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LES SOCIETES NATIONALES DE MUSIQUE

La renaissance musicale de ces diverses nations, qu'elle soit un fait accompli ou encore à son prélude, ne s'est manifestée qu'au prix d'une plus vive nationalisation; on peut donc penser que tous les efforts qui tendront à réunir les forces musicales nationales pourront contribuer au développement musical, à condition que ce sentiment national ne soit point étroitement borné par les limites d'une esthétique traditionnelle et ne se manifeste pas seulement par le respect des idées reçues et des gens en place, mais par une vive curiosité des efforts nouveaux.

Ce ne seront donc certes pas les organisations officielles auxquelles il appartiendra de jouer un rôle dans ce développement; leur rôle est tout autre; elles ont, par définition, la charge de faire respecter les règles et ne subissent les innovations qu'au fur et à mesure de leur passage dans le domaine public. C'est aux éléments les plus jeunes de chaque pays qu'il importe de se grouper, c'est d'eux que peut venir une renaissance.

Pour la seconde fois, ce ([ue l'on peut appeler l'organisation du nationalisme musical s'est manifestée comme une conséquence de la guerre. La guerre de 1870 avait déjà engagé les jeunes compositeurs français dans cette voie; la dernière guerre en faisant prendre à chacune des nations alliées ou neutres une

plus vive conscience de sa personnalité a contribué à faire naître diverses créations du même genre.

A l'exemple de la Société Nationale de Musique, fondée en France il y a près de cinquante ans, des organisations se sont créées en Espagne et en Italie, esquissées en Angleterre. Par eux les ressources artistiques pourront mieux s'évaluer et se confronter; de l'ensemble de leur activité doit se dégager la figure vivante de l'art musical à notre époque.

La Société Nationale de Musique.

Il y a peu de sociétés artistiques, en France, ou à l'étranger, dans le passé ou dans le présent, qui puissent se flatter d'être nées dans d'aussi décourageantes circonstances, d'avoir suivi une voie meilleure ou d'avoir rendu à un art national plus de services que ne l'a fait la Société Nationale de Musique.-

Trop souvent nous ignorons en France nos meilleures œuvres; même parmi les amateurs de musique à Paris ou en province, combien en trouverait-on qui montrassent quelque connaissance des origines et de l'action d'une société qui ne s'est pas contentée de faciliter la diffusion des œuvi'^es musicales françaises, mais qui a encore contribué à la naissance de quelques-unes des meilleures d'entre elles, à la fonnation d'un public sans cesse renouvelé et accru ?

C'est presque en pleine guerre que fut fondée l;i Société NalionaJe de Musique, puisque sa première réunion date du 2.'» février 1871. Ses deux initiateurs furent MM. Camille Saint-Saëns et Romain Bussine. alors professeur de chant au Conservatoire.

L'un et l'autre avaient remarqué les efforts musicaux qui commençaient à se manifester en France depuis plusieurs années déjà, et les circonstances de la guerre ne firent que (iévelopi^er l'intérêt qu'ils lem*

portaient. L'entrée douloureuse de la France dans une nouvelle période de son histoire fit faire à nombre d'esprits un retour sur eux-mêmes et les entraîna, comme il en est advenu pour certains depuis cette guerre-ci, à apprécier plus exactement les valeurs françaises. Il se trouva, sans que le public s'en rendît compte encore, que les ressources musicales françaises étaient déjà nombreuses; de jeunes compositeurs commençaient à poindre, et leurs œuvres allaient assurer à la France une autorité musicale qu'en dépit de son passé et des œuvres récentes de Berlioz on lui refusait alors entièrement. On comprendra quelles espérances pouvaient s'offrir à la musique française, au moment où Bussine et Camille Saint-Saëns eurent l'idée de fonder cette société, quand on saura qu'ils réunirent à sa première séance César Franck. Gabriel Fauré, Massenet, Théodore Dubois, Ernest Guiraud. Henri Duparc, Garcin et Taffanel.

La Société ainsi formée se proposait de faire entendre exclusivement les œuvres des compositeurs français vivants; les statuts (rédigés par Alexis de Castillon qui devait mourir peu après) exposaient en termes excellents le but de la Société; il n'est pas inutile d'en rappeler aujourd'hui le texte.

Le but que se propose la Société est de favoriser la production et la vulgarisation de toutes les œuvres musicales sérieuses éditées ou non, des compositeurs français; d'encourager et de mettre en lumière, autant que cela sera en son pouvoir, toutes les tentatives musicales, de quelque forme que ce soit, à la condition qu'elles laissent voir, de la part de l'auteur, des aspirations élevées et artistiques.

11 ne faut pas oublier que. vers cette époque. l;i curiosité du public français pour la musique pure était des plus restreinte; elle se limitait presque exclusivement au petit auditoire des concerts du Conserva-

toire et aux exécutions, pour la plupart privées, des quatuors classiques. Depuis plus d'un siècle, le goût musical français n'avait plus guère eu en vue que le théâtre; une société de musique pure rencontrait alors toutes les difficultés devant elle.

Bien qu'entravée un moment par les événements de la Commune, la Société Nationale de Musique n'en parvint pas moins rapidement à s'établir et, à la fin de l'année 1871, elle pouvait donner son premier concert. Au cours des réunions qui l'avaient précédé, le comité s'était accru de plusieurs noms qui allaient devenir considérables, entre autres Edouard Lalo et Bourgault-Ducoudray. Depuis lors, la Société Nationale de Musique donna, jusqu'en 1914, plus de quatre cents concerts de musique de chambre ou d'orchestre. Seule, la guerre a pu arrêter un moment une telle activité. Au cours de ces quarante-trois années d'activité, la Société Nationale de Musique sut assurer à son public la première audition des oeuvres les plus marquantes de la musique de chambre française.

C'est à ses concerts qu'on entendit d'abord la Sonate, le Quatuor, les Trios, le Quintette, les Variations sij m phoniques, les pièces pour piano, les oratorios de César Franck, les symphonies et les Rhapsodies de Lalo, les pièces de piano et les mélodies de Claude Debussy, ainsi que le Prélude à l'après-midi d'un Faune et la Damoiselle Elue, les symphonies et les quatuors de Vincent d'Indy, presque toutes les œuvres d'Ernest Chausson, VApprenti sorcier de Paul Dukas, les Histoires naturelles et les Miroirs de Maurice Ravel, des œuvres de Saint-Saëns, de Chabrier, de Hruncau, de Lekeu, de Magnard. de Séverac. d'Albert Roussel (entre autres ses Evocations pour orchestre).

On peut dire, sans être taxé d'exagération, que tout ce qui compte aujourd'hui dans la production musicale française de 1870 à 1910, en fait de musique

de chambre, a été exécuté d'abord à la Société Nationale de Musique.

Quand on se rend compte de la difficulté qu'une semblable société pouvait rencontrer à s'assurer un public, à ses débuts surtout, on ne peut manquer d'admirer la ténacité de ses fondateurs, et surtout le dévouement de tous ceux qui collaborèrent à son action. Une- telle œuvre n'a été possible que grâce à une vertu française par excellence : la camaraderie. Assurément notre pays est tout autant qu'un autre propice aux petites jalousies, aux rivalités souvent trop mesquines, mais il en est peu où l'on sache apporter plus d'enthousiasme à la défense des œuvres d'art nouvelles, où l'on puisse trouver plus de désintéressement de la part de certains artistes, où l'on puisse voir plus souvent des hommes glorieux mettre leur influence et leur temps à la disposition de jeunes gens (1).

Les ressources très faibles de la Société et ses principes mêmes ne permettaient pas d'accorder aux exécutants une rétribution; ils devaient trouver leur satisfaction dans la défense d'œuvres nouvelles, et ils la trouvèrent; les compositeurs et les virtuoses français les plus connus prêtèrent leur concours à ces séances; on y vit tour à tour Saint-Saëns, Massenet, Franck, Bizet, Fauré, Chahrier, d'Indy ou Debussy tenir le piano : on y vit des interprètes tels que Sarasate, Diémer, Ysaye, Cortot, 'l'hibaud, Vines, Llobet, etc.

Fondée dans un but exclusivement français, la Société comptait, parmi ses membres, de jeunes com-

(1) Qu'or ne voie point dans cette affirmation un sentiment d'attachement extrême aux caractères, parfois déplorables, du monde artistique français, mais l'expérienc-e de plusieurs pays étrangers m'a montré que la chaleur des convictions et l'enthousiasme désintéressé sont plus grands en France qu'ailleurs, quoi que nouB en croyions d'ordinaire.

positeurs qui considérèrent, avec juste raison, que la musique française ne devait pas s'enfermer dans les limites d'un patriotisme étroit. Le mouvement de nationalisation musicale commençait à se manifester fortement à l'autre extrémité de l'Europe; certains parmi les plus avancés, tels que Claude Debussy revenu de Russie, rapportaient des indications précieuses sur l'art étranger, indications dont l'art français pouvait tirer profit.

Vers 1886, une scission se produisit à la Société nationale, scission dont les causes se manfcstaient depuis plusieurs années.

n avait été convenu, lors de la formation de la Société nationale, que les concerts seraient réservés exclusivement aux auteurs français vivants; en dépit du nombre considérable d'œuvres nouvelles, quelques sociétaires jugèrent pouvoir faire place dans les concerts à des œuvres françaises anciennes et à. des œuvres étrangères modernes.

Cette proposition fut formulée par M. Vincent d'Indy qui était déjà le porte-parole des jeunes gens réunis autour de César Franck. M. Camille Saint-Saëns, à qui l'on ne peut pas refuser au moins quelque suite dans les idées, exposa à cette époque des vues identiques à celles qu'il a exprimées depuis 1914. A la suite de l'accueil favorable fait à la proposition d'Indy, il donna sa démission.

Cependant cette proposition ne compromettait guère le caractère national de la Sociélé, puisque l'article adopté spécifiait :

Les œnvn'H des compositeurB français morts et des compositeurs étrangers vivants ou morts pourront prendre place aux programmes des séances d'audition; le Comité ne pourra toutefois affet'tor que deux numéros au jilus par concert à l'exécution de ces œuvres. (Assemblée générale du 21 novembre 1S8G.)

Il est regrettable assurément que l'un des fondateurs de cette société, et le plus illustre, M. Camille Saint-Saëns ait été amené à se retirer à la suite de cette proposition, mais on ne peut que féliciter ceux qui en furent les promoteurs; grâce à eux, il fut possible au public de ces concerts d'entendre non seulement des œuvres trop peu connues de Victoria, de Palestrina, de Josquin des Prés, de Rameau, de Gluck, même de Liszt ou de Brahms, mais encore les œuvres de Grieg et tous les Russes, de Borodine à Glazounov. En accueillant ainsi les compositeurs étrangers les plus récents, la Société Nationale de Musique travaillait utilement à mettre le public français en face des efforts tentés par d'autres pays dans le domaine musical. Par l'ardeur qu'elle entretenait, elle créait pour les jeunes compositeurs étrangers un centre d'attraction qui devait amener de jeunes Russes ou de jeunes Espagnols à venir travailler à Paris et à se faire les propagateurs de notre art au delà de nos frontières.

Si le Comité de la Société Nationale de Musique avait suivi les intentions trop strictes de son fondateur, nous n'aurions peut-être pas à nous prévaloir aujourd'hui, dans la même mesure, du rôle que l'art français a joué dans la formation musicale de nations neuves à cet égard, comme l'Espagne, l'Angleterre ou l'Italie.

C'est une fausse vue, aujourd'hui aussi bien qu'hier, que de vouloir enfermer l'art français derrière une muraille de Chine; à quelque siècle qu'on en examine le développement artistique, la France est un pays qui a toujours su tirer profit du libre échange artistique. L'hispanisme ou l'italianisme, qui régnaient au xvii« siècle, n'ont gêné ni Corneille, ni Molière, ni (La Fontaine; ils ont su, au contraire, en tirer parti, et l'anglomanie qui sévissait au xviif siècle n'a pas rendu moins français Montesquieu ni Voltaire.

C'est précisément pour n'avoir point assez persisté

dans cette ouverture d'esprit, pour s'être effarouchée de certaines tendances novatrices, que la Société Nationale de Musique a vu ces dernières années son prestige et son action menacés par des groupements plus juvéniles.

Il est malaisé assurément de maintenir une tradition, et la plus difficile de toutes les traditions, parce que nécessairement la plus changeante, la tradition de la liberté.

Aux enseignements dégagés par cette guerre, on peut mieux mesurer les erreurs commises et les réalisations heureuses. L'œuvre accomplie par la Société nationale, sa longue durée, les principes qu'elle a été créée pour mettre en pratique l'inéluctable nécessité humaine de se renouveler pour durer doivent nécessairement donner à cette société un nouvel élan et lui créent des devoirs vis-à-vis des sociétés similaires qui se sont fondées récemment, sur son modèle, à l'étranger.

Les Sociétés nationales à l'étranger.

Au moment où la guerre interdisait à la Société Nationale de Musique la povu*suite de son effort, il se trouva qu'au delà des frontières un groupe de jeunes musiciens, dont quelques-uns avaient longuement vécu en France, y avaient reçu une part de leur enseignement, y avaient lié des amitiés solides et nombreuses et s'y étaient rendu compte du rôle considérable joué par la Société nationale, fonda une organisation semblable.

Les difficultés entraînées par la guerre contraignirent, en effet, jjlusieurs jeunes compositeurs espagnols qui avaient fait de Paris leur résidence à regagner rE.spagne, et parmi eux l'un des plus importants. Manuel de Falla. Son indépendance, la quali*^ de' ses

œuvres et celle de son esprit, sa grande connaissance de la musique européenne, l'ascendant qu'il pouvait exercer, les amitiés qu'il comptait dans son propre pays en firent l'un des artisans de ce groupement et l'un de ceux qui y apportèrent le plus d'ardeur.

Avec lui, Joaquin Turina, l'auteur justement célèbre des Coins de Séville, de la Procesion del Rocio et de plusieurs œuvres excellentes de musique de chambre composées pendant un séjoiu" à Paris, Rogelio Villar, compositeur et écrivain musical, Adolfo Salazar, l'un des plus jeunes et des plus avisés critiques musicaux de l'Espagne, des compositeurs comme Ferez Casas et Conrado del Campo, des dilettanti comme Miguel Salvador, groupèrent les éléments dont Madrid disposait.

Dès le 8 février 1915, la Sociedad Nacional de Musica donnait son premier concert, affirmant le caractère espagnol de sa tentative, en ne faisant figurer qu'à la troisième partie de ce concert une œuvre classique (un concerto de Bach), les deux premières étant réservées au quintette de Turina, aux œuvres de Granados et de Manuel de Falla.

Depuis lors, la Sociedad Nacional de Musica a donné à Madrid une cinquantaine de concerts, poiu* la plupart de musique de chambre, avec le concours des compositeurs et des virtuoses les plus en vue de la jeune Espagne. Chacun des concerts fut consacré, pour environ les deux tiers de son programme, à la musique espagnole ancienne ou moderne. La Sociedad a donné successivement les sonates d'Arriola, de Pahissa et d'Oscar Espla; les quatuors de Turina, de Chapi, d'Arregui, d'Uzandizaga, de Conrado del Campo, de P»ogelio Villar; les trios d'Arbos et de Breton, une symphonie de Manrique de Lara, El Amor Biajo de Manuel de Falla, des mélodies de Vives, de Villar, de Guridi, de Pedro Morales, de Serraho, d'Alio, etc.; des

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pièces de piano d'Albeniz, de Granados, de Falla, de Turina, d'IIzandiza^^a, d'Espla, de Villar, etc.; de« séries de méJodics catalanes, des suites de chansons populaires salainantines, enfin, le 31 mai 191 G, un concert entièrement consacré aux œuvres de Granados.

Bien que la part réservée à la musicjue étrangère soit réduite à un tiers des concerts, et que cette part soit souvent réservée à des œuvres classiques, la Sociedad Nacional de Musica a su cependant faire à la France une place importante en inscrivant à ses prograranies le Trio en fa de César Franck, son Quintette et son Prélude, Choral et Fugue, les quatuors de Claude Debussy et de Maurice Ravel; des pièces de piano de Couper! n, de Rameau, de Debussy, de Fauré, de Florent Schmitt, de Ravel, de Séverac, des mélodies de Duparc, Gabriel Dupont, Charles KoechJin.

Supérieure en fX'la à la Société Xationale de Musique, la Sociedad Nacional de Musica a édité pour chacun de ses concerts un programme rédigé avec un soin et un sens critique excellents par Adolfo Salazar et comportant non seulement des notices sur les auteurs et les œuvres, mais une analyse des œuvres avec une reproduction des principaux thèmes. C'est en matière de programme l'un des meilleurs exemples f{ui se puissent voir.

Le choix des œuvres et la qualité des exécutants ont fait des concerts de la Sociedad Xacional de Musica de Madrid un organisme important non seulement dans la vie artistique espagnole, mais dans la vie artistique européenne. C'est vraiment la première tentative d'action musicale nationale entreprise dans le domaine de la musique pure en Espagne. Grâce à elle, l'école musicale espagnole a été douée d'un moyen d'atteindre Je public, les jeunes compositeurs d'Espagne ont trouvé à la fois des exécutants et un auditoire.

En réunissant dans ses concerts les œuvres les plus originales de la jeune génération, la Sociedad a donné au public espagnol, qui ne s'en doutait guère il y a encore quelques années, les témoignages évidents d'une expression musicale vraiment nationale, autre que celle de la chanson populaire ou de la zarzuela.

Ce que j'ai appelé l'organisation du nationalisme musical semble bien correspondre à une nécessité générale, et l'Espagne n'est pas le seul pays où cette tendance se soit manifestée depuis la guerre; une organisation semblable s'est formée, en 1916, en Italie, sous la dénomination de Società Nazionale di Musica.

L'inspirateur de cette association fut Alfredo Casella, compositeur et critique musical qui, après un long séjour en France, est actuellement chargé d'une classe de piano au Conservatoire Sainte-Cécile de Rome.

.\lfredo Casella avait été à Paris l'un des membres l«s plus actifs de la Société de Musique Indépendante: sa prodigieuse facilité de compréhension musicale lui permet de connaître à peu près toute la musique ancienne et moderne et son don d'exécutant le met à même d'être un propagandiste de premier ordre.

Il est curieux de noter que là encore cette idée de < société nationale > est née à la faveur de nos organisations musicales.

La Società Xazionale di Musica fut, dès ses débuts, patronnée par des hommes considérables dans la vie musicale italienne • Bossi, Busoni et Toscanini. Ses buts étaient : l'exécution des œuvres des jeunes compositeurs italiens, l'exécution d'œuvres italiennes anciennes oubliées; l'édition des œuvres nouvelles les plus intéressantes; la publication d'im bulletin: enfin, des « échanges » d'œuvres nouvelles avec les pays étrangers.

Les intentions de la Società Xazionale di Musica étaient, on le voit, plus vastes que celles des sociétés correspondantes en France ou en Espagne. L'existence,

en Italie, d'un sentiment national renforcé par la guerre, la présence de grands éditeurs habiles à comprendre les intérêts italiens enfin toute une génération récente, curieuse des formes les plus nouvelles de l'art dans toutes les directions, pouvaient permettre de réaliser ces ambitieux desseins. Contrairement à ce qui se passa en France, et plus encore qu'en Espagne, la vie musicale italienne ne se limite pas à la seule capitale; le champ d'action était donc plus vaste, à certains égards.

La Société se vit pourtant contrainte de modifier sa forme. Le développement de la musique de chambre italienne n'est pas encore parvenu à un point qui permette à une société d'être strictement et exclusivement nationale sans rencontrer l'écueil de nombreuses médiocrités. L'excellent esprit qui présida aux destinées de la jeune société en découvrit bientôt le danger. Sous prétexte de musique nationale on se voyait exposé à admettre en grand nombre précisément les œuvres qui ne représentent en aucune manière la véritable tradition italienne et à affaiblir ainsi la ]>ortée d'une semblable association. Avec beaucoup de clairvoyance, après un essai d'un an, les organisateurs de cette société en élargirent le cadre et en précisèrent le but en en faisant la Società Italiana di Musica Moderna, qui permettait de donner non seulement des ceuvres italiennes, mais aussi des œuvres étrangères et de montrer plus clairement la place de l'Italie dans le mouvement musical actuel.

La Società Italiana di Musica Moderna se donna comme tâche de répandre les œuvres étrangères de musique de chambre, dans la mesure de l'appui que l'on donnerait aux œuvres italiennes et nécessairement dans la mesure do lenr intérêt artistique. L'activité de la Società s'est répandue à travers l'Italie, à Rome, à Turin, à Bologne, à Ferrare, à Florence, et hors de ses frontières, en France et en Angleterre.

Elle assura dans ces pays, ainsi qu'en Espagne et aux Etats-Unis, des secrétaires correspondants qui furent chargés de lui indiquer les œuvres nouvelles dignes d'intérêt, de signaler dans ces pays les œuvres italiennes modernes, de faciliter ainsi un échange artistique.

La Socieià Italiana di Musica Moderna publia un bulletin sous la forme d'une revue Ars Nova tout imprégnée d'un esprit combattit.

Alfred Casella était l'âme de cette société; ses déplacements à travers l'Europe ont rendu malaisée la continuité de la tâche qu'il avait assumée, mais l'esprit qu'il y avait montré s'est répandu parmi diverses sociétés de musique de chambre. La décentralisation de l'Italie rend la constitution d'une société unique plus difficile qu'ailleurs, et moins nécessaire si un accord d'esprit s'établit entre des organisations à Rome, Florence, Bologne, Milan et Turin, par exemple.

Il serait à souhaiter qu'on vît se manifester le même esprit en Angleterre. Jusqu'à présent les éléments Jeunes ont m ontré peu d'inclination à se grouper : on y rencontre peu cette ardeur combattive qui caractérise les groupes latins; les organisations musicales qui se sont attachées à faire entendre les œuvres anglaises ont été imprégnées soit d'un chauvinisme extrême, soit d'un éclectisme si vaste que toutes les tendances, même les plus médiocres, s'y trouvent à l'aise.

A la complaisance souvent excessive qui régnait en Angleterre avant la guerre pour les manifestations de l'art allemand, ont succédé des revendications vives et légitimes pour que soit accordée aux œuvres anglaises la place qu'elles méritent. Toutefois il ne suffit pas de réunir sans discernement toutes les manifestations musicales d'un pays pour former une Société Nationale susceptible d'étendre son rayonnement à travers le pays et hors de ses frontières; il faut eSicore qu'il y préside un esprit critique vivant, un sens de ce qui

dans la production d'une époque mérite vraiment l'intérêt, soit par sa qualité intrinsèque, soit par les expériences ingénieuses et profitables qui s'y révèlent.

Si ces diverses « sociétés nationales » ont eu une action heureuse en France, en Italie, en Espagne, c'est qu'elles étaient composées des éléments les plus neufs, les plus audacieux, les plus vivants, de ceux qui avaient le sens le plus vrai et le plus libre de la tradition artistiqpie de leur race ou de leur nation.

Il ne s'agit pas de former une « société nationale » pour qu'elle ait tous les travers, les préjugés, l'étroitesse d'esprit, la routine, l'esprit bureaucratique, le respect des diplômes, des litres, qui régnent dans les Instituts, les Académies ou les Collèges : c'est précisément contre cet esprit qu'une c société nationale » doit lutter si elle veut avoir une raison d'être; une société nationale digne de ce nom doit être une petite troupe d'éclaireurs souple, active, audacieuse, et non pas un bureau de recrutement.

Des initiatives individuelles suppléent quelquefois heureusement à cette absence de coordination; ainsi l'abondante série de concerts de musique moderne de tous pays organisée par Arnold Schoenberg à Vienne pendant et depuis la guerre ou les concerts de musique contemporaine anglaise et étrangère donnés et conduits à Londres par Eugène Goossens.

11 y a en Angleterre aujourd'hui, nous l'avans vu, une dizaine de compositeurs jeunes et attachants à divers titres: que ne se groupent-ils, que ne s'assurentils le concours généreux d'instrumentistes pour former un groupe du genre de ceux dont nous venons de parler et qui mettrait un public à même de suivre leui's efforts et de les comparer à ceux des jeunes compositeurs des autres pays?

Il y a tout lieu de penser que nous verrons des groupements se produire en Russie, lorsque l'ordre et l'idée nationale y auront repris leurs droits; là encore

la matière musicale ne manque point. Les seules œuvres des Moussorgsky, des Borodine, des Rimsky ou Balakireff si grandes qu'elles soient, sont maintenant des œuvres du passé; elles représentent la Russie d'il y a quarante ou cinquante années; depuis lors une ou deux générations même sont venues apporter des innovations. Au seul nom d'Igor Strawinsky ne se limite pas la Russie nouvelle; outre Scriabine, mort au début de cette guerre et dont l'œuvre est encore peu connue en France, des compositeurs comme Prokofiev témoignent que la puissance musicale russe n'a pas été épuisée par les <; Cinq », ni par leurs successeurs : Glazounov, Rebikov, Tcherepnine ou Wassilenko.

La guerre a montré combien les intérêts de certaines nations sont proches les uns des autres et quelle puissance peuvent composer des ententes loyalement conclues.

L'art musical entraîne avec lui les intérêts de nombreuses corporations et des moyens d'échanges intellectuels plus directs peut-être que ceux du journal ou de la littérature.

Loin de se tenir dans une attitude restrictive et accroupie, nous aurons plus que jamais intérêt à nous efforcer de multiplier les échanges avec les autres pays. Des organisations comme les <' Sociétés nationales >» ou leurs succédanés peuvent servir naturellement de base à des échanges semblables.

Le principe de la réciprocité est le seul digne des grandes nations libres, celles qui disposent à la fois de ressources intellectuelles et de ressources morales; vouloir s'enfermer dans les bornes d'un nationalisme ombrageux, c'est réduire ses possibilités de création; c'est se priver d'un élément de concurrence sans lequel

la vie artistique n'est pas plus possible que la vie économique.

Ainsi se reconstituerait, sur la base la meilleure, la meilleure Société Inter-Nationale de Musique, c'est à-dire celle dont les éléments seraient le plus nationaux possible, et qui, dans une pacifique rivalité, en confronterait, pour le profit de tous et de chacun, les tentatives et les réalisations.

Le rôle joué par la France dans l'évolution musicale pourraient faire tout natiu^ellement de Paris le centre moderne, les influences libératrices qu'elle a pu exercer en Espagne, eu Italie et en Angleterre, après avoir reçu elle-même d'heureuses inspirations de la Russie, le fait d'avoir la première créé une Société nationale de cette organisation, de cette fédération de nationalitcs.

Bibliographie

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