue sans hésiter que la musique de Beethoven me paraît, comme à tous ceux qui la connaissent bien, beaucoup plus capable d’émouvoir, d’empoigner, de passionner. La vie y est concentrée en certains traits avec plus de relief; elle est plus intense et plus ardente, elle anime toutes ses œuvres avec plus de variété et d’imprévu. Moins limpide que Mozart, parfois obscur, presque inintelligible en ses dernières productions, Beethoven est d’une personnalité plus accusée. « Il a plus ajouté à Haydn et Mozart que celui-ci à Haydn. » La musique de Mozart est contemplative — et peut-être a-t-il pris la meilleure part; — celle de Beethoven est active. Elle agit, en effet, sur nous par ses qualités et meme par ses défauts, parce que nous y retrouvons l’écho de nos meilleurs élans et aussi de nos défaillances. La perfection de Mozart est comme désespérante; les sublimités même de Beethoven conservent quelque chose d’humain. Cette musique n’est « ni ange ni bête »; elle est, pour employer un terme dont on abuse mais qui est ici d’une absolue exactitude toujours vécue .
Beethoven a toujours écrit, en effet, sous l’impression immédiate de ses émotions et des événements qui le rendaient heureux ou le faisaient souffrir. Son œuvre est l’histoire même de sa vie.
Bien que sa fécondité soit de beaucoup inférieure à celle d Haydn et de Mozart, cette œuvre est encore bien trop considérable pour que je songe à l’analyser dans une lettre qui déjà s’allonge démesurément. Quelques mots seulement sur les phases principales du développement de son génie, sur ses œuvres maîtresses pour indiquer de quelles émotions personnelles elles sont l’expression vivante :
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Les premiers trios, les premières sonates, la sérénade pour cordes, le septuor, la première symphonie, en ut majeur, portent la trace manifeste de l'influence de ses maîtres Haydn et Mozart. Ses idées sont bien à lui ; — jamais de plagiat — mais c'est encore leur style, il est vrai, dans ce qu'il a de plus achevé. J’ajoute même que la phrase principale de l'Adagio du septuor me semble être d’une intensité de passion inconnue à ses prédécesseurs. Je n’oublierai jamais, pour ma part, l'accent avec lequel l'ami, auquel cet opuscule est dédié, chantait cette phrase au milieu d’un violent délire. Nous avions, à ce moment, de cruelles inquiétudes sur sa vie compromise par l’amputation subie après la bataille de Loigny. Lui-même, souffrait horriblement d’une complication de sa blessure. Il semblait que cette phrase fût l'exacte expression de son angoisse en même temps qu’un suprême appel à l’espérance. Elle est assez expressive, en effet, pour dire tout cela. Elle nous remua profondément.
L’année même où Beethoven, de son côté, se sentait atteint parla terrible infirmité dont il allait tant souffrir, il composa la Symphonie en ré, où, dit Berlioz, « tout est noble, énergique et fier. » C’était comme une réaction virile contre les premières tentations de désespoir. Réconforté par son travail même, il put faire de VAndante « la peinture ravissante d’un bonheur innocent, à peine assombri par de rares accès de mélancolie. » (1) Qui pourrait croire que le Scherzo « si franchement gai, » que le Finale plein d’un aimable badinage, que toute cette symphonie enfin, exubérante de fantaisie et de belle humeur, a été écrite à la même époque et peut-être avec la même plume que le testament d’Heiligenstadt ?
A la même époque encore, appartient la célèbre sonate en ut diè\e mineur , publiée en 1802, appelée, on ne sait pourquoi ni par qui, Le Clair de Lune , et qui, au dire de
(1) Berlioz.
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M. Pécaut, est « la plus grande peut-être de toutes les œuvres musicales, la plus belle et la plus forte expression de la tragédie humaine, de la douleur et de l'espérance qui sont notre double lot. »
Une lettre à Wegeler(i) nous apprend quel sentiment l’a inspirée et dictée : « Ma vie est un peu plus agréable en ce moment et je me risque à me mêler de temps en temps à la société... Cet heureux changement est l’œuvre d’une belle et jeune enchanteresse. Je l’aime et j’en suis aimé. » — La fille du comte Guicciardi, Giuletta, n'avait que 17 ans, mais déjà elle était une femme accomplie lorsque Beethoven subit le charme de son éclatante beauté. Ce ne fut, cette fois, ni une admiration passagère ni un caprice, mais une passion ardente et profonde, d’abord partagée, lui semblait-il du moins : « Si ardemment que vous m’aimiez, lui écrit-il, je vous aime encore davantage. »
Cette affection avait réveillé ou excité toutes les puissances de son âme, sans faire pénétrer d’ailleurs dans l’intimité de son être la sérénité et la paix, que jamais il ne connut d’une manière un peu durable. Il aime avec toute l’énergie d’une nature prodigieusement riche, avec des élans vers la beauté et le honheur que la possession même de l’idéal et de l’infini eût à peine satisfait.
C’était du reste l’heure de la maturité de son génie. O11 conçoit que le langage qu’il va parler égalera et dépassera en puissance expressive celui des plus grands poètes, des plus grands artistes. Il y met toute son âme, tout ce dont il a conscience et tout ce qui fermente, par de là les limites de la conscience distincte, dans l’abîme des perceptions sourdes.
Dans les 70 mesures de Y Adagio, des croches en triolets se succèdent sans discontinuité. C’est un accompagnement d’abord doux et discret mais nourri et plein (les 20 pre-
(1) Du 16 Novembre 1801.
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mières mesures). Peu à peu, il s’anime descend, remonte, monte encore et s’accidente (de la 20 e à la 40 e mesure); enfin il revient insensiblement à l'attitude et à la tonalité première pour y persévérer (de la 40 e à la 52 e mesure), jusqu’à la conclusion. Alors, un dernier mouvement plus intense (8 mesures) l’amène à l’accord final, grave, profond, décisif. Quelle animation, quelle surabondance de mouvements continus dans la sphère des émotions inconscientes mais vivantes !
Mais un sentiment les domine: sur cet accompagnement se développe une phrase d’une ampleur, d’un sérieux, d’une solennité unique peut-être dans toute l'œuvre du maître. Elle quitte à peine un moment le registre grave, sans monter une seule fois au-dessus du mi dans la portée de la main droite (clef de sol). Remarquez d’ailleurs qu’elle commence presque immédiatement et va jusqu’au bout sans épisode, sans péripétie. L’auteur n’a pas besoin de s’entraîner, de la préparer, d’y introduire l’imprévu. C’est la plénitude de la vie.
Si jamais Beethoven connut l'absence de lutte et d’effort, l’équilibre dans l’action, cet état bien heureux où l’on se sent en pleine possession de soi-même, ce fut sans doute au moment où, sous ses doigts, pressant le clavier sans hésitation, magistralement, naissait et se développait cette phrase incomparable.
Encore est-il que, jusque dans les certitudes du bonheur, il y eut toujours pour Beethoven un écho de la souffrance. Je ne sais quoi de douloureux, tout au moins une légère teinte de mélancolie voile l’expression de son amour. Ne serait-ce point comme l’aveu à peine formulé et inaperçu de lui-même, que l’homme, l’homme de génie .plus que tout autre, est impuissant à atteindre vraiment l’idéal, qui est à l’infini ?
Quoi qu’il en soit, Y Adagio d’une sonate, comme celui d’une symphonie, est généralement suivi d’un Scherzo où il y a place pour l’entrain, la gaîté, l'esprit. Le thème
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principal en est souvent un trait ingénieux ou élégant qui repose et distrait l’âme trop tendue par le sérieux de Y Adagio ou de YAndante. Ici Beethoven procède un peu autrement. Dans le second morceau de cette sonate, Allegretto (à trois temps comme les Scherzo et les Menuets ), le dessin de la phrase n’est pas une simple ligne, un trait, mais un tout constamment harmonisé. Pas une note du chant qui ne soit accompagnée d’un accord. Toutes ses facultés concourent à sa tendresse ; ,l’expression ne devait pas cesser d’en être complexe et riche en même temps que sérieuse. Son bonheur n’est pas superficiel mais pénètre et se répand dans le plus profond de son être ; toutes les ressources de l’harmonie ne sont pas de trop pour le traduire.
Que dire maintenant du finale, presto agitato? C’en est fait, son âme toute vibrante se livre aux transports ; son ardeur grandit, monte, monte encore et éclate par quatre fois, la dernière doublement (8 premières mesures). Puis elle prend son essor d’une allure ardente et s’arrête soudain (6 mesures suivantes) mais pour se manifester de nouveau, dans une formule nette et incisive qui est le premier thème principal de ce Presto (12 mesures). L’allégresse est â son apogée et se joue en un trait qui court rapide, entraînant (10 mesures), mais auquel succède bientôt, après une courte transition (les 9 0 et io a mesures de ce trait) comme une évocation de toutes les sonorités de l’instrument, de toute l’ardeur du rythme. L’allégresse est débordante et par moments haletante (15 mesures, remarquez les 1/2 soupirs et contre temps aux 5 0 et 6", puis aux 11 e , 12% 13° et 14 e ). Enfin quelques mesures d’accords et de notes soutenues qui constituent un dernier membre de phrase terminent cette première partie. Mais déjà, des batteries d’abord à la main gauche, puis aux deux, annoncent une reprise de tout ce Presto .
La seconde fois, les explosions recommencent et aussi la formule principale, mais modulée en un ton moins joyeux.
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Elle descend, en môme temps, à un registre plus grave, elle devient comme inquiète et presque sombre. Pauvre Beethoven, le souci te ressaisirait-il? le doute sur l’avenir d.e ton amour obscurcirait-il tes espérances et ton bonheur? Je vois bien, dans la suite du morceau revenir les mêmes élans, les mêmes traits, les mêmes harmonies. Ne seraientce que des appels suprêmes à la bien-aimée et ces appels ne seraient-ils plus entendus? L’inquiétude augmente; voici des passages moins clairs, des temps d’arrêts troublants, des points d’orgue qui ressemblent à des points d interrogation î (les 24", 23", 22 e et 21 e mesures avant la conclusion). Voici des traits tourmentés; le Presto s’est fait décidément Agitato. Attaqué avec fougue, poursuivi avec impétuosité, il aboutit, en fin de compte, à une cadence descendante qui expire sur deux rondes adagio.
Les onze toutes dernières mesures sont bien un retour au Tempo i°; mais ce n’est plus le même entrain, la même verve; après un regain d’élan, des arpèges descendent et meurent sur 1 accord final. 1 out cela, si je ne me trompe, décèle quelque découragement. Pauvre, pauvre Beethoven, serais-tu une fois de plus, le vaincu de la souffrance, la victime de l’inéluctable déception ?
Une suprême consolation te resterait : tandis que Giuletta épousera un riche seigneur, compositeur amateur de ballets (1), ton génie aura grandi de toute la sublimité de cette œuvre immortelle.
Si risqué que soit pareil commentaire, si incapable qu’o'n soit de tout saisir et d’exprimer par des mots précis et nécessairement étroits ce que les infinies ressources du langage musical peuvent seules traduire, on laisse malgré soi courir sa plume.
Pour être, je ne dis pas complet mais suffisant, il faudrait essayer de retrouver ainsi, dans la Symphonie héroïque les enthousiasmes républicains de Beethoven, concentrés dans
( x ) Le comte de Gallemberg.
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l’admiration pour Bonaparte, puis trahis, éternelle déception ! par l’ambition du héros devenu tyran, de telle sorte qu’aux chants triomphants de l’apothéose, il faut substituer l’hymne funèbre de la liberté; — dans la Symphonie en lit mineur, la dramatique confidence de ses malheurs, les cris les plus déchirants, les plaintes les plus émouvantes, dans leur virile résignation, que la souffrance ait arraches à l’âme humaine ; — puis, dans la Symphonie Pastorale (i), composée au fond d’un frais vallon, au bord d un ruisseau, avec la collaboration des loriots, des rossignols, des cailles et des coucous, — c’est Beethoven qui l’affirme, — comme un répit, un attendrissement, un retour de paix et de fraîches impressions, à peine interrompues par l’orage, au sein de la nature amie, parmi les campagnes aimées.
Sans parler de tant d’autres œuvres souverainement intéressantes, nous nous trouverions, à la fin, en presence de la neuvième Symphonie avec chœurs, « monument colossal, autour duquel errent encore les musiciens inquiets. » (2) Il faudrait, pour terminer, avoir le courage de regarder e.n face les dernières sonates et les derniers quatuors, écrits de 1824 à 1826, et d’avouer qu’on y aperçoit, ça et là, les éclairs les plusfulgurants du génie de Beethoven, mais au sein d’une obscurité parfois indéchiffrable et qui témoignent que, dans le même temps où les ténèbres de la surdité l’isolait de plus en plus, la nuit s’était faite dans son âme.
Mais, rien que pouf cela, il faudrait un gros^volume. Pouvant dire si peu dans cette lettre, peut-être en ai-je trop dit et le silence eut été préférable. Je ne la regretterais cependant pas si elle augmentait un tant soit peu 1 enthousiasme de votre culte pour Beethoven, si vous étiez, en tournant cette dernière page, encore plus convaincue que, pour l’écouter convenablement, à plus forte raison, pour le jouer en fidèle interprète, il est nécessaire d’y mettre toute son âme avec tout ce que l’expérience de la vie et la soif de
(1) V. la Leçon sur la musique, p. 14.
(s) Lavoix, Histoire de la Musique
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l’au delà peuvent y susciter d’émotion, de tendresse et d’énergie.
Ne vous le dissimulez pas d’ailleurs: Beethoven est troublant. Si vous vouliez à tout prix conserver la sérénité, c’est Mozart qu’il conviendrait de prendre pour compagnon habituel. Beethoven, du moins, n’abaissera, nkmbllera jamais l’âme qui se donne à lui. Il souffre et se plaint, mais ni ne blasphème, ni ne maudit la vie. Il condamnerait certainement le pessimisme de quelques-uns de ses successeurs !
Pour le moment, je m’en tiens à Mozart et Beethoven, les maîtres par excellence. Un jour peut-être, si vous faites bon accueil à ces lettres, si ma psychologie et ma métaphysique ne vous effrayent pas, j’en ajouterai quelques autres. Après avoir accordé à Weber et à Mendelssohn, même à Schumann, une part, grande encore, d’admiration et de sympathie, j’étudierais le mouvement qui, du romantisme, en germe chez Beethoven, développé par ses successeurs immédiats, aboutit à une sorte de mysticisme vaporeux et sombre, expression du malaise de l’âme et des nerfs qui conduit quelques-uns à la folie et aux extrêmes désespoirs. J’aboutirais enfin à Berlioz et à Wagner, et ici j’aurais, tout fanatisme écarté, à examiner deux opinions : d’après l’une, la puissance incontestable mais mal pondérée de leur tempérament n’a servi qu’à égarer la musique, hors des voies normales de l’art; d’après l’autre, Berlioz et Wagner, sont les interprètes sincères et éloquents de la crise morale que nous traversons et les prophètes d’un ère nouvelle où la beauté apparaîtra encore, différente dans ses formes accidentelles, mais identique à elle-même dans sa pure essence parce qu’elle réalise les lois éternelles qui président à l’évolution de l’âme et de la vie.
Et je concluerais : les œuvres de cette époque-là seront encore de la musique classique.