CORANGEZ— LETTRE SUR GLUCK
demment, que jamais on ne pourrait faire de bonne musique sur des paroles françaises.
(( Je suis bien éloigné, me dit-il un jour, de partager l'opinion de ceux qui prétendent que M. Gluck manque de chant ; je trouve que le chant lui sort par tous les pores. »
« Ce que je trouve d'admirable et de vraiment extraordinaire dans les ouvrages de M. Gluck, me dit-il une autre, fois, c'est moins, pour ainsi dire, les beautés supérieures dont ils sont pleins, que sa modération et sa retenue. Je ne connais rien de plus profond dans ce qu'on appelle la convenance que l'ensemble des Champs Elysées de l'opéra d'Orphée. Partout on y voit la jouissance d'un bonheur pur et calme ; mais avec un tel caractère d'égalité, cju'il n'y a pas un trait, ni dans le chant, ni dans les airs de danse, qui passe en rien la juste mesure. » Un éloge si bien motivé, dans la bouche d'un homme tel que Kousseau, me parut trop flatteur pour que je ne crusse pas devoir en faire part à M. Gluck. « Ma leçon, me répondit ce dernier, est écrite dans la peinture cpie fait Eurydice du séjour des bienheureux
Rien ici n'enflamme
L'âme, Une douce ivresse
Laisse Un calme heureux dans tous les sens.
« Le bonheur des justes, ajouta-t-il, doit consister principalement dans sa continuité, et conséquemment dans son égalité : c'est pour cela que ce que nous appelons le plaisir ne peut y entrer ; car le plaisir est susceptible de degrés différents ; il s'émousse, d'ailleurs, et produit à la longue la satiété. »
Je lui demandais un jour pourquoi, n'étant point musicien, ses ouvrages m'attachaient de manière à ne pouvoir souffrir, pendant leur représentation, la plus légère distraction ; pourquoi au contraire tous les opéras donnés avant lui me semblaient froids et monotones, et surtout pom'quoi, dans ces opéras, tous les morceaux de chant me paraissaient se ressembler. « Cela ne provient, me dit-il, que d'une seule chose, à la vérité bien capitale. Avant de travailler, mon premier soin est de tâcher d'oubher que je suis musicien. Je m'oublie moi-même pour ne voir c^ue mes personnages. Le défaut contraire empoisonne malheureusement tous les arts qui ont pour but l'imitation de la nature. Le poète, pour ne pas vouloir ou ne pas savoir
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s'oublier, compose dos tirades qui ne sont pas, à la vérité, dépourvues de beautés, mais qui font languir l'action parce qu'elles sont à contresens. Le peintre veut renchérir sur la nature et devient faux ; l'acteur veut déclamer et devient froid ; le imisicien veut briller et produit la satiété et le dégoût. Les morceaux de musique que vous croyez se ressembler ne se ressemblent point ; vous ne leur feriez pas ce reproche si vous étiez musicien. Vous y verriez non seulement des différences très sensibles, mais souvent des beautés qui pourraient vous rendre indulgent malgré vous. Cela n'empêche pas que votre observation ne soit terrible, car s'ils se ressemblent pour vous, c'est par leur manque d'effet. »
On chanta un jour chez moi le morceau (ïlphigéme en Aulide : « Peuvent-ils ordonner qu'un père... » Je m'aperçus qu'il y avait dans le vers « Je n'obéirai point à cet ordre inhumain » une longue sur le je, la première fois qu'il se prononce, et qu'il n'y a plus qu'une note brève sur ce même je, lorsqu'il est répété. J'observai à M. Gluck que cette note prolongée m'avait été désagréable dans le chant, et que j'étais d'autant plus étonné qu'il l'eût employée la première fois, que la faisant disparaître ensuite, apparemment que lui-même n'y tenait pas beaucoup.
a Cette longue note, dit-il, qui vous a si fort choqué chez vous, vous a-t-elle choqué également au théâtre? » Je lui répondis que non. « Eh bien, ajouta-t-il, je pourrais me contenter de cette réponse, et comme vous ne m'aurez pas toujours auprès de vous, je vous prie de vous la faire toutes les fois que vous serez dans un cas pareil ; quand j'ai réussi au théâtre, j'ai remporté le prix que je me propose ; il doit m'importer peu, et je vous jure qu'il m'importe peu en effet, d'être trouvé agi'éable ou dans un salon, ou dans un concert. Si vous avez été souvent dans le cas de vous apercevoir qu'une bonne musique de concert n'a point d'effet au théâtre, il est dans la nature des choses qu'une bonne musique de théâtre ne réussisse souvent pas dans un concert. Votre question ressemble à celle d'un homme qui serait placé dans la galerie haute du dôme des InvaHdes, et qui crierait au peintre, qui serait en bas : « Monsieur, qu'avez-vous prétendu faire en cet endroit? Est-ce un nez, est-ce un bras? Cela ne ressemble ni à l'un ni à l'autre. » Le peintre lui crierait
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de son côté avec beaucoup plus de raison : « Monsieur, descendez, regardez et jugez vous-même. »
(( Je dois vous ajouter cependant (|ue j'ai eu une forte raison, non seulement de mettre une note longue sur le je la première fois qu'Agamemnon le prononce, mais, aussi de la supprimer toutes les fois qu'il le répète. Considérez que ce prince est entre les deux plus fortes puissances opposées : la nature et la religion. La nature l'emporte enfin, mais, avant d'articuler ce mot terrible de désobéissance aux dieux, il doit hésiter : ma longue forme l'hésitation ; mais une fois ce mot lâché, qu'il le répète tant qu'il voudra, il n'y a plus lieu à hésitation ; la note longue ne serait donc plus qu'une faute de prosoche. »
Je me suis plaint aussi à M. Gluck de ce que, dans ce même opéra (ïlpJdgénie, le chœur des soldats qui s'avancent tant de fois pour demander à haute voix que la victime soit livrée, non seulement ne présentait rien de saillant, comme chant, mais aussi de ce qu'il étail répété chaque fois note par note, quoique la variété soit cependant si nécessaire.
« Ces soldats, me dit-il, ont quitté ce qu'ils ont de plus cher, leur patrie, leurs femmes, leurs enfants, dans la seule espérance du pillage de Troie. Le calme les surprend à moitié chemin et les force de rester dans le port de l'Auhde. Un vent contrah-e leur serait moins funeste, puisque au moins ils pourraient retourner chez eirx. Supposez, m'a-t-il ajouté, qu'une province étendue éprouve une forte disette. Les citoyens, en grand nombre, se rassemblent et vont trouver le chef de la province, qui se présente à eux sur son balcon : « Mes enfants, que demandez-vous? » Tous répondant à la fois : « Du pain! — Mais est-ce ainsi que vous devez... — Du pain! — Mes amis, on va pourvoir... — Du pain! du pain!... » A toutes les observations ils répondront : Du pain! Non seulement, ils ne prononceront que ce mot laconique, mais ils le diront toujours du même ton, attendu que les grandes passions n'ont c{u'un accent. Ici, les soldats demandent la victime ; toutes les circonstances sont nulles à leurs yeux ; ils ne voient que Troie ou le retour dans leur patrie ; ils ne doivent proférer que les mêmes mots et toujours avec le même accent. J'aurais pu sans doute faire un plus beau chœur musical, et surtout, pour le plaisir de vos oreilles, le varier ; mais je n'aurais été que musicien, et je serais sorti de la nature, que je ne dois jamais abandonner. N'allez pas croire cependant qu'au moins vous y auriez gagné le plaisir d'entendre un beau morceau de musique ; soyez bien assuré au contraire
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que vous y auriez perdu.. Car une beauté déplacée n'a pas seulement le désavantage de perdre une grande partie de son effet, mais elle nuit, en égarant le spectateur, qui ne se trouve plus dans la disposition nécessaire pour suivre avec intérêt la marche dramatique. «
Mon ignorance absolue dans l'art musical ne rebutait poini M. Gluck ; je ne craignais pas de l'interroger, surtout quand il s'agissait de relever quelque défaut apparent. Ses réponses avaient toujours un caractère de simplicité et de vérité qui ne faisait ({n'augmenter de jour en jour mon estime pour sa j)ei' sonne.
Je le priai donc de m'expliquer pourquoi le morceau de la colère d'Achille, dans le même opéra iVIpMgénie, me causait un frisson général et me mettait, pour ainsi dire, dans la situation du héros lui-même ; tandis que si je le chantais seul, loin de trouver dans le chant rien de terrible et de menaçant, je n'y voyais, au contraire, qu'une marche de mélodie agréable à l'oreille.
« Il faut avant tout, me dit-il, que vous sachiez que la musique est un art très borné, et qu'il l'est surtout dans la partie que Ton appelle mélodie. On chercherait en vain, dans la combinaison des notes qui composent le chant, un caractère propre à certaines passions ; il n'en existe point. Le compositeur a la ressource de l'harmonie, mais souvent elle-même est insuffisailte. Dans le morceau dont vous me parlez, toute ma magie consiste dans la nature du chant qui précède et dans le choix des instruments qui l'accompagnent. Vous n'entendez depuis longtemps que les tendres regrets d'Iphigénie et ses adieux à Achille ; les flûtes et le son lugubre des cors y jouent le plus grand rôle. Ce n'est pas merveille si vos oreilles ainsi reposées, frappées subitement du son aigu de tous les instruments mihtaires réunis, vous causent un mouvement extraordinaire, mouvement qu'il était, à la vérité, de mon devoir de vous faire éprouver, mais qui cependant ne tire pas moins sa force principale d'un effet purement physique. »
Je ne pus m' empêcher, en retournant chez moi, de comparer cette réponse naïve avec celle que n'aurait pas manqué de me faire, en pareil cas, un compositeur médiocre.
On ne peut pas dire d'ailleurs qu'il n'avait ])as préparé ces grands effets et qu'il n'en avait pas prévu tout le succès ; tout le monde sait qu'en présentant à M. Larrivée le rôle du chevalier danois dans l'opéra à'Armide : « J'attends, lui dit-il, de votre
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complaisance que vous vous chai'^orez d'un rôle (jui, par son [)eu (retendue, est au-dessous de vos talents ; mais il y a un vers (jui, seul, à ce cjne j'espère, vous dédommagera. Ce vers est : Noire qénéml vous lapppJle. » M. Larrivée n'a pas été dans le cas de reprocher à M. (iluck de lui avoir manqué de parole;
Il exécuta un jour sur son forte-piano le morceau cVIpfdgême en Taunde, où Oreste, livré à lui-même dans la prison, après avoir éprouvé ses agitations ordinaires, se jette sur un banc, en disant que le calme rentre dans son cœur. Le chant c[ui suit l'accès de fureur se ressent du calme qui lui succède ; mais un auditeur attentif s'aperçut que la main gauche ne cessait, sur l'instrument, de frissonner et de prolonger l'agitation précédente ; il observa à M. Gluck qu'il croyait voir une contradiction dans la basse, non seulement avec le chant, mais même avec la situation et les paroles, puisc{ue enfin, ajouta-t-il, Oreste est dans le calme et qu'il le dit. « Il ment, s'écria M. Gluck. Il prend pour calme l'affaissement de ses organes, mais la Furie est toujours là, « en frappant sa poitrine : « Il a tué sa mère ! »
L'habitude qu'il avait d'envisager les situations cb:aniatiques sous leurs vrais rapports lui faisait saisir avec la plus grande facihté ces mêmes rapports dans les ouvrages des autres. '
On se plaignait devant lui que le chœiu" qui se chante dans le second acte de Castor et Pollux de Rameau se rapprochait trop du chant de l'Église. « Prenez-y garde, dit M. Gluck; ce n'est pas une cérémonie figurée : le corps est là. »
J'assistai à la première répétition de l'opéra iïAlceste. Je me croyais seul à l'amphithéâtre, qui n'était pas éclairé. L'exécution de la marche des prêtresses me fit donner probablement quelque signe extérieur d'approbation. M. Gluck était presque à mes côtés sans ciue je le visse. « Il me semble, dit-il en m'abordant, que cette marche vous fait plaisir. — N'en doutez pas, lui difi-je ; j'y trouve un caractère religieux qui, en même temps qu'il m'est agréable, me cause de l'étonnement. — Je vais vous l'exphquer, me dit-il. J'ai observé que tous les poètes gTecs qui ont composé des hymnes pour les temples se sont assujettis à faire dominer dans leurs odes un certain mètre : j'ai pensé que le mètre avait apparemment ciuelcjue chose en soi de sacré et de religieux; j'ai composé ma marche en observant la même
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succession de longues et de brèves ; je vois à présent que je n'ai pas eu tort. (Tétait, ajouta-t-il en me frap|)ant sur Tépaule, de fiers lioninies (pie ces Grecs ! » .Je voyais à son air d"hilarité (pril se comptait pour rien dans le succès de sa marche et cpiil en rapportait aux (irecs tout Thonneur.
Vous vous doutez bien, messieurs, qu'un homme de cette trempe, qui traitait son art avec des vues si supérieures et avec des moyens si nouveaux, je dirais presque si étranges à tout ce qui avait jusqu'alors fait ou entendu de la musique, ne devait pas plus se laisser séduire par des compliments, ou même des applaudissements hasardés, qu"abattre par des critiques peu fondées. Son but était bien, comme celui de tous les autres compositeurs, d'obtenir les applaudissements du public, mais avec cette différence que ces derniers, le plus souvent, cherchent le goût de ce même public pour s'y conformer, et que M. Gluck, au contraire, voulait éclairer ses spectateurs, combattre et épurer leur goût pour les ramener au simple et leur faire adopter la vérité. Si je n'étais obligé de me borner, je vous citerais pour exemple un morceau d'un de ses opéras, que l'on n'exécute point sans qu'il soit suivi de beaucoup d'applaudissements, et qu'il n'a cependant jamais entendu louer sans éprouver une sensation désagréable.
Alceste n'eut aucun succès à la^ première représentation. Je joignis M. Gluck dans les corridors ; je le trouvai plus occupé à chercher la cause d'une événement qui lui paraissait si extraordinaire, qu'affecté de ce peu de succès. « Il serait plaisant, me dit-il, que cette pièce tombât ; cela ferait épociue dans l'histoire du goût de votre nation. Je conçois qu'une pièce composée purement dans le système musical réussisse ou ne réussisse pas ; cela tient au goût très variable des spectateurs. Je conçois même qu'une pièce de ce genre réussisse d'abord avec engouement et qu'elle meure ensuite en présence et pour ainsi dire du consentement de ses premiers admirateurs. Mais que je voie tomber une pièce composée tout entière sur la vérité de la nature et dans laquelle toutes les passions ont leur véritable accent, je vous avoue que cela m'embarrasse. Alceste, m'ajoutat-il fièrement, ne doit pas plaire seulement à présent et dans sa nouveauté. Il n'y a point de temps pour elle. J'alïirme qu'elle plaira également dans deux cents ans, si la langue française ne change point, et ma raison est que j'en ai posé tous les fondements sur la nature, qui n'est point soumise à la mode. » L'événement a prouvé combien cet homme extra-