AVANT-PROPOS
Dans la beauté des sons réside une mystérieuse puissance à laquelle obéissent les foules et que maîtrise le génie des grands artistes, mais qui refuse son secret à la curiosité de Ihomme. Les anciennes théogonies enveloppaient en des mythes sacrés l'aveu dignorance des premières civilisations en face de phénomènes qui passaient leur entendement. D'âge en âge se sont accrues la magnificence du langage musical et la diversité de son pouvoir expressif, sans que les méditations des philosophes et les calculs des savants aient pu rendre raison de son empire sur nos nerfs ou sur notre àme. Entre les horizons sans limites où les uns promènent la baguette du sourcier et les autres le compas du géomètre, l'histoire, patiemment, chemine. Elle n'explique ni ne devine. Elle témoigne et interroge. Avec les brillantes flambées que ses voisins de travail allument dans le champ de l'hvpothèse ou dans celui de l'analyse, elle cherche à concilier la tranquille lueur des petites lampes qui jalonnent, en remontant vers le passé, des routes traversées par de grands cônes d'ombre.
Parfois les lumières se croisent, s'affrontent, se contredisent. Le développement millénaire de la musique
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de danse et de la musique de guerre el leur indissoluble union avec le mouvement et l'action, réfutent les doctrines d'une école philosophique qui reproche à l'art des sons d'exercer « une inlluence dissolvante » sur notre sensibilité « relâchée et détendue » et qui l'accuse d'y amener « une réduction progressive de l'énergie motrice » et un « lent évanouissement de nos facultés de résistance », en créant « un état affectif pur, très peu propice à l'action, mais singulièrement propice au rexe ». L'étude rétrospective des mêmes aspects de la culture artistique ne contredit pas moins ceux qui, par habitude, demeurent attachés au postulat fameux : « la musique est le plus jeune, le dernier-né de tous les arts »; car c'est tout justement au frontispice de son histoire que sied le mieux la formule des « temps les plus reculés », naguère obligatoire au titre des manuels scolaires. Avant de s'essayer à tracer, de la pointe d'un silex, sur la paroi des cavernes, l'image prolilée du f-renneou du cheval, Ihomme préhistori([ue a connu la joie du rythme et l'excitation du cri modulé; comme les fauves auxquels il disputait sa proie et sa demeure, il est allé an combat en proférant des clameurs de menace et l'on a trouvé parmi les vestiges de son outillage primitif, les pierres qu'il entrechocjuait pour scander ses pas ou ses chants.
Si loin que les historiens remontent dans les brumes du passé ou si avant que les explorateurs pénètrent dans les derniers retranchements des peuplades inconnues, partout la musi(jue apparaît, liée aux manifestations élémentaires de la vie de société comme à l'expression native des sentiments de l'àme. « On connaît, a dit Ozanam, des peuples qui ne sèment point, qui ne
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Ijùtisscnl point; on n'en connaîl aucun (jui ne chante pas. qui n'ait pas des chants pour hercer les enfants, j)0ur animer les guerriers, pour louer les dieux. »
Le hut de ce petit livre est d'étutlier hrièveinent les [iliases successives de l'usage de la musique aux armées. Si jusqu'à présent les travaux dirigés de ce côté sont restés peu nombreux et souvent peu approfondis, c'est sans doute que la matière purement musicale se dérobait aux recherches ou ne s'y révélait que d'une ([ualité décevante; mais c'est en môme temps (jue la connexité du sujet avec l'histoire des mœurs et des nationalités semblait le situer hors du cadre ordinaire des études esthétiques. Nous serions heureux d'appeler, par |un modeste essai, l'attention des musicologues vers un domaine fécond en enseisnements utiles.