SIMPLICITE DU GOUT FRANÇAIS
... On ne s'étonnera point, dit M. l'abbé R... (page 12), que « les Italiens trouvent que notre musique berce » et qu'elle « endort » ; qu' « elle est même, à leur goût, très plate et très insipide », quand « on considérera la nature des airs français et celle des airs italiens ». Il dit vai. Il n'est nullement étonnant que les Italiens trouvent notre musique plate et insipide, et M. l'abbé en donne une raison fort sensible. « C'est que dans notre musique tout est doux, facile, coulant, lié, naturel, suivi, uni et égal », et,« chez les Italiens, tout le contraire ».
— Au moins, monsieur, dit la comtesse, vous ne vous plaindi*ez pas que M. l'abbé n'expose pas le fait de bonne foi.
— Non, je vous assure, madame : il a ici une sincérité très louable.
— Mais, madame, sur ce portrait, lesquels, des Italiens ou de nous, vous paraissent le plus dans le bon goût et dans le bon chemin? Et vous, comte, qui êtes si savant et si délicat en bonne chère, avec lequel aimeriez-vous mieux vivi'e, ou d'un homme qui né vous ferait manger que des daubes, des pâtisselies, des ragoûts, des confitures, et qui ne vous ferait boire que des vins muscats, de l'eau de Cete et du Pitrepite ; ou d'un
08 == LA MUSIQUE. — Cil Al', l'
autre à la table duquel on ne servirait que du vin de Tonnerre ou de Silleri, des potages excellents, mais guère do consommés, de la viande blanche, admirable chacune en son genre, peu d'entremets, des plus beaux fruits et des compotes?
— Oh ! dit la comtesse, je choisis pour lui. Il retient place, pour toute sa vie, à la table de celui-ci.
— Voilà le fait, madame. Nous sommes les gens qui nous nous nourrissons de tout ce que la nature nous donne de plus exquis, et qui mangeons même quelquefois des morilles et des truffes, mais qui n'aimons guère les liqueurs, les sauces, ni l'épice. Et les Italiens sont les gens à pâtisseries, à ragoûts et à confitm-es ambrées, et qui ne mangent que de cela.
— Ce qu'il y a de sûr, dit la jeune comtesse en riant, c'est que vous vivi-ez plus longtemps qu'eux.
— Je le crois, madame, et que notre musique sera plus longtemps goûtée et estimée que la lem\
— Mais, reprit le comte, à ne point sortir* de votre comparaison, quelque favorable qu'elle vous paraisse, vous devez toujours m'avouer que les ragoûts, et ce que vous nommez les sauces, ont quelque chose qui flatte, qui pique davantage le goût que de la simple viande blanche ; et, ce qui est plus important pour les Itahens et plus embarrassant pour toi, tu ne peux pas t'empêcher de convenir qu'il y a bien plus d'honneur et d'habileté à un cuisinier à faire des ragoûts et des sauces bien friandes, qu'à faire des potages de santé ou à faire cuire un lapin à propos.
— Ah ! ah ! s'écria la comtesse, voici un mauvais pas, chevalier. Tirez-vous-en bien, si vous pouvez,
— n aura de la peine, ajouta le comte. Car si les sauces chatouiUeut plus le goût que la perdrix la mieux lardée et la mieux cuite, il faut qu'il avoue que la musique itahenne, quoique peut-être moins bonne au fond que la musique française, donne toujours un plaisir plus vif et plus piquant ; et par l'habileté du cuisinier qui fait les ragoûts, je lui ai prouvé l'avantage qu'ont pom' la science et pour la gloire les maîtres itahens sur les nôtres. Parle, parle, mon ami. Je te sais bon gié d'avoù- mis sur le tapis cette comparaison-là, qui me représente des choses qui me font plaisir ; et je m'y arrêterai volontiers.
— Tu crois donc m'avoir bien embarrassé, répondit le chevaher. Eh bien, écoute-moi. D'abord, je ne t'accorde point du tout que les ragoûts flattent davantage un mangeiu- délicat, qu'une perdi"ix, qu'une bécassine d'un fumet exquis. Us piquent
plus fortement ; mais ils piquent moins agréablement. Us ne nous chatouillent pas tant qu'ils nous mettent la bouche en feu, et ce n'est qu'après qu'on s'est gâté le goût, et qu'on s'est échauffé en s'accoutumant à ces mets-là, qu'on les trouve si délicieux. Tout au plus, un homme qui sait manger, comme toi, en tâte cinq ou six fois dans un repas, pour se réveiller l'appétit, quand il commence à manquer. Mais de ne manger que de cela, et d'en manger toujom's : une entrée, puis une autre, puis de ce ragoût-ci, et de celui-là; en attendant les entremets et les confitures, sans vouloir ni de perdrix, ni de poulardes, ni de veau de Normandie, c'est de quoi ni M. le comte, ni aucun des gens aussi fins que lui en bonne chère ne s'accommoderaient. A l'application ! La musique française est donc sage, unie et naturelle, et ne souffre que de temps en temps, et loin à loin, les tons extraordinaires et les agréments si recherchés. La musique itaUenne, au contraire, toujours forcée, toujoms hors des bornes de la nature, sans haison, sans suite, rejette nos agi'éments doux et aisés. Il n'est pas étonnant que les Itahens trouvent la nôtre fade et insipide ; mais tant pis pour eux, et tant mieux pour nous ! C'est qu'ils se sont gâté le goût par l'usage continuel de leurs accords piquants et rafi&nés. Du reste, on peut aimer la musique itaUenne, ou plutôt quelque morceau de la musique itahenne, de fois à autre, mais très rarement. Au heu que la nôtre est toujours en droit de plaire. C'est un ordinaire simple et excellent, qui ne fatigue, qui ne rebute jamais. Et pour l'usage, pour des pièces aussi étendues qu'un opéra, vous devez préférer la musique française à l'itahenne, comme vous préférez le vin d'Avenai au Rossoh et la viande blanche aux ragoûts. — • {Dialogue I^^.)