HIER ET DEMAIN
Nous avons laissé en plein second Empire le récit des vicissitudes traversées chez nous par la musique mili-
taire. Pas plus que Louis-Philippe, Napoléon III ne portait personnellement intérêt aux choses musicales et dans la création du corps de musi(jue des guides il n'avait guî're visé, au déhut de son règne, (ju'une satisfaction d'amour-propre et la rénovation d'un sou^enir consulaire. Malgré l'avantage reconnu que les troupes avaient retiré de la présence au milieu d'idles de plusieurs orchestres régimentaires, pendant la campagne de Crimée, l'Empereur en approuva, peu d'années plus tard, la réduction, sous prétexte d'économie et permit en 181)7 à son ministre de la guerre, le maréchal Niel, tle suppi'imer en hloc toutes les handes de cavalerie et d'artillerie. Dans l'immense travail de réorganisation politique et militaire qui suivit « l'année terrible », les musiques régimentaires eurent à subir le (lux et le rellux des caprices ou des hésitations du Parlement et des ministres ou des « Commissions » de l'armée et des finances. En supprimant brusquement les tambours (bien vite rétablis après sa chute), le général Farre s'acquit une « immortalité » du genre de celle d'Erostrate : elle faillit être partagée par le général Campenon, à qui le temps manqua pour faire aboutir son projet de suppression totale de tous les corps de musique. Un seul de ceux-ci; celui de l'ancienne Garde de Paris devenue Garde républicaine, échappait au danger commun et pouvait, grâce à son rôle d'apparat dans les cérémonies publiques, consolider son caractère d'orchestre militaire modèle. Sa création remontait à l'époque même de l'origine de la garde qui avait été formée comme garde civique à Paris en 1848 et avait aussitôt possédé une fanfare dirigée par Paulus, alors brigadier-trompette; en 1856 cette bande, régulièrement reconnue, s'était élargie
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jus([u'à un ensemble de cinquante exéculanls el nous avons vu qu'elle avait représenté la France, conjointement avec celle des Guides, au concours de 181)7. Un moment dédoublée en 1871-18":} puis de nouveau tondue en un seul orchestre, elle eut pour chei', après la retraite de Paulus, Sellenick, auteur d'une « Marche indienne » dont le succès fut très vif, puis Wettiie, auquel échut l'honneur de diriger pendant l'exposition de 1889 un festival réunissant les 1 173 exécutants de dix-sept corps de musique. Des voyages réitérés en Angleterre et en Amérique portaient au loin la réputation de cette bande d'élite. A partir de 1893 elle eut à sa tête M. Gabriel Pares, auquel on doit le meilleur Traité d'instrumentation et d'orchestration militaires qui ait été publié. Le bâton de mesure est aujourd'hui entre les mains de M. Balay, (jui l'a tenu, entre autres circonstances notoires, le jour du P^estival des trois gardes (28 avril 1916). La diversité des opinions professées dans les milieux militaires quant à l'emploi de la musique aux armées et l'indifférence dont témoig'ne à cet égard l'attitude des artistes et de la partie la plus éclairée du public ont pour excuse et pour explication la nature en quelque sorte amphibie des bandes régimentaires, qui les rend, du point de vue strictement mditaire, impropres à des services de guerre et, au regard de l'esthétique, inaptes, de par leur organisation, leurs obligations, leur composition instrumentale et leur répertoire, à des fonctions artistiques d'un ordre véritablement élevé. .Alais les deux buts auxquels tour à tour on semble ainsi vouloir exclusivement les destiner sont-ils inconciliables ? Sur le premier, en recueillant pieusement les récits de la Grande Guerre, les historiens dégageront de témoi-
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p^nages encore ignorés ou confus les Ijases d'un jugement que Ion croit déjà pressentir. Ils nous diront l'héroïsme des « cliques » de clairons et de tambours et celui (jue leurs rythmes intrépides ont insufllé et soutenu, comme jadis à Sidi-Brahim. à Inkermann, mais en des combats plus acharnés encore, plus terribles et plus sanglants ; dans les livres oi^i s'éternisera la mémoire de nos morts et où s'exaltera l'àme de nos enfants, ils évoqueront à jamais ces Mai'scillalses devenues la respiration de la France et dont les échos fulgurants ont éclairé, sur le champ de bataille, la lutte pour le sol natal et les libertés du monde, au pied des autels rustiques, le culte divin, et sur le pont du Bouvet, le salut suprême de ceux qui dédient leur mort à la patrie. On se souviendra des revues passées pi'ès des tranchées et des drapeaux décorés aux sons de fières musiques où le tonnerre des pièces lourdes servait de basse à l'hymne national ou à la marche de Sambre-et-Meuse, et de la prise de Metzeral où la grosse caisse crevée sous le poing- du musicien qui la frappait dut repartir pour l'arrière sur le dos d'un prisonnier : et l'on croira réentendre ces orchestres fraternels qui allaient vers les hôpitaux jeter un peu de repos et de rêve parmi les soulTrances des blessés... Mais surtout l'on inscrira au livre d'or de l'art musical l'appel du haut commandement qui sollicitait des dons d'instruments afin d'augmenter le nombre des bandes militaires et d'apporter au soldat, dans les journées pleines d'épreuves de la guerre de positions, un sur « réconfort moral ».
Il est douteux qu'après de tels faits, aucun réformateur des lois, des arts ou des mœurs ose jamais ramener sur le tapis une proposition de suppression
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<Ies iiuisi(iues inililaires. Ou jteiU ospérer au coutraire ontre elles et l'art uiusical proprement dit un ra[)proclienient né du contact fraternel de toutes les forces vives de la nation, et du réveil de traditions et de vertus ancestrales qui n'étaient point chez nous disparues ni taries, mais seulement endormies. Ce serait chose extrêmement délicate que de vouloir délimiter la proportion d'art véritable à laquelle peut et doit prétendre la musique militaire sans faillir à sa destination propre : mais, loin de s'opposer à une orientation de son répertoire vers un niveau plus égal et plus élevé, cette destination se double du devoir social qui incombe, en temps de paix, aux orchestres régimentaires appelés par leur isolement dans les petites villes, par leur popularité dans les grandes et partout par la gratuité de leurs concerts, à contribuer à l'éducation des masses par la diffusion de la « belle musique ». On a beau nous dire et nous prouver que « toute musique peut s'arranger )) pour les instruments à vent et que ceux-ci sont assez nombreux et assez perfectionnés pour offrir des ressources très variées de coloris ; on a beau nous dire et nous prouver aussi, ce dont nous ne disconvenons pas davantage, que les « Sélections » et les « Fantaisies » de nos meilleurs chefs modernes ne sont plus du môme acabit que les « pots-pourris » d'autrefois et que les raccords et les liaisons de motifs y sont même prati([ués de la façon la plus discrète, au moyen de fragments empruntés à d'autres pages de la partition dépecée : il n'en reste pas moins certain que les arrangements de toute nature et en première ligne ceux qui transportent aux instruments les compositions vocales constituent un genre inférieur et que la seule manière
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irréproclial)le de présenter une œuvre à un auditoire quelconque est de l'exécuter dans sa forme originale. On n'en éprouve que plus de regret à constater que la nécessité pour les orcliestres militaires de recourir aux arrangements est issue de la rareté ou de l'absence des œuvres originales, très peu de maîtres ayant consenti à travailler pour eux, par exception et comme contraints par un événement d'importance. Dès que l'on cherche à expliquer ce fait, on tombe dans un cercle vicieux, car si les maîtres se tiennent écartés des bandes militaires faute de pouvoir atteindre, grâce à elles, un public suffisamment éclairé, d'autre part la meilleure partie du public s'en désintéresse faute de pouvoir goûter, dans leurs concerts, des jouissances suffisamment pures.
Mais il n'est point de malentendu qui ne se puisse dissiper sitôt qu'un égal désir d'entente incline l'un vers l'autre deux antagonistes involontaires. Que les ombrages sous lesquels jouent, en été, les musiques de régiment, s'appellent le Parc ou les Allées, l'Esplanade ou les Bosquets, dès qu'une bande aura coutume d'y exécuter autre chose que 1' « Allegro militaire » de X et la « 3Iosaïque » sur une opérette à la mode, tout ce que la ville, petite ou grande, renferme de musiciens véritables viendra s'asseoir autour du « Kios([ue » parmi le flot des « amateurs de deuxième et de troisième ordre » dont l'éducation n'a souvent pas même été tentée. Cette question préoccupe en tous pays les témoins du mouvement de l'art contemporain. Elle a été portée devant le congrès de rausicolosie tenu à Londres en 1911 par un musicien mexicain fort au courant des choses d'Europe, et qui, non sans justesse, a fait valoir l'avantage que trouveraient à écrire pour les orchestres mili-
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luires les jeunes compositeurs sorLant, cliariii'-s de prix et de médailles, des Conservatoires, pour attendre pendant des années l'occasion d'un contact avec le public. Les deux barrières qui les tiennent éloignés de cette entreprise et qui sont le défaut de lixité dans la constitution des bandes et l'obligation de s'assimiler une tecbni({ue spéciale de l'instrumentation, pourraient être tournées si des conventions nettement établies régissaient une fois pour toutes le choix du matériel sonore et si l'adoption d'instruments omnitoniques ou tout au moins de l'écriture réelle de la partition venait éclaircir le régime compliqué de la transposition des parties.
La création d'une Section historique au Ministère de la Guerre et celle d'un Musée de l'armée, les encouragements accordés aux travaux concernant l'histoire particulière de chaque régiment, le succès des concerts donnés dans une cour de l'hôtel des In\alides sous les auspices de la « Société des Amis du Musée de l'Armée », peuvent faire espérer la publication d'un recueil documentaire, renfermant à la fois les anciennes pièces de musique militaire française qu'il est possible de recouvrer et celles qui sont familières aux soldats de 1914l'.)l7 : les petits morceaux de Lully et de Philidor y précéderaient la Marseillaise et les meilleurs « pas redoublés » de la Grande Armée, et la marche de Sambre-et-Meuse, la Marche lorraine, celles de Sidi- Brahim, des AUobroges et des Cols bleus, y seraient entourées de celles en qui un jour, une heure, les fils de la France ont entendu vibrer la voix de la patrie.