COMPOSITION
que ses moyens de production, de transmission ou de perception, malgré ses liens avec les mathématiques, qui d'ailleurs régissent l'univers, la musique est le moins matériel et le plus éthéré des arts.
Les arts plastiques , sculpture et peinture , nous représentent des objets matériels connus, hommes, femmes, animaux, végétaux, minéraux même, des scènes historiques, mythologiques ou de pure fantaisie, mais nettement déterminées; la poésie nous adresse des discours complets, fait parler ses personnages, en précise le nom, le caractère, les actes; ici encore on voit la filière par laquelle l'esprit est ému. Bien plus mystérieuse est l'action de la musique; des sons et des durées, parfois même le silence, tels sont ses seuls moyens d'action sur l'intelligence, et c'est avec cela qu'elle doit provoquer l'émotion*.
A l'envisager seule, c'est-à-dire dépourvue de tout aide et dégagée de toute collaboration, il est certain que sa plus haute manifestation, c'est la Symphonie. Ici, tout est fourni par le cerveau du musicien; son imagination a dû créer l'idée première et les motifs secondaires, leurs développements, les modulations, les variétés de rythme, le coloris de l'orchestration, sans être ni guidée ni soutenue par un art annexe ; et tout l'ensemble d'émotions qu'il a su traduire par des vibrations musicales s'en va, à travers les molécules de l'air, provoquer, chez l'auditeur sensible, un état d'âme analogue à celui qui a présidé à la création de l'œuvre. Y a-t-il quelque chose de beaucoup plus subtil qu'une vibration aérienne? Y a-t-il quelque chose de plus grandiose que l'émotion produite par une belle Symphonie ? La disproportion entre la cause initiale
1. Il n'y a pas lieu de mettre ici en ligne de compte le genre dit descriptifs dont le rôle est terminé quand il a imité quelques bruits de la nature, le vent, le coup de tonnerre, ou des cris d'animauœ ; c'est de l'enfantillage artistique.
Layignâc. — La Musique. 23
et le résultat obtenu mérite de fixer l'attention et donne vraiment une haute idée de la puissance de l'art. [^ Aussi comprend-on fort bien le désir violent qu'éprou-
vent les natures ardentes d'arriver à créer à leur tour des œuvres grandes et émouvantes comme celles qui les ont passionnées d'admiration. Il ne suffit pas pour cela de savoir comment les sons sont produits, se propagent, peuvent se combiner entre eux, etc. ; tout cela, nous l'avons dit, c'est la grammaire. Tout un autre ordre d'études s'impose, difiîcile à définir, car il diffère essentiellement selon la nature et le caractère de chacun.
Essayons pourtant de voir comment on peut devenir compositeur, ou au moins tenter de le devenir, car il s'en faut de beaucoup que ce soit à la portée de tous.
A. — De la composition.
Bien que le titre de Traité de composition figure sur divers catalogues d'éditeurs, personne n'a jamais écrit un ouvrage qui enseigne réellement le moyen d'écrire de belle musique; et s'il existait, cet ouvrage pourrait se résumer en trois mots : Ayez du génie.
Avec le génie seul on peut, en effet, créer de belles et grandes œuvres; il en existe des exemples; mais combien est alors pénible et long leur enfantement I La véritable condition pour produire des œuvres viables, robustes, c'est de pouvoir associer au génie les trésors du talent acquis, de la technique et de l'érudition*.
Que le lecteur veuille bien prendre la peine de faire lui-même quelques courtes recherches, il acquerra bien vite cette conviction, que tous les vrais grands maîtres
, 1. Une définition (que je crois inédite), par Gounod : « Le génie, 0^ c'est un fleuve tumultueux, qui tend toujours à déborder; le talent.., ce sont les quais ! »