CINQUIÈME LETTRE
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c/l une jeune artiste.
Le style, chez les musiciens de génie, ne consiste pas seulement dans certaine manière habituelle de phraser, dans certaines cadences, dans certains rythmes préférés. C est, en leurs œuvres, l’écho d’une voix qui parle au plus profond de leur âme. Suivant que dans cette sphère inconsciente, où plongent les racines de la personnalité et d où jaillit 1 inspiration, règne habituellement la paix ou 1 orage, une fiere impétuosité ou une douce mélancolie, le style prend une allure tranquille ou ardente, véhémente ou rêveuse : c est Haydn ou Beethoven, Weber ou Mendelssohn.
De même, on préfère telle ou telle musique, on s’attache à tel ou tel auteur pour desraisons donton ne se rendpasbien compte. Le goût ne s’analyse pas plus qu'il ne se discute. Si même Ton vient à changer insensiblement et sans s’en douter, on peut le reconnaître à ceci : une musique jusquelà négligée ou incomprise, nous charme maintenant ; elle exprime — et nourrit nos émotions nouvelles.
Une âme dont nul trouble n’a encore altéré la paix, une âme aimante et délicate qui, en sa jeunesse et son prin-
(i) Ce que je dirai ici de Mozart s’applique surtout à ses symphonies et a sa musique de chambre ou de piano. Pour étudier son génie dramatique, il faut lire le beau livre de Gounod sur le Don Juan.
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temps, avec ses fleurs et ses espérances, sa fraîcheur et sa limpide lumière, s’épanouit comme un virginal sourire, une telle âme est faite pour goûter Mozart.
Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur :
On connaît ce vers de Racine dont le génie est bien de la même trempe que celui de Mozart. Celui-ci aurait pu leprendre pour devise. C’était un être exceptionnellement priviligié ; c’était la musique incarnée, la musique faite homme. Elle le possède et l’anime depuis l’âge de cinq ans, où il écrit un concerto pour clavecin, jusqu’à sa mort qui interrompt la composition de son immortel Requiem . A côté de la musique et mêlée à elle, il n’y a place que pour une existence idéalement droite. « On a beau sonder cette nature généreuse, éclairer cette âme honnête et simple, — et personne n’a vécu plus à découvert que lui — on n’y trouve pas un vice, pas un défaut grave qui en ternisse la pureté, (i ) »
Quelques-uns l’ont accusé d’intempérance; on a raconté qu’il écrivit le Don Juan au milieu d’une orgie qui aurait duré trois jours. Fables et calomnies ! — Le caractère de cette partition le dit assez. — Voici à quoi se réduit cette soi-disant orgie : quand il était brusquement assailli par quelque idée musicale et comme fatigué par l’ardeur de l’inspiration, il interrompait son travail pour demander un peu de répit aux jeux les plus innocents. « A Prague, tandis qu’il écrivait son Don Juan , il aimait à jouer aux quilles dans le jardin de son ami Duschek. Assis devant la table rustique, il se levait à son tour, lançait la boule non sans adresse et se remettait au travail, suivant d’un œil la partie commencée et fixant l’autre sur sa partition. (2)» De même il écrivit le délicieux quintette de la Flûte enchantée en l’entremêlant de quelques carambolages sur un
(1) Victor Wilder, Mozart, p. an.
(2) Ibid.
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billard qui était dans son appartement et dont il jouait volontiers avec son élève Hummel.
' En réalité, peu d’existepces ont été aussi régulières et unies que la sienne. Elevé entre un père et une mère excellents et fort attachés Tun à l’autre, à côté d’une sœur qu’il aimait tendrement, il s’éprend, à vingt-deux ans, d’une charmante fille, Aloyse Weber, cousine de l’auteur du Freischülz , elle-même excellente cantatrice. Extrêmement timide, il n’ose lui faire part de ses sentiments. Pour toute déclaration, il écrit, sur des vers de Métastase, un morceau d’une émotion intense, d’une perfection exquise et le lui remet en lui disant : « Mademoiselle, je vous apporte un air que j’ai composé pour vous. Je vous prie de le lire quand vous serez seule. J’en abandonne l’interprétation à votre goût et à votre sentiment (i). »
Mais Aloyse était pauvre et Mozart lui-même encore sans ressources. Son père s’opposa au mariage. Wolfgang obéit, le cœur brisé, mais sans récrimination.
A vingt-six ans, résolu à épouser la sœur d’Aloyse, Constance Weber, il oppose aux nouvelles objections de son père cette confession naïve et touchante : « La nature paile en moi aussi haut que dans tout autre et peut-être même atec plus de force que dans quelque rustre épais et grossier. Cependant il* m’est impossible de régler ma conduite sur celle des jeunes gens de mon âge. D’un côté, j’ai 1 esprit trop sincèrement religieux, j’ai trop d’honnêteté, trop d amour du prochain pour me résoudre à tromper quelque innocente créature. D un autre côté, ma santé m’est infiniment trop précieuse pour que je la hazarde dans quelque commerce équivoque. Aussi puis-je jurer devant Dieu que jusqu à ce jour je n’ai aucune défaillance à me reprocher. »
Enfin, grâce à 1 intervention d’une riche et généreuse protectrice, le mariage put se faire. Dès cette époque (1782)
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jusqu'à sa mort (1791), Mozart vécut avec « sa chère Constance » dans les termes d’une affection vive, profonde et réciproque. Si je ne craignais d’allonger outre mesure cette lettre, je vous en transcrirais une de Mozart lui-même où éclate sa bonne humeur, son bonheur en ménage. 11 la signe au nom de sa femme et au sien : Mozart magnas corpore parvus et Constantia , omnium uxorum pulcherrima et prudentissima. — «Mozart, grand par le génie, petit de corps, et Constance, la plus belle et la plus sage de toutes les épouses. »
Je voulais vous parler de la musique de Mozart et je me laisse aller à vous narrer quelque chose de sa vie ; mais la connaissance de l'homme n’est-elle pas utile à l’intelligence de son œuvre.
Le mot qui me paraît le mieux résumer et sa nature et sa musique est celui-ci : équilibre! L’équilibre de forces dont chacune, puissante ét féconde, remplit exactement son rôle; non pas seulement à la suface de la vie mais jusqu’au plus intime de son être. Dans ce monde des « perceptions sourdes », dans ces mouvements inconscients que la musique exprime, dans cette sphère intérieure où, d’ordinaire, s’enfantent tant d’orages au sein même de la nuit, tout se passait chez Mozart avec une régularité harmonieuse, sans aucune dissonance.
Chez Mozart, la lumière a pénétré dans les replis les plus secrets et n’a, pour ainsi dire, rien laissé dans l’ombre. Il est des rares génies qui ont pu déployer leur âme, tirer de son trésor intime presque toutes ses richesses, la faire passer tout entière dans leurs œuvres.
Sa musique ! elle est baignée, inondée de lumière. C’est une clarté et une correction dans la mélodie, une limpidité dans l’harmonie et la suite des accords, une pureté de lignes et de dessin dans l’ensemble; une richesse dans les détails qu’il sera peut-être impossible de jamais égaler. La seule critique permise ici c’est qu’il écrivait par trop facilement. Par bonté d’âme et par générosité, pour faire plaisir
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à un ami ou à un chanteur, il dépensait son génie avec une sorte de prodigalité (i). De là, dans son œuvre immense, des parties négligées, des morceaux plus faibles. Mais, dans ses chefs-d œuvre, — la grande majorité de ses compositions peuvent être ainsi qualifiées, — comme il le disait fièrement à l'Empereur d’Autriche, à la première des Noces de Figaro : « pas une note de trop ! /) Chacune a sa raison d être et son sens. Etudiez à fond une de ses bonnes pages, vous y découvrirez indéfiniment de nouvelles beautés : c est un trait où le sentiment revêt la nuance la plus discrètement rêveuse, une finale gracieuse ou naïve, une élégance merveilleusement variée dans l’art de revenir à un thème ou de reprendre la suite d'une pensée. Haydn a le don de mettre dans ses phrases une suite si naturelle qu’il se passe de transition ; chez Beethoven, la passion soulevée par des élans parfois désordonnés, ramène le motif par des rentrées ardentes et pleines de mouvement. Mozart est calme et logique comme Haydn, riche comme Beethoven sans être aussi véhément. Un morceau de Mozart, une sonate par exemple, est un tout bien lié, bien un, sans inutilités ni digressions, où la pensée se développe en un cours aisé et régulier, s’échauffe et s’anime sans emportement mais non sans vivacité, se fait tour à tour coquette et aimante, fine et énergique, nuancée de mille teintes charmantes. Tendresse et suavité, telles sont les qualités dominantes. D’ailleurs, à travers cette poésie des notes, circule un souffle puissant qui y répand une substantielle fécondité, une très réelle abondance de vie.
Cette vie, beaucoup d’amateurs ou même quelques bons musiciens la méconnaissent, osent la nier. Pourquoi ? C’est qu elle est continue et comme secrète. Sa régularité même la voile. Il en est d’ailleurs toujours ainsi, dans la nature ou dans l’art : la force la plus réelle n’est pas la plus manifeste.
(i) Souvent cet empressement à être agréable l’inspirait fort heureusement. C est ainsi qu’il écrivit l’admirable quintette pour clarinette et cor es en faveur de son ami Antoine Stadler.
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Je l’écrivais un jour : « ce qui dans la nature, rappellerait le mieux Mozart, c’est la Méditerranée. » A ne la considérer que d’un regard superficiel, elle est d’ordinaire par trop tranquille; elle semble dormir. A peine un frisson ride sa surface. Ses petites vagues ondulent et viennent mollement expirer sur la plage avec un doux mais monotone murmure. Cependant contemplez-là, entendez-là plus attentivement. La lumière brille sur ses ondes transparentes en jeux infiniment variés. Les nuances les plus délicates s’y succèdent et s’y combinent. Elle reflète surtout l'azur du ciel, c’est-à-dire la plus souriante des couleurs, celle qui fait songer aux plus doux mystères de l’infini. Le rythme de son murmure est discret mais combien pénétrant et berceur ! A l’écouter longtemps, dans une solitude recueillie, l’âme la plus amèrement troublée sentirait ses chagrins s’apaiser peu à peu; il lui serait impossible de ne pas se rasséréner. Oui, la Méditerranée est bien vivante, môme et surtout quand elle repose.
De même, dans la sculpture moderne, issue de Michel- Ange, la vie, dont le rayonnement constitue le beau, est concentrée dans un détail ou un geste, manifestée par quelque mouvement accusé ou môme violent. Mais dans les statues grecques, dans la Vénus de Milo, par exemple, elle est diffuse et répartie dans l’œuvre tout entière, de telle sorte que rien n’attire particulièrement le regard et qu’il est pourtant entièrement satisfait. C’est l’équilibre dont je parle plus haut. Mais l’équilibre n’est pas l’inertie, c’est au contraire la perfection et le maximum du mouvement effectif. Telle la vie, telle la perfection dans la musique du maître de Salzbourg, du divin Mozart.
Si on ne la saisit pas, si l’on n’est pas saisi par elle, c’est encore, et précisément pour la même cause, qu’elle est rarement exécutée comme elle doit l’être. Elle présente peu de difficultés de mécanisme et de rythme. Mais moins qu’aucune autre, elle souffre la médiocrité de l'interprétation. Oui, chaque note de chaque phrase a son sens ;
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chacune exige une nuance, un accent propre. La moindre négligence dénature le tout. En vérité, il faut être un grand artiste, artiste dans l’âme et jusqu’au bout des doigts, pour interpréter parfaitement cette musique parfaite.
Mais ainsi comprise et exécutée, quelle jouissance saine et bienfaisante elle fait éprouver ! Elle élève l’âme et l’apaise tout à la fois ; elle lui garde ou lui rend cette sérénité sans laquelle il n’y a ni force ni vrai bonheur. Cultiver Mozart, aimer Mozart, le comprendre à fond pour le traduire ensuite, c’est donner aux autres le plus délicat et le plus noble des plaisirs, c'est se préparer à soi-même la plus douce des consolations dans l’ennui ; et, dans la joie, sa musique est « une aimable et ravissante amie... Son influence recueille et conserve à l'âme la sève des sentiments, des lumières, des élans ; (i) » elle lui prête des ailes pour s’envoler vers tout ce qui est beau, bon et vrai, vers Dieu, Père de l’Harmonie, comme l’appelle Saint- Augustin traduisant Platon.
(i ) A. Gratry.