CHAPITRE XIX
0 peuple emlnouillé dans l'ivresse de tes l'garomeuts, o peuple de dur entendement, écoute ma voix qui te parle pour
GllIMM. — LE PETIT l'I'.OPIIKTE = 175
la dernière fois, et sois sensible à la constance de mes avertissements.
Ote-moi l'ennni de ton opéra qni nfempêche de m'y tronvt'i-. Ren(jnce aux préjugés que tu as sucés avec le lait de ta niére et dont tu t'abreuves ciu-ore tous les jouis.
Délivre-moi du genre puéril que tu ai)pelles merveilleux, lorsqu'il n'est merveilleux que pour toi et pour les enfants ; sois sincère dans ton repentir, et je tourneiai mes bras vers toi, et j'oublierai les iniquités de tes pères et les tiennes.
!']t je te ferai un opéra selon mon cœur et selon mes désirs, et je l'appellerai l'Académie de musique, parce que c'en sera une.
Et je serai dans ton orchestre et je l'animerai, et je lui a])prendrai à sentir le génie, afin qu'il le rende avec goût, et j'en chassel'ai les mauvais violons, et je te donnera: des canevas ;'i leur place.
Et je te donnerai des acteurs {[ui chanteront comme mon serviteur Jéliote et comme ma servante Fel, et l'on n'entendra plus les hurlements sur ton théâtre.
l^t je chasserai de ton théâtre et les démons, et les ombres, et les fées, et les génies, et tous les monstres dont tes poètes l'ont infecté par le pouvoir qu'ils ont donné aux baguettes dans l'accès de leur folie, sans mon aveu.
Et je consacrerai ton opéra comme celui des Italiens, aux grands tableaux et aux passions et à l'expression de tous les caractères, depuis le pathétique jusqu'au comique.
Et tu ne t'amuseras plus à faire des éclairs et des tonnerres, et des orages, car je t'apprendrai à faire parler les Mérope, les Andromaque et les Didon.
Et je serai avec tes poètes et avec tes musiciens ; et j'apprendrai à tes poètes à faire des paroles et à tes musiciens à faire de la nuisique.
Et je donnerai à tes poètes l'invention et l'imagination en partage, afin qu'ils n'aient plus besoin de la baguette ni des sorts.
Et ainsi que tes musiciens ont fait des notes jusqu'à ce jour, de même ils feront de la musique qui en soit une, et je mettrai du génie dans leurs partitions et du goût dans leurs accompagnements, et je les déli^Terai du poids des notes dont ils les chargent, et je les trierai moi-même.
Et je leur apprendrai à être simples sans être plats, et ils n'a[)pelleront plus le beau simple ce qui est monotone. Et je
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créerai ton récitatif, et je loiir apprendrai à faire de la musique (jui ait un caractère et un mouvement exact et marqué, et qui ne soit pas vide d'expression.
Et je travaillerai avec eux, et mon génie les guidera, et j'assignerai ses bornes et son caractère distinctif à chaque genre, à commencer de la tragédie jusqu'à l'intermède.
Et comme j'en ai fait exécuter un par mon serviteur Jéliote et par ma servante Fel, qui t'a fait grand jilaisir, parce que je Tai fait faire selon mes désirs, par un homme dont je fais ce qu'il me plait, encore (piil regimbe contre moi ; car je le gouverne, malgré qu'il en est, et j'ai nommé son intermède le Devin (lu village.
De même, j'apprendrai à tes musiciens à faire des pastorales, et des comédies, et des tragédies, et ils n'auront plus besoin de dire : « Ceci est comique et cela est tragique », encore qu'ils fassent bien de le dire aujourd'hui.
Et ta gloire sera resplendissante de tous côtés, et je l'étendrai moi-même chez toutes les nations ; tu seras appelé le peuple par excellence, et tu n'auras j)as ton égal, et je ne me lasserai pas de te regarder, parce que tu me feras plaisir à voir.
Et ton génie, et ton esprit, et ton goût, et tes gi'âces, et tes agi'éments, et ta gentillesse feront tressaillir mon cœur de joie, car tu seras mon peuple, et il n'y en aura pas comme toi.
Vous s ou venez- vous, monsieur, de l'histoire de cet enfant de Silésie dont parle M. de Fontenelle, et qui était né avec une dent d'or? Tous les docteurs de l'Allemagne s"épuisèrent d'abord en savantes dissertations pour expliquer comment on pouvait naître avec une dent d'or : la dernière chose dont on s'avisa fut de vérifier le fait, et il se trouva que la dent n'était pas d'or. Pour éviter un semblable inconvénient, avant que de parler de l'excellence de votre musique, il serait peut-être bon de s'assurer de son existence et d'examiner d'abord, non pas si elle est d'or, mais si nous en avons une.
Les Allemands, les Espagnols et les Anglais ont longtemps prétendu posséder une musique propre à leur langue : en effet, ils avaient des opéras nationaux qu'ils admiraient de très bonne foi ; et ils étaient bien persuadés qu'il y ahait de leur gloire à laisser abolir ces chefs-d'œu\Te insupportables k toutes les oreilles, excepté les leurs. Enfin le plaisir Ta emporté chez eux sur la vanité, ou, du moins, ils s'en sont fait une mieux entendue, de sacrifier au goût et à la raison des préjugés qui rendent souvent les nations ridicules par l'honneur même qu'elles y attachent.
Nous sommes encore en France, à l'égard de notre musique, dans les sentiments où ils étaient alors sur la leur...
Une chose qui n'est pas moins contraire que la multipHcation des parties à la règle que je viens d'établir, c'est l'abus, ou plutôt l'usage des fugues, imitations, doubles dessins et autres beautés arbitraires et de pure convention, c^ui n'ont presque
(1c niôrito que la difficulli'' vaiiifiio, et (jui, loiitos, ont ôli' invcnléps dans la naissance de lart pour faire l)riller le savoir, en attendanl (|u"il fût queslioti de jfénie. Je ne dis pas (pril soit lonl à fait impossible de conserver runité* de mélodie dans nne fn^iie, en conduisant habilement l'attention de l'auditeur d'une partie à l'autre à mesure (pie le sujet y pjisse : jnais ce travail est si pénible, que prescpu' personne n'y réussit, et si ingrat, qu'à peine le succès j)eut-il dédomma<!,er de la fatigue d'un tel ouvrage. Tout cela n'aboutissant qu'à faire du bruit, ainsi qne la plupart de nos chœurs si admirés (1) est également indigne d'occuper la plume d'un homme de génie et Faltention d'un homme de goût. A l'égard des contre-fugues, douilles fugues, fugues renversées, basses contraintes, et autres sottises difficiles que l'oreille ne peut souffrir et que la raison ne peut justifier, ce sont, évidemment, des restes de barbarie et de mauvais goût, qui ne subsistent, comme les portails de nos églises gothiques, que pour la honte de ceux qui ont eu la ])atience de les faire.
Il a été un temps où l'Italie était barbare: et même après la renaissance des autres arts que l'Europe lui doit tous, la musique plus tardive n'y a point pris aisément cette pureté de goût qu'on y voit briller aujourd'hui ; et l'on ne peut guère donner une plus mauvaise idée de ce qu'elle était alors, qu'en remarquant qu'il n'y a eu pendant longtemps qu'une même musique en France et en Italie, et que les nuisiciens des deux contrées communiquaient familièrement entre eux, non pourtant sans qu'on pût remarquer déjà dans les nôtres le germe de cette jalousie qui est inséparable de l'infériorité. LuUi même, alarmé de l'arrivée de Corelli, se hâta de le faire chasser de France, ce ([ui lui fut d'autant plus aisé que CoreUi était plus grand homme et, par conséquent, moins, courtisan que lui. Dans ces temps oii la musique naissait à peine, elle avait en ItaUe cette ridicule emphase de science harmonique, ces pédantesques préventions de doctrine, qu'elle a chèrement conservées, parmi nous, et par lesquelles on distingue aujourd'hui cette musique méthodique, compassée, mais sans génie, sans invention et sans goût, qu'on
(1) Les Italiens ne sont pas eux-mêmes tout à fait revenus à ce ]iréjugé ])arbaie. Ils se picjuent encore d'avoir, dans leui-s églises, de la musique bruyante : ils ont souvent des messes et des motets à quatre chœurs, eliaeun sur un dessin différent: mais les grands maîtres ne font (|ne rire de tcuit ce fratas i .