‹ La musique et les musiciensChapitre 229 sur 286 · GENIE ET TALENT · texte numérisé non relu

GENIE ET TALENT

dont s*honore l'art musical sont avant tout de grands penseurs, très érudits dans leur technique spéciale, mais aussi fortement versés dans l'étude des lettres ou des sciences; des philosophes d'ordre élevé, des gens enfin qui ont quelque chose à vous dire ou à vous apprendre , des impressions neuves ou de grands sentiments à vous communiquer.

Le génie est à l'art ce que l'âme est au corps, le principe immatériel qui le gouverne et le vivifie.

C'est là le génie, que l'étude peut parfois contribuer à développer, mais jamais créer de toutes pièces chez l'individu qui n'en est pas doué nativement; c'est indubitablement un don naturel , la faculté de concevoir et créer des formes nouvelles , ayant la puissance communicative de faire naître l'émotion. On ne fera jamais un cours d'inspiration; mais l'inspiration est contagieuse dans une certaine mesure, et la fréquentation d'hommes de génie , de grands artistes, peut tout au moins en favoriser l'éclosion, si le germe en existe à l'état latent.

A l'inverse du génie, le talent n'est jamais inné, et ne s'acquiert que par l'étude, avec l'aide du temps; le musicien de talent, mais dépourvu de l'étincelle géniale, peut écrire de bonnes choses et même atteindre à une certaine élévation de style, surtout s'il possède la faculté de l'observation et de l'assimilation; mais il dérive toujours visiblement de ses devanciers et n'emploie que leurs procédés ; quand il veut faire quelque chose d'original, on sent que cette originalité est cherchée, non spontanée.

Le talent est l'outillage du génie, et plus il sera perfectionné, assoupli, mieux le génie pourra se confier à lui et se manifester sans entraves.

L'homme de génie devance son temps; il fraye la voie dans laquelle s'engageront par la suite ceux qui l'auront admiré ou auront subi son influence, fût-ce à leur insu. C'est pourquoi il est rarement compris de suite; il vient, en

quelque sorte, parler une langue nouvelle, inconnue du public auquel s'adressent, finalement, les manifestations d'art; mais une fois que ce même public a appris par lui, avec plus ou moins de bonne volonté, de temps, ce langage nouveau, il comprend aisément ceux qui, emboîtant le pas derrière leur chef d'école, viennent glaner dans son champ et exploiter ses trouvailles. De là les grands succès d'artistes estimables, mais de deuxième ordre, tandis que le vrai génie est le plus souvent méconnu en son temps. Et ceci n'est pas vrai seulement en musique.

Puisque donc le génie ne s'enseigne pas et se définit à peine, il est inutile de nous y appesantir davantage; au contraire, nous pouvons étudier ici les moyens d'acquérir du talent; ces moyens sont principalement V observation et la pratique.

Par observation, il faut comprendre l'étude intelligente, par l'audition, la lecture et l'analyse, des chefs-d'œuvre de différentes époques et de toutes les écoles. Cette analyse doit surtout porter sur la forme générale de l'œuvre, sa coupe et ses proportions, puis sur la conduite des mo" dulations, enfin sur les artifices ou procédés de détail particuliers à chaque maître.

Le cadre restreint de ce livre ne me permet pas de multiplier les exemples; j'en donnerai pourtant quelquesuns de ce qu'il faut entendre par analyse, en les choisissant parmi les œuvres les plus répandues, celles que cha-f cun peut se procurer aisément.

Par forme, j'entends ici le plan d'ensemble d'une œuvre, son architecture dans les grandes lignes, en laissant de côté les détails d'agencement qui sont du domaine de l'harmonie ou du contrepoint; la forme, ainsi comprise, c'est la grande charpente, l'ossature musicale; et si j'insiste sur cette définition, c'est que je la crois indispensable pour l'intelligence de ce qui va suivre. De même que la coupe d'un sonnet peut être décrite ainsi : a Deux qua-

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