LES CONTRESENS
Dans les arts, comme dans tout, les meilleures choses deviennent des contresens si elles ne sont mises à leur place. Pour le maître qui enseigne, le difficile n'est pas de dire à l'élève : « Ceci est bon », parce qu'il est à sa place ; ou : a Ceci est mauvais », parce qu'il n'y est pas : mais il doit savoir lui dire encore pourquoi ce (pii est bon ici serait mauvais ou médiocre ailleurs ; ou, ce ((ui revient au même, pourquoi ce qui est mauvais ici serait bon dans une autre circonstance, ou tlans sa véritable place, l'n des poètes de Tantiquité qui avaient le plus de goût, Horace, ne répondait qu'un mot, lorsqu'on lui vantait de subhmes contresens : Non erai kir locus. Et c'est en effet répondre à toutes les objections que peut faire un auteur (jui veut défendre son opinion sur une beauté déplacée. La
:!i>S ----:= \,\ AKISinrK. — CIIAP. VII
imisi(jiic, cet nvt (iiic j'adore, est loujours un contresens, si, j)Oiir ainsi dire, elle népouse le drame dont elle est l'ornenient, (|i:'elle vivifie en fortifiant les situations et auquel elle ajoute un charme prodigieux. Oui, la musique est un contresens, si, ))ar le bruit de son orchestre, elle empêche les paroles d'arriver intelligiblement à l'oreille de l'auditeur; elle est un contresens si elle étale une vaine science ; elle est un contresens si, en répétant des vers, elle prolonge un sentiment, une situation de l'âme au delà de ses bornes ; elle est un contresens, si elle ne donne pas à chatjue personnage du drame le langage qui lui convient ; elle est encore un contresens, si elle réussit à briller plrs {ju'elle ne doit selon le personnage et la position ; elle est un contresens enfin, quand elle n'est pas tellement d'accord avec la poésie qu'on ne sache, pour ainsi dire, distinguer le musicien.
Oui, j'ose prédire encore une révolution en musique, et elle nest pas éloignée. C'est l'observance des préceptes, c'est la réforme, des abus que je décris dans ce livre. Qu'on ne croie pas éîre arrivé au vi-ai terme que nous cherchons tous. Tant qu'on dira, en sortant d'un opéra : « C'est la nmsique qui en a fait le succès, » on fera la censure du musicien plus que du poète, ou le succès dont on parle n'est pas un succès dramatique, c'est celui que le musicien obtient dans un concert. La plupart des ouvrages en musique, que j'entends, ne sont pour moi, je le répète, que des dictionnaires de plu'ases harmoniques que je voudrais voir placées plus avantageusement. Le ser\ice que je puis rendre à l'art, c'est, je crois, de dire au jeune homme qui cherche la vérité : « Ce morceau ne me satisfait pas ; mais je le regarderais comme excellent, s'il était chanté par tel personnage, dans une telle situation. » Après avoir étudié le faire du jeune homme, je pourrais encore lui dire : « Voilcà le genre pour lequel la nature vous destine ; vous ne serez qu'un pédant si vous vous jetez dans le labyrinthe des modulations recherchées. » A cet autre, je dirai : « Ce n'est point assez pour vous de créer des chants vagues, soyez le peintre des mœurs. »
Hâtons-nous de tracer le cercle d'où la vérité ne doit pas sortir : quand nous serons convenus de cette grande base, le nuisicien qui saura créer les chants les plus flatteurs, quand il faudra du chant (et il en faut souvent), qui sam-a toujours, et ;i propos, em])loyer la plus belle, la plus nombreuse harmonie, n'obtiendra pas moiiis le premier prix.
(T. nie 111, liviT VI. Cliapitie X : lk\^ cutihcffciif.)
(iRETRY. — MIlMOlIiES 01' ESSAIS = 3->9
\ARir;TES DU TALE.XT DE COMPOSITEUR
... Faisons une division du talent du compositeur. Que chaque brandie de ce talent, qui ne peut être unique, qui ne peut résider dans la même personne, soit distinguée, afin que chacun^ selon sa vocation, puisse en saisir une et s'en rendi'e maître. Distinguons :
1° L'harmoniste qui ne chante point ;
20 Le mélodiste sans la science de riiarmome ;
3" Le mélodiste qui possède également Thannonie.
L'harmoniste qui ne chante point, celui qui fait des recherches sm- la théorie de l'art, mérite sans doute notre estime ; il calcule, il prépare les matériaux que le génie doit vivifier ; mais l'inventeur d'une marche harmonique court riscpie d'être oubhé, dès que l'homme de géiue en a fait sortir un chant mélodieux dont les accents passionnés sont alors indestructibles.
Le mélodiste sans la science de l'hannonie est l'enfant de la nature. Chacun de ses accents produit une sensation agréable ; il a le di'oit de plaire à la multitude, qui ne veut que du plaisir, sans s'embarrasser de science ; le savant même est forcé de l'aimer ; il éprouve, en l'écoutant, un charme qui perce malgré lui l'écorce scientifique qui le cou^Te et qui ne voudrait lui permettre l'accès que de sensations calculées. Oui, les traits de chant que l'on retient, qui nous poursuivent nuit et jom", sont de vrais trésors en musique ; de même que les vers heureux, qui renferment un grand sens en peu de mots, font la réputation des poètes.
Le grand mélodiste qui posséderait au même degré l'harmonie serait l'homme par excellence, mais il est très difficile à rencontrer, parce qu'il n'est point de balancement égal entre les passions humaines. C'est, au contraire, par des chocs perpétuels qu'une passion fait céder et prend la place de l'autre : nos inclinations, étant presque toujours impérieuses, tiennent la balance inégale. La sensibilité donne la mélodie ; une étude l'éflécliie des combinaisons hamionicpies fait le savant : concilier ail même point ces deux facultés est plus que difficile. Il faut cependant que le musicien qui se voue au théâtre, qui se fait [)eintre des mœurs, soit tour à tout mélodieux et harmonieux, et souvent l'un et l'autre à la fois ; voilà pomquoi les bons peintres sont rares. Jeunes artistes, consultez donc vos facultés,
3;{0 =i==^ LA MUStQlJË. — CIIAl' Vil ===
votre instinct, (lui ne. inent jamais, et dès que vous avez surpris la partie du secret que la nature vous révèle, attachez-vous sans retour au genre pour lequel vous êtes nés. Soyez dans ce gcm'c un aigle que j)ersonne ne puisse atteindre ; soyez, en taisant le })lus petit air dune mélodie pure, le désespoir dû savant à prétention, qui se tiaîne dans une atmosphère de dissonances. Vos couleurs ne peindront point tous les sujets ; eh ! quel peintre a pu s'en flatter? Un poème doux, aimable, orné d'une musique toute chantante et analogue aux paroles, serait d'un prix inestimable. Albane et Raphaël nous seraient inconnus, si Tun avait voulu être l'autre. Je ne connais point de poème à mettre en musique qui puisse se passer de chant ; j'en entends tous les jours cpii sont trop surchargés d'harmonie musicale pour avoii' droit de nous plaire. Si vos tableaux sont vrais, ils seront à l'abri des vicissitudes et de la mode. Montrez-nous une déclamation pleine de vérité et de mélodie, comme Pergolèse ; un chant vague mais angélique, comme celui de Sacchini ; faites, comme Gluck, une harmonie si mâle qu'elle ne permette à aucune partie chantante de la dominer ; faites de ces petits airs si purs, dont les plirases sont si correspondantes les unes aux autres, qu'on en saisit l'ensemble du premier abord, et qui flattent Timagination qui les reçoit, au point qu'elle ne peut ni ne veut jamais s'en débarrasser. Tous ces chefs-d'œuvre différents ont conservé leur juste réputation ; s'ils ont \aeilli, c'est dans quelques détails qui appartiennent plus au débit des e^vécutants qu'à ces ouvrages mêmes. Sacrifions, j'y consens, ces détails à la mode qui varie sans cesse ; mais ne croyons pas cjue le temps puisse influer sur les ouvi'ages qui ont leurs bases clans la nature : cette mère divine communique son immortalité au peintre fidèle qui sait la reproduire.
Jeunes gens, je sens s'approcher le terme de ma carrière : ce livre est un dépôt que je vous laisse ; puissiez-vous profiter de mes erreurs, autant que des principes certains que je vous ai tant de fois recommandés. Croyez-moi, vous avez encore de nombreuses palmes à cueillir : partagez-les. Tel qu'un pèi'c entouré de sa joyeuse famille, je jouis d'avance du succès de mes enfants ; cette idée fait mon bonheur ; elle me )'epose. elle est pour moi pleine de charmes. Oui, je me crois ce voyageur fatigué de sa course journalière : il se livre aux dniiceurs d'une belle nuit, il espère un ]ilus beau jour encore.
(Tonu' Jil, livre Vil : ('(DiiJnfinn.)
(iPiKTllY. — MKMOIKES OU KSSAIS = ^'M
LE l\r t ' S l C; I E i\ K T L K PO K '!' I'. ( I )
Les premières sensations que Ton a reçues clans sa jeunesse sont celles qui se conservent le plus dans Tâge avancé. Le vieil homme, malgré les changements successifs qu'il a subis d'âge en âge, reste toujours le meilleur ami de soi-même. C'est pour cette raison que je reviens volontiers à la musique, vers lacpielle mes premières sens^^tions furent dirigées, et qui fut mon premier apprentissage.
Un médiocre compositeur peut-il être comparé à un médiocre littérateur dramatique? Non. Le premier a un sujet à inventer ou à choisir ; le second trouve le sujet tout fait, il n'a qu'à le suivi'e. Quand le poète a mis dans son ouvrage autant d'unité qu'il a de talent, tous les changements qu'exige le musicien pour employer ses chants faits d'avance, ou ceux qu'il vient de fah'e, sont presque toujours autant de taches dans le poème ; ils peuvent faire applauchr le chanteur et le compositeur ; mais l'homme de bon sens ne manque pas de dire : « Voilà du trop qui nuit à Vensemble. » Je dis donc hardiment au compositem' avide : Ne clouez jamais de force votre musique aux paroles, car fose vous répondre qu'elle sera mauvaise. S'il n'emploie que des chants connus, même en respectant la vérité dramatique, qu'est-il? honmie de sens et nullement homme de génie. — Mais si, en pillant, sa musique est dans le sens des paroles? — Cela est impossible, à moins qu'il n'ait pris des traits déplacés pour les employé)' mieux. Quand un chant est à sa place, on ne peut l'employer que désavantageusement une seconde fois. Si, toutefois, il se trouvait bon dans deux endroits, le second emploi est toujours un plagiat. Mais, s'il s'empare d'un bon trait de mélodie ou d'harmonie mal placé pour lui rendre toute sa valeur, alors il rend service à l'art et hommage à la vérité, il est inventeur : le premier n'avait su fondre ensemble les idiomes parlé et chanté, il a rectifié l'erreur, il efface son devancier. C'est donc de bons traits mal placés dont on peut faire emplette, et se garder de toucher, même par imitation, à ce qui est reconnu bon par les vi-ais amateurs. Mais voici le piège : les bons traits nous frappent, les médiocres et les mauvais ghssent sur nos
(1) C'est surtout au premier que je parle dans cette espèce de mercuriale.