HYPOTHÈSE SLR LE MÉCANISME HE L'AUDITION
en mettrait encore un certain nombre d'autres en branle, et, par conséquent, déterminerait des sensations dans plusieurs groupes différents de fibres nerveuses.
Au point de vue physiologique, il faut encore remarquer ici que, par cette hypothèse, les qualités diverses de la sensation auditive, hauteur et timbre, sont ramenées à la différence des fibres mises en mouvement. C’est là un progrès du môme genre, que celui qu’a réalisé, dans un domaine plus vaste, J. Müller, par sa théorie des énergies spécifiques des sens. Il a démontré que la diversité des sensations perçues par les différents sens ne dépend pas des agents extérieurs, producteurs de la sensation, mais des divers appareils nerveux destinés à la percevoir. Nous pouvons nous assurer par l’expérience, que le nerf optique et son prolongement, la rétine de l’œil, de quelque manière qu’ils soient excités, par la lumière, le picotement, la pression ou l’électricité, ne donnent jamais que la sensation de la lumière; que les nerfs du toucher ne donneront que la sensation du toucher, jamais celle de la lumière, du son ou du goût. Les mêmes rayons du soleil perçus par l’œil comme lumière, sont perçus comme chaleur par les nerfs de la main; les mômes trépidations que la main perçoit comme un tremblement sont un son pour l’oreille.
De môme que l’oreille perçoit les vibrations de durées différentes comme des sons de hauteurs différentes, de même aussi les vibrations de l’éther qui présentent des durées différentes, éveillent dans l’œil la sensation de couleurs distinctes ; les plus rapides correspondent au violet et au bleu, celles de vitesse moyenne au vert et au jaune, les plus lentes au rouge. Les lois du mélange des couleurs ont conduit Th. Young à supposer qu’il y a dans l’œil trois sortes de fibres nerveuses, correspondant à diverses espèces de sensations, savoir les fibres du rouge, du vert et du violet. En réalité, cette hypothèse donne une explication très-simple et parfaitement rigoureuse de tous les phénomènes visuels relatifs aux couleurs. Les différences qualitatives des sensations visuelles sont donc ainsi ramenées à la diversité des nerfs qui perçoivent ces sensations. Il ne reste alors, pour les sensations de chaque fibre nerveuse optique, prise isolément, que la différence quantitative correspondant à une excitation plus ou moins forte.
Il en est de môme pour l'oreille, d’après l'hypothèse à laquelle nous conduisent nos recherches sur le timbre. Les différences de la qualité du son, c’est-à-dire la hauteur et le timbre, sont ramenées à la diversité des fibres nerveuses percevant la sensation, et, pour chaque fibre prise isolément, il ne reste que les différences provenant de l'intensité de l’excitation.
Les phénomènes d’excitation qui se produisent à l’intérieur des nerfs du mouvement, et qui leur font produire la contraction des muscles, ont été plus accessibles que ceux des nerfs de la sensation, aux recherches physiologiques. Nous n’y trouvons en réalité que les différences d’une excitation plus ou moins forte, mais point de différences qualitatives. Nous pouvons démontrer qu’à l’état d’excitation, les molécules de ces nerfs, agissant électriquement, éprouvent des modifications toujours les mêmes, quel qu’ait pu être le mode d’excitation. Une modification exactement la même se produit dans l’état d’excitation des nerfs de la sensation, quoique le résultat de l’excitation soit ici une sensation, et non un mouvement comme précédemment, et nous voyons par là que le mécanisme de l’excitation nerveuse doit être tout à fait le même dans les nerfs de la sensation et du mouvement. Grâce aux deux hypothèses dont il s’agit, les phénomènes nerveux des deux sens les plus relevés de l’homme, malgré la différence qualitative évidemment si grande des sensations, se ramènent au même schéma simple que nous connaissons pour les nerfs du mouvement. On a souvent comparé, et non sans raison, les nerfs aux fils télégraphiques. Un fil de ce genre ne conduit jamais que la même espèce de courant électrique, tantôt plus fort, tantôt moins fort, tantôt de sens opposés, mais ne présentant aucune différence qualitative. On peut cependant, selon les divers appareils mis en communication avec l’extrémité du fil, envoyer des télégrammes, faire sonner des cloches, faire sauter des mines, décomposer l’eau, faire mouvoir des aimants, magnétiserle fer, développer de la lumière, etc. Demêmepourles nerfs. L’état d’excitation qui peut être provoqué en eux, transmis par eux, autant qu’on peut le suivre sur les fibres isolées, est partout le même, mais selon les divers points, soit du cerveau, soit des autres parties du corps où aboutit cette excitation, elle produit les mouvements, les sécrétions dans les glandes, les augmentations ou les diminutions de la quantité de sang, la rougeur et la chaleur des différents organes, les sensations lumineuses et auditives. Si, qualitativement, l’effet produit diffère dans les divers organes auxquels aboutissent des fibres nerveuses d’une nature particulière, le phénomène de l’excitation est partout le même dans les fibres isolées, comme le courant électrique qui traverse les fils est toujours le même,' malgré la diversité des effets produits à leur extrémité. Au contraire, tant que nous admettons que la même fibre transmet des sensations différentes, il faut y supposer aussi des modes différents d’excitation, ce qu’on n’a pu encore y trouver jusqu’ici.
Sous ce rapport, l’hypothèse ici mise en avant, aussi bien que celle de Young sur la différence des couleurs , a une importance
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encore plus grande pour la physiologie du système nerveux en général.
Depuis la première édition de ce livre, la théorie des sensations auditives qui précède a été confirmée d’une manière intéressante par les observations et les expériences de V. Hensen (t) sur les organes de . l’ouïe chez les crustacés. Ces animaux ont de petits sacs moitié fermés, moitié ouverts à l’extérieur, où les otolithes nagent librement dans une humeur aqueuse, et qui sont surmontés de petits crins rigides particuliers, reliés par leurs extrémités aux otolithes, formant une série ordonnée par ordre de grandeur, passant de crins plus grands et plus gros è de plus petits et de plus minces. On trouve aussi, chez beaucoup de crabes, de petits crins tout à fait analogues sur les parties libres du corps, et qui doivent être considérés comme les organes de l’ouïe. Ce qui le prouve, pour des crins extérieurs, c’est en partie l’analogie de leur construction avec les crins des otolithes, en partie la circonstance qu’ils se relient aux nerfs de la môme manière, et partent de la môme souche , que dans les sacs des otolithes. Enfin , Hensen a trouvé que l’ouïe persistait après l’extirpation des sacs des otolithes dans le Mysis, l’animal ne conservant que les crins extérieurs des antennes.
Au moyen d’un appareil reproduisant les dispositions du tympan et des osselets, Hensen conduisait le son d’un cor à piston, dans l’eau d’une petite caisse où était fixé un Mysis, en sorte qu’on pouvait observer au microscope les crins extérieurs de la queue. On constatait ainsi que certains sons du cor faisaient vibrer fortement certains crins ; d’autres sons ébranlaient d’autres crins. Chaque crin répondait à plusieurs notes du cor, et on peut, au moyen des notes émises, reconnaître approximativement la série des harmoniques d’un seul et même son. Les résultats ne pouvaient être entièrement purs par l’effet de la résonnance de l’appareil de transmission.
Ainsi un de ces crins répondait fortement au ré$t et au ré i^, plus faiblement au sol ,, très-peu au so/0, ce qui fait supposer qu’il était accordé entre le ré3 et le ré§3. Car alors il correspondrait au second son partiel de ré3 — ré% j, au troisième, de sol , — sol%u au quatrième, de ré{ — ré%i et au sixième de sol — sol%. Un autre crin répondait fortement au /as, et aux sons voisins, plus faiblement au ré$y et au /a#s. Le son propre était apparemment un /a#0.
(I) Éludes sur l'organe de l'ouïe chez les décapedes , tirées du Journal de zoologie scientifique de Sicbold et Kôlliker, Bd. XIII.
Ces observations prouvent directement pour les crustacés dont il s’agit, l’existence de phénomènes tels que nous les avons supposés dans le limaçon humain ; c’est d’autant plus important, que la position cachée et la grande fragilité des organes considérés, nous laissent peu de chances d’arriver à prouver, d’une manière aussi directe, que les éléments de l’oreille sont accordés chacun à des hauteurs différentes.