‹ La musique grégorienneChapitre 17 sur 19 · PERIODE DE RESTAURATION · texte numérisé non relu

PERIODE DE RESTAURATION

On peut dire, sans crainte de se tromper, (}uc la restauration du chant grégorien, aussi hien que le réta-

luii i.A Ml S ion: (iUKGoR ii:n-\e

blissciiii'iil de la lilurt:ii' roniaiiic en France, est due à doni (iu('Tan2,ei'. L'apparilion successive des deux ])reniiers \uluuies des J/is/i/ulions lilurrjiques, en 1840 et en 18il. produisit une énorme sensation; la poléiui(jue qui suivit acheva d'ouvrir les yeux du public ecclésiastique, el peu à peu les évèques se décidèrent à rendre à leurs diocèses Taiilique liluruie. Comme il n'y avait pas de chant officiel romain, il fallut aviser. Tout d'abord il parut tout simple de se servir des livres en usage au xvn'" siècle; déjà en 1815 l'édition de Xivers avait été réimi»riiiiée à Dijon; elle le fut de nouveau à Rennes en 1848, et beaucoup s'en contentèrent. Mais la féconde impulsion donnée par l'abbé de Solesmes avait porté un urand nombre de chercheurs à se tourner vers l'anti- <juité, et Ton désira tout naturellement revenir à l'ancien chant comme on avait repris l'ancienne liturgie. Un musicien de talent, Danjou, organiste de Notre- Dame de Paj'is, agita le ])remier la (jueslion en 1844 par la publication d'un écrit intitulé : De l'état et de l'avenir da citant ecclésiastique, puis, de 1845 à 1849, il con- -signa le résultat de ses recherches dans la Revue de la musique religieuse, popufaire et classique. Dans un vovage (ju'il entreprit en l8i-7 avec le chanoine Morelot dans le Midi de la France, il découvrit un grand nombre de manuscrits musicaux très importants du moyen âge, mais la plus belle de ses découvertes fut sans contredit celle du célèbre manuscrit dit de MontpelHer parce qu'il se trouvait à l'École de médecine de celte ville. Cette ■découverte Ut sensation, parce que le manuscrit, qu'on

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attribua tout d'abord au ix" siècle, contenait une double notation neumatique et alphabétique qui permettait, sinon de trouver l'origine des neuines, au moins de reproduire les mélodies écrites dans cette notation. L'occasion d'en tirer parti se présenta bientôt. M" Gousset, archevêque de Reims, qui avait provoqué par ses questions la célèbre Lctlrc de dom Guérang'er sur le droit liturgique (1843 , rétablit en 1848 le rite romain dans son diocèse. En revenant à la liturgie traditionnelle de l'Eglise, il voulut aussi reprendre le chant traditionnel, qu'il ne pouvait reconnaître dans les éditions abrégées alors en usage. En conséquence, il se concerta avec le cardinal Giraud, archevêque de Cambrai, et les deux prélats nommèrent une commission chargée de préparer des livres de chant conformes à la tradition. Sous la présidence de M. Tesson, directeur au Séminaire des Missions étrangères, cette commission se mit à l'œuvre en comparant un certain nombre de manuscrits du ix*^ au xv° siècle, mais elle basa ses travaux pour le Graduel sur le manuscrit de Montpellier. Le Graduel et l'Anliphonaire parurent chez Lecoffre en 1851. La commission, composée d'hommes compétents, avait fait son travail, on peut le dire, aussi bien qu'on pouvait le faire à cette époque. Mais ce ne pouvait être un tra\ail délinitif. On ne disposait pas de moyens sufhsants pour donner une édition vraiment critique ; beaucoup de documents ont été découverts depuis, qui permettent de retrouver beaucoup plus sûrement les mélodies primitives. Et puis, il faut le dire, les membres de la com-

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mission a\ait'iil craint de trop licurlor les préjugés universels ; ils avaient déciiargé les pénulliènies l)rè\es, et siii)j)rinié bien des répétitions qui ont leur raison d"ètre •dans la phrase musicale. Ils avaient aussi sur le rythme des idées imparfaites, qui les avaient conduits à donner aux notes des valeurs différentes, et à mettre des barres de respiration qui souvent coupaient malencontreusement les neumes.

Sur ces entrefaites, un jésuite belge, le P. Lambillotle, eut la bonne fortune, en 1848, de pouvoir copier et faire reproduire en fac-similé un précieux manuscrit de la bibliothèque de Saint-Gall. 11 crut avoir trouvé le manuscrit de saint Grégoire, qui aurait été apporté à Saint-Gall, suivant le récit d'Ekkéard, par Romanus. 11 a été reconnu depuis que le savant jésuite s'était un peu trop laissé emporter par son enthousiasme, mais le manuscrit n'en est pas moins très précieux, car il est probablement le plus ancien que nous possédions. Aussi pouvait- il fournir une base excellente aux travaux que le P. Lambillotte allait entreprendre pour rétablir le chant de saint Grégoire. Ici encore nous retrouvons dom Guéranger, car le R. P. partait d'un principe déjà posé par l'abbé de Solesmes dans ses « Institutions liturgiques » : Quand un grandnonihre de inoniimenls^ différents de pays et d'époques, s'accordent sur une version, on peut affirmer quon a retrouvé la phrase grégorienne. L'école de Solesmes, qui plus tard mena à bien cette restauration, n'eut pas d'autre principe. Mais il est bien probable que Lambillotte n'aurait pas réussi à faire mieux que la

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commission rémo-cambraisienne, parce qu'il se trouvait dans la même position par rapport aux documents. Quoi qu'il en soit, il est impossible de savoir quel eût été le résultat de ses études, parce que. par une étrange inconséquence, il donna au public un Graduel et un Antipbonaire (1857) où les neumes étaient tronqués et le rythme faussé bien plus que dans les éditions abrégées du xvii" siècle, sauf peut-être la médicéenne. L'œuvre de restauration faisait donc un pas en arrière, et Th. Nisard, malgré ses études intéressantes sur le chant grégorien, ne paraissait pas disposé à arrêter la reculade, puisque, après avoir préparé la réimpression du chant de Nivers faite à Rennes en 1848, il rédigea une reproduction du m3me chant qui parut à Digne en d8o8.

Il est impossible de passer sous silence une édition qui servit beaucoup à fausser le goût et à faire perdre le souvenir du vrai chant grégorien dans certains pays : c'est celle qui fut publiée à iMalines en 1848 par les soins du cardinal Sterckx. La commission rémo-cambraisienne s'était attachée à reproduire le chant des manuscrits ; le P. Lambillotte lui-même était parti d'un principe excellent, bien qu'il l'ait perdu de vue en route. Tout autre est le principe qui guide les éditeurs de Malines. Les manuscrits, selon eux, ne peuvent être que d'une très petite utilité pour la restauration du chant: ceux qui furent écrits avant le \f siècle sont illisibles; ceux qui datent de la période entre le xi*" et le xv" siècle sont pleins de fautes, fautes contre la musique, fautes

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contre la iirosodie, t'aules contre l'accentuation, de sorte (|ue ce serait le coinlde de Tabsurdité (|ue d'admirer le chant des manuscrits. Aussi lorsqu'ils veulent se mettre à l'œuvre pour composer un vespéral parfait, ils décident de cenlonmr. Ils prennent la peine de nous dire ce qu'ils entendent [)ar centoniser : c'est curieux. « Le correcteur, disent-ils, après s'être procuré des livres de provenances variées, compare entre elles plusieurs antiennes du même mode, et d'une mélodie à peu près semblable. 11 s'aperroit aussitôt que dans chaque membre de chacune de ces mélodies il y a des notes communes à toutes les antiennes ; au contraire il en rencontre qui diffèrent dans chaque morceau, et qui s'ajoutent aux notes communes tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, et qui le plus souvent les accablent comme d'une masse inutile. On sent que les notes de la première espèce son. conformes à la loi du mode, tandis que les autres pèchent contre cette loi, et défigurent plutôt qu'elles ne décorent la phrase musicale qui les contient. Il est facile de voir alors que le rôle du correcteur est de conserver religieusement les notes communes, et de rejeter les autres comme une superfétation. » On peut voir le résultat de cette belle méthode dans le Vespéral sorti des presses de Dessain. Quant au Graduel, ils se contentèrent de reproduire l'édition médicéenne, sauf les Kyrie, Gloria, etc., qu'ils prirent dans l'édition publiée chez Plantin à Anvers, en 1399.

Heureusement ce système ne fit pas école en Belgique, et quelques années plus tard les YanDamme, les Lem-

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mens, les Gevaertet d'aulres aidèrent puissanimenL par leurs écrits le retour aux véritables idées artistiques et liturgiques.

Pendant ce temps on travaillait en Allemagne, et de la bonne manière. 3JiclieI HermesdorlT, prêtre du diocèse de Trêves et organiste de la catbédrale, avait compris lui aussi que pour retrouver le véritable cliant de l'Eglise il fallait étudier et comparer les manuscrits entre eux. Il fit ce travail dans plusieurs bibliotlièques d'Allemagne, et en 187G il commençait la publication d'un Graduel qui parut en fascicules successifs jusqu'en 1882: l'œuvre fut interrompue par la mort de l'auteur, qui eut lieu en 1885. Ce Graduel, pas plus que celui de Reims et Cambrai, ne pouvait donner l'édition définitive, car ElermesdorlT ne disposait pas d'éléments de travail suffisants.

Pour cela il fallait plus que l'activité d'un seul homme. « Les moines, dit M. Cboisnard, qui, au moyen âge et à la Renaissance, avaient si puissamment contribué à nous conserver et à nous rendre dans leur intégrité les œuvres des littératures grecque et latine, étaient tout naturellement désignés pour refaire l'édilice considérable construit par nos pères dans l'art grégorien. Nous trouvons parmi eux des éléments de succès impossibles à trouver chez des prêtres isolés que le ministère absorbe plus ou moins. Au contraire, plusieurs moines peuvent être appliqués par leurs Supérieurs à celte restauration; les uns demeurant au monastère, étudient les monuments qui, de toutes parts, affluent chez eux, d'autres

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sont cliargés de parcourii' de nombreuses l)il)liotlièques et peuvent passer des semaines entières uniquement occupés de l'œuvre qu'on leur a confiée. On obtient de la sorle des travaux qui sont faits avec suite, soumis à un multiple contrôle très consciencieux, et rédig'és avec une unité parfaite. » Il serait difficile de mieux caractériser les conditions nécessaires pour une restauration complète du chant grégorien, et de mieux dire les raisons qui désig-naient les bénédictins pour cette œuvre. A ces avantages, il faut en ajouter un autre avec M. f abbé Dabin : « Le bénédictin ne sera donc pas seulement le travailleur extraordinairement outillé que l'on sait. De par sa vocation, de par sa destination, de par ses fonctions, il sera surtout, il est surtout chantre... Or il en est du chant comme de la vertu. Si une once de pratique vaut mieux que deux livres de théorie... un jour passé au chœur d'un monastère en apprendra beaucoup plus à celui qui a des oreilles pour entendre, que l'étude des plus savants traités. » Ce fut précisément de cette manière que dom Guéranger, après avoir donné le vrai principe de la reconstitution mélodique du chant, posa les premiers jalons de la restauration rythmique. Le premier à suivre cette voie fut un chanoine du Mans, M. Gontier, qui aimait à assister aux offices des moines. « Il avait remarqué, dit dom Pothier, commentlillustre abbé avait su donner dans son monastère aux mélodies grégoriennes un accent, un rvtlime que personne ne semblait soupçonner. Il y avait là comme une révélation. » Le premier fruit de ses rapports avec l'abbé de

Solesines fut une Méthode vaisonnêe de plaiii-cliant où il donnait une définition du rythme qui a été la base de tous les travaux entrepris depuis sur ce sujet par l'école de Solesmes. «Le plain-chant est une récitation modulée dont les notes ont une valeur indéterminée et dont le rythme, essentiellement libre, est cekii du discours. « Ce n'était là qu'un principe général ; dom Pothier lui a donné plus de précision en définissant le rythme « la proportion dans les divisions » ; dom Mocquereau a su trouver la raison pour laquelle cette proportion constitue le rythme, et est revenu à la définition de Platon : « Le rythme est l'ordonnance du mouvement. »

Dom Guéranger était donc parvenu à faire exécuter d'une manière impressionnante l'édition imparfaite dont ses moines étaient obligés de se servir, parce qu'il n'en existait pas de meilleure lors du rétablissement du monastère. Mais il s'aperçut bientôt que c'était peine perdue de chercher à donner la vie à un squelette; le seul moyen pratique d'apporter à la louange divine toute la perfection possible était de suivre l'avis donné autrefois par Charlemagne : « Iterum redeamus ad fontem. » Mais il ne pouvait pas, comme le grand empereur, recourir à Rome, car la source s'y était tarie: heureusement l'antique chant romain pouvait se retrouver dans les manuscrits copiés sur ceux de saint Grégoire.

L'abbé de Solesmes ne pouvait songer à faire ce travail lui-même. 11 jeta les yeux sur un jeune moine, dom Jausions, profès depuis 1856, qui s'intéressait beaucoup à la restauration grégorienne, et y travaillait avec intcl-

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liiicnce. Crliii-ci se iniL aussilùL en campagne : on le rencontre bientôt dans les bibliothèques des grandes villes, Paris, Le Mans, Ang'crs, parcourant attentivement un grand nombre de manuscrits et en exécutant d'admirables copies. Il parvint même à obtenir (jue de piérieux manuscrits fussent envoyés en prêt à l'abbaye de Solesmes. Tout semblait promettre un brillant avenir pour linfaligable chercheur, lorsque la mort vint mettre un terme prématuré à ses travaux (1870).

Heureusement il laissait un continualeur ([ui avait pris part à ses études dès le noviciat, et dont la renommée devait faire disparaître temporairement le souvenir de son maître. Dom Joseph Polluer se mit à l'œuvre avec une généreuse ardeur. Comme la ditun de ses disciples, « il lisait les œuvres théoriques anciennes et modernes, suivait les discussions des musicologues ; il étudiait les manuscrits^ traduisait les neumes, prenait des notes, copiait des Graduels entiers )). De très bonne heure, il avait reconnu l'incomparable valeur des manuscrits sangalliens.eten 1866 ilcollationnait rAntiphonaire359 de Saint-Gall, qui servit de base, avec les autres manuscrits du même monastère, aux travaux de reconslilution.

Les efforts des deux moines aboutirent à un double résultat, théorique et pratique. <( Un mémoire avait été rédigé et présenté par h s liunibles fils et disciples de dom Guéranger à leur AiMit'n'' pèi'e et maître, qui l'approuva entièrement, ainsi que le résultat noté des recherches entreprises par ses ordres et par ses soins. )-<

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Le mémoire, corrigé et enrichi d'additions sous la direction de dom Guéranger, devint les Mélodies grégoriennes, (|ui parurent en 1880, et firent époque dans l'histoire du chant. Ce livre dans lequel la solution de presque toutes les questions relatives au chant était sinon donnée définitivement, au moins entrevue, fut la base de tous les travaux qui ont été faits dans la suite pour réchiircissement de ces questions.

Quant au résultat des recherches, nous savons qu'en 1866 les travaux étaient fort avancés. « Deux religieux, écrivait l'abbé Gontier, ont déjà préparé le Graduel et lAntiplionaire ; et si le Père Aljlié le voulait, le tout pourrait être imprimé sous deux ans. » Mais dom Guéranger préférait sagement attendre. Un tel travail ne devait pas être publié prématurément, et dom Pothier dut continuer longtemps son travail de confrontation des manuscrits. Le Liher Gradualis ne parut (}u'en 1883, et il fallut attendre jusqu'en 1891 pour avoir TAntiphonaire.

Il semble qu'une édition de chant si consciencieusement préparée eût dû réunir tous les suffrages et se répandre rapidement dans toute l'Église. Si elle n'avait eu à combattre que des objections soi-disant artistiques ou historiques, elle se serait vite fait sa place par la simple force de la vérité ; mais elle venait se heurter contre des livres qui portaient le titre i\! Officiels. C'était en partie une réimpression de la Médicéenne, faite par l'éditeur Pustet, de Ratisbonne, sous la surveillance de la Sacrée Congrégation des Rites. Le Graduel parut en 187 1 ;

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rAiiliplioiiaiit', (jLii icinoduisail celui de Lieclileiistein publié à Venise en KiSU, ne lui prêt qu'en 1S78. I^n 1873, un bref du Pape accordait pour trente ans à M. Pustet le monopole de cette édition, sans qu'elle fût imposée, ni par ce bref, ni par le décret de la Congrégation des Rites de 1883. Tant que le privilège dura, le Saint- Siège ne pouvait approuver les livres de Solesmes, mais il ne voulait pas non plus les condamner, malgré tous les efforts qui furent faits en ce sens. Le privilège expirait en 1903; le pape Pie X, élu le 4 août de la môme année, publiait le '2'2 novembre un Motu proprio sur la musique sacrée, dans lequel il déclarait vouloir rétablir le chant grégorien dans sa pureté primitive suivant que le donnaient les manuscrits, et le 9 janvier suivant, un décret de la Sacrée Congrégation des Rites déclarait abolis les privilèges et recommandations donnés en faveur de toute édition abrégée. Ces éditions pouvaient cependant être conservées là où elles étaient en usage, jusqu'à ce que Ton put leur substituer le vénérable chant grégorien selon qu'il se trouve dans les manuscrits, et cette substitution devait se faire au plus tôt.

Les livres de Solesmes recevaient par là même une approbation qu'on pourrait dire officielle, car aucune autre édition ne prétendait reproduire le chant grégorien juita codicum jldem. Mais depuis la publication du Liber Gradualh en 1883 la science des manuscrits avait fait des progrès à Solesmes, et on était arrivé à la conclusion que les livres de dom Pothier avaient

besoin d'être mis au point. Ceci n'est pas étonnant : le savant moine n'avait pu consulter un nombre suflisant de manuscrits, et comme à l'époque de son Iravail de préparation il était le seul homme compétent au monastère, son œuvre avait été privée de l'avantage qu'apportent à une entreprise de ce genre les observations et même les contradictions de personnes dûment qualifiées. Mais il eut la gloire de former un disciple qui allait marcher avec enthousiasme sur les traces du maître, apportant au perfectionnement de l'œuvre l'immense avantage d'une éducation musicale hors ligne. Profës en 1877, prêtre en 1879, dom Mocquereau fut encouragé par dom Couturier, successeur de dom Guéranger, à fonder une Schola ; il fit preuve dans la direction de cette Schola de qualités pédag-ogiques si remarquables qu'il dut, pour obéir à son abbé, accepter la direction générale du chant dans la communauté. Ainsi commença, en 1889, cet enseignement qui devait porter le nom de Solesmes dans le monde entier.

Le premier souci du nouveau directeur du cbant fut de défendre l'œuvre de son maître, violemment attaquée par les partisans des livres de Ratisbonne. L'édition de dom Pothier, disait-on, n'a rien de traditionnel. Il est facile de faire une telle accusation, lorsque le seul moyen d'en voir la fausseté est de parcourir les bibliothèques pour consulter les manuscrits. Dom Mocquereau eut une idée de génie : il ne s'agissait de rien moins que de mettre les bibliothèques à la portée de ceux qui ne pouvaient se déplacer pour les visiter. C'est ainsi que

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lui l'omlt'i- la Piilé<)<ii'a[ihie musicnlr, (|ui depuis viuglcinq ans reproduit en fac-similés pliotolypi({ues les manuscrits fjui donnent les textes les plus purs, les plus anciens et les plus importants. La nouvelle publication donna inul d'alioi'd !•' niaiui>ci-it 'X.V^ de saint Gall, mais les attacjues réitérées qui venaient du coté de Katisbonne forcèrent son directeur d'interrompre la reproduction de manuscrits entiers et de se borner à publier un seul morceau extrait de plus de deux cents manuscrits de tous les pays et de toutes les époques depuis le ix^ siècle jusqu'au xvi". Le morceau cboisi fut le Répons-Graduel Juslus ul palma ; ainsi fut démontrée victorieusement la conformité substantielle de l'édition de dom Potbier avec les témoins de la tradition. Puis dom Moc(juereau. passant de la défensive à l'oitensive, n'eut pas de peine à relever ies déviations, les barbarismes, les incohérences et les mutilations qui mettaient, pour le coup, les livres médicéens en dehors de toute tradition. Puis la publication des documents complets fut reprise : cinq graduels et antiphonaires ont été reproduits, et mettent le public à même de voir la valeur indiscutable des livres de dom Potbier.

Le directeur de la Paléographie eut à faire de nombreux voyages pour choisir les documents qu'il voulait publier : il en profita pour faire des transcriptions et pour appeler à son aide la photographie, qui le mettait, pour ainsi dire, en possession des manuscrits euxmêmes ; il sut aussi trouver des correspondants dans tous les pavs d'Europe, qui lui procurèrent de la même

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manière les documents qu'il ne pouvait aller examiner, de sorte (jue l'abbaye de Solesmes tut bientôt en possession d'une source d'information unique au monde. C'est alors qu'on s'aperçut que si les éditions de Solesmes reproduisaient la substance des manuscrits, la version qu'ils donnaient était imparfaite dans un grand nombre de détails. Dom Mocquereau se mit à l'œuvre afin de les rendre sans tache ; de nouvelles photographies furent prises, et le résultat des dernières recherches fut donné au public dans la seconde édition d'un Paroissien ou Liber usualis qui avait d'abord paru à Solesmes pour la commodité des paroisses et des communautés où les offices ne sont chantés que le dimanche. Quant à la méthode de travail, le directeur de l'école solesmienne va lui-même nous la décrire : « Nos jeunes moines entamèrent... le report sur tableaux synoptiques de toute une bibliothèque de manuscrits. Chaque morceau du répertoire eut ainsi son dossier, c'est-à-dire son tableau synoptique, constitué par l'alignement parallèle de chacune des versions... les unes sous les autres, groupées par écoles ou provenances, le tout disposé, neume par neume, en colonnes ou tranches parallèles, permettant de suivre soit dans sa fixité, soit dans ses variétés, soit dans sa corruption, l'histoire d'un neume. » On conviendra qu'avec une telle méthode, les chances de subjectivisme étaient bien petites ; celui qui était l'âme de tous ces travaux voulut les rendre impossibles en établissant parmi ses ouvriers le contrôle mutuel. « C'est toute une école, tout un

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alelicr (lui est vn sct'iie... et celui (|iii [)aile en ce moment, au nom de dix ou quinze membres de celte école et de cet atelier, n'est (|ue lun d'eux, soumis lui-même à leur contrôle, comme ils les ont mutuellement les uns aux autres et au sien. » On le voit, on avait là toutes les garanties : compétence du maître, nombre suffisant de documents à consulter, méthode critique et objectivité du travail, contrôle mutuel. Ainsi personne ne fut surpris lorsque le Souverain Pontife ayant décidé en 1904 de donner à rÉglise une édition officielle de chant grégorien, confia la rédaction des nouveaux livres aux moines de Solesmes. Ceux-ci s'empressèrent de mettre gratuitement à la disposition du Saint-Père tous les résultats de leurs longues années de travail, ainsi que la propriété littéraire de tous leurs livres, sans plus penser aux dépenses considérables que l'abbaye avait été obligée de supporter. Une commission fut nommée en même temps par le pape, chargée de reviser les mélodies préparées à Solesmes, et de leur donner l'approbation définitive; dom Pothier était président de la commission. Ce n'est pas le lieu de dire comment il devint à la fois le rédacteur et le juge en dernier ressort; il suffira de faire remarquer que la plupart des variantes — il y en a plus de deux mille — introduites par dom Mocquereau dans le Faroissien ou Liber usualis ont été admises dans le Graduel Vatican, et qu'ainsi les travaux du directeur de l'école de Solesmes ont reçu une consécration officielle. L'Antiphonaire a paru à la fin de l'année 1912 dans les mêmes conditions que le Graduel;

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Pie X a ainsi pu mener à bonne fin l'œuvre qu'il avait entreprise au commencement de son pontificat, et nous pouvons espérer que les antiques mélodies de l'Église se feront bientôt entendre partout, sous une forme très rapprochée de leur pureté originelle. L'école de Solesmes, sous la direction de dom Mocquereau, travaille avec zèle à leur diffusion, qu'elle aide puissamment en mettant à la portée de tous les signes rythmiques que nous avons signalés plus haut dans les manuscrits de l'école de Saint-Gall, de l'école de Metz, et de celle qui est représentée par le manuscrit de Chartres en cours de publication dans la Paléographie musicale. L'usage de ces signes vient d'être autorisé par un décret de la Sacrée Congrégation des Rites, et on s'en sert à l'École supérieure de chant grégorien et de musique sacrée^ fondée à Rome en 1910, sous les auspices du Souverain Pontife Pie X.

Tout semble bien indiquer qu'une ère nouvelle vient de commencer pour le chant grégorien. Certes, il ne doit pas s'attendre à régner en maître comme au moyen âge; la musique moderne a conquis une place à l'église qu'elle n'est pas disposée à lui céder. Peut-il au moins espérer de figurer avec honneur à côté de sa rivale ? Nous n'hésitons pas à répondre affirmativement, car le plain-chant possède en lui-même tous les éléments du beau. De très grands musiciens n'ont pu s'empêcher d'être impressionnés par ces compositions qu'Halévy, tout juif qu'il était, appelait « la plus belle musique religieuse qui existe sur la terre ». Il serait l)ien inté-

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ressant d'analyser les œuvres des maîtres en s'altachant à découvrir ce qu'ils doivent au plain-chant, souvent d'une manière inconsciente. N'ont-ils pas pour la plupart commencé leur iormalioii dans les maîtrises, oij ils avaient souvent l'occasion de l'entendre et même de le chanter? Et s'ils ont été influencés par les mélodies liturgi(jues alors qu elles étaient réduites à l'état de squelette et chantées sans rythme, combien ne le serunt-ils pas. maintenant (ju'elhîs ont recouvré toute l'ampleur de leurs formes, et que le rythme leur a rendu la vie? Indépendamment donc de sa valeur propre, le chant grégorien est appelé, croyons nous, à infuser une nouvelle vie dans la musique religieuse; nous ne parlons pas de celle qui peut s'exécuter dans des concerts spirituels, mais de celle qui est destinée à accompagner la liturgie. Il possède, en effet, au plus haut degré les caractères qui conviennent à la musi(jue d église : il fait corps avec le texte liturgique, si bien qu'il perd toute signification quand on l'en sépare ; il est impersonnel, et par là même souverainement propre à exprimer les sentiments d'une foule ; enfin il jirie et dispose l'âme à la prière, et ceci n'est pas la moins importante de ses qualités. La musique moderne a plus de puissance sur les nerfs : elle peut les exciter jusqu'à la fureur et jusqu'à la souffrance: elle peut les endormir dans une sorte d'enivrement sensuel : de tels états seraient peut-être favorables à la célébration des mystères païens, mais la relation intime de l'homme avec son Dieu qu'est la prière demande un équilibre des

facultés que le clianl grégorien est éminemment propre à établir, aussi bien par la grâce austère de ses mélodies que par la modération de son élan et de ses mouvements. Personne n'a mieux peint ces effets du cliant g'rég'orien que Brizeux, dans le poème où il décrit avec un tel parfum des landes bretonnes les scènes qui ont bercé son enfance. Nous ne saurions mieux conclure que par ces vers du barde de l'Armorique au xix'^ siècle :

Les voix montaienl, montaient : moi, penché sur mon livre.

Et pareil à celai qu'un grand bonheur enivre.

Je tremblais: de longs pleurs ruisselaient de mes yeux ;

Et comme si Dieu même eût dévoilé les cieux.

Introduit par la main dans les saintes phalanges.

Je sentais tout mon être éclater en louanges,

Et noyé dans les flots d'amour et de clarté,

Je m'anéantissais devant l'immensité.

01 VIIACKS A rOXSLLTEK

Il est impossible de donner ici une bibliographie complèLe du cliant grégorien ; nous nous bornerons à indiquer les ouvrages qui en traitent à un point de vue général : on y trouvera toutes les indioalions nécessaires pour étudier telle ou telle question en particulier.

Gerbert, piince-abbé de Saiiil-Blaise, De canin el musica sacra a prima Ecclesiae aetale iisque ad praesens tempus. ïypis San Blasianis, 1774, 2 vol.

Le même. Scriulores eccleiiaslici de musica sacra potissimum. Ibid., 1784, 3 vol.

E. DE CoussEM \KER, Scriptori/m de )/tusica medii aeii novam seriem, Paris, 18o4-1876, 4 vol.

DoM JosEi'H PoTHiER. I.cs MeLodics grégoriennes. Tournai. 1880.

DoM.\.SDriÉ MocijiEREvr, Paléographie musicale. Les principaux manuscrits de chant publiés en fic-similés phototypiques. Solesmes et Tournai, 18S'J-1913. Le 10° volume est en cours de publication.

Gevaert, Les origines du chant liturgique de l'Église latine. Gand, 1890. (L"aiitcur y combat la tradition grégorienne.)

Do.M Germvix Mori.v, Les véritables origines du chant grégorien. Maredsons, 1890. (Réponse à Gevaert.)

Gev.vert, La Mélopée antique dans le chant de l Église latine, Gand, 189o.

CoMBiuiEU, Essaisur l'archéologie ynusicaleau XIX" siècle, dans Théorie du rythme dans la composition moderne. Paris, 1897.

MissET ET .\UBRV, Lcs Proses d'Adam de Saint-Victor. Paris, 1900.

Peter Wagxer. Einfiihrung in die gregorianischen Melodien. Fribourg (.Suisse), 1901 : 3' édition. Leipzig, 1911. — Traduction française : Origine et développement du chant liturgique jusqu'à la fin du moyen âge. Tournai.

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