‹ La musiqueChapitre 164 sur 181 · CORANGEZ LETTRE SUR GLUCK · texte numérisé non relu

CORANGEZ LETTRE SUR GLUCK

Aux Auteurs du Journal.

Messieiu's, ^

J'attends, depuis longtemps, que vous remplissiez, à l'égard du chevalier Gluck, l'espèce de devoir que vous avez contracté envers la mémoire de tous les hommes célèbres que la mort enlève aux sciences, aux lettres et aux arts. Je présume que vous n'avez été arrêtés que par la difficulté de vous procurer les faits principaux de sa vie ; vous avez pensé aussi sans doute que ses ouvrages, qui occupent sans cesse la scène lyrique, et toujours avec le même succès, déposent plus en faveur de son génie que tout ce que vous en pou\nez dire. Je respecterai donc votre retenue, et je me dispenserai également de le louer ; mais j'ai un certain nombre de faits qui me sont personnels, que je suis sollicité depuis longtemps de communiquer à mes lecteurs. Us tendent tous à faire connaître l'esprit dans lequel il composait ses ouvrages, et je crois que, dans ce sens, ils peuvent en effet être utiles autant à ceux que leur goût porte aux représentations des chefs-d'œuvre qu'il nous a laissés qu'aux compositeurs qui courent ou se disposent à courir la même carrière.

Je serai plus long que je ne l'aurais désiré ; je m'abstiendrai cependant de tout éloge, et même de toute réflexion ; mais je crois ne pouvoir me dispenser de donner aux réponses de M. Gluck toute leiu* étendue, d'abord parce que je les rapporte telles qu'il me les a aites, ensuite parce qu'il faut, pour que vos

lecteurs puissent les bien comprendre, qu'elles aient leur complément.

Ma liaison avec l'immortel Rousseau de Genève m'a procuré la connaissance du chevalier Gluck. En arrivant à Paris, Gluck avait le plus vif désir d'être présenté à Rousseau, et comme les avenues n'en étaient pas faciles, il fut conseillé de s'adresser à moi. Je proposai l'entrevue à Rousseau, qui y consentit. Gluck crut depuis cette époque m'avoir beaucoup d'obligation et n'a pas cessé de m'en témoigner sa reconnaissance.

Rousseau me dit un jour (c'était avant la première représentation du premier ouvrage de Gluck) : « J'ai vu beaucoup de partitions italiennes, dans lesquelles il se trouve de beaux morceaux dramatiques. M. Gluck seul me paraît avoir l'intention de donner à chacun de ses personnages le style qui peut leur convenir ; mais, ce que je trouve de plus admirable, c'est que ce style une fois adopté ne se dément plus. Son scrupule à cet égard lui a même fait comniettre un anaclu'onisme dans son opéra de Paris et Hélène. » Étonné de l'expression, je lui en demandai l'explication. « M. Gluck, continua-t-il, a répandu dans le rôle de Paris, avec la plus grande profusion, tout le brillant et toute la mollesse dont la musique est susceptible ; il a mis au contraire dans celui d'Hélène une certaine austérité qui ne l'abandonne pas, même dans l'expression de sa passion pour Paris. Cette différence vient sans. doute de ce que Paris était Phrygien et Hélène Spartiate ; mais il n'a pas songé aux époques. Sparte n'a dû la sévérité de ses mœurs et de son langage qu'aux lois de Lycurgue, et Lycurgue est de beaucoup postérieur à Hélène. » Je rendis cette observation à M. Gluck. « Combien je serais heureux, me dit-il, si un certain nombre des spectateurs pouvaient m' entendre et me suivre dans cet esprit ; eûtes à M. Rousseau, je vous prie, que je le remercie de l'attention qu'il veut bien donner à mes ouwages ; observez-lui cependant que je n'ai point commis l'anachronisme dont il m'accuse. Si j'ai donné à Hélène un style sévère, ce n'est point parce qu'elle était Spartiate, mais parce qu'Homère lui-même lui donne ce caractère ; dites-lui enfin, pour terminei;par un seul mot, qu'elle était estimée d'Hector. »

Tout Paris a vu ce même Rousseau, qui depuis longtemps ne fréquentait plus aucun spectacle, suivre sans interruption toutes les représentations cVOrphée. C'est à Foccasion de cet ouvi'age qu'il a dit pubhquement que M. Gluck était venu lui donner un démenti sur la proposition qu'il avait avancée précé-

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