J.-.I. ROUSSEAU. — LETTRE
appelle à Paris mu)<itjue éerite par excellence, cl (jui, tout au I)lus, n'est bonne, en effet, qu'à écrire, et jamais à exécuter...
Il est une scène française dont je crayonnerai volontiers l'analyse, avec d'autant plus de plaisir qu'étant le morceau consacré dans la nation par les plus unanimes suffrages, je n'aurai pas à craindre (pi'on m'accuse d'avoir mis de la partialité dans le choix, ni d'avoir voulu soustraire mon jugement à celui des lecteurs par un sujet ])eu connu.
Au reste, comme je ne puis examiner ce morceau sans en adopter le genre, au moins par hypothèse, c'est rendre à la nuisi([ue française tout l'avantage que la raison m'a forcé de lui ôter dans le cours de cette lettre: c'est la juger sur ses propies règles : de sorte que, quand cette scène serait aussi parfaite- (ju'on le prétend, on n'en pourrait coiiclure autie chose, sinon (pie c'est de la musique française bien faite; ce (pii n'empêclierait ])as que le genre étant démontré mauvais, ce ne fût absolument de mauvaise umsicpie. 11 ne s'agit donc ici ({ue de voir si Ton peut l'admettre pour bonne, au moins dans son genre.
Je vais pour cela tâcher d'analyser en peu de mots ce célèbie monologue d'Armidc : « Enfin il est en ma puissance! » qui passe pour un chef-d'œuvre de déclamation, et que les maîtres donnent eux-mêmes pour le modèle le plus parfait du vrai récitatif français.
Je remarque d'abord que M. Rameau l'a cité, avec raison, en exemple d'une modulation exacte et très bien liée : mais cet éloge, applicpié au morceau dont il s'agit, de\ient une vérital)le satire, et M. Rameau lui-même se serait bien gardé de mériter une semblable louange en pareil cas ; car que peut-on penser de plus mal conçu que cette régularité scolastique dans une scène où l'emportement, la tendresse et le contraste des passions opposées mettent l'actrice et les spectateurs dans la plus vive agitation? Ai'mide, furieuse, vient poignarder son ennemi : à son aspect, elle hésite, elle se laisse attendrir, le ])oignard lui tombe des mains ; elle oublie tous ses projets de vengeance et n'oublie pas un seul instant sa nu)dulation. Les réticences, les interruptions, les transitions intellectuelles, (pie le poète offrait au musicien, n'ont pas été une seule fois saisies jiar celui-ci. L'héroïne finit par adorer celui qu'elle voulait égorger au conmiencement ; le nmsicien finit en E si mi, coin me il avait commencé, sans avok jamais quitté les cordes les plus
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analogues au ton principal, sans avoir mis une seule fois dans la déclamation de l'actnee la moindre inflexion extraordinaire qui fît foi de l'at^itation de son âme, saus avoir donné la moindre expression à l'harmonie : et je défie qui que ce soit d'assigner par la nuisique seule, soit dans le ton, soit dans la mélodie, soit dans la déclamation, soit dans l'accompagnement, aucune différence sensible entre le commencement et la fin de cette scène, par où le s|)ectateur puisse juger du changement prodigieux ((ui s'est fait dans le conir d'Armide...
Pour résumer en peu de mots mon sentiment sur le célèbre monologue, je dis (juc si. on l'envisage comme du chant, on n'y trouve ni mesure, ni caractère, ni nuHodie : si l'on veut que ce soit du récitatif, on n'y trouve ni naturel, ni expression : quekiue nom qu'on veuille lui donner, on le tiouve rempli de sons filés, de trilles et autres ornements du chant, bien plus ridicules encore dans une pareille situation qu'ils ne le sont comnmnément dans la musiciue françaisfe. La nu)dulation en est régulière, mais puérile par cela même, scolastique, sans énergie, sans affection sensible. L'accompagnement s'y borne à la basse continue, dans une situation où toutes les jjuissances de la nmsique doivent être déployées ; et cette basse est plutôt celle (pi'on ferait metire à un écolier dans sa leçon de nmsique, (jue l'accompagnement d'une vive scène d'oj)éra, dont l'hai'monie doit être choisie et appliquée avec un discei'nemejit exquis pour lendre la déclamation plus sensible et l'expression plus vive. En un mot, si l'on s'avisait d'exécuter la musique de cette scène sans y joindre les paroles, sans crier ni gesticule)', il ne serait pas possible d"y rien démêler d'analogue à la situation (|u'elle veut peindre et au sentiment ({u'elle veut exprimer, et tout cela ne paraîtrait qu'une ennuyeuse suite de sons, modulée au hasard et seulement pour la faire durer...
Je crois avoir fait voir qu'il n'y a ni mesure ni mélodie dans la musique française, parce que la langue n'en est pas suscej)tible ; (pie le chant français n'est qu'un aboiement continuel, insupportable à toute oreille non prévenue; que l'harmonie en est brute, sans expression, et surtout uniquement un remplissage d'écolier ; que les airs fiançais ne sont point des airs ; que le récitatif fi'ançais n'est point du récitatif. D'où je conclus que les Français n'ont point de nmsi((ue et n>n peuvent avoir, ou (jue, si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux.
J.-J. KOUSSEAU. — L'OPÉRA == 48d