‹ La musique et le dessin considérés comme moyens d'éducationChapitre 4 sur 14 · MUSIQUE · texte numérisé non relu

MUSIQUE

ET

Préambule

« Ce n’est pas tant qu'il semble un paradoxe que de « soutenir que rien de précis riest éducatif. Et pourquoi? « C’est que l'éducation n’est pas oeuvre d'acquisitions logia ques. Elle est la formation d'habitudes. Elle est la création « au dedans de l’homme d'un milieu moral. Où est-il situé a ce milieu obscur et fécond où se fait sans cesse, à notre o insu, l’éclosion de notre vie spirituelle? Plus avant, plus « profond que l'intelligence, que le raisonnement et même « que la conscience morale. Cette région, retirée par delà « tout l'appareil des idées précises, c’est notre vrai centre, « notre vrai nous. C'est là et là seulement, que se fait « l’œuvre éducative, la fécondation, le labour et la semaille « de vie. Rien de précis, d’arrêté n’a accès dans ce royaume « sacré ; il s’y agite un peuple mystérieux d’ombres « flottantes, de formes indécises et mobiles, embryons « inaperçus de notre propre regard. Q.u’est-ce donc qui « pénètre ici, qui agit, qui évoque à la vie ces germes, les « modifie, leur confère le mouvement et la forme? C’est (f justement ce qui ne s’analyse point, ne se précise point : a Vagues et profondes impulsions, sourds ébranlements, « modifications lentes ou soudaines de tout l’être sous « un choc violent ou sous la répétition de chocs infiniment « petits. y>

PRÉAMBULE

Jr^ Prime ’ da T Un trèS reniarc l üab| e article de la ' 15 Novenibre le docteur

H applique à l'éducation des vérités que n’ignore aujourd h 111 aucun psychologue. J

Déjà il y a vingt ans, le P. Gratry écrivait dans -la Connaissance de l’Ame (,) : « Ceux qui étudient "Le « scientifiquement sont, la plupart, dans ce préjugé carté- « «en que ce qui n’est pas l’idée claire n’es! rien 1 s « oublient ce qu a dit Sénèque : « La raison n’est pas toute « ^ lumière; sa partie la plus riche est obscure et * f, 30 ' 166 ' * I,s ignorent ce que dit Leibniz, qu’il y a dans

W°Z N Sle COrPS ’ deS Ch0SeS don * l’âme ne « ITT P , ’ S , « norent ce que dit Bossuet, « qu’outre

nos tdees claires et distinctes (2) \\ y e n a de con l, ses et

« sLssentTelT ^ ^ h " SSent pas de renfer mer des vérités si essentielles qu on renverserait tout, en les niant » Us

« n admettent pas ce mot de Joubert : « Les idées claires

« servent a parler, mais c'est presque toujours par quelques

r n,>us a8isso,,! ' Ce q»i

« hnnm ^ ai ! IeUrS pour son Propre compte : « De

bonne foi, ce que j aperçois surtout dans mon âme c’est

: rîrïr confuse et continue de tous ies

, - , ’ ' I e ne V01s encore que la surface de cet

« abîme ou tout fermente. Dans son fond je n’aperçois rien

« je ne puis rien. Je ne sais d’où viennent mesLésirs mes « inquiétudes ni précisément ce qu’ils veulent ni où ils £n en ’ ® 11 parle longuement, en termes que

**• ,>ossM

la vie. 7 (°) ‘ Ce, " r<! ° bSC “ r qUi le pri " ci P e de

Depeia dis ans, les psychologues se sont beaucoup

(1) Livre IIL Chapitre I.

(2) Expressions favorites de Descartes.

0 ) Ibid. Livre I. Chapitre II.

PRÉAMBULE

occupés de l'inconscient. Les fantaisies métaphysiques du

fattdrer P r a e tt a ent- ia H *? mann ont elles-mêmes contribué

a attirer I attention sur des modifications de notre âme qui ne sont ni claires ni distinctes. Un livre instructif dé J ' Co senet > la Vie inconsciente de l’esprit, y fait, autant

de^son livre (,) ‘ DanS U préfaCe

de son livre, il cite tous les textes de Leibniz, concernant

ces « perceptions sourdes, , Leibniz auquel on revient peu cartésien^' * ^ ~

il est temps d’appliquer ces données de la philosophie contemporaine à la science de l’éducation. ^Les jeunes esprits, surcharges de connaissances précises, techniques sous prétexte d utilité, succombent sous le faix, lisant réellement surmenés, non point par l’excès du travail, mais a cause des exigences des programmes. La culture exclusivement scientifique - et, par l’érudition à outrance les

IdencVs -TT' 61 la , Simple S rammaire ^viennent des 1T • ç. renferme les intelligences dans un cercle

lofsoL 8 qU ’ en - SOit 10 ray ° n ’ Ce cercle est é ‘~it si 1 on songe aux aspirations de l’âme. L’âme s’éteint, l’ima-

mi'bl " " a P pauvnt ^ la formule tue sa spontanéité. On oublie que du cœur viennent non seulement les grandes pensees mais toute vie intellectuelle et morale ; que l’éducution doit etre, en un sens, toute poésie ; Platén eût-dit :

« hile est toute amour ! » (docteur Elie Pécaut j Comment la rendre telle ? D’abord, en ne sacrifiant pas les lettres aux sciences, ni la poésie à l’érudition ; en cherchant, avant tout, quand on étudie quelque chef-d’œuvre de nos grands écrivains, l’émotion qui l’a engendré, la vie qui anime. C est au maître à ne pas se contenter de la critique indifférente, sceptique et froide, mais à s’éprendre de la beauté de ces œuvres et d’en faire passer dans ses explications, l’émotion, le souffle, la vie.

hiroZci^Tt. U théSe de M ' P ‘ erre JanCt: Ics Ornées immédiates de

PRÉAMBULE

Outre cela, il y a un moyen tout à fait approprié à la

culture des germes inconscients et féconds du centre de l’âme : c’est l’art, et l’art sous la forme acceptable dans l’enseignement élémentaire : la musique et le dessin.

On chante, on dessine par ordre ministériel dans toutes les écoles de France. Mais les maîtres de la jeunesse coniprennent-ils bien l'importance des quelques heures consacrées à ces occupations ? Les parents y voient-ils autre chose que des « arts d’agrément les élèves qu’une corvée de plus ? La musique et le dessin peuvent-ils être et comment des moyens sérieux d’éducation ?

Tel est le problème qu’après ce préambule long mais nécessaire, je tente de résoudre.

lia fflu^ique

Réveiller et entretenir la vie dans les profondeurs inconscientes de 1 âme pour cjue tous les germes y fermentent activement, pour que toutes les idées et toutes les déterminations puisent, par leurs racines, dans ces couches souterraines, leur sève et leur vigueur, tel est donc le but de l’éducation.

La musique est peut-être le moyen le plus efficace. Ici, je dois encore citer M. Pécaut : « Ce n’est pas moi qui me '< plaindrai qu on ait donné le pas à la musique sur les arts '< plastiques. Bien loin de lui vouloir mesurer la place, je « ne serais pas loin de rêver une éducation, mieux encore « un état de l’humanité où la musique s’associerait à toute " la en serait l’accompagnement discret, profond et « puissant. La musique est un langage que nul autre ne « remplace, dont le domaine commence où s’arrête celui « de la parole. Analytique, précise, par cela même bornée, « la parole laisse à la musique le rôle d’exprimer l’inexpri- « niable. Dans le monde invisible, la musique est l’inter- « prête du divin, de ce fond dernier des choses et des êtres « que Pâme de l’homme pressent être poésie et harmonie. '< Rien ne la supplée, parce qu'elle seule ébranle notre être « à cette profondeur mystérieuse où la vie physique et la

« vie morale mêlent leurs sources et d'où elles jaillissent « ensemble, (i) »

Tout à l'heure, après M. Pécaut, j’ai cité le P. Gratry. Faisons de même ici :

« La vraie musique est sœur de la.prière comme de la « poésie. Son influence recueille, et, en ramenant vers la « source, rend aussitôt à l'âme la sève des sentiments, des « lumières, des élans. (2) »

« Alors, dit-il aussi dans les Souvc7iirs de ma jeunesse, « je vis et sentis les concordances de la musique. Dès cette « époque elle est devenue pour moi une admirable et ravis- « santé amie dont 1 absence trop prolongée nuit d’ordinaire « à mon travail, à mes facultés, à ma santé. »

« A ma santé ! » n’est-ce pas là l'exagération d'une nature impressionnable à l'excès ? Pas le moins du monde. L’auteur l’explique ainsi dans les Sources :

« Rien ne porte aussi puissamment au vrai repos que la « musique véritable. Le rythme musical régularise en << nous le mouvement, et opère pour l’esprit et le cœur, « même pour le corps, ce qu’opère pour le corps le sommeil « qui rétablit, dans sa plénitude et son calme, le rythme « des battements du cœur, de la circulation du sang et des « soulèvements de la poitrine. »

Le vrai repos, remarquons-le, est, par excellence, la période d activité sourde, de reconstitution des forces, de réintégration des tissus, usés par le travail de la vie extérieure, discursive et fragmentée.

Il faudrait peut-être aller plus loin, et dire qu'en pleine activité positive, notre corps peut recevoir de la musique des forces nouvelles. Le soldat, fatigué par une longue étape, retrouve des jambes et de l’allure au son du clairon. Mais la puissance physiologique de la musique est bien plus grande et profonde. C’est au centre même de

(1) Article déjà cité.

(2) Les Sources, i re partie, chap. III.

Page 1