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CRITIQUE KT HISTOIRE MUSICALE AU DÉBUT DU DIX-HUITIEME SIÈCLE

C'est la comjjaraison de la musique italienne avec la française qui a fait vraiment naître la critique musicale proprement dite au début du dix-huitième siècle.

L'abbjé Raguenet, de Rouen (1660-1722), publia à Paris, en 1702, un volume intitulé : Parallèle des Italiens et des Français en ce qui regarde la musique et les op:ra. Le livre ne manquait pas d'éloquence et eut un vif succès. Mais c'était l'ouvrage d'un enthousiaste, non d'un critique ; l'admiration y apparaissait aveugle, l'éloge y devenait paradoxal. Aussi amena-t-il force discussions.

La vraie réponse fut faite par un compatriote de l'abbé, un magistrat de Rouen, garde des sceaux du Parlement de Normandie, nommé Lecerf de La Viéville de Freneuse (1674-1707). Sous le titre : CoDi'paraison de la musique italienne et de la musique française, il publia à Bruxelles, en 1704, puis en 1705, trois dialogues, puis six autres, qui, cette fois, sont réellement de la critique : une discussion musicale à propos des assertions du Parallèle, avec documents nouveaux et inédits, tels que les renseignements donnés sur Lulli, que nous ne trouvons guère que là. Dans sa préface, il avertit le lecteur qu'il a jugé qu'un livre parlant, non plus de la technique de la musique, mais de sa beauté, manquait véritablement et serait utile. (Et cette observation était déjà dim bon critique, d'un l'sprit qui goûtait l'art dans la musique et le comprenait.) I.e Parallèle, ajoute-t-il, lui parut une conjoncture favn-

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rable, car « en réfutant ce Parallèle, qui est un abrégé des principes du méchant goût, on s'ouvrirait une carrière qui, peu à peu, pourrait mener loin ». (Autrement dit, on créerait la (critique.) Il espère enfin qu'une étude foi-t attentive du goût des bons auteurs, jointe «à un assez grand usage de nos spectacles et de nos concerts, et un très long commerce avec toute sorte de musiciens, » pourra servir son dessein. Il proteste d'ailleurs par avance contre l'accusation de passion ou de vanité et regrette « l'air de décision » qu'il a dû employer.

Voici quelques passages du livre de l'abbé Eaguenet. qui pourront donner idée de son style : il s'agit, comme d'ailleurs presque à chaque page, d'admirer la subtilité et la complication des maîtres italiens dans leur expression musicale, et d'en conclure leur supériorité sur la simplicité, voire la platitude des Français.

Les Italiens trouvent que notre musique est endormante, plate, insipide... En effet, les Français clierchent partout le doux, le facile, ce qui coule, ce qui se lie ; tout y est sur le même ton ; ou, si on en change quelquefois, c'est avec des préparations et des adoucissements qui rendent l'air aussi suivi que si l'on n'y changeait rien. Rien de fier ni liasardé ; tout égal et uni.

Que si les Italiens veulent rendre la tempête ou le calme plat, dans leiTi's « symphonies » ou ouvertures notamment, quelle merveilleuse entente de l'effet extérieur !

Souvent la réalité n'agit pas plus fortement sur l'âme... L'imagination, les sens, l'âme et le corps même en sont entraînés d"un commun transport... Une symphonie des furies agite l'âme, la renverse, la culbute malgré elle... Le violoniste qui la joue en prend la fureur; il tourmente son violon et son corps... Si la symphonie doit exprimer le calme et le repos, ce sont des tons qui descendent si bas qu'ils abîment l'âme avec .eux dans leur profondeur ; des coups d'archet d'une longueur infinie, traînés d'un son mourant, qui s'affaiblit toujours jusqu'à ce qu'il expire entièrement. Les symphonies de leurs sommeils enlèvent tellement l'âme au.x sens, suspendent tellement ses facultés et ^on

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action, qu'elle n'eot plus à rien autre, comme si toutes ses puissances étaient liées pai' un sommeil réel...

Et si la plu-ase vocale évoque des images extérieures, par exemple l'expression « mille flèches », quel triomphe !

Les notes étaient pointées à la manière des gigues ; le caractère de cet air imprimait si vivement dans l'âme l'idée des flèches, que c|iaque violon paraissait être un arc, et tous les archets autant de flèchej décochées, dont les pointes semblaient darder la symphonie de toutes parts.

C'est la vh-tuosité de la difficulté provoquée et vaincue :

Les Italiens, soutenus de voix rossignolantes et d'haleines infinies, passent du bécarre au bémol et du bémol au bécarre, hasardant à tout moment les cadences les plus forcées, les dissonances les plus irréguhères. Où les Français se croiraient perdus s'ils faisaient la moindi'e chose contre les règles, ils changent bruscpiement de ton et de mode, font des cadences doublées et redoublées de sept et huit mesures sur des tons que nous ne crohions pas capables de porter le moindre tremblement ; des tenues d'une longueur prodigieuse, C|ui indignent et enthousiasment ; des passages d'une étendue extraordinaire sur des tons iiTégidiers qui jettent la frayem' dans l'esprit ; on croit que tout le concert va tomber dans une dissonance épouvantable ; et intéressant par là dans la ruine dont toute la musique paraît menacée, ils rassurent aussitôt par des chutes si réguhères, que chacun est surpris de voir l'harmonie renaître de la dissonance... Ils hasardent, mais comme des gens qui sont en droit de hasarder et qui sont assurés du succès, qui ont le sentiment d'être les premiers hommes du monde pour la musique ; ils se mettent au-dessus de l'art, mais en maîtres de l'art, qui suivent ses lois quand ils veulent, et les brusquent quand il leur plaît.

Lecerf de La Viéviïle, qui était, il est facile de le voir, un lettré très fln, a d'aUlem's pour lui la verve de son style et le tom* sphituel dont il relève la sévérité de sa discussion. L'entrée en matière est animée et vive. Le chevalier de ***, allant vou* le Tayicrède de Campra, que représente le théâtre de Rouen, rencontre dans un coin de la salle son

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cousin, le comte du B..., récemment' marié, et sa jeune femme. On cause, dans les entr'actes et en sortant du spectacle, du livre nouveau, h Parallèle..., et le chevalieisouti(Mit contre le comte, et avec l'appui de la comtesse, la cause de TÉcole française, en faisant à fond la critique de l'ouvrage, en vantant la simplicité et le naturel, la vérité de l'expression et en les opposant à la science compliquée, maniérée, factice qui cherche uniquement l'effet. Voici les^ ])rinci])aux'passages.

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