C. — De la Fugue
La fugue est la plus haute manifestation de la composition en contrepoint. Toutes les espèces précédemment décrites y trouvent leur emploi, et de plus le morceau luimême est astreint à une certaine forme, à un certain ordre dans les modulations, à une facture spéciale, dont on ne peut s'écarter sans enfreindre les lois qui régissent ce style, généralement considéré comme aride, mais auquel on prend le plus grand intérêt dès qu'on pénètre intimement les détails de sa structure.
L'inspiration, telle qu'on la comprend de nos jours, en est absente; aussi la fugue ne s'adresse-t-elle ni au cœur ni aux sens, mais seulement à l'esprit, par l'ingéniosité de ses procédés et l'inépuisable variété de ses combinaisons.
Une belle fugue peut pourtant évoquer l'idée du grandiose, du monumental; elle en imposera par sa construction robuste, par son unité et l'harmonieuse proportion des lignes. Une autre fugue paraîtra fine et spirituelle par l'à-propos ou au contraire par l'imprévu qui présidera à la mise en œuvre des divers artifices. Mais il ne faut pas y chercher d'autres émotions; le plaisir qu'elle procure est purement intellectuel et n'a rien de passionnant, d'enthousiasmant; on ne peut l'admirer que froidement, et en faisant intervenir le raisonnement, l'esprit d'analyse. C'est un édifice sonore, c'est de l'architecture musicale; et ce -qui rend intéressante au suprême degré l'étude de ce genre
aujourd'hui suranné, c'est de constater que sa solide charpente est encore celle sur laquelle on bâtit les chefsd'œuvre actuels , ce qui sera mieux et plus complètement démontré un peu plus loin, au chapitre traitant de la composition moderne.
Voyons ici, d'abord, ce qui constitue une fugue.
Une Fugue est un morceau de musique entièrement conçu en contrepoint, et dans lequel tout se rattache, directement ou indirectement, à un motif initial nommé sujet; \ de ce lien résulte l'unité de l'œuvre ; la variété est obtenue au moyen des modulations et des diverses combinaisons en canon ou en imitation. Les voix semblent donc ' o( constamment se fuir ou se poursuivre, d'où l'étymologie 'du mot : fuga (fuite).
Les éléments constitutifs indispensables de toute fugue régulière sont : 1° le sujet ou thème principal ; 2° la ré^ ponse, imitation à la quinte du sujet, soumise à des règles spéciales * ; 3° le contre-sujet ou les contre-sujets, combinés en contrepoint double avec le sujet; 4° le stretto (mot qui signifie, en italien : serré), dans lequel le sujet et la réponse sont aussi rapprochés l'un de l'autre que possible, et se poursuivent de plus en plus près pour augmenter l'intérêt.
Les éléments accessoires sont : 1° les divertissements o\x épisodes tirés du sujet ou du contre-sujet, et servant de transitions; 2^ \di pédale, soit de tonique, soit de dominante, dont le but est de bien affermir la tonalité au moment de la conclusion.
On peut saisir dès à présent comment tous les détails se relient au sujet et en dérivent.
Mais pour voir comment ces divers éléments peuvent être utilisés, il nous faut examiner de près le plan général d'une composition de ce genre.