II. thomet, Effets et iii/Iuence de la inusiqiie, etc
iiluns (Ml Italie. Au niouvoment que je fis, ces animaux prirent la fuite. Je n'y fis plus attenlion. Je me mis à siffler l'air que j'avais fredonné d'abord, et mon étonnement fut grand en voyant revenir autour de moi les auditeurs de l'instant d'auparavant. Alors je les observai attentivement en continuant ma musique. Aux mouvements de leurs flancs, à l'agitation de leurs corps, à l'expression de leurs yeux, je crus reconnaître chez eux une sensation de plaisir ; je redoublai d'attention et je m'efforçai de donner aux sons que je filais le plus de justesse possible. Les lézards charmés, fascinés peut-être, send)laient prendre à ces sons une volupté si vive que, pleins de confiance en moi, ils ne s'effrayèrent plus de mes mouvements peu brusques, il est vrai, et qu'ils me permirent d'approcher très-près d'eux ma main comme pour les toucher.
« Cette première expérience était trop curieuse pour rester isolée, et toutes les fois que j'eus occasion de la répéter, elle eût le même résultat. »
Mais où la puissance de la musique tient du prodige, c'est quand elle s'exerce sur des animaux absolument féroces et dangereux, tels que les serpents venimeux, qui semblent, par nature, ne pouvoir jamais être apprivoisés. On raconte à leur sujet bien des aventures étonnantes de charmeurs et de charmeuses ; toutefois, dans beaucoup de cas, il est plus que probable qu'on leur avait arraché les crochets à venin, et cette mutilation, en supprimant le danger, pouvait trèsbien aussi mettre l'animal dans un état de faiblesse ou de timidité qui le rendait plus docile. Tout n'est cependant pas charlatanisme en cette matière, et des observateurs dignes de foi affirment avoir vu, à la Guyane et à la Martinique, par exemple, des serpents parfaitement libres et intacts, écouter de la musique et s'adoucir au son d'un instrument. Chateaubriand assure positivement avoir été témoin d'un fait de ce genre en Amérique, et les détails circonstanciés qu'il donne ne nous permettent guère de douter que le fond de l'aventure soit exact, encore que l'imagination de l'écrivain ait un peu embelli le tableau.
7)2 i LA MUSIQUE.
« Un jour quo nous étions arrêtés d.'ins une f,M'an(le plaine, dit-il, un serpent à sonnettes entra dans notre camp. Il V avait parmi nous un Canadien qui jouait de la flûte; il voulut nous divcitir et s'avança contre le serpent avec son arme d'une nouvelle espèce. A l'approche de son ennemi, le reptile se foi'uie en spirale, aplalit sa tète, enfle ses joues, contracte ses lèvres, découvre ses dents empoisonnées et sa gueule sanglante; il brandit sa double langue comme deux flammes, ses yeux sont deux charbons ardents; son corps, gonflé de rage, s'abaisse et s'élève comme les soufflets d'une forge, sa peau dilatée devient terne et écailleuse, et sa (pu^ue, dont il sort un bruit sinistre, oscille avec tant de rapidité qu'elle ressemble à une légère vapeur. Alors le Canadien commence à jouer sur sa fliJte; le serpent fait un mouvement de surprise et retire la tête en arriére. A mesure qu'il est frappé de l'effet magique, ses yeux perdent leur âpreté, les vibrations de sa queue se ralentissent, et le bruit qu'elle fait entendre s'affaiblit et meurt peu à peu. Moins perpendiculaires sur leurs lignes spirales, les orbes du serpent charmé s'élargissent et viennent tour à tour se poser sur la terre en cercles concentriques. Les nuances d'azur, de vert, de blanc et d'or, reprennent leur éclat sur sa peau frémissante, et. tournant légèrement la tète, il demeure immobile dans l'attitude de l'attention et du plaisir. Dans ce moment le Canadien marche quelques pas en tirant de sa flûte des sons doux et monotones; le reptile baisse son cou nuancé, couvre avec sa tète les herbes fines, et se met à ramper sur les traces du musicien qui l'entraîne, s'arrètant lorsqu'il s'arrête et recommençant à le suivre quand il commence à s'éloigner. 11 fut ainsi conduit hors de notre camp au milieu d'une foule de spectateurs, tant sauvages qu'Européens, qui en croyaient à peine leurs yeux. A celte merveille de la mélodie, il n'y eut qu'une seule voix dans l'assemblée pour qu'on laissât le merveilleux serpent s'échapper. »
Cette idée que les animaux aiment la musique avait déterminé au dix-septième siècle un original à en faire faire
spt'cialomcnt et régulièrement pour ses chevaux. La chose, tout inrroyal)k' qu'elle est, est affirmée par un témoin. « Étant en Hollande, en 1688, dit Jacques Bonnet, j'allai voir la maison de plaisance de milord Portland ; je fus surpris d'y voir une fort helle trihune dans sa grande écurie : je crus d'abord que c'était pour coucher les palefreniers ; mais l'écuyer me dit que c'était pour donner des concerts aux chevaux une fois la semaine pour les égayer, auxquels ils paraissaient être fort sensibles. »
La nmsique excite dans les animaux des mouvements caractérisés et en rapport avec ce qu'ils entendent. Dans le livre de Job, il est dit du cheval : « Quand la trompette sonne, il hennit ; il sent de loin la guerre, la voix des capitaines et le cri de triomphe. » Le célèbre ciieval Rapp, qui appartenait au duc de Weimar, tressaillait au son des fifres et des tambours, devenait furieux, mordait et ruait dans la mêlée.
Cette émotion qu'éprouvent les animaux à l'audition de la musique va donc jusqu'à leur faire oublier le soin de leur propre sûreté. Ainsi le cheval s'élance dans la bataille au milieu des coups et des blessures; je veux bien que son naturel ardent l'y pousse, et que les éperons du cavalier achèvent de vaincre ses scrupules ; il est certain toutefois que les fanfares éclatantes des trompettes l'excitent, l'animent et le transportent d'une ardeur vraiment guerrière. Mais que faut-il penser des cerfs et des biches que les chasseurs, dans certaines contrées de l'Allemagne et dans le Tyrol, attirent par le chant ou par des airs de flûte? Que faut-il penser de ces lézards dont le docteur Chomet approchait la main si près qu'il pouvait les toucher, sans que ces animaux, si timides naturellement, eussent la moindre envie de se sauver? Les oiseaux, pour qui tout, on peut bien le dire, est motif de crainte, sont charmés par la musique, au point non-seulement de perdre leur timidité, mais même de devenir familiers. « Deux de mes amis particuliers, raconte Jacques Bonnet, m'ont dit que le premier gentilhomme du dernier duc de Guise les mena un jour promener au Ménilmontant ; qu'étant assis
ù'-m I.A MIISIQI'E.
sur un l)niicd;iiis le piiic, (^c f^cnlilliouiinc tira de sa poche une espèce de chalumeau dont il joua des airs champêtres comme les bergers. En moins d'un quart d'heure, mes amis m'ont assuré qu'il y vint quantité d'oiseaux se placer sur leurs i)ras qu'ils avaient étendus exprés pour les recevoir, (-es oiseaux se laissaient prendn^ à la main sans s'effaroucher; et ces deux personnes m'ont assuré que, s'ils avaient voulu, ils auraient pris tous ceux du parc en deux heures de temps. »
<c On trouve fort souvent aux Tuileries pendant le mois de mai, dit encore le même auteur, des gens qui y vont les matins avec des luths et des guitares et autres instruments pour prendre ce divertissement; les rossignols et les fauvettes viennent se placer jusque sur le manche des instruments pour les mieux entendre, ce qui prouve que les oiseaux sont plus sensibles aux charmes de la musique qu'à leur liberté. »
1/auteur de ce livre demande la permission de i-aconter un fait qu'il a vu de ses propres yeux, et qui prouve une fois de plus combien la musique peut faire oublier aux animaux leurs goûts ou leurs instincts.
11 y avait à la campagne, dans une propriété isolée, une jeune chatte tout à fait sauvage, qui ne se laissait jamais approcher, pas même par la personne qui lui portait sa nourriture dans un coin du jardin. Elle ne venait prendre cette nourriture qu'avec les plus grandes précautions, et quand on s'était éloigné. Dés qu'elle entendait du bruit, elle abandonnait tout et s'enfuvait derrière quelque plante. Elle semblait avoir peur de tout le monde sans exception : paroles caressantes, friandises, rien ne pouvait vaincre sa sauvagerie. Un soir, dans un petit salon du rez-de-chaussée, une dame se mit à fredonner une barcarolle italienne populaire, d'une mélodie et d'un rhythme très-simple. Un jeune homme se mit à faire une seconde partie en harmonie très-douce et très-élémentaire. Les voix des deux chanteurs étaient pures et bien timbrées ; celle de la dame avait surtout des vibrations graves et pénétrantes d'une sonorité fort agréable. Le chant durait depuis quelques
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iiislaiils, loi's(|iu' tout à coup la jeune clialle Ijondil, sur le 1)01(1 de la Iciièti'e restée ouverte, puis de là sur les genoux de la chauteuse, en se Irottaut contre ses mains avec les signes du itlaisir le plus vil". Elle passa ensuite sur les genoux du chanteur, ([u'elle caressa de la même manière, et refit deux ou trois l'ois le même manège. Quand le duo fut t(>rniiné, la chatte regagna la feniMre, puis le jardin, laissant les assistants fort surpris de cet accès de tendresse musicale.
La musique repose évidemment les animaux et leur redonne même des forces lorsqu'ils sont fatigués. On connaît cette poétique croyance des Arabes qui pensent que le chant des bergers engraisse plus les bestiaux que la bonté des pâturages. Paul Diacre et Olaiis Magnus suivent la même tradition, en disant que, lorsqu'on amuse les troupeaux par le son des musettes et des flageolets, ils paissent mieux et broutent l'herbe avec plus d'avidité. Jean de Thévenot et Jean François Gemelli Careri, qui parcoururent et observèrent avec tant de soin les pays orientaux au dix-septième siècle, i'ap|)portent que dans les routes longues et pénibles les conducteurs de caravanes soulagent leurs chameaux en jouant des instruments. La musique fait un tel effet sur ces animaux que, tout fatigués qu'ils soient par les gros fardeaux qu'ils portent, ils marchent cependant avec aisance. Si l'on cesse de jouer, la force et le courage les abandonnent, et ils ne peuvent plus avancer. « Nous voyons même en France, disait Jacques Bonnet, comme dans les provinces de Berry et de Charolois, qu'un laboureur ne saurait labourer avec des bœufs s'il n'a quelqu'un qui chante à la tête de la charrue pour les animer au travail, ce qui est en usage de tous les temps. )) On pourrait ajouter : ce qui est encore en usage aujourd'hui. On chante toujours aiiv bœufs dans nos campagnes, et pas un paysan ne mettrait en doute que les animaux entendent sa chanson avec plaisir.
Les animaux comparent les sons, se les rappellent, les reconnaissent, et après les avoir reconnus traduisent leurs impressions et prennent dei dctenniaations. U y a là des
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phéiioiiK'iH's de mémoire, àc jugement, de volonté l)i<'ii dignes de fixer ratteiilioii des [)sycliolu,mi('s ou au moins des naturalistes.
Le diplomate flamand Busbec(j. qui alla eu and)assade an seizième siècle chez les Turcs, al'firme avoir vu des chevaux qui l'èpondaient en hennissant à leur nom lorsqu'il était prononcé par la voix de leur maître.
Le théologien protestant Pierre Martyr, qui vivait à la même époque, parie d'un très-grand poisson qui, dès qu'on l'appelait par le nom de Martin, arrivait du fond de l'eau et mangeait à la main. Ce dernier l'ait justifiera ce qu'écrit Pline le naturaliste à propos de poissons (jui se trouvaient dans les rèservoii'sde l'empereur : tous les poissons d'une même espèce accouraient lorsqu'on les appelait; il en était même qui venaient seuls à leur Jioin.
Les sons combinés produisent les accords, et certains animaux goûtent du plaisir à des combinaisons harmoniques déterminées. Berlioz parle dune chieime qui huilait de plaisir en entendant la tierce majeure tenue en double corde sur le violon, et ce qui prouve bien que ce goût était particulier à cette chienne, c'est qu'elle eut des petits sur qui ni la tierce, ni la (piiiite, ni la sixte, ni l'octave, ni aucun accord consonnant. ni dissonant ne produisirent jamais la moindre impression.
Je puis à ce propos citer un fait dont j'ai été témoin une infinité de fois et qui se renouvelait toujours de la même manière. Un grand violoniste avait une petite chienne qui restait le plus souvent avec lui, lorsqu'il travaillait. L'artiste pouvait jouer tous les morceaux de la terre, la petite bête demeurait tranquille. Mais si, par hasard, son maître exécutait quelques quintes, la petite chienne se levait, allait, venait, aboyait et donnait tous les signes d'une très-grande joie. Cette joie, il faut bien l'avouer, n'était pas tout à fait désintéressée; mais elle venait d'un motif extrêmement curieux. La chienne avait remarqué qu'elle entendait les quintes surtout quand on changeait une corde : or on lui jetait habituellement les morceaux dj la corde changée, lorstju'elle était cassée.
et la petite bête (jiii s'aniusait à mordiller et à mâcher ces bouts de corde et qui y trouvait un grand plaisir, établissait, en vertu du phénomène psychologique de l'association des idées, un rapport intime entre l'audition des quintes et la satisfaction de sa gourmandise. L'amour de la nuisi(jue n'y était pour rien, je le veux bien, mais la mémoire musicale et l'esprit de comparaison y étaient pour beaucoup.
Il y a des animaux qui étendent cet instinct, ou, si j'ose m' exprimer ainsi, cet esprit de comparaison à des phrases entières, à des morceaux complets, et l'on serait presque tenté de dire qu'ils ont un goût en musique. Voici un exemple de ce genre de sensibilitéetde discernement, dont je puis garantir l'exactitude.
Dans une maison où l'on faisait beaucoup de musique, un jeune chien de chasse avait choisi sa place ordinaire sous un grand piano à queue, et il y demeurait immobile, couché en rond sur le tapis, tant que le piano restait fermé. Mais dés qu'une main se posait sur les touches, l'animal dressait la tête et écoutait ; puis, selon la musique qu'on jouait, il commençait à faire entendre un léger grognement, qui se changeait à l'occasion en gémissements plaintifs, mêlés parfois d'aboiements aigus. Il ne paraissait pas très-ému par la musique de Mozart ni par les opéras-comiques du commencement du siècle ; Rossini aussi lui était indifférent ; mais la moindre phrase de Beethoven, de Schubert ou de Mendelssohn le faisait gémir et crier. Si l'on jouait du Weber, il redoublait ses plaintes; et certaines compositions plus modernes, celles de Chopin ou de Yalentin Alkan, par exemple, lui causaient une émotion si vive que ses aboiements couvraient tout à fait les sons du piano. On essayait de le chasser. Mais il ne s'en allait pas de bonne volonté : il faut croire que ses cris exprimaient plutôt la satisfaction que la souffrance, car on était obligé de le mettre à la porte pour se débarrasser de la partie qu'il faisait dans le concert. Il est à noter que la musique qui agissait le plus sur lui était celle dont les accords contenaient beaucoup de dis-
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soiiaiicos. Ce qui iirouverait la justesse de l'obscrvalioii de Grétry, (jui avait déjà lemarqué que les chiens hurlent surtout avec les dissonances soutenues.
L'expérience la plus conqiléte et la plus concluante ((ui ait été faite au sujet des ini[)ressions et des préféi'ences nnisicales des animaux est le concert qui fut donné le lu praiiial an vr, aux éléphants du Jardin des plantes, concert dont la iclalion détaillée et conscieiu;ieuse se trouve dans la Décade philosopliique. Connue cet ouvrage n'est pas à la disposition de tout h; inonde, il ne sera peutêtre pas inopportun de présenter au lecteur les principaux traits de l'article en question.
Les artistes qui jouèrent étaient fous des musiciens distingués et attachés pour la j)lu|)art au Conservatoire de jnusique, ce qui était la garantie d'une excellente exécution.
L'orchestre était établi hors de la vue des éléphants, audessus de leurs loges et autour d'un»; trappe. Ces deux animaux se nonnnaient, le mâle, Hanz, et la femelle, Marguerite. Tout étant prêt, un profond siliMice se fit; la trappe fut levée sans ))ruit et le concert connnença par un trio de petits airs variés pour deux violons et basse, en si majeur, d'un caractère modéré.
A peine les premiers accords se font-ils entendre que Hanz et Marguerite pi'è'ant l'oreille cessent de manger les friandises (\vic leur présentait leur cornac. Bientôt ils s'approchent de l'endroit d'où partent les sons. Cette trappe ouverte sur leur tète, les instruments de forme étrange dont ils n'aperçoivent que l'extrémité, ces hommes comme suspendus en l'air, cette harmonie invisible qu'ils cherchent à palper avec leur trompe, le silence des spectateurs, rinnnobilité de leur cornac, tout leur parait un sujet de curiosité, d'étonnement, d'inquiétude. Ils tournent autour de la trappe, dirigent leur trompe vers l'ouverture, et, se soulevant de temps à autre sur leurs pieds de derrière, vont à leur cornac lui demander des caresses, reviennent plus inquiets encore, regardent les assistants et semblent redouter un piège.
Mais l'cs premiers iiiouveiueiils triiiquiélLide s'a[)aisent, et les deux élépliaiils n'éprouveiif plus d'autres iuii)ulsioiis ((ue celles (pii leur viennent de la inusi(|ue. (]e clianseineiil se l'ail sui-lout i-einarquer à la fm du ti'io (jue les exécutants terminent par l'air de dansb on si mineur de VIphigénie en Tauride, de Gluck, musique d'un caractère I sauvaife et fortement accentué, qui leur communique toute j lag-itation de son rhythme. Dans leur allure tantôt p^'écipitée, tantcM i-alentie, dans leurs mouvements tantôt hrus- ((ues, tantôt soutenus, ils send)lent suivre les ondulations du chant et de la mesure. Souvent ils mordent les barreaux de leurs loges, les étreignent avec leur trompe, les pressent du poids de leurs corps, comme si l'espace manquait à leurs ébats. Des cris perçants, des sifllements leur échappent par intervalles. Est-ce de joie ou de colère ? demande-t-on au cornac. Eux, pas fâchés, répond-il.
(]ette passion se calme ou plutôt change d'o])jet avec l'air: 0 via tendre muselle exécuté en ut mineur sur le basson seul et sans accompagnement. La simplicité tendre de cette romance l'ondue plus touchante encore par l'accent mélancolique du basson les attire par une sorte d'enchantement. Ils marchent quelques pas, s'arrêtent, écoutent, viennent se placer sous l'orchestre, agitent doucement leur trompe et semblent aspirer là mélodie. Il est à remarquer que, pendant toute la durée de cet air, ils ne poussent aucun cri ; leurs mouvements sont lents, mesurés et pai-ticipent de la mollesse du chant. Mais le charme n'opère pas également sur l'un et sur l'autre : Marguerite est agitée au plus haut degré, tandis que Han^ reste calme, l'roid et circonspect.
Tout à coup on entend les accents gais et vifs de l'air : Ça ira, exécuté en ré par tout l'orchestre. Les deux animaux sont saisis d'une sorte de fièvre. A leurs transports, à leurs cris d'allégresse, tantôt graves, tantôt aigus, mais toujours variés dans les intonations : à leurs sifflements, à leurs allées et venues, on dirait que le rhythme de cet air les pousse, les talonne sans relâche et les force d'allei' connue lui.
Mais, lieureuseiiionl, la puissance invisible qui les houlevorso a aussi le pouvoir de les apaiseï', et la douce harmonie d(> d(nix voix humaines disant un adagio de l'opéra de Z)a/v/r/>?»s vient calmer la violence de leuis mouvements.
Immédiatement après, l'orchestre joue pour la seconde fois l'air : Ça ira, avec le seul changement du ton de ré en fa, et les doux éléphants témoignent la plus grande indifl'éi-ence.
On passe à d'autres aii's: l'ouverture du Devin du vUlaye les excite à la gaieté ; Charmante Gahrielle les plonge dans une sorte de langueur; puis on reprend pour la troisiéine fois le Ça ira, mais comme la première fois en ré, et alors les mouvements des deux éléphants redeviennent véhéments et agités, surtout ceux de Marc/uerile.
Ou inleri'ompt un instant le concert, et on le reprend par de nouveaux airs et de nouveaux instruments. Cette seconde partie est donnée à la vue des éléphants et tout près d'eux. Hanz en somme était resté jusqu'alors assez calme, La Musette de ISina jouée sur la clarinette seule semble le plonger dans le ravissement, et la même clarinette ayant passé sans interruption à la romance : 0 ma tendre musette, son émotion ne fait que croître. Mais le charme parait s'évanouir tout à coup lorsque l'orchestre répète pour la quatrième fois l'air : Ah ! ça ira. Les deux éléphants montrent alors la même indifférence et sont également insensibles aux sons du cor qu'ils n'avaient point encore entendu seul, et par lequel on termina le concert.
De cette expérience on peut tirer d'intéressantes conclusions : d'abord, ce n'est pas seulement le rhythme qui agit sur les deux éléphants, puisque le même air les émeut ou les laisse indifférents selon le ton dans lequel il est joué. Ensuite ce n'est pas non plus le ton seul qui fait naître telle ou telle sensation, puisque plusieurs airs joués dans le même ton produisent des effets différents. Il faut donc qu'il y ait d Shion discernement, au moins perception de la combinaison de ces choses, et sensation distincLe, bien qu'irréfléchie « (Félis).
Cette distinction dans les sensations, observée de près, a même fait poser en principe que tout animal a des sons favoris. Morlioff, érudit et l)il)liographe allemand du dixseptième siècle, prétend qu'en Angleterre un homme avait fait une étude méthodique et minutieuse des différents genres de musique propres à apprivoiser chaque espèce de hète, et qu'il y avait réussi. Cette assertion est bien absolue, et le savant germain a peut-être trop cédé en cette circonstance au besoin de trouver quelque chose après avoir cherché; niais la théorie était assez curieuse pour mériter au moins d'être rappelée.
La faculté que possèdent les animaux de percevoir les sons, de les comparer, de les reconnaître, d'aimer les uns et de ne pas aimer les autres, les prédispose tout naturellement à recevoir une véritable instruction musicale et à traduire au dehors, selon les moyens et les ressources de leur organisation, les connaissances qu'ils peuvent avoir acquises en musique. Or il y a deux éléments principaux de traduction de l'idée musicale : l" le mouvement ; 2° le son; et justement un assez grand nombre d'animaux sont capables à différents degrés de comprendre, de suivre et de reproduire, soit la mesure, soit la mélodie.
Parmi ces animaux, ceux dont le larynx n'est pas apte à fournir des sons musicaux appréciables répètent par les mouvements de leur corps des rhythmes donnés. Les histoires sont pleines d'exenqjles de ballets, de joutes, de carrousels exécutés en cadence par des chevaux au son des instruments. De nos jours, ne voyons-nous pas, dans les cirques petits ou grands, des chevaux marcher, trotter, galoper, avancer, reculer, en suivant la mesure de l'orchestre? Ces faits qui se passent sous nos yeux nous aideront à comprendre et nous porteront à admettre ce que disent les anciens à ce sujet en maint passage, surtout quand on se rappellera que leurs dompteurs et dresseurs étaient d'une habileté qui tenait du prodige.
Ainsi il doit y avoir du vrai dans l'histoire des chevaux de Sybaris qu'on avait dressés à danser au son de la flûte au moment de prendre leur nourriture. Les (j'otoniates,
"./f I.A Ml'SIUUK.
(lil-oii, ayant connu ('(Mto circonstance, on profitèrent dans une guerre contre les Syl»arites. Ils prirent avec eux des joueurs de llûte en costume militaire, et ceux-ci exécutèrent pour les chevaux un air jjiopre à la danse. Aussitôt que les chevaux entendii'ent les nmsiciens, non-seulement ils se mirent à danser, mais encore emportant leurs cavaliers, ils passèrent du côté des Crotoiiiates.
Je connais un fait qui du reste a dû se reproduire frèquenmient et qui fait penser jusqu'à un certain point aux chevaux Crotoniates. Un particulier s'était acheté un ancien cheval de régiment et faisait sans cesse des courses dans la campagne. Un jouiMju'il revenait d'une promenade, il pi'it la l'oule qui passait le long du champ de niano-uvre. C'était l'heure de l'exercice. Dès que le cheval entendit les sonneries des tronq)ettes, il s'élança dans le chanq) de manœuvre, alla se i-anger au milieu des autres chevaux, et, n)algié les efforts de son cavalier, reprit sa part des évolutions qui étaient encore présentes à sa mémoire. On a cité un cheval d'Abd-el-Kader qui comprenait la musique de manière à marquer parfaitement la mesure. Suétone rapporte que Galba, après son retour d'tspagne, donna dans Rome des jeux où il fit voir des éléphants qui marchaient en cadence sur la corde au sondes instruments. Ce récit est très-croyable, attendu que le spectacle d'éléphants instruits à exécuter les mêmes manœuvres ou des manœuvi'es du même genre a été renouvelé plus d'une fois dans les temps modernes.
Bourdelot parle d'un singe que tout Paris avait vu à la foire Saint-Laurent, et qui. liabillé en femme, dansait avec son maître un menuet en cadence.
Le même auteur affirme « avoir vu à la foire Saint-Ger main des rats danser en cadence, sur la corde, au son des instruments, étant debout sur leurs pattes de derrière, et tenant de petits contre-poids, de même qu'un danseur de corde. Il y avait une autre troupe de huit rats qui dansaient un ballet figuré, sur une grande table, au son des violons, et avec autant de justesse que des danseurs de profession ; mais ce qui surprit davantage, ce fut un rat l3lanc de la
KFI HTS.
Lapoiiic, (|iii dansa uiic sarabande avec autant de justesse et de gravité qu'aurait pu faire un espagnol. »
Nous avons vu déjà du reste ((ue les souris et les rats sont très-sensihles à la inusi(jue. ainsi que les reptiles, et même, à propos de ces derniers animaux, Teixera rapporte avoir vu deux sei'pents qui dansaient, ou qui par leurs halancements et mouvements marquaient une sorte de mesure.
Au point de vue du son et de la mélodie, l'instinct d'imitation de certains animaux est fort singulier et peut devenir un véritable talent. On a parlé d'un cliien qui, lorsqu'on lui jouait un air qu'il aimait beaucoup, poussait de légers aboiements à l'unisson de plusieurs notes de cet air; toutefois ce n'est là qu'un fait isolé, dont l'importance a peut-être été exagérée, et en tout cas il ne s'agit que de quelques sons : le pliénoméne est intéressant, s'il est vrai ; pourtant, il ne faudrait pas en tirer une loi.
iMais ce qui est incontestable et perpétuel, c est le résultat étonnant auquel on ariivt! avec certaines races d'oiseaux. Le grand médecin Boerbaave n'a pas dédaigné d'observer ces petites bêtes et de les instruire. Il a même décrit cette opération d'une manière piquante :
« Toutes les fois, dit-il, que je prenais l'instrument pour donner une leçon à l'oiseau, il se disposait à l'écouter avant même que j'eusse commencé à jouer; et le plaisir qu'il avait alors lui faisait toujours distinguer son niaitre de musique de toutes les autres personnes qui étaient dans l'appartement. Lorsqu'on commence, l'oiseau se place contre les barreaux de la cage et porte la tète de côté et d'autre pour ne perdre au un rayon sonore. Il est d'abord parfaitement attentif: ensuite il gazouille tout seul à voix basse, jusqu'à ce qu'ayant saisi le ton, il cherche à rendre l'air qu'il a entendu. »
Bourdelot parle d'un serin de Canarie qui appartenait au roi ; cet oiseau « chantait dix ou douze airs de flageolet, et quelques préludes en perfection ». Il en avait Yu du reste un pareil chez un amateur. Celui-là chantait
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« six grands airs de llagoolet o\ des prc'-ludfs ». Il avait coûté «deux cents écus, à condition (juc celui (|ui l'avait dressé le viendrait recorder tous les huit jours, faute de quoi la mémoire manquant à ces petits animaux, ils oul)lient l)ientôt ce qu'ils ont appris par méthode pour reprendre leur chant naturel ».
Si nous en croyons quelques auteurs anciens, les animaux sont capables de faire des effoi'ts de volonté pour étudier des rhythmes ou des airs, en dehors des leçons qu'on peut leur donner, et, par cette persistance, de parvenir à apprendre des choses qu'ils ne saisissaient pas d'abord. Tel était cet éléphant, à la tète un peu dure, qui ne pouvait retenir les pas assez difficiles d'un hallel dans lequel il devait figurer. Comme on le grondait à chaque exercice et que souvent même on le battait, il se mit à répéter tout seul, pendant la nuit, à la clarté de la lune, les leçons qu'il re(;evait. Telle était aussi cette pie appartenant à un barbier de Home, et surprenante par son habilité à imiter la parole des hommes, le cri des animaux et le son des instruments. Le convoi funèbre d'un homme riche, accompagné d'un grand nombre de trompettes, vint à passer devant la boutique du barbier. 11 y avait là un temple. On y fit, d'après l'usage, une station pendant laquelle jouèrent les musiciens. A partir de ce jour la pie resta sans parole et sans voix : aussi ceux qui s'amusaient de son babil furent très-étonnès de son silence et soupçonnèrent d'autres barbiers jaloux d'avoir ensorcelé la pie. Mais la plupart pensaient que le bruit des trompettes lui avait paralysé l'ouïe et qu'avec l'ouïe la voix s'était éteinte. Or ce n'étaient pas là les causes de son silence, mais l'étude, comme on le vit par la suite ; car tout à coup elle fit entendre, non pas ce qu'elle répétait auparavant, mais les airs des trompettes sans en rien omettre et sans y rien changer.
On peut ne pas trouver trop invraisemblable cette dernière anecdote : les airs des anciens étaient simples, et les oiseaux répètent assez facilement les airs simples, même quand ils sont développés. Ce qui les embarrasse et les
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aiTÔU", cc> sont les iiiodulalioiis, à inoiiis qu'elles ne viennent naturellement et sans effort. Grétry, qui portait dans toutes les choses musicales une ingénicHise curiosité, à laquelle nous devons bon nombre de fmes remarques, avait fait cette observation à propos d'un serin, à qui sa mère voulait apprendre l'air intitulé : Marche des viousquelaires. Il avait prédit que l'oiseau chanterait jusqu'à un certain passage déterminé où le ton change, et n'ii'ail jamais plus loin : l'événement vérifia sa prédiction.
Sa conclusion fut que les oiseaux chantent pour ainsi dire d'instinct les airs qui s'appuient fréquemment sur les notes de l'accord parfait, et de cette conclusion il en tira une autre, c'est que l'on pourrait imaginer «de petits airs en canon, composés des notes du corps sonore, qu'on apprendrait à plusieurs serins ». Nous reconnaîtrons avec lui « qu'il serait trés-curieux et trés-amusant de les e:;tendre chanter en partie ». Au cas où quelque amateur et éleveur d'oiseaux voudrait nu^treà exécution cette fantaisie musicale, nous terminerons ce petit livre en donnant un air en canon composé exprès par Grétry luimême :
Iki tape
Fig. 111). — Air eu c.inuii composé pour 'os serins, par Ciéliv.