‹ La musique grégorienneChapitre 6 sur 19 · CARACTÈRE DES MÉLODIES ET FORMES MUSICALES · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DES MÉLODIES ET FORMES MUSICALES

Beaucoup de gens sont étonnés, et presque offusqués par les longues vocalises qui ornent certains morceaux de chant ; certains les trouvent ennuyeuses, d'autres leur reprochent d'interrompre mal à propos le texte de la liturgie, de couper le sens des paroles, et de nuire à l'esprit de prière. Chose étrange, ce scrupule agitait déjà l'âme de Cranmer, l'organisateur de la liturgie anglicane ; en 154o, il écrivait à Henri YHl : « Dans mon opinion, le chant qui sera composé pour cette liturgie ne doit pas être surchargé de notes, mais il doit avoir, autant que possible, une note pour chaque syllabe, de sorte qu'on puisse la chanter distinctement et dévotement. )) Il servait ainsi de précurseur aux prétendus artistes qui, dans le cours du xvii^ siècle, comme nous le dirons plus loin, ont saccagé les vénérables mélodies de l'Eglise. Et cependant ces mélodies, par la richesse de leurs vocalises, ne faisaient que répondre à un sentiment inné dans le cœur humain. Chanter sans paroles, cela s'appelle en \^\Àn jubilare, et ce mot est lui-môme rattaché à l'interjection grecque '.où. '.oj, cri de joie aussi

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vieux que l'humanilé, et que l'on entend encore de nos

jours dans les campagnes, orné de prolongements interminables par lesquels la joie de vivre cherciie à s'expriiiitM'. Saint Augustin l'avait sans doute entendu souvent dans les environs (Il lippone, lorsqu'il expli(|uait les psaumes à son ])euplt' : « .le parle de choses que vous savez, leur disait-il. Celui qui jubile ne prononce pas de paroles, mais il exprime sa joie par des sons inarticulés. Dans les transports de son allégresse, ce qui peut se dire et se comprendre ne lui suffit plus, mais il se laisse aller à une sorte de cri de bonheur sans mélange de paroles. Pourquoi fait-il ainsi? Parce que sa joie est si grande que les paroles ne sauraient la rendre. » Et après avoir rappelé à ses auditeurs que ces jubilations s'entendent surtout dans les champs au moment de la moisson et des vendanges, il continue : « Quand donc jubilonsnous ? Lorsque nous louons ce qui ne peut s'exprimer par des paroles. » Puis il énumère toutes les marques de la puissance et de la bonté de Dieu dont le spectacle quotidien doit exciter en nous les sentiments qui ne peuvent s'exprimer que par la jubilation. Saint Jérôme nous dit la même chose, et Gassiodore, au vi'^ siècle, nous apprend que le jubilus s'employait surtout pour donner plus d'ampleur au chant de V Alléluia. « Voici revenu Y Alléluia ; il est bref, mais c'est pour être chanté au Seigneur avec la jubilation d'un psaume entier. »

Et en effet le jubilus est surtout un prolongement de la dernière syllabe de V Alléluia. Il se trouve aussi dans les Graduels, et dans les versets d'offertoire, que nous

n'avons plus malheureusement l'occasion tl'enlendre. Dans la liturgie romaine, la longueur du juhilus est modérée — la modération a toujours été un caractère du génie romain — mais ailleurs, en particulier dans la liturgie ambrosienne, il prend des proportions beaucoup plus considérables.

Nous avons énuméré à peu près tous les morceaux où se rencontrent de longues vocalises; il faut y ajouter les traits, oi^i elles sont plus modestes et plus monotones, à cause du caractère de pénitence propre à ces morceaux (lob était aussi bien un cri de douleur qu'un cri de joie), et certains répons oii on les introduisit plus tard aux jours de grandes solennités ; on voit qu'en somme le jubilus est plutôt une exception dans le chant grégorien. Pour avoir une idée à peu près complète des formes variées de cette sorte de musique, il nous faudra énumérer les divers genres de chant que renferme le trésor des mélodies grégoriennes.

En commençant par ce (juil y a de plus simple, nous renconti'ons tout d'abord les récitatifs liturgiques. De nos jours, ces récitatifs consistent le plus souvent en une lecture recto to/io dont quelques modulations viennent rompre la monotonie en faisant ressortir un ou deux accents à la tin des distinctions et des phrases. Mais il est plus que probable qu'il n'en était pas ainsi à l'origine. Sans parler des autres langues anciennes, qui ne rentrent pas immédiatement dans notre sujet, il est certain que le latin était une langue essentiellement mélodique, et que la plus simple lecture devait difTérer

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considérablement de notre roclo lono. La voix s'élevait sur la syllabe accentuée, et les syllabes qui précédaient et suivaient l'accent participaient plus ou moins à cette élévation. Il est à croire par conséquent (|ue tout d'abord on ne cliercha pas de formules musicales pour les lectures qui se faisaient dans l'assemblée des fidèles ; on se contentait de la mélodie contenue dans la lecture ordinaire, et les intervalles étaient indécis, comme ceux de la conversation.

Les accents qui précèdent les pauses, étant plus importants, reçurent des modulations fixes, qui par là même avaient des intervalles précis, et qui demeurèrent lorsque la récitation recto tono fut introduite.

Les oraisons, épîtres et évangiles, ont des modulations assez simples, qui se répètent pour les différents textes du missel, et dont la monotonie n'a rien d'ennuyeux, parce que les pièces qui les renferment ne sont pas longues. Rien de plus simple que le cliant ancien des oraisons, tel que le Caiitorinus. de l'édition vaticane l'a rétabli :

Do- mi - nus vo - bis - cum . Et cum spi - ri - tu - tu - o

-N— rs — fs — : h s N

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