CHAPITRE XIV
La musique a dû choisir et façonner elle-même le matériel artistique qui lui sert à la construction de ses œuvres. Les arts plastiques le trouvent à peu prés tout formé dans la nature qu’ils s’efforcent de reproduire ; les couleurs et les formes y sont données dans leurs traits principaux. La poésie le trouve tout fait dans les mots de la langue. L’architecture peut aussi, il est vrai, se créer à elle-même des formes, mais elles sont en partie commandées par des considérations techniques et non purement artistiques. Seule, la musique trouve, dans les sons de la voix humaine et des instruments, un matériel d’une richesse indéfinie, sans forme arrêtée, absolument souple, qu’il s'agit de façonner d’après des principes purement artistiques, sans jamais être arrêté par des considérations d'utilité comme dans l’architecture, par l’imitation de la nature comme dans les arts plastiques, ou par une signification symbolique déjà donnée aux sons, comme dans la poésie. Dans la musique, il règne une liberté, dans l’emploi des matériaux, plus grande et plus complète que dans tout autre art. Mais, de cette liberté absolue môme, il résulte qu’il est plus difficile de faire un bon usage de la matière artistique, que là où des points d’arrêt extérieurs viennent délimiter la largeur de la voie que l'artiste doit parcourir. C’est ce qui fait aussi, comme nous l’avons vu, que le perfectionnement du matériel sonore de la musique a été beaucoup plus lent que le développement des autres arts.
C’est ce perfectionnement du matériel sonore que nous avons maintenant à étudier.
La première chose que nous rencontrons, c’est que, dans la musique de tous les peuples connus, la hauteur du son, dans les mélodies, varie par degrés et non d'une manière continue. La cause psychologique de ce fait parait être la même, que celle qui a nécessité la répétition de temps forts dans la division rhythmique. Toute mélodie est un mouvement du son passant par des hauteurs variables. La substance immatérielle des sons se prête, beaucoup mieux que toute autre substance physique moins souple, à suivre par ses mouvements la
pensée du musicien dans toutes ses finesses, dans tous ses détours ; la gracieuse rapidité, la pesante lenteur, la marche calme, l’élan sauvage, tous ces divers caractères de mouvement, et une foule innombrable d’autres, peuvent se représenter, dans leurs nuances et leurs combinaisons les plus multipliées, par une suite de sons. Et, en exprimant ainsi ces différentes sortes de mouvements, la musique représente, en même temps, les états de notre âme susceptibles de déterminer un mouvement du môme caractère, qu’il s’agisse des mouvements du corps ou de la voix, ou, plus intimement encore, des idées dans l’entendement. Tout mouvement exprime pour nous les forces qui le produisent et, instinctivement, nous savons juger des forces motrices en observant les mouvements auxquels elles donnent naissance. Cela s’applique aussi bien, et peut-être encore mieux, aux mouvements déterminés par les manifestations de la volonté et des passions humaines, qu’aux mouvements mécaniques de la nature extérieure. De cette manière, le mouvement mélodique des sons peut donc exprimer les états les plus différents de l’âme humaine, non pas les sentiments proprement dits — nous donnons là-dessus raison à Hanslick contre les autres esthéticiens, car il manque à la musique, privée du secours de la poésie, le moyen de désigner clairement l’objet du sentiment, — mais bien, en quelque sorte, la manière dont l’âme vibre sous l’influence des sentiments. Le mot vibrer est ici évidemment emprunté à la musique pour être appliqué aux divers états, de notre âme; aussi ne doit-il désigner que ces particularités des mouvements de l’âme que la musique peut représenter, et je crois pouvoir rendre exactement ma pensée, en disant que c'est le caractère que présente à un moment donné la marche de nos idées, et qui se manifeste comme répondant à un caractère analogue des mouvements du corps ou de la voix. Nos pensées peuvent se mouvoir avec rapidité ou lenteur; elles peuvent s’agiter sans repos et sans but dans une excitation inquiète, ou poursuivre avec énergie et détermination un but fixé à l’avance ; elles peuvent se laisser entraîner aisément et sans effort à d'agréables rêveries, ou bien, confinées dans de tristes souvenirs, ne changer d’objet que lentement, péniblement, sans force, et comme à petits pas. Tout cela peut être reproduit et exprimé par le mouvement mélodique des sons, et celui-ci peut donner à l’auditeur attentif une image plus parfaite, plus saisissante de la disposition d’une autre âme que tout autre moyen, à l’exception peut-être de la reproduction très-exacte, par le drame, du geste et du langage de l’individu représenté.
Au reste Aristote a déjà défini l’action de la musique d’une manière tout à fait semblable. Dans le vingt-neuvième problème, il pose