‹ La musiqueChapitre 179 sur 181 · LA MISIQUK. — C1IA1> VII · texte numérisé non relu

LA MISIQUK. — C1IA1> VII

organes : ce sont donc les bons qui se présentent à notre imagination, lorsqu'une situation à peu près pareille, des vers de même mesure et de mêmes rimes les font renaître. C'est là recueil de tous ceux qui composent, et, en tous genres, nos erreurs ne sont que des fausses analogies. Mais (piant au musicien, cju'il approfondisse son sujet, le caractère, les mœurs, rage de ses personnages, alors rarement il sera plagiaire. Le plagiaire en musi(|ue n'est tel que parce qu'il ne saisit que l'écorce de l'expression des paroles : s'il les comprenait à fond, une musique vraie viendrait les exprimer. Mais il est une chose im])ortante, très importante en ceci : il faut que la déclamation juste des paroles réveille en nous la mélodie qui lui appartient : si la déclamation ne donne pas un chant wai qui plaise, qui chaniie les oreilles, l'esprit et le cœur, on n'est qu'un demimusicien, et les observations que nous venons de faire ne sont que matérielles, si elles ne sont |)as le fruit de la sensibilité de Fartiste. -l'entends quelquefois de la musique qui me dit : on a pensé à tout. 11 fallait moins penser et sentir davantage. Sentir, c'est tout ; penser n'est que chercher à sentir.

Ce n'est pas la science harmonique qui embanasse le compositeur ; il sait ses règles comme le giammairien sait sa langue ; c'est la justesse de ses chants, toujours aimables et dans l'esprit de la chose, qui le tourmente ou plutôt qui ne le tourmente pas, quand il ne sent rien. Un beau chant porte toujours sa liasse et ses accompagnements : si le chant s'y refuse, il lui manque quelque chose. La science ne de\Tait donc ser%ar cpi'en ceci, et le compositeur de\Tait se dire : « Puisque mon harmonie n'est pas régulière dans sa marche, mon chant est défectueux » ; et ne jamais dire : « Mon harmonie est savante, donc mon chant est bon. » Une docte harmonie qui ne donne pas le chant est un corps sans âme : elle étonne d'abord, puis elle fatigue par ses combinaisons plus métaphysiques que naturelles. Le chant sans harmonie est toujours un sentiment qui trouve sa place, ses analogues dans un cœur ou dans un autre. Ne peut-on exprimer les paroles avec de l'harmonie sans chant, ou n'employant qu'un chant inférieur et subordonné à l'harmonie? Oui. mais cette manière de faire ne convient qu'avec des paroles vagues, exaltées et mystiques : elle ne suffit pas quand elles ont un sens déterminé : c'est, si l'on veut, la musique des anges ou des esprits infernaux, et, comme on dit : n hemi mentir qui vient de loin. Si les paroles sont passionnées, et le chant vague et insignifiant, c'est Philinte qui parle froidement des

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effets de sa passion. Au contraire, si les paroles, le chant et le chanteur sont d'accord, on entend dire à l'amateur satisfait : c'est V amour noté.

Mais cette musique, sévèrement dramatique, convient-elle dans les concerts? Est-elle propre, même au théâtre', à faire briller le chanteur qui excelle dans l'art du chant? ÎSTon, quand le compositeur a sacrifié le luxe musical à la vérité dramatique ; quand il n'a usé ni de ritournelles oiseuses, ni de répétitions de paroles, ni de roulades, ni de points d'orgue, ni de da capo... Il est, à part la situation, trop bref, troj) sec, il assujettit trop le chanteur à la vérité j)our être ])ropre au concert ; sur dix morceaux, il n'y en a (ju'un ((iii ait l'extension nécessaire. 11 faut donc oj)ter, ou être trop concis en .société particulière, ou Iroj) long et ennuyeux à la scène, et rien ne peut dispenser le compositeur d'être fidèle à son drame, avant de songer au plaisir particulier des concertants et du chanteur, ("est cette manie musicale qui a rendu les opéras italiens })lus qu'ennuyeux. En Italie, on fait l'opéra pour les chanteurs, et c'est au contraii'o les chanteurs qui doivent êti'e esclaves de l'action du drame. Qu'en est-il arrivé? On mange, on boit, on joue aux cartes pendant (pie la pièce va son train, et l'on ne vient sur le devant de sa loge que pour entendre les airs chantés par le virtuono ou la, virtuosa à la mode, et leur crier caro, cara, bravo, brava, fiiora, qui répond à notre bis : les virtuoses réussissent et la j)ièce tombe. Je ne répéterai pas ici ce que, dans mes Essais, j'ai dit à ces fameux destructeurs de l'intérêt dramatique : j'accunuderais les répétitions si je m'étendais sur cet objet.

Jusqu'à présent, je n'ai comparé que le médiocre littérateur au compositeur inédiocre, et j'ai donné la prépondérance au poète, parce qu'il a un sujet à inventer ou à modifier. Comparons à présent deux hommes, poète et nmsicien, doués d'un vrai talent ; il me semble qu'alors il n'est plus de prééminence ni de rivalité entre eux ; car si l'un doit inventer le sujet, il a toute liberté de le choisir, tandis que l'autre est astreint à le suivi'e, à épouser son action, son esprit, ses pensées, au point de faire croire qu'un seul artiste a tout fait. Même connaissance du cœur humain, il faut ([ue le second sente tout ce que le premier a senti. L'érudition du musicien est aussi vaste que celle du poète ; l'un retient des plu^ases et des mots, l'autre leurs expressions locales ; si l'un possède une érudition de paroles, l'autre en possède une de sensations et de sentiments ; l'un raconte ce que l'autre chante. Il faut au musicien autant d'idées

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|)(i(''ti-iaiisicales (|ii"il en faut au poète pour (ju'ils soient égaux en méiito. Le plus savant compositeur, s'il n'a Fâme remplie de ])hiases mélodiques, n'est ])as plus capable de bien opérer (jue l'érudit littérateur qui n'est fort qu'en citations. Quant à la difficulté du métier, on ne peut comparer l'art poétique à Tart nmsiccîl. Les règles de la ])oésie sont un jeu en comjjaraisoii de celles de la composition. On voit, par tout ce (pie je dis, qu'il n'y a |)as de primauté entre le bon |)oète et le bon musicien, pas ménu' de prinms iiiler puicf<, et, (piand ils opèrent ensemble, chacun doit clierclier à faire briller l'autre. '< Vous avez le courage d'oublier que vous êtes musicien pour être jxtète )i, me disait un prince d'Allemagne (1). Oui, ce courage est grand, plus grand (pion ne pense, («nt fois, de ma plume, ont voulu sortir des traits brillants (pii eussent attiré l'ajjjilaiidissement du |)ublic peu rélléchissant : je résistais (piand la v('îrité dramatique en était blessée, et toujours, dans la suite des repr('sentatioiis. je me suis félicité d'avoir eu ce courage. Que sont les bravos des gens à la mode? Rien qu'un bruit éphémère. « Voyez, me disait souvent Sedaine, (piel silence règne dans la salle ! c'est le plus beau des applaudissements! » Un vieillard, n(nnmé Riccoboni, (pii suivait beaucoup le théâtre italien du temps de ma jeunesse, pleurait (piand il était saisi par la vérité dramatique ; une situation triste ou gaie, bien l'endue par les deux auteurs, l'attendrissait également; alors il uie tendait la main en pleui-ant et me disait : » (Jn y est. » Cela voulait dire : le public est ])énétré de la chose. Sedaine, qui avait la tête des plus dramatiques, était très peu musicien, ne sacrifiait rien à la musique : voilà pourquoi ses pièces ont de l'unité ; Marmontel s'occupait l)eaucoup de la partie musicale : voilà })ourquoi j'ai quelquefois brillé à ses dépens. Les réponses de Sedaine, aux objections qu'on lui faisait aux répétitions, étaient remarquables. « Votre ritournelle est trop longue », disaft-il à son musicien (et grâce à Dieu, ce n'était pas moi). — «Je ne puis la faire plus courte.» — « Je ne mourrai jamais que d'une ritournelle, » dit Sedaine en s'en allant. » Il faut couper la moitié de cette scène, w disaient

( 1 ) Le prince Heiui di^ Prusse. .Je préfère cet éloge au compliment t|He me fit un jour Mme de Staël en me parlant d'un de mes ouvrages fit' littérature. " Savez-vous que vous êtes plus qu'un inusicien? » .îf lui ré|)nndis : « Si j'étais grand musicien, madame, je ne verrais rien au-dessus de moi. » Je n'ai répété cet éloge du prince Henri, (pie j"ai déjà, inséré dans mes Easais sur la musique, que pour lui comparer celui de la dame.

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les acteurs. - - « Dites-la plus leiiteuuMit, elle paraît fa plus coui'te. » Isaure, daus Barbe Bleiu\ iiioutre une euridrité puérile. « Je Tai faite ainsi pour quelle uu\Te le cabinet, au second acte. » On nous écrivait de Londres que Marguerite, dans Richard, jouait deux rôles, celui de Blondel et le sien. « Mauvais changement, dit Sedaine, j'aime mieux un troubadour qui se dévoue pour son roi, (|u"nne femme amouixnise (|ui court après sou amant. »

Revenons. On nra souvent dit que nui musi(iue était supérieure aux paroles ; je le nie, quand le poème est bon. Mais il me semble, disait un autie, que le peintre qui fait un beau portrait a plus de mérite que celui qui se fait peindre. La définition est fausse : c^ue serait le peintre sans son modèle? le premier n'est-il pas la cause de Teffet du second? Artiste, poète et nmsicien qui travaillez aux ])laisirs des hommes, qui adoucissez leurs mœurs par le charme des beaux-arts, concourez ensemble à la ])erfection de votre œuvre, aidez-vous par des sacrifices mutuels, car un mariage est mal assorti quand Tuii est sans égards pour l'autre. Enfin, les poètes et les musiciens vivent en bonne intelligence et en frères puisqu'ils ont épousé les deux sœurs.

{Réflexions d'un solitaire, inédites : cnllection Malherbe au Conservatoire.)

Arrêtons là notre enquête. Aussi bien, voici la Révolution qui suspendra tout ce beau dévelojjpement de la tragédie lyrique et de Topéra-comique, et rompra, pour bien des années, la récijjroque liaison de la musique et de la littérature.

Et quand la Révolution sera passée, quand l'Empereur lui-même sera tombé, et que la vie semblera devoir rejjrendre, telle qu'elle était trente ans auparavant, — mais rajeunie, renouvelée et comme purifiée, — la musique l'essuscitera, la littératui^e renaîtra, sans que Tun et Tautic l'etrouvent et leur séculaire union et des destinées communes.

Non pas que la musique ne soit toute prête encore à s'imprégner de littérature. L'exemple de Berlioz suffirait à prouver que toutes les influences qui se sont fait sentir sur le romantisme ont, en France du moins, agi sur l'imagination et la sensibilité des musiciens (1). Mais la réci-, proque n'est pas vraie. 11 n'est pas vrai que les romantiques aient aimé ou compris la musique comme elle doit être aimée et comprise. Les ])oètes de ce temps étaient persuadés qu'ils possédaient, dans les ressources que a langue et le rythme offrent à l'écrivain, troj) d'éléments musicaux pour avoir besoin de la musique. On sait avec quelle énergie Lamartine se refusait à abandonner aux musiciens les plus respectueux ses strophes, qu'il trouvait assez chantantes par elles-mêmes. Un instant George Sand, au moment de son amitié avec Liszt et de son amour poui'

Cl) Voir les trois volumes de il. Adolphe BosnioT sur Berlioz. (3 vol. iii-8". Paris, Plon.j

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Chopin, scinl)lo vouloir mêler la musique à la vie générale de son siècle ; et son étrange roman de Consuelo est comme un essai de fusion des arts. Mais, dans cet essai, la musique certainement n'intéressait le romancier que pour les rêves philosophiques et humanitaires qu'on i)ouvait greffer sur elle. En réalité, les écrivains n'écoutent la musique que comme ,des gens de lettres, parce qu'elle est matière à copie, non sujet de méditation, non objet d'amour profond. Parmi les preuves infinies de cette indifférence réelle, on peut en citer une bien curieuse. L'intelligent, le délicat Gérard de Nerval ^dt jouer Lohengrin en Allemagne, H a rendu compte de cette représentation ; et la fantaisiste alhu'e de ce compte rendu, lec|uel finit par n'avoir plus aucun rapport avec le vrai sujet du drame lyrique de Wagner, prouve très évidemment qu'après le premier acte l'auditeur français a fini par s'endormù* sans scrupule et sans remords.

n faudra attendre en France la Revue ivagnérienne pour assister à un nouvel effort de synthèse, qui unisse la musique au mouvement général de la littérature et des idées. Aujourd'hui, nous voyons reparaître le beau spectacle que nous offrait le dix-huitième siècle. Et sans doute, dans ce sens, nous pouvons prévok un magnifique essor de toutes les facultés artistiques associées désormais et concordantes. Mais on n'oubliera pas que cet essor a été préparé par cette époque unique, si vivante, si variée, si riche, dont nous avons essayé de donner l'image et qui, de Lulli à Gluck et de Quinault à Sedaine, a brusquement élargi le domaine de racti\ité créatrice et poétique, et merveilleusement enrichi le génie français.

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